Témoignage de la rescolarisation de notre fille aînée, 
une adolescente de 14 ans

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Notre fille aînée, A., a été gardée en crèche à partir de ses deux ans, puis nous l'avons mise en section "maternelle" et, enfin, elle a été scolarisée jusqu'en deuxième année primaire dans une école publique de notre quartier. Elle fut "déscolarisée" jusqu'au début de cette année académique, alors qu'elle avait 14 ans. Elle a donc connu six années d'instruction à la maison, en même temps que ses frères et soeurs.

Son frère, qui a actuellement 11 ans, a été en crèche, puis deux années en section "maternelle" de la même école. Je ne parle pas pour lui de "déscolarisation" jusqu'à présent. L'influence qu'a eu le milieu scolaire sur lui est assez menue ; il en a très peu de souvenir et ne montre quasi aucun réflexe qui y sont habituellement acquis.

J'expliquerai dans un autre récit les diverses raisons qui nous ont orienté vers la déscolarisation de A. et de son frère.

Durant cette dernière année, A.a plusieurs fois parlé d'éventuellement reprendre une scolarité -- "aller à l'école" --. Certaines fois, son désir était plus important. Je lui ai chaque fois demandé quelles étaient ses raisons.
Plusieurs personnes m'ont critiqué de ne pas avoir répondu directement à sa demande. Je l'ai surtout écoutée. En écoutant ses raisons, je pouvais l'aider à formuler ce qui l'animait ou non dans sa vie, quels étaient ses désirs de changements, ... Ses désirs étaient de pouvoir rencontrer plus fréquemment ses amies ainsi que d'autres personnes de son âge, de pouvoir communiquer plus facilement avec elles/eux, avoir plus d'espace personnel dans la maison, ... Elle souhaitait aussi être aidée d'avantage pour structurer son travail et mieux organiser son étude.

Le projet d'A. était depuis plusieurs années et est encore de faire des études en dolphinologie. Elle orientait ses études vers le scientifique. Elle avait ainsi décidé d'apprendre la plongée sous-marine et les langues étrangères internationales (comme l'anglais et l'espagnol). En parallèle, elle suit depuis cinq ans une formation musicale et pratique le violoncelle.
Elle a vite compris que, dans les circuits classiques, mener de front toutes ces activités allait être particulièrement difficile. A cela s'ajoutait ses activités de scoutisme. Par contre, en étudiant à la maison, elle pouvait mieux partager son temps, et disposer d'une liberté de mouvement pour voyager.

En ce qui concernait la structure et l'organisation de son instruction, je souhaitais qu'elle y arrive progressivement par elle-même. Le temps est pour cela un outil précieux. 
Malheureusement, nous avons dû nous soumettre aux lois. En 2004, nous avons appris qu'un nouveau décret avait été voté, obligeant les personnes non scolarisées de plus de 13 ans à passer un examen du jury de la Communauté française de Belgique. Nous avons été informés très tardivement (disons que nous avons trouvé l'information ... Car même l'inspectrice de notre canton ignorait cette nouvelle loi !) de la publication de ce décret.  Si tardivement qu'elle n'a pas pu s'inscrire pour la première session. Il ne lui restait que quelques mois pour réunir la matière à étudier ...
Le contenu de cette matière ne collait pas avec celle qu'elle avait étudiée par elle-même. Par exemple, elle avait fait plusieurs recherches de la représentation des dauphins dans l'histoire des civilisations, dans la littérature, en histoire, géographie ... Elle avait une bonne compréhension du classement des espèces animales en partant des mammifères marins. Elle était bien loin du savoir spécifique standard attendu par les enseignants travaillant pour le "jury".
Il était prévu qu'elle parte vivre dans une famille anglophone durant un mois. L'organisation était un peu compliquée puisqu'elle voulait en même temps pouvoir continuer à apprendre à plonger et à pratiquer son instrument de musique. L'immersion linguistique étant notre choix plutôt que des cours artificiels ... En quelques mois, elle a donc "bloqué" un vocabulaire anglais correspondant au "programme" du jury, appris quelques dates d'une histoire qui ne la "touchait" pas, appris des paramètres géographiques qui ne la concernaient pas dans l'immédiat, appris une sorte de vocabulaire éclectique pour analyser un français qu'elle parle d'ailleurs très bien, mais qu'elle écrit pour l'instant de manière spontanée avec des idées et une créativité assez intéressantes ...

