Clara, la fillette libre des montagnes

Dans cette région reculée de montagnes, jamais aucune école n'avait existé.
Il y avait bien eu une tentative dans les années vingt : un instituteur s'était installé au village, à côté de l'église, mais il n'avait pas supporté le climat trop rude ni la méfiance tenace des habitants. Il abandonna son poste au cours de la première année scolaire !
Le gouvernement, soucieux de faire respecter la récente loi de l'instruction obligatoire, revint à la charge l'année où Magda et Clara, deux superbes jumelles, atteignaient l'âge de six ans dans leur famille de paysans un peu bourrus mais pleins de bon sens.
Un bon matin donc, un camion souffreteux apporta au village un immense tableau noir, des bancs tout neufs, un globe terrestre, des panneaux didactiques, bref toute la panoplie que l'on croyait nécessaire pour dispenser un enseignement digne de ce nom. Un peu plus tard, une institutrice classique et revêche, en tablier noir, se mit en devoir d'enseigner le B-A BA aux petits paysans du coin.

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Malgré leur apparent manque de culture, les parents de Magda et Clara n'étaient pas du tout persuadés de la nécessité de l'école. Ils trouvaient que leurs filles évoluaient très bien, intégrées déjà aux divers travaux de la ferme, toujours curieuses de découvrir de nouvelles choses, apprenant par elles-mêmes les mesures de capacité en trayant les vaches ou en retirant l'eau du puits, se familiarisant avec les volumes en rentrant le foin et jonglant avec les mesures de longueur et de superficie en arpentant les champs.
Malheureusement, ils ne pouvaient se soustraire à la loi : une liste officielle des enfants en âge scolaire venait d'être affichée sur la porte de la nouvelle école et leurs filles y étaient recensées sous les numéros 17 et 17 bis.
Ce " 17 bis " fit naitre une idée diabolique dans leur esprit.
S'ils ne pouvaient éviter l'école pour leurs deux filles, peut-être pourraient-ils en sauver une ?
Ne serait-ce pas non plus une expérience intéressante que de permettre à l'une d'aller à l'école et à l'autre de continuer à se développer librement dans le cadre familial ?
Ils informèrent aussitôt les fillettes de leur projet. Magda fut tout de suite enthousiasmée non pas tant par le fait d'aller à l'école que par l'exercice théâtral auquel cette situation allait la contraindre. Comme elle avait des dispositions pour la scène, elle se voyait bien jouant alternativement son propre rôle puis celui de Clara. En clair, seule Magda irait à l'école mais se ferait de temps à autre passer pour Clara. Lors de l'inscription officielle, les parents prirent soin de les présenter à l'institutrice comme des enfants rachitiques, tuberculeux presque, en tout cas souvent malades. Les gamines remplirent leur rôle à merveille. Elles s'étaient maquillé le visage d'un mélange savant de farine et d'urine d'ânesse et hoquetèrent durant toute l'entrevue.
Magda alla donc seule à l'école prenant tour à tour sa propre identité puis celle de Clara. Les parents avaient établi un calendrier plausible de périodes de maladies affectant l'une puis l'autre.
Un panneau double-face (M d'un côté, C de l'autre) informait Magda du rôle qu'elle devait jouer chaque jour. Cela n'était à vrai dire pas compliqué car Magda et Clara étant jumelles univitellines, non seulement elles se ressemblaient comme deux grains de maïs mais avaient des comportements semblables.
Magda était cependant obligée de tenir deux jeux de cahiers mais comme elle avait une mémoire plutôt graphique, cela l'aidait à retenir ses leçons.

