Lettre ouverte à John



Tu sais, John, on se connait depuis longtemps. Tu ne t'en souviens probablement pas, mais j'avais quatre ans quand on s'est rencontrés pour la première fois. Tu étais au volant d'un énorme GMC et mon père, fou de joie, voulait absolument me mettre sur tes genoux en m'expliquant : " Il vient délivrer notre village ! ". Mais j'étais effrayé (ton casque ? tes armes ?) et j'ai pleuré jusqu'à ce qu'on me retire du camion.
Après, tu m'es devenu plus sympathique car tu me lançais des chewing-gums et du chocolat quand tu me croisais sur le chemin de l'école… Et c'est encore toi probablement qui as payé l'huile de foie de morue que l'on m'obligeait à ingurgiter à l'école quelque temps après pour réparer, tant que faire se peut, les nuisances de la guerre sur un organisme en pleine construction.
Un peu plus tard, mon père m'a emmené dans un cimetière immense plein de croix blanches. Tu y étais peut-être.
" Tu avais donné ta vie pour notre liberté ", disait mon père.
Longtemps, j'ai pensé à toi comme à un grand frère et les films américains qui commençaient à déferler sur nos écrans, vantant tes bravoures devant Bastogne ou en Normandie ne firent que renforcer ce sentiment.
Puis j'ai grandi. J'ai découvert ta civilisation d'abord par la littérature et la musique. Jack London, Fenimore Cooper et d'autres m'ont fait voyager dans ton immense pays. Durant mon service militaire, je me souviens avoir passé des soirées entières à vibrer au son du jazz-band.
Plus tard encore, j'ai été bouleversé par l'assassinat de Kennedy.
Que s'est-il passé depuis ? Je me revois manifester contre toi et les tiens à cause de cette guerre du Vietnam qui n'en finissait pas et que je trouvais injustifiée. Et depuis, je l'avoue, je ne te comprends plus. Je n'ai pas compris ton attitude durant la Guerre du Golfe ni ton intervention (en accord avec mon gouvernement) au Kosovo, ni ton soutien inconditionnel à Israël.
Je me suis désintéressé de toi, sans haine, lentement. J'ai râlé à plusieurs reprises quand j'ai constaté à quel point tu voulais parfois gouverner ma vie en m'imposant ton coca, tes fast-foods, tes fringues, tes chansons, tes films, ta langue, ton mode de vie.
Alors aujourd'hui quand mon premier ministre clame : " Nous sommes tous des Américains ", quelque chose en moi se révolte. Non. Nous ne sommes pas tous des Américains et les attentats que tu viens de subir étaient dirigés vers toi, vers les États-Unis et pas contre la démocratie, pas contre l'Occident. Je ne dis pas cela pour diminuer l'importance de ces actes que je trouve autant que toi barbares et inacceptables. Je dis cela parce que je trouve que toi et tes concitoyens, vous avez une responsabilité énorme dans ce qui vient de vous arriver. Certes, tu es peut-être comme moi contre la peine de mort et contre la guerre. Tu as peut-être des opinions pacifistes. Je ne sais pas. On s'est perdu de vue depuis si longtemps… Mais trop de tes concitoyens, bardés d'armes et de dollars, interviennent un peu partout dans le monde avec une arrogance intolérable.
Et ceux qu'ils ont portés au pouvoir réagissent comme des gamins. " Nous nous vengerons ! " Ils ignorent même le sens exact des mots, ils parlent incongrument de " guerre " comme d'autres ont parlé abusivement de " génocide " dans d'autres situations. Parler de guerre va leur permettre de faire jouer les autres pays dits " civilisés " dans la pièce qu'ils préparent comme riposte. " La première guerre mondiale du XXIe siècle a commencé !" crie insolemment ton président et même : " Le Bien vaincra le Mal ! ".
John, s'il te plait, ne te précipite pas dans les magasins pour acheter un des cent mille drapeaux américains qui viennent d'être vendus en deux jours. Cela n'a pas de sens…
Pas plus que de dire " Nous sommes tous des Américains " à moins que l'on ait dit avant " Nous sommes tous des Palestiniens, des Israéliens, des Irakiens, des Kurdes, des… " à l'occasion des autres évènements meurtriers qui n'ont pas manqué d'alimenter l'actualité ces derniers temps.
Je t'en prie, John, ressaisis-toi tant qu'il est encore temps.
Henry Landroit
citoyen
14 septembre 2001


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