Les « invariants » des RIDEF

 

Ce texte est la version amplifiée et remaniée d’un texte paru dans le journal de la Ridef 2000 en Autriche.

 

Voici plus de quinze ans que je répète le même discours dans les Ridef et au sein du Conseil d’administration de la Fimem, sans succès.

 
J’ai même été membre du C.A. et président de la Fédération de 1984 à 1989. Je voudrais rassurer tous ceux et celles qui voudraient se présenter au conseil d’administration : le « pouvoir » qu’on n’y a pas n’est pas en mesure de faire changer les choses.

Qu’est-ce que je répète à toute occasion comme un perroquet ou un magnétophone dans toutes les réunions internationales depuis 1983 ?

 

1.      La Fimem est une fédération de mouvements Freinet qui se réfèrent à la Charte de l’École moderne.

 

Ils devraient donc avoir, au-delà des différences d’ordre culturel ou liées à leur histoire personnelle, des valeurs communes, celles définies dans la Charte.

Manifestement, ce n’est pas le cas en ce qui concerne les conceptions des différents mouvements à propos des relations entre les églises et l’État, entre les religions et l’éducation ni des rapports qu’entretiennent les mouvements avec les institutions religieuses et la hiérarchie de ces églises.

Il apparait que le concept de la laïcité est principalement français (mais surtout défendu par un Belge au sein de la Fédération !). Je suis de plus en plus persuadé que la révolution de 1789 n’a eu lieu qu’en France… les autres pays en ont seulement entendu parler ou ont vu des films qui en traitaient à la télévision.

Dans cette Ridef de Ysper, en Autriche, personne, par exemple n’a mis en cause le fait que la rencontre se tienne dans une Haute École catholique, se présentant comme telle au public. Heureusement (?), la chapelle avait été maquillée en salle disco ! Le problème avait déjà été évoqué précédemment (par exemple lorsque l’assemblée générale de la Fimem s’était tenue dans le jubé de l’église de l’ancien séminaire qui accueillait la rencontre de Villaviçosa – Portugal en 1991). Est-ce de l’intolérance de ma part que de considérer qu’il y a d’autres lieux plus adaptés, plus neutres, pour tenir une assemblée générale ou une Ridef ?

Le mouvement belge s’est déjà écarté une première fois de la Fimem après les évènements de 1988 au Brésil où l’on découvrait qu’un mouvement régional brésilien était dirigé par un prêtre.

On ne peut pas dire que la situation ait évolué depuis ni que le problème de la laïcité ait été évoqué à nouveau au sein des instances de la Fimem depuis.

Pour moi, il s’agit là d’un manque total de cohérence entre les objectifs avoués et les moyens utilisés. La fédération ne peut être qu’une fédération de pacotille tant que ces problèmes fondamentaux ne sont pas analysés, étudiés en profondeur puis résolus.

 

 

 

2.      Les RIDEF sont des rencontres d’éducateurs, de praticiens Freinet.

 

Or, depuis longtemps, elles rassemblent trois types de publics :

-         des personnes qui prennent contact avec la pédagogie Freinet, qui viennent donc pour s’initier (au point que les organisateurs de la Ridef 2000 ont proposé un atelier long permettant de démarrer en pédagogie Freinet) ;

-         des praticiens-chercheurs de tous les niveaux d’enseignement qui ont assuré leur formation dans leur groupe d’origine, qui savent que Célestin aimait Élise, qu’il est mort en 1966, qu’il adorait les figues, qu’il a inventé les bandes enseignantes et qui pratiquent eux-mêmes cette pédagogie dans leur milieu de travail ;

-         des personnes qui ont accédé à des postes de responsabilité divers (recherche, inspection, direction, université), qui enseignent les sciences ou l’histoire de l’éducation à l’université, qui parlent de la pédagogie Freinet à leurs étudiants (parfois en les faisant agir, du moins, on peut l’espérer).

Cette diversité des publics engendre inévitablement une diversité des attentes mais aussi malheureusement une dispersion dans les activités. Même quand les organisateurs prennent la peine de donner un thème général à la Ridef, celui-ci est peu respecté ou se noie lui-même dans la variété des ateliers. On a pu le constater, à Ysper, à quel point le thème de l’année 2000 (Pouvoir- travail – sens) était pratiquement absent des activités et débats.

