Non, les profs n’ont pas deux mois de congé !
Dès le premier aout, les grands magasins
s’affolent. Les maillots de bain sont relégués dans les réserves pour faire
place aux multiples gadgets de la rentrée : ces cartables-sacs à dos où
les cahiers s’écornent dès le 15 septembre, les plumiers fluorescents ou
pokémonés, les classeurs couverts de sigles divers et d’images-cultes. Les
manuels s’affrontent aux étals des libraires : il parait qu’on peut
apprendre à lire en jouant, à calculer sans effort, à latiner sans peine, à
dominer l’internet en trois heures.
Les couleurs attirent, les odeurs aussi. Même moi,
qui ai pourtant blanchi sous le harnais et n’ai plus de « rentrée » à
assumer, je me surprends encore à humer le fumet des cahiers neufs. Il m’arrive
même d’acheter, comme cela, par plaisir nostalgique peut-être, une
« farde » originale ou un classeur au système de perforation
sophistiqué.
Mais les feux de la rentrée n’ont qu’un temps. Ils
s’estompent dès que les gadgets perdent leur vernis et leur brillant. Si
l’enseignant s’y est laissé prendre autant que les élèves et leurs parents, il
sait cependant que sa rentrée ne sera pas faite que de cela. Dès le weekend du
15 aout, projets, restructurations, programmes, socles de compétences
recommencent à se bousculer dans sa tête. S’il est directeur d’école, il
reprend en fait souvent le 16, surtout dans les quelques écoles dites
« nouvelles » et « actives » où parents et enseignants sont
engagés à collaborer pour préparer l’année. C’est le moment où l’on déménage
les classes parfois, où l’on repeint, rafistole dans tous les coins. C’est
l’occasion de faire ce qu’on n’avait jamais osé faire durant l’année :
couvrir le vieil escalier d’anti-dérapants ou enlever une cloison pour rendre
un local un peu plus grand. Jusqu’au 31 au soir, c’est un vaste chantier et le
lendemain, à huit heures, bizarrement, tout est en ordre. Non, la fée
Ministrelle n’est pas passée par là. Un travail véritablement coopératif, fait
d’imagination, de créativité mais aussi de sueur, est venu à bout de la plupart
des problèmes.
Que c’est étrange, une école vide d’enfants… Que
c’est facile à « diriger ». Tout semble possible. En fait, les vrais
problèmes apparaitront vraiment le soir du premier jour de classe, quand on
connaitra enfin le nombre réel d’inscrits ou les disponibilités des profs
« spéciaux », le nombre de chaises qui manquent ou les chasses d’eau
qui ont déjà flanché après une journée intensive d’utilisation.
Certes, il faut préparer le terrain, parer au
pire, imaginer trente-six situations, mais ce n’est que le premier septembre à
16 heures que les choses commenceront à se mettre en place et que des scénarios
seront possibles. C’est pourquoi j’ai toujours plaidé pour que l’année scolaire
commence un mercredi afin que l’après-midi donne le temps aux adultes de se retourner
ou un vendredi (comme cette année) pour que le weekend serve à affiner les
choses sans devoir parer au plus pressé, en se jurant que c’est du provisoire
alors qu’on sait bien que dans neuf cas sur dix, ce sera définitif…
En même temps qu’elle gère une partie des
problèmes matériels, l’équipe pédagogique doit se réunir, analyser les
circulaires ministérielles, réévaluer les conclusions de juin dernier, mettre
en pratique ce qui n’était encore à l’époque que projets flous si pas vœux
pieux. Il faut vaincre les peurs, épauler ceux qui croient se trouver soudain
devant une montagne, collaborer parfois avec de nouveaux venus, les initier aux
secrets de la maison. Les responsabilités de chacun doivent être redéfinies,
les attentes exprimées, les projets de l’année confirmés, les sous-équipes
formées en respectant le plus possible les désirs et les atomes crochus. Et
tout cela sans verser dans la théorie ! En ayant toujours à l’esprit les
tenants et les aboutissants, en rêvant, certes, parfois, mais en sachant garder
les deux pieds sur terre. Exercice d’équilibriste, bien nécessaire pourtant si
l’on ne veut pas que la routine prenne le dessus.
Et dire qu’il y a des parents qui croient que les
enseignants ont deux mois de vacances ! Certes, on en a vu capables de
jaillir de leur avion la veille de la rentrée et plantés sur leur estrade le
lendemain, bien bronzé(e)s et tout et tout… Mais ils restent l’exception. Les
relents de l’année poursuivent l’enseignant « normal » jusqu’aux
environs du 10 juillet et le stress de la rentrée le reprend vers le 15 aout.
Voilà la réalité.
Qu’on se le dise !
Henry LANDROIT
Texte
paru en carte blanche du journal Le
Soir du 30 septembre 2000
Ce
texte suit les recommandations orthographiques
du
Conseil supérieur de la langue française
http://www.fltr.ucl.ac.be/FLTR/ROM/ess.html