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Les mois passent. Magda met une telle conviction à jouer le rôle des deux jumelles que tout le monde y croit. Un rapport pédagogique note même : " Les deux sœurs sont un modèle de solidarité. Malgré un handicap de maladie chronique, elles s'entraident, échangent leurs notes de cours afin qu'aucune des deux ne souffre des absences répétées. " À la fin de l'année, elles obtiennent toutes deux exactement 92,4 % des points.
Mais que devient Clara ?
Elle ne s'intéresse guère à ce qui se fait à l'école.
Magda a beau lui expliquer parfois des activités qui ont retenu son attention, Clara continue à se demander à quoi peut bien servir de se préoccuper des " adverbes de quantité ", des " sécantes tangentielles " et de la chronologie du retour de l' Empereur de l'Ile d'Elbe. Elle vit au grand air, n'a pas sa pareille pour grimper au faîte des arbres, elle connait les caractéristiques de tout ce qui pousse, elle sait lire le ciel et prévoir le temps qu'il fera. Elle connait par cœur des dizaines de chansons folkloriques et est capable de tenir en haleine tout un public avec des histoires de sorcières et de revenants qu'elle tient des vieilles du coin.
Évidemment, quand on lui dit : " Waterloo ", elle ne répond pas directement : " 1815 " et elle ne peut pas réciter, comme Magda, la liste des affluents du Danube, mais elle sait qu'il existe des dictionnaires et des encyclopédies où l'on peut trouver réponse à ces questions et qu'il est donc inutile de s'encombrer l'esprit avec ce genre de connaissances. En société, on distingue maintenant les jumelles : Magda a tendance à faire étalage de sa culture, elle veut toujours être la meilleure, la plus forte, elle ne partage pas son savoir avec les autres, elle le négocie tandis que Clara est plus généreuse de ce point de vue et ignore ce qu'est la compétition.

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Mais les ennuis commencent ! La maitresse s'étonne à plusieurs reprises de ne jamais voir Magda et Clara ensemble à l'école… Pour que le soupçon ne s'installe pas, le père décide d'envoyer Clara un jour à l'école, un jour seulement. Il met toute une semaine à la convaincre. Enfin, il est convenu qu'elle souffre d'une extinction de voix de manière à ne pas devoir entretenir une conversation qui risquerait de dévoiler son ignorance du milieu scolaire et de ses rites.
La journée fut très dure pour Clara. Elle supporta difficilement l'immobilité des six heures de cours, elle qui était habituée à gambader dans les champs. Elle ne comprenait pas pourquoi les toilettes étaient réparties par sexe ni le regard soupçonneux de la maitresse lorsqu'elle la surprit dans celles des garçons.
Clara mit une semaine à se remettre de cette expérience.
Elle tomba malade (réellement cette fois) et ne mit plus les pieds à l'école.
Mais le pot aux roses fut découvert quelques jours plus tard, à l'occasion de la visite d'un inspecteur chargé de contrôler les présences. Magda, émue, se trompa en déclinant son prénom. En rapprochant ce fait de menues observations faites au cours des mois précédents par l'institutrice, on découvrit le stratagème. Les parents furent en aveu. Chargé par le Ministère d'effectuer une enquête administrative, l'inspecteur se rendit dans la famille pour évaluer les connaissances de l'enfant. Il la commença avec d'énormes aprioris (Clara devait être asociale, ignare et inculte).
D ès la première réponse, il dut revoir son jugement : Clara se prêtait de bonne grâce au jeu des questions, elle répondait avec précision, elle connaissait énormément de choses. Quand elle ne savait pas, elle l'avouait tout simplement mais s'informait aussitôt à propos des moyens à mettre en œuvre pour connaitre la réponse. Elle n'était jamais allée à l'école mais cela ne l'avait pas empêchée d'acquérir une culture personnelle ni de porter un regard lucide sur le monde.
L'inspecteur en fut ébranlé.
Devenu ministre de l'éducation quelque temps plus tard, il proposa de nouveaux programmes pour l'enseignement primaire. Tout le monde fut étonné de constater que de nouvelles matières étaient devenues obligatoires : l'observation du ciel, l'élaboration de recherches personnelles, l'invitation des petites vieilles du quartier à l'école pour y raconter leur vie et des histoires, la vie au grand air chaque fois que cela était possible.
Personne ne comprenait cette soudaine ouverture et les conservateurs la critiquaient. Le mystère était entier. Qui avait bien pu influencer ainsi le ministre ?
Une journaliste un peu plus futée que les autres remonta la filière et découvrit l'intérêt qu'avait eu, en son temps, l'inspecteur pour Clara, " la fillette libre des montagnes ". Elle alla interviewer Clara dans son village et bientôt la photo de l'enfant s'étala à la une des journaux. Un magazine à scandales titra même : " Voici Clara, la muse, l'égérie du nouveau ministre de l'éducation ! ".
Mais ceux qui connaissaient bien Clara ne purent s'empêcher de remarquer le clin d'œil malicieux qu'elle adressait au photographe…

Henry Landroit

Copyright Henry Landroit

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