 

1. Les Ridef ne sont pas des lieux d’initiation. La formation de base doit être assurée par les groupes locaux ou nationaux. Les Rencontres doivent pouvoir aborder, durant le peu de temps qu’elles durent, les questions de la pédagogie Freinet en pratique, les questions d’aujourd’hui, sans être obligées de repartir de zéro. Néanmoins, si nous décidions que les Ridef peuvent devenir aussi des lieux d’initiation, il faudrait prévoir clairement les modalités de cette initiation (par exemple, il serait intéressant qu’elle se déroule en pré-ridef, comme je le crois, cela a déjà été le cas). Cela permettrait de mettre en place une équipe (internationale ?) qui prendrait en charge cette fonction tout particulière de formation initiale à la pédagogie Freinet.

2. À mon sens, les ateliers longs ne devraient traiter que des questions spécifiques à la pédagogie Freinet : l’expression libre, le texte libre, la correspondance interscolaire, le journal scolaire, les lois dans la classe, les conseils, les méthodes naturelles, etc.

Ils devraient être animés par des enseignants qui ont une longue pratique de ces matières dans leur classe et se révèlent capables de transférer leur méthodologie Freinet utilisée avec les enfants ou les jeunes dans le champ adulte (participation de chacun, conseil, tâtonnement expérimental, construction du savoir, etc.)

Cela permettrait de confronter des pratiques diverses (celles des différents participants venus des quatre coins du monde) et de les approfondir. On profiterait ainsi pleinement de l’expérience de chacun des participants de la Ridef. Ceux et celles qui ont une classe de moins de vingt élèves, trois ordinateurs, deux imprimantes, une télévision et tout le confort alimenteraient utilement leur réflexion aux témoignages de ceux et celles qui animent des classes de cinquante élèves en roulement matin-après-midi avec un matériel de base minimal et peut-être un ordinateur avec 64 k de mémoire… Et réciproquement.

Il ne s’agirait pas, comme certains l’ont crié haut et fort à la dernière Ridef, d’un retour à une espèce de « théorie »[1] mais bien de « théorisation » à partir des pratiques de classe.

Cela ferait avancer la pédagogie Freinet en général.

Le C.A. n’exercerait de contrôle (en relation avec le groupe organisateur) que sur le contenu, la forme et l’animation des ateliers longs.

 

3.                  Les autres types de communication (exposés de professeurs d’université ou des experts, débats courts, initiation au « landart », au judo ou au tango, intégration du théâtre Boal dans une classe Freinet, la culture biologique des champignons dans le jardin scolaire, la survie des nains de jardin, hypothèses sur Freinet et les extra-terrestres, la vie sentimentale de Célestin et d’Élise, l’influence de la marée noire sur la vie amoureuse des mouettes, observée par la classe Freinet de Jacques Le Formec, que sais-je) trouveraient leur place dans les ateliers courts et les activités du soir.

 

Certes, on m’objectera bien entendu que l’on a fait de la pédagogie Freinet (au niveau adulte) dans les ateliers de la Ridef en Autriche. Qu’en abordant la technique du « landart »[2], en apprenant à reconnaitre les herbes, en s’intéressant au fonctionnement de son propre corps, en cherchant les causes du stress face aux mathématiques, on puisse aussi faire de la pédagogie Freinet, c'est-à-dire aborder les apprentissages d’une manière Freinet. Je n’en doute pas. Il ne manquerait plus que cela dans une Rencontre des Éducateurs Freinet ! Mais je voudrais faire remarquer plusieurs choses :

a.                  si je veux m’initier au « landart », je puis le faire ailleurs, dans un atelier spécifique et même au Club Méditerranée ;

b.                  en suivant cette orientation, on pourrait imaginer un atelier sur La meilleure manière de faire des omelettes ou Comment organiser sa bibliothèque, sujets qui, à mon avis, peuvent être traités de manière spécifique en pédagogie Freinet, car il y a moyen d’initier à l’art des omelettes en faisant des omelettes, en en ratant quelques-unes et à l’art d’organiser sa bibliothèque en s’interrogeant sur son contenue et en plaçant de vrais livres sur de vraies étagères ;

