L’enseignement spécialisé de type 8 remplit-il sa mission ?
Si l’on évalue son objectif de réintégration des enfants dans
l’enseignement ordinaire, la réponse est sans ambiguïté :
l’échec est patent. Explications.
L’enseignement spécialisé a été mis en place en 1970 en
Belgique, et subdivisé en huit types (voir encadré). Or, si
l’enseignement ordinaire a fait régulièrement l’objet d’études
et d’évaluations internes et externes – dont les emblématiques
enquêtes Pisa –, l’enseignement spécialisé est resté dans
l’ombre, victime d’un désintérêt manifeste. Est-il efficace ?
Remplit-il ses objectifs ? Ce sont les questions auxquelles
des chercheurs du Service des sciences de l’éducation de
l’ULB ont voulu répondre à travers une enquête longitudinale
menée durant quatre années auprès de 503 élèves ayant quitté
l’enseignement spécialisé primaire de type 8 au terme de
l’année scolaire 2002-2003
1.
L’enseignement spécialisé
Les huit types d’enseignement spécialisé ont été numérotés
de la manière suivante : le type 1 est réservé aux élèves
atteints d’arriération mentale légère ; le 2 à ceux
atteints d’arriération mentale modérée et/ou sévère ;
le 3 aux élèves atteints de troubles caractériels, le 4 aux
élèves atteints de déficiences physiques, le 5 aux élèves
malades, le 6 aux élèves atteints de déficiences visuelles et
le 7 pour les déficiences auditives, le 8 aux élèves atteints
de troubles instrumentaux, dits aussi « troubles
d’apprentissage ». Plus précisément, le décret
relatif à l’enseignement spécialisé définit le type 8
comme un « enseignement spécial destiné aux élèves
pour lesquels l’examen pluridisciplinaire conclut que, tout en
étant d’intelligence, d’audition et de vision normales, ils
présentent des troubles qui se traduisent par des difficultés
dans le développement du langage ou de la parole et/ou dans
l’apprentissage de la lecture ou du calcul, et dont la gravité
est telle qu’une intervention particulière dans le cadre de
l’enseignement ordinaire ne peut suffire. »
« L’enseignement spécialisé n’avait jamais été évalué.
C’est d’autant plus aberrant que depuis une vingtaine d’années,
le nombre d’enfants concernés n’a cessé d’augmenter. La
progression est interpellante : en moins de dix ans, on note
une augmentation de 33% pour le type 1, de 55% pour le type 2 et
de 25% pour le type 8 ! », relève Philippe Tremblay,
chercheur à la Faculté des sciences psychologiques et de l’éducation
(ULB). La progression est d’autant plus inquiétante que les
types 1, 3 et 8 rassemblent 80% des enfants dans l’enseignement
spécialisé, le type 8 représentant à lui seul 42% des inscrits
dans l’enseignement primaire spécialisé en Wallonie. Un
constat pour lequel Philippe Tremblay n’hésite pas à parler
« d’épidémie », mais qui ne l’étonne pas outre
mesure : « Cela correspond bien à la conception de
l’enseignement en Communauté française, profondément inégalitaire
et ségrégationniste. Lorsque l’on rentre dans l’enseignement
spécialisé, on n’en sort pas ou très peu… ». Or, le
type 8 s’adresse à des enfants à l’intelligence qualifiée
de « normale », mais présentant des difficultés
d’apprentissage. Choquant encore, cet autre résultat de
l’enquête : la présence en type 8 est fortement corrélée
au milieu socio-économique des parents. En Wallonie, 88% des
enfants inscrits en type 8 proviennent de « milieux ouvriers
ou sans emploi », un pourcentage légèrement inférieur à
Bruxelles (75%). Par ailleurs, la surreprésentation des élèves
de nationalités étrangères est manifeste.
Une orientation tardive
La mission que s’assigne le type 8 s’apparente à de la remédiation
puisque l’objectif principal est de réintégrer les enfants
dans un parcours scolaire ordinaire après une ou plusieurs années
passées dans le spécialisé. Or, il achoppe sur plusieurs
points. Les chercheurs notent d’emblée que la réintégration
au niveau primaire est extrêmement faible : pour l’année
de référence, elle n’a concerné que 1,66% des élèves (42 élèves
sur 2 531) et le plus souvent, ces réintégrations ont été
initiées par les parents contre l’avis des écoles et des
centres PMS…
Dans le même ordre d’idée, il faut rappeler que l’arrivée
en type 8 est tardive : elle se fait sur la base d’un avis
non contraignant des centres PMS. L’enfant en difficulté passe
donc d’abord par une série d’échecs dans le primaire
ordinaire avant d’être orienté vers le spécialisé. On peut
facilement comprendre que les centres PMS hésitent à poser trop
rapidement un diagnostic lourd de conséquences pour le parcours
scolaire de l’enfant et que les parents, confrontés à des
inquiétudes plus légitimes encore, retardent jusqu’au dernier
moment le passage dans le spécialisé. Mais cette orientation
tardive complique encore la prise en charge des enfants :
l’âge moyen d’entrée en type 8 se situe entre neuf et dix
ans, la majorité des enfants ayant déjà au moins une année de
retard dans leur cursus, ce qui a évidemment un impact sur leur
confiance en soi et leur motivation.
