Pour remettre les idées à l'endroit...

Le français au ras des pâquerettes... urbaines

Il y a le français de l’école, la Langue française avec majuscule qui se nourrit aux sources les plus nobles, que ce soit Voltaire, Montesquieu, Hugo, Gracq, Queneau ou Bobin.
Il y a le français de tous les jours, celui que nous estropions souvent, celui que nos élèves tentent de s’approprier, parfois difficilement.
Il y a le français des ados, des jeunes, des banlieues, celui qui, de SMS en chat et en rap, se conjugue en estompant la norme, souvent de manière créative.
Il y a le français de la radio, de la télévision...
Mais ce dont je veux vous entretenir aujourd’hui, c’est du français que l’on rencontre au coin de la rue, sur les vitrines des magasins ou les échoppes des marchés, un français souvent malmené et encore plus dans les zones multiculturelles ou limitrophes.
Entre les bacs de légumes qui affichent « carotes » ou « poiraux » et les panneaux d’affichage officiels écrits en un français approximatif, en passant par cette affichette cueillie sur une brocante : « Spésialitée oriental », il y a comme un air de famille.
Chaque fois que je suis intervenu auprès de commerçants arborant des affiches fautives, j’ai été bien reçu. On pourrait penser qu’ils puissent prendre ces remarques comme autant de vexations. C’est tout le contraire. Ils remercient. Ainsi cette boulangère proposant à sa clientèle une tarte « japonnaise » (eh oui, ça existe), à qui je confiai que japonais ne prenait qu’un seul « n » et qui s’étonne : « Monsieur, voilà cinq ans que cette étiquette est là et personne ne me l’a jamais dit... »
Ainsi cette pâtisserie ouvrant dans mon quartier, tenue par des Kosovars et heureux de voir quelqu’un s’intéresser à la qualité de leur promotion.
Et le célèbre « Le patron se réserve le droit d’entrer » (le pauvre) que l’on voit souvent fleurir à la porte des cafés ! Les exemples sont multiples.
Il n’est pas question de s’ériger en thuriféraire de la sacro-sainte orthographe ni en gendarme de l’affichage sinon de la libre expression (!), mais il s’agit au contraire de proposer une collaboration dans un domaine souvent peu maitrisé par les intéressés.
Quelle attitude adopter lorsque le français est torturé dans les journaux ? De moins en moins d’erreurs à l'intérieur des articles, mais bizarrement de plus en plus de titres aux accords malencontreux. Au sein des rédactions en effet, chacun s’imagine que les titres, au moins, tout le monde les a vus et que par conséquent, ils sont exempts d’erreurs.

En général, le téléphone du rédacteur en chef ne tarde pas à sonner, et souvent le journal se répand en excuses dans l’édition suivante.

Plus complexe est l’action à imaginer face aux « fautes » exhibées sans vergogne sur les panneaux d’affichage officiels. Trois exemples vécus récemment dans mon quartier : « Dé viation » (ce n’est pas bien grave), « Exceptée tram » (?), et à l’occasion de la mise en chantier de la place locale (une moitié de l’espace ayant été transformé en parking provisoire), un vilain panneau métallique traduit littéralement du néerlandais : « Garer sur propre risque » (Parkeren op eigen risico).

Après avoir imaginé faire intervenir des organismes officiels de défense de la langue française, j’ai plutôt rencontré l’entrepreneur (autour d’un verre, dois-je l’avouer), durant la petite fête marquant le début des travaux. En fait, son intention était de dégager sa propre responsabilité en cas d’accident. Ici encore, l’accueil fut favorable. Quelques jours plus tard, un nouveau panneau annonçait : « Vous garez à vos propres risques », ce qui n’est pas parfait mais déjà mieux.

Peut-on imaginer de rendre une classe attentive à ce genre de problématique ? Pourquoi pas ? Ainsi sensibilisés, les élèves pourraient éventuellement proposer des interpellations auprès des « contrevenants ». Il s’agirait – faisons d’une pierre deux coups – en même temps d’une éducation à la citoyenneté, l’enseignant profitant de l’occasion pour étudier la forme à donner à ce type d’interventions et initier les élèves aux registres de langue.
Henry Landroit
Article paru dans la revue de l'ABPF (n° 210-211 - décembre 2007)

Retour à la page d'accueil