c.                  tous les ateliers n’ont pas fonctionné de la même façon et certains surement pas dans le sens de la pédagogie Freinet, tout simplement parce que les animateurs de ces ateliers étaient compétents seulement sur la matière à enseigner et pas sur la méthode. Cela a créé des tensions entre certains participants et formateurs. Ces derniers ont même parfois loué la Ridef de leur avoir permis de se rendre compte de leur incompétence dans ce domaine… On ne peut pas dire que c’était le but de la Ridef… Les animateurs des ateliers longs doivent être des gens triés sur le volet, ayant l’habitude de la gestion d’un groupe d’adultes et une expérience suffisante de la pédagogie Freinet. Cela est de la responsabilité, me semble-t-il, à la fois du groupe organisateur et du Conseil d’administration.

Certains n’ont pas apprécié mes interventions écrites dans le journal de la Ridef à Ysper.

Je voudrais préciser ici que je critique pas les personnes qui ont investi énormément d’énergie et de temps à l’organisation de cette rencontre (je sais à quel point c’est compliqué, l’ayant fait moi-même) ni le Conseil d’administration confronté à nombre de problèmes à résoudre (là aussi, j’ai l’expérience). Ce que je crains, c’est qu’à la fois les membres du C.A et les organisateurs de la Ridef ne puissent pas prendre suffisamment de recul pour s’auto-critiquer ou accepter les critiques émises par d’autres. Les Ridef risquent de se suivre et de se ressembler. Il est inadmissible, par exemple, que des questions aussi simples à résoudre que le cout du journal de la Ridef (à Ysper, le journal a été payant les trois premiers jours) se posent encore après l’organisation de plus de vingt rencontres internationales. On dirait que l’expérience des organisateurs n’est pas transmise de Ridef en Ridef.

Les organisateurs de la Ridef de Bulgarie risquent de copier ce qu’ils ont vu se faire au Japon et en Autriche, alors qu’à mon avis, il faudrait changer radicalement de cap, proposer des idées nouvelles, de nouveaux types de fonctionnement, provoquer les participants par des techniques qui les obligent à se redéfinir, à s’exprimer, à explorer des voies nouvelles au lieu de se complaire parfois dans des atmosphères « new age » et sécurisantes pour leur propre personne.

Je sais, ce que je dis là risque encore de faire naitre des levées de boucliers. Il est vrai que le bouclier est fait pour se défendre. Je préfèrerais que l’on m’oppose des arguments. À Ysper, j’ai même été traité de théoricien et de stalinien, les pires insultes qui soient dans le mouvement Freinet. Apparemment, dès que quelqu’un remet en cause le fonctionnement ou les options du groupe, il se fait agresser. Serait-ce parce qu’il y a trop peu de lieux ou d’espaces pour que ces choses puissent s’exprimer ? Pourtant la Multilettre existe.

D’autres ont assuré que j’étais le seul à penser comme cela et que j’étais donc isolé dans mon petit coin. Je voudrais les rassurer (encore que le fait d’être seul à défendre une idée n’est pas en soi une faute impardonnable) : d’autres pensent cela aussi, plusieurs sont venus discuter avec moi de ces questions au cours de la dernière Ridef. Tous ne s’expriment pas publiquement. Pour se faire entendre dans une Ridef, il faut en effet être beau parleur, manier la langue, si pas plusieurs, avec dextérité, souvent savoir écrire. Moi-même, qui me défends pas mal dans ce dernier domaine, je me rends compte de la difficulté, au point que je me suis senti amené à pratiquer de plus en plus l’humour, espérant par là toucher un autre public ou le même mais autrement. Mais l’humour, me dit-on, est à double tranchant. Apparemment, certains y sont allergiques. Je pourrais organiser un atelier long à la prochaine Ridef pour apprendre à décoder l’humour (belge, français ou international). Par exemple, comprendre ce que veut dire ce passage d’un texte que j’ai fait paraitre dans le journal de la Ridef :

 

En 2003, une contre-Ridef sera organisée à BADDORP. C’est le village le plus laid d’Europe.

Il est pratiquement inaccessible. Des routes à peine praticables le relient au monde civilisé.