Pour ce qui est du passage dans le secondaire en Wallonie,
l’enquête montre que seuls 8,23% des enfants ont obtenu leur
Certificat d'études de base (CEB) au terme de leur cursus en type
8 (contre 90% au terme du primaire ordinaire). Rien d’étonnant
donc qu’une faible majorité (52,67%) des élèves réintègrent
l’ordinaire, la plupart dans une classe d'accueil (1B). Seuls
5,14% d’entre eux (qui ont obtenu leur CEB) s’orientent vers
une première secondaire (1A). Les autres élèves issus du type 8
(47,11%) poursuivront, dans leur grande majorité, leur scolarité
dans une autre forme d’enseignement spécialisé, surtout en
type 1 et dans une moindre mesure en type 3. Les résultats sont
meilleurs à Bruxelles, où 75% des élèves sont réintégrés
dans l’ordinaire après leur passage en type 8, avec toujours
une majorité écrasante en 1B (plus de 60%). À titre comparatif,
82% des enfants sont réintégrés en 1
ère année
secondaire en région flamande. Pour expliquer ces différences,
les chercheurs avancent que la proportion d’enfants en type 8
est beaucoup plus importante à Bruxelles qu’en Wallonie (3,42%
de l’ensemble des élèves contre 1,56%), relevant d’une
« validité plus grande du recrutement en Wallonie ».
À partir de la deuxième année secondaire, la situation
s’homogénéise encore : plus de 90% des élèves intégrés
dans l’ordinaire s’orientent alors vers des filières
professionnelles, en ordinaire et en spécialisé. En troisième
année, il ne reste plus qu’un seul élève sur 486 qui poursuit
un enseignement ordinaire général… Un dernier chiffre
significatif pointé par l’étude : après dix ans de
parcours scolaire primaire et secondaire, moins d’un élève sur
deux issu du type 8 (41,56%) a obtenu son CEB.
Une expérience pilote
Avec de tels résultats, on comprend aisément la sévérité du
jugement des chercheurs quant à l’efficience du type 8.
« La logique de ségrégation qui sous-tend cet enseignement
repose sur l’efficacité. Mais l’argument ne tient pas la
route, on n’a jamais rendu un enseignement plus efficace en
regroupant dans une même classe les élèves les plus faibles »,
poursuit Philippe Tremblay. « Le problème repose sur les méthodes
et l’emploi des moyens, pas sur les enseignants. Je suis
convaincu qu’il faut inverser les logiques : arrêter de spécialiser
les enfants, mais plutôt spécialiser les méthodes. Il faut intégrer
de la spécificité dans l’ordinaire. L’inclusion scolaire
permettrait de faire de la remédiation dès le début du parcours
primaire de l’enfant. »
Les chercheurs ne se contentent pas de poser des constats théoriques :
depuis septembre 2007, des essais « grandeur nature »
sont en cours dans quatre écoles ordinaires à Ixelles, à
Ganshoren, à Liège et à Corroy-le-Grand, associées à des écoles
de type 8. Concrètement, sept à huit enfants pour lesquels les
centres PMS avaient suggéré une inscription en type 8 à la fin
de la maternelle ont été intégrés dans une classe ordinaire, dès
la première année primaire. La classe comptant ainsi environ
trente élèves bénéficie d’un enseignement « ordinaire »
et de l’encadrement « spécialisé » : un
enseignant supplémentaire et un logopède pendant plusieurs
heures par semaine. Le logopède travaille en collectif et en
individuel, mélangeant les enfants « forts » et les
plus « faibles». L’idée étant de créer une émulation
positive et d’intervenir précocement auprès des enfants en
difficulté.
« Pour l’instant, l’expérience donne de très bons résultats,
les enfants progressent tous à un très bon rythme et sont
beaucoup plus attentifs. Avec deux instituteurs en classe, tous
les enfants en profitent, pas seulement ceux du type 8. Nous
allons évaluer ce système sur six ans, mais les premières
impressions sont déjà très prometteuses… Notre objectif,
c’est le CEB pour tout le monde au terme du cursus. Nous devons
être exigeants envers nous-mêmes, les amener tous à la réussite. »
Le coût de cette intégration ? « C’est une opération
blanche pour la Communauté française puisque nous avons tout
simplement affecté les moyens qui auraient normalement été
accordés à ces enfants dans le spécialisé », réplique
Philippe Tremblay. Si certaines écoles ou des parents ont pu
montrer des réticences au début du projet – quelques parents
ont préféré changer leur enfant d’école… –, ses
avantages se sont vite révélés évidents : pour les
professeurs, l’expérience est formatrice et à deux par classe,
ils peuvent se partager les tâches pédagogiques, de surveillance
et de remédiation avec beaucoup plus d’efficacité. Pour les
enfants, c’est la garantie d’un encadrement renforcé, d’une
émulation positive et les effets de la stigmatisation sont
supprimés. Pour les parents, le programme prévoit des réunions
d’information individualisées toutes les six semaines, ciblées
sur l’enfant en difficulté. Les parents sont ainsi étroitement
associés au projet dès le début.
