Histoire vraie

Ahmed balayait la rue.

Il collectionnait nos mégots, nos papiers graisseux, nos emballages dits perdus, nos canettes.

Tous les matins, il passait près d'une plaine de jeux publique où s'ébrouaient des enfants d'une école maternelle proche.

Parfois, il s'attardait plus que de raison devant le portail, observant les petits jouant dans le bac à sable ou s'étourdissant au toboggan.

A-t-il lui-même des enfants ou en a-t-il laissé dans son pays d'origine ? L'histoire ne le dit pas.

Toujours est-il qu'un jour, l'envie lui prit de faire plaisir à quelques-uns d'entre eux. Le portail était ouvert, il invita donc huit, dix ou douze enfants (les sources diffèrent sur ce point) à aller chercher des bonbons dans la grande surface voisine. La colonne se mit en marche et les enfants revinrent tout naturellement à la plaine, les poches bourrées de friandises.

Les deux institutrices et l'animateur n'y avaient vu que du feu.

Mais une dame, intriguée par le petit manège, avertit l'école par téléphone.

Branle-bas de combat en Landerneau ! Intervention de la police et tout le toutim. Inculpation d'Ahmed pour "enlèvement de mineurs". Interdiction aux classes de l'école de fréquenter désormais la plaine de jeux. Relai par la presse télévisée et imprimée. Convocation des responsables chez le Bourgmestre. Des parents parlent aux journalistes de « rapt » d'enfant par un « individu ». Rien de moins.

Ahmed regarde toute cette agitation autour de lui, sans trop comprendre. Certes, il a déjà été condamné pour de menus larcins, mais qu'on le prenne pour un pédophile en puissance, çà, non !

Dans un autre type de civilisation (vous savez, celle qui prônerait d'abord la confiance, la solidarité, la tendresse), il y a fort à parier qu'on l'aurait félicité de s'être ainsi intéressé à des enfants et de leur avoir offert des bonbons.

Retour à la page d'accueil