Les filles y sont affreuses (becs-de-lièvre principalement) et les jeunes hommes louchent.
Le vin local est dégueulasse. L’eau n’est pas potable.


Il n’y a aucune église, aucun monument à visiter. Les musées sont fermés en permanence.
Personne ne connait de danses folkloriques ni de chants traditionnels. Aucun costume national n’a été inventé. Les femmes adultères de la région ont détruit le pilori il y a cinq ans afin de pouvoir se livrer à leur délassement favori sans craindre de sanction.[3]

Un micro-climat y règne en été : il pleut, la tempête fait rage et il gèle parfois.

La nature n’a pas gâté ce village : un volcan y est toujours en activité à 200 m, la rivière est polluée, les pluies acides ont détruit la forêt.

En clair (puisque certains ne comprennent pas), cela veut dire que j’ai été dérangé (et je n’étais pas le seul) par la manière dont les représentants bulgares ont présenté les avantages qu’il y avait à tenir la prochaine Ridef en Bulgarie. Je me suis souvent demandé (et c’est le sens de ce pamphlet) ce qui arriverait si, effectivement, on organisait la Ridef dans un endroit inhospitalier, où le tourisme serait pratiquement inexistant. Peut-être y ferions-nous enfin de la pédagogie.

De même :

Les militants qui donneront leur vie pour la cause recevront un hommage public lors d’une A.G. de la Fimem tenue dans un pays démocratique. Lorsque, après incinération, leurs cendres seront suffisantes, elles seront agglomérées en briques qui serviront à construire une école Freinet dans le village natal de Haider. Les veufs et les veuves recevront, à titre de consolation, des t-shirts à l’effigie du défunt ou de la défunte, offerts par les mouvements brésiliens.

Cela veut dire qu’il y en a marre de voir, au cours des rencontres internationales, des « t-shirts » avec la tête de Célestin, se baladant comme un saint parmi les seins. La pédagogie Freinet, c’est autre chose, du moins j’ose l’espérer, même dans les pays du tiers-monde. Le culte de la personnalité, ce n’est pas qu’une question de culture c’est d’abord une question de principe. J’espère qu’après ma disparition, aucune nana, fût-elle brésilienne et jolie, n’aura l’outrecuidance de faire de t-shirts à mon effigie, même pour alimenter une caisse de solidarité pour les anciens Ridefois.

Aïe, l’humour reprend le dessus ! J’espère que ce paragraphe est compris par tous.

 

Mais alors, me direz-vous, à juste titre, comment se fait-il que toi, Henry Landroit, tu continues à participer aux Ridef, malgré ces critiques récurrentes que tu fais ?

Rassurez-vous, je crois que je vais arrêter.

Si je fais le bilan, je suis désolé de dire que je n’ai pas appris grand-chose aux Ridef sur le plan pédagogique. Ce n’est pas là que je me suis alimenté ! Que sur le plan de la gestion d’un groupe international d’adultes, j’ai bien entendu beaucoup appris non pas en participant simplement aux Ridef mais en organisant, avec d’autres, la Ridef de 1984, en prenant des responsabilités dans le C.A. de la Fimem, en animant un atelier long et plusieurs ateliers courts.

Ah, j’oubliais :

-         en général, le buffet coopératif du premier soir est génial !

-         découvrir le pays avec d’autres enseignants Freinet du coin, c’est formidable (sans les Ridef, je ne serais peut-être jamais allé au Brésil, au Japon) ;

-         rencontrer dans les moments informels et durant les repas des tas de gens intéressants et de lier des amitiés ;

-         de vivre trois amours ridefois en vingt ans (un du nord et deux du sud), ce n’est pas négligeable !

 

Henry LANDROIT (Belgique)

 

 

Ce texte est écrit en orthographe nouvelle

(http://www.fltr.ucl.ac.be/FLTR/ROM/ess.html)
Note : ce texte sera disponible sur mon site en allemand et en anglais fin septembre

 

 



[1] Ils pourraient d’ailleurs s’interroger sur le pourquoi de leur « peur » vis-à-vis de ce terme ! Qu’a fait Freinet d’autre que de théoriser sa pratique en écrivant ses livres ?

[2] Je mets entre guillemets les termes qui ne sont pas français.

[3] À Ysper, sur la place du village, trônait un tel pilori.