On le comprend aisément, il ne lui était plus possible de poursuivre ses recherches personnelles, évoluer progressivement dans une découverte des meilleures possibilités d'organisation de son travail, ...
Au jury, elle échoua dans toutes les branches, sauf en Français. On peut imaginer sa déception, le sentiment de dévalorisation qui fut le sien, la remise en question (mais n'est-ce pas la volonté du ministre ?) de son instruction ...

 

 

Ce qui m'amène à parler plus en détail de cet examen du jury.

Une session se passe en plusieurs jours. Il n'y a pas plus d'un ou deux examens par jour (commençant généralement à 9h du matin), parfois à quelques jours d'intervale. La session se passe obligatoirement à Bruxelles.
Or, A. ne connaissait pas Bruxelles, n'avait pris qu'exceptionnellement le métro et le train, et jamais seule. Les horaires ne lui permettaient pas de rentrer chaque jour dans le fin fond de notre province du Hainaut. Nous avons heureusement pu compter sur l'aide d'amis habitant Bruxelles. Néanmoins, ils n'étaient pas disponibles pour l'y conduire ni pour aller la rechercher. Elle a donc dû apprendre à voyager seule en métro dans une ville totalement inconnue ... à 13 ans ! (J'ai fait quelques fois le voyage avec elle, le jour précédant son premier examen. L'entretien de la maison, de notre terrain et les activités de ses quatre frères et soeurs ne me permettaient pas de rester auprès d'elle autant de temps. Tandis que sa maman travaillait à l'extérieur ces jours-là.)

Une cinquantaine de personnes, essentiellement venant d'écoles privées, se présentaient comme elle. Pour chacunE d'eux, il s'agissait d'une deuxième session. Elle a donc pu avoir quelques informations pratiques de ces condisciples, car le personnel encadrant était très peu disponible, submergé par une organisation cahotique.

Son étonnement fut grand en classe d'examen écrit devant l'attitude méfiante des "professeurs". Elle ne sait pas ce qu'est la tricherie ! Elle découvrit aussi la froideur relationnelle. (Je me permets une petite pointe amère : peut-être est-ce cela que les pédagogues experts et les parlementaires de notre Communauté estiment être la *socialisation* ?)

Les parents ou autre personne accompagnant les étudiants doivent attendre dans un hall largement vitré où trône un desk de téléphonistes. 
Quelques chaises .. trop peu ! 
L'attente pour les examens oraux se font en grande partie dans les couloirs du bâtiment, sans chaise. Les étudiants sont appelés au fur et à mesure par un numéro.

Au regard des règles en application dans la plupart des établissements scolaires, comprenant, entre autres, l'interdiction de sortir des bâtiments avant une heure précise, on peut s'étonner de la laxité des fonctionnaires de la Communauté à la sortie des examens. Mais peut-être souhaiterais-je, aujourd'hui, l'inverse : que les écoles fassent un peu plus confiance aux étudiants, lorsque les parents les autorisent à se déplacer seuls.

Plus en profondeur, je m'étonne de l'amalgame fait par les fonctionnaires entre des notions fondamentales : les différentes formes du savoir et les formulations - ce que j'appelle la codification de la communication -. J'ai donné et expliqué un exemple primaire dans le texte "déscolarisation". Les questions sont souvent formulées dans l'attente d'une réponse sinon précise du moins attendue dans leur esprit ... scolaire. (Une réponse bien connue et sûrement maintes fois répétée dans le milieu scolaire jusqu'à incorporation.)
2+2 font effectivement 4 ; 
... mais un regard automatiquement tourné vers les activités industrielles et sociales sur une photo représentant un paysage ... c'est peut-être moins évident !
... mais la "phrase est-elle référentielle, expressive, impressive ou phatique ?", "quel est le principal émetteur ?", "quel est le canal utilisé dans cette situation de communication ?" "quel est le référent ?" "quels sont les indices de l'énonciation ?", etc. Sachant que le texte concerné est un extrait, une scène particulièrement dramatique, de "Vol de nuit" de St Exupéry. (Je ne tire pas cet exemple-ci d'un examen du jury.)

