Chapitre 3
À l'heure dite, elle sonne. Elle n'a pas de toilette particulière. Elle ne s'est pas changée pour l'occasion. Il remarque qu'elle n'est aucunement fardée, il apprécie. plus que raisonnable.
Quoi ? déjà vingt-trois heures ! le temps passe vite, etc. Elle prend son manteau et rentre un peu précipitamment.
Le jour fatidique arrive à une vitesse folle. Il passe la matinée à camoufler le désordre récurrent de l'appartement. Tout ce qui est indésirable ou non montrable est relégué dans le petit bureau où s'accumulent magazines, revues, journaux de toutes sortes, documents semi-classés dans des chemises colorées, parfois à l'abri dans des caisses-archives rarement étiquetées.
Lorsque les tas sont tels qu'un affaissement est perceptible et qu'un écroulement s'annonce, il restructure l'ensemble plus en fonction de l'équilibre physique des objets que de l'efficacité de la recherche prochaine. Il a toujours eu des difficultés à jeter : chaque lettre, chaque article découpé dans un journal a son histoire personnelle et s'en séparer implique un arrachement qui lui glace le cœur.
Une partie de l'après-midi se passe en courses pour le repas. Il n'a pas voulu faire dans le sensationnel : on se contentera d'une salade de saison et d'un peu de poisson accompagné d'un Tavel de l'année précédente.
Placera-t-il des bougies sur la table ? Non, c'est trop tôt, il se contentera de porter une attention spéciale au choix des serviettes.
Il est moins impatient qu'il ne le craignait. Il ne prépare pas la conversation, il n'envisage aucun scénario. Cela vaut mieux. Comme cela, pas de déception.
Bizarrement, elle a apporté un petit tuyau de cannelle dans un pot en verre. C'est tout ce que j'avais, dit-elle comme pour s'excuser.
La soirée se déroule suivant un plan relativement classique : une demi-heure au salon où l'on parle de choses et d'autres autour d'un verre de porto puis le repas qu'on partage à la grande table et enfin le thé ou le café à nouveau au salon.
Elle est bavarde. Il apprend successivement qu'elle est de nationalité française, qu'elle est séparée de son mari depuis six ans, que sa fille Claire a huit ans et qu'elle vit avec lui non loin de Berlin. Elle ne la voit donc pas souvent. De plus, ses relations avec son ex-mari ne sont pas au beau fixe et cela engendre des difficultés sérieuses pour l'organisation des contacts et des rencontres avec sa fille. Elle ne peut lui téléphoner quand elle en a envie, par exemple. Elle vit, de ce côté, dans la frustration permanente.
Rien dans son attitude n'est ambigu : les phrases sont claires et courtes, elle se tient à une distance
Il se retrouve tout à coup seul, souffrant de la banalité perceptible de la soirée. Qu'aurait-il voulu ? Qu'elle lui dévoilât ses secrets les plus intimes (un inceste dans l'enfance, que sais-je) ? Qu'elle se jetât dans ses bras sans autre forme d'approche, d'apprivoisement et que dans une étreinte ébouriffante, pulls, pantalons et soutien-gorge gisant sur le parquet, elle l'emmenât au septième ciel ?
C'était ridicule, il le sentait confusément.
C'était l'été. Claire était venue en vacances, elle passait le mois d'aout chez elle. L'avant-veille de l'éclipse solaire totale qui devait avoir lieu cette année-là, il leur proposa d'aller dans la zone la plus intéressante pour l'observer. Elles acceptèrent avec joie, Elvire commençait à ne plus meubler de manière utile les journées de Claire, cette suggestion arrivait à point nommé.
Malgré le temps maussade qui ne leur permit de voir l'astre violé par la lune que par intermittence, une sorte d'émotion s'empara d'eux au moment de l'éclipse totale. Il ne possède d'elle qu'une seule photo, celle qu'il fit à ce moment-là. Les yeux couverts par les lunettes spéciales, elle a la tête légèrement levée vers le ciel. Dans la diagonale de l'image, Claire s'insère dans la même position. À toutes deux, certes, il manque l'éclat du regard mais l'on sent la filiation entre elles. Pourquoi ne possède-t-il d'elle que cet unique cliché alors qu'il se promène fréquemment avec son appareil en bandoulière ? Il n'a pas de réponse à cette question. Il imagine que s'il avait tenté de la photographier souvent, il se serait heurté à un refus de sa part et pourtant, il n'a jamais essayé. Ici, a-t-il osé parce que ses yeux étaient cachés ? Qu'a-t-elle dit lorsqu'il lui a montré la photo ? Elle ne l'a pas accusé
de tentative de viol, elle n'a pas crié « Au voleur ! », mais elle s'est intéressée à Claire qui a un port de reine à cet instant, consciente probablement, fière peut-être, de participer à un évènement de nature cosmique. Il a envie de lui crier que c'est un instantané d'elle qu'il a voulu faire, pas de Claire. Mais à quoi bon ?