Cette expérience, si elle est généralisée, permettrait également
de résoudre un autre problème inhérent à l’enseignement spécialisé :
les difficultés pratiques de scolarisation des enfants, les écoles
de type 8 étant parfois très éloignées du domicile. « Nous
avons déjà reçu des demandes d’écoles qui souhaitent aussi
se lancer dans l’expérience. Et il y a fort à parier
qu’elles s’accentueront quand les premiers résultats probants
tomberont »
2, sourit Philippe Tremblay.
Les nouvelles mesures Arena pour le spécialisé :
la fin des ghettos ?
Le 29 février dernier, la ministre-Présidente de la Communauté
française, Marie Arena (PS) a présenté les onze mesures qui
seront mises en œuvre en faveur des enfants à besoins spécifiques
dans l'enseignement spécialisé, a priori dès la
prochaine rentrée scolaire3. Sont concernées 250 écoles
pour près de 32 000 élèves. Le cabinet Arena précise que ces
mesures ont été prises « après consultation du Conseil
supérieur du spécialisé, du Conseil général du spécialisé
et de la Ligue des droits de l’enfant », afin de répondre
à des demandes du terrain. Pour une large part, ces mesures
s’inscrivent dans la droite ligne de la démarche prônée par
Philippe Tremblay, à savoir faire bénéficier un maximum d’élèves
« à besoins spécifiques » d’une intégration
partielle ou totale dans l’enseignement ordinaire et ce, dès
la maternelle.
La mesure 6 va clairement dans ce sens : « Auparavant,
les types 4 (infirmité motrice), 6 (déficience visuelle) et 7
(déficience auditive) bénéficiaient des mesures liées à
l’intégration permanente totale. Pour les autres types, une dérogation
était nécessaire. Maintenant, tous les types bénéficieront
des mêmes droits », dit le texte. De même, « dans
le cadre de l’intégration permanente partielle ou de l’intégration
temporaire organisée par l’enseignement spécialisé »,
une autre mesure prévoit de donner la possibilité aux parents
de « choisir la forme d’enseignement qu’ils souhaitent
(ordinaire ou spécialisé) pour leur enfant, avec la garantie
de bénéficier d’un encadrement spécifique identique ».
En corollaire, l'obligation de fréquenter le spécialisé
pendant trois mois avant de bénéficier de l'intégration dans
l'enseignement ordinaire sera supprimée. De même, les enfants
intégrés partiellement auront la possibilité d’être suivis
par le centre PMS de l’ordinaire et celui du spécialisé.
Il faut aussi pointer la mesure – plus que nécessaire –
destinée à renforcer l’encadrement dans le type 3 (pour les
enfants avec troubles du comportement), par l'engagement d’éducateurs
supplémentaires. Actuellement, la faiblesse d'encadrement dans
le type 3, et donc le manque de places, provoquait un 'déplacement'
de ces enfants vers d'autres types d'enseignement spécialisé
(le 1 ou le 8, par exemple).
Plus globalement, les différentes mesures visent une meilleure
prise en charge, une amélioration et une simplification de
l’intégration des enfants à besoins spécifiques dans
l’enseignement ordinaire et le soutien des expériences
d’intégration. Elles devraient également offrir une
meilleure information aux parents et un suivi plus poussé des
élèves en difficulté... Si elles sont effectivement mises en
place en septembre 2008, premier bilan attendu en juin 2009.
1. Étude effectuée par Philippe Tremblay, José-Louis Wolfs et
Jean-Jacques Detraux et financée par le cabinet Arena. Un résumé
de cette étude est téléchargeable sur le site de l’AREF
(Actualité de la recherche en éducation et en formation), dans
la section « Actes ». Voir :
www.congresintaref.org
2. Pour toute information sur l’étude et l’expérience pilote
d’intégration, contacter Philippe Tremblay, Faculté des
sciences psychologiques et de l’éducation, ULB, av. F.-D.
Roosevelt, 50, CP 186 à 1050 Bruxelles – courriel :
philippe.tremblay@ulb.ac.be
3. Pour connaître les onze mesures
in extenso, consulter
le site :
www.gouvernement-francophone.be
(communiqué du 29/02/08).