Sachant qu'elle avait peu de chance de réussir cette session, j'avais proposé à A. de ne pas trop se préoccuper de cet aspect. C'était, certes, mieux si elle réussissait, mais ce ne devait pas être sa première priorité. Ma proposition était de bien observer les conditions de ces examens, les attentes des examinateurs au-delà des questions, leurs comportements espérant une certaine neutralité, ... de ressentir comment elle pouvait diminuer son stress, ou du moins comment elle pouvait faire pour ne pas l'exarcerber, ... quels étaient ses besoins personnels durant et aux alentours des épreuves, ...

(J'aurais aimé que quelqu'un m'explique cela pour mes premiers examens ... à l'université. L'état d'esprit, les modalités de communication, l'ambiance .. au-delà de la matière à 'rendre'. A l'université ! Ma fille n'avait que 13 ans !! 
Heureusement, elle a une certaine habitude à se débrouiller devant de nouvelles situations. Elle sait prendre son temps .. au point que d'aucun l'affuble de l'étique "timide" !! La bonne affaire ! .. pour se situer.)

 

Sa rescolarisation

A la fin du mois de juillet dernier, quelques semaines après l'examen du jury, A. me prend à part et me dit : "Je veux aller à l'école. Je n'ai pas de raison précise. Je le sens comme ça."
Il ne m'en fallait pas plus ...
La suite fut moins évidente, car elle voulait aller dans une école bien précise.
Elle revenait d'un camps scout, et la majorité des jeunes filles avec lesquelles elle avait passé son séjour allaient dans cette école-là. Mon désir était donc de comprendre quelle était la part de sa décision personnelle et l'influence éventuelle qu'elle avait subie, sachant que son "état" de non scolarisée n'avait pas été bien reçue dans ce groupe. Elle se servait aussi de ce groupe pour exprimer son ressenti, satisfaire ses envies d'"autre chose".

Durant les jours qui ont suivi, nous avons souvent et longuement discuté ensemble avec ma compagne et notre fils aîné. Quelles allaient être les implications au niveau de notre vie de famille. Nous avons établi un budget comprenant les fournitures scolaires, un abonnement pour le transport en commun, une garde-robes revue, corrigée et mieux achalandée, ... Une de ses craintes était l'heure de son lever quotidien ...

En famille, nous avons visité les quatre écoles secondaires de la région, en commençant par celle qu'elle préférait. Il s'est avéré que cette dernière était particulièrement stricte. A moins que le directeur nous en ait fait une présentation tellement sévère dans l'espoir de ne pas devoir répondre à une demande d'inscription dans son établissement.Car, administrativement, cette demande allait entraîner des démarches.

Son dévolu s'est porté sur la dernière école visitée.
Nous y avons donc introduit un dossier en demandant qu'elle soit inscrite en troisième secondaire. Elle ne put y être inscrite qu'en tant  qu'éleve "libre" en attendant la réussite de l'examen du jury.

En début d'année académique, en plus du stress de cette entrée, elle continuait donc à se préparer pour cet examen. En septembre, elle relogea chez les amis bruxellois. Elle réussit toutes les matières sauf en mathématiques et en anglais. Toutefois, lorsqu'elle reçut le retour de son courrier pour l'inscription en troisième session, seul le cours de mathématiques etait repris !? (Nous devons encore élucider ce mystère.) Elle doit "y repasser" en avril prochain !
Je signale à tout hasard que l'inscription à une session coûte la bagatelle de 50 euros ... mais que certaines situations sociales de l'étudiant et/ou des parents permettent d'annuler cette somme.


Une rencontre entre parents et professeurs

Il y a peu, nous avons rencontré ses professeurs lors d'une "réunion des parents". Cette expression ne signifie pas que les parents se rencontrent entre eux, peut-être pour parler de la scolarité de leur enfant, de leur vécu de l'école, ... Les parents, accompagnés ou non de leur enfant, peuvent rencontrer les professeurs, individuellement. 
Il fallait s'inscrire auprès de chacun, à l'avance. Mais les désistements, le temps passant .. une certaine souplesse s'est installée. 
Pour nous, il n'y avait pas de préférence à rencontrer tel plutôt que tel autre, nous avons donc souhaité les rencontrer toutes et tous ... ce qui posa problème au niveau temps. Il semblerait que ce n'est pas fréquent que les parents veulent rencontrer tous les professeurs.
A chaque fois, le cadre était amusant : le professeur nous recevait derrière un bureau, une sorte de barrière comme chez le médecin.
Le premier mouvement de chaque professeur était de se plonger dans une feuille où s'alignaient des noms et des chiffres. Il ou elle relevait alors la tête pour commenter certains nombres lus.