Nous sommes en début d'après-midi. Il l'emmène visiter Chimay, non loin de là. À la terrasse d'un café, un couple est leur voisin. Un couple radieux comme on en voit peu. Ils engagent la conversation. Il la sent à nouveau tendue car manifestement, l'homme les prend pour un autre couple, il parle de « votre fille » et quand il lui dit « votre mari », c'en est trop, elle éclate d'une vociférante dénégation qui étonne cette femme et son époux pour qui, apparemment, la vie ne peut se concevoir qu'à deux. Il avait senti l'éclair avant le tonnerre, un léger tremblement agitait ses doigts, sa bouche frémissait par moments, il avait envie d'arrêter ce processus car il savait l'explosion inéluctable.
Il tente de glisser un peu d'humour dans une réponse circonstanciée, mais elle ne lui laisse pas beaucoup de champ. Elle semble adorer les portes étroites. Les choses rentrent finalement dans l'ordre. La conversation s'oriente vers d'autres sujets (les métiers respectifs, le phénomène de l'éclipse) mais il sent qu'elle ressasse l'incident et
qu'elle en souffre silencieusement. Il imagine déjà qu'il devra payer les pots cassés alors que, manifestement, il n'est pas responsable. Il n'était même pas à côté d'elle et rien ne permettait dans leurs attitudes d'évoquer un lien de cet ordre. Ce sont ces personnes qui ont fait des projections. Il devra lui expliquer cela. Il s'y prépare déjà.
Il ne comprend pas pourquoi cette question a tellement d'importance pour elle. Si les gens veulent croire qu'ils vivent une histoire d'amour, tant mieux (ou tant pis) pour eux ! Pour exister, l'amour a besoin à la fois du privé et du public, du feutré et du voyant, de l'alcôve et du forum. Eux deux, de toute façon, naviguent dans un autre champ ; si c'était l'amour qui les liait, se persuade-t-il lui-même, ils le sauraient, s'en féliciteraient, n'en souffriraient pas. L'amour qui fait souffrir est suspect à ses yeux et si ce qu'ils vivent n'est pas de l'amour, il en a au moins certains caractères, leur intimité est forte, le temps qu'ils passent ensemble est comparable à celui de couples mariés de son entourage, ils se connaissent probablement mieux que ceux qui croient que le lit résout tout…
Il lui dit tout cela dans la voiture en retournant. Claire s'est assoupie à l'arrière. Elvire pleure doucement. Il s'en aperçoit mais n'arrête pas pour autant cette espèce de réquisitoire. Sa voix se
durcit même, il pense que le moment est important et qu'il faut tenter de l'analyser jusqu'au bout. Elle ne dit rien. Pour une fois, c'est lui qui est volubile, rien ne l'arrête. Il jouit d'un certain pouvoir. À un carrefour, elle pose sa main gauche sur sa main droite, il se tait enfin. Il sait que ce long monologue n'a pas été inutile. Claire bouge, éveillée par le silence qui tend à s'installer. Elle se dégourdit et demande simplement : « Qu'est-ce qui se passe, maman ? ».
Il ne passe rien de spécial, Claire. Au contraire, c'est la vie qui s'écoule doucement, en choisissant ses voies, ses ravines. Tu verras plus tard. On n'arrête pas d'utiliser cette expression avec les enfants. Claire en convient pourtant. « Je sais, dit-elle un peu pompeusement, vous êtes des adultes… »
Tout ce qu'il souhaite, c'est que ce soliloque puisse servir de viatique à Elvire pour éclairer les moments difficiles qu'elle connaitra encore, que désormais, il ne sera plus nécessaire de réexpliquer encore et encore ces mêmes questions, de se justifier continuellement.
Mais n'est-ce pas trop présomp-tueux ?