Le prince et l’épicier

Il était une fois un petit prince d’un tout petit pays qui avait trouvé sa princesse Claire et qui lui avait fait une petite fille. Quand il s’agit de lui donner un prénom, ils l’appelèrent Louise (prénom porté par une de ses arrière-arrière grands-mères). Elle échappait ainsi à Albertine, Léopoldine ou Baudouine.
Le petit prince était l’ami des animaux mais aussi des humains. Il professait la foi catholique mais avait un ami musulman. Personne ne savait qui c’était. À la naissance, il annonça que le parrain de la petite serait musulman.
Grand émoi en Landernau ! Jamais l’on n’avait vu ça. Un parrain musulman pour une petite princesse de tradition catholique et dont le grand-oncle avait été un grand ami du pape ! Quelques mauvaises langues s’en donnèrent à cœur joie puis les esprits se calmèrent, la mode était en effet à l’« interculturel » et quelques intellectuels de haut vol trouvèrent l’attitude du prince plutôt courageuse si pas prophétique. Il annonçait le monde nouveau où les religions se réconcilieraient et où tous les hommes seraient frères. Certes, l’idée n’était pas vraiment nouvelle mais tout le monde se mit à considérer que le prince lui avait fait faire un pas supplémentaire en avant.
La communauté musulmane du royaume était relativement importante. À l’annonce de cette nouvelle, les musulmans ne se tenaient plus de joie. Momo, l’épicier du bout de la rue Josaphat, se mit en tête de devenir le parrain de Louise. Un matin, il briqua de fond en comble son magasin et donna un coup de téléphone au palais afin de s’informer sur la procédure. Il commença à expliquer ses projets à la pauvre standardiste : chaque jour, la petite princesse trouverait des mangues et des kiwis frais devant sa porte ; les jours de congé scolaire, il l'emmènerait au parc Josaphat jouer avec plein de petits musulmans ; le jour de la fête de l’Aïd, c’est elle qui pourrait égorger le mouton ; durant les vacances, il lui ferait visiter le Maroc et quand elle serait grande, il pourrait même lui payer une traversée de l’Atlas en tenue de survie. Il n’en finissait plus. Lorsqu’il annonça qu’un foulard noir, jaune et rouge était déjà prévu pour elle, la standardiste raccrocha.
Momo en fut très vexé et quand il raconta l’affaire, le soir avant la prière à la Mosquée, les autres musulmans ne comprenaient pas une telle attitude. Ils envisagèrent même d’organiser une marche de revendication sur le Palais. Un imam calma momentanément les esprits.
Le lendemain matin, dans le journal, tous purent voir quel avait été le choix du prince. Momo fut très déçu, ce n’était pas lui ni aucun des trois mille honnêtes commerçants musulmans qui avaient espéré devenir le parrain de Louise. Le prince avait un ami musulman en cachette, en effet. Un prince. Mais oui, évidemment ! Comment n’y avait-il pas pensé plus tôt ? Mais en creusant un peu, Momo et ses amis s’aperçurent que ce prince musulman, ce n’était pas un prince de conte de fées, c’était le vrai fils d’un shah, d’un dictateur obligé de quitter son pays, bouté dehors par ses sujets...
L’idée de la manifestation devant le Palais refit surface.
Heureusement, conseillé par quelques membres du gouvernement, le prince abandonna l’idée et tout revint dans l’ordre. Momo se maria et il eut de nombreux enfants. L’un d’entre eux s’appelle Louise.

Henry Landroit

Toute ressemblance avec des faits existants ou ayant existé est purement fortuite.