Certains lecteurs ou lectrices de ce texte pourrait s'étonner de cette description. Je leur demande de se rappeler que si nos enfants n'ont pas été à l'école, nous, nous sommes des parents qui ne savons plus comment fonctionne une école. En autant d'années qui nous séparent de notre propre scolarité, je pouvais aisément imaginer (ou espérer) que bien des choses avaient changé.
Et bien ! Non ! Pas vraiment.
Mais pour nous en rendre compte, il nous fallait bien poser des questions, même élémentaires ...

Nous avons donc appris que les chiffres (côtes de ses interrogations et autres travaux) étaient bons. Certains s'étonnaient même de nous voir alors que tout allait pour le mieux.
Nous pouvions, alors, enfin, poser des questions concernant le cours, le programme, la multiplicité des travaux à réaliser à la maison, la cohérence du contenu entre les cours. (Nous avons appris que, malheureusement, depuis notre époque, la communication ne s'était toutjours pas améliorée entre les professeurs de différentes "matières".)

Nous avions convenu avec A. qu'elle aurait chaque fois un temps pour poser directement des questions au professeur. Si elle avait des difficultés pour s'exprimer ou craignait une mauvaise compréhension de ce qu'elle voulait savoir, nous pourrions l'aider ou la soutenir. Elle y avait réfléchi et n'avait pas prévu d'interpeler beaucoup de personne. La seule professeur vis-à-vis de laquelle elle avait des difficultés eut beaucoup de mal à comprendre les remarques de notre fille ! En entendant les propos de son professeur de gymnastique, nous avons rapidement compris pourquoi.
A. 'devait' absolument comprendre qu'elle 'devait' apprendre à se battre durant ce cours .. comme elle allait 'devoir' se battre dans la vie pour 'prendre' sa place. 
Je ne sais pas si elle a bien compris ma question à propos des objectifs basiques du cours de gymnastique à cet âge : améliorer la perception spatio-temporelle par les déplacements individuels et à plusieurs, par la pratique de différents sports nécessitant une bonne répartition spatiale des "joueurs", favoriser l'établissement d'un esprit d'équipe, ... plutôt que de taper le plus fort possible sur une baballe et harranguer les autres en criant des noms d'oiseau au moindre ratage ...
(Il va nous falloir soutenir A. .. car, manifestement, ce "professeur" n'a pas du tout compris ce que notre fille et nous-mêmes espérions discuter avec elle. Pourtant A. est aussi une jolie jeune femme 'bien musclée' !)

La soirée s'est terminée par un souper.
Le petit réfectoire était particulièrement bruyant. Les parents étaient installés par famille et les professeurs entre eux, à des tables séparées : répartition spontanée dans laquele nous nous sommes délicatement insérés avec nos cinq enfants ...


Lorsqu'elle est à la maison, A. parle beaucoup de l'attitude de ses condisciples. Elle a manifestement des contacts avec des personnes d'âges différents (elle parle déjà plutôt de "classe"), ce qui étonne les "copines" de "sa" classe. Une jeune fille de sa classe semble la prendre pour cible en ayant des propos très blessants. Elle ne comprends pas la gratuité de son attitude.
Les chahuts systématiques dans certains cours la perturbent.
Elle est assez au clair avec l'idée qu'elle est à l'école pour apprendre et elle ne comprend le comportement de la plupart des autres étudiant(e)s qui semblent être là 'parce qu'il le faut bien', et subissent ce temps ...

Elle participe, en parallèle, à diverses activités dans le but manifeste de s'intégrer au groupe et à cette vie "communautaire". Nous l'aidons dans la mesure de nos moyens (surtout en temps). Il y a quelques temps, l'école organisait une marche parrainée. Il y avait des équipes d'étudiant(e)s et d'autres équipes de parents. Ma compagne et nos plus jeunes enfants y étaient tout naturellement allés : ils ont, à eux seuls, constitué le groupe "parents" !!

 

Personnellement, je ne comprends pas bien la dynamique générale.

J'avais lu les débats parlementaires à propos des "devoirs à la maison", débats tenus en mars 2001 à la commission éducation du parlement de la communauté française de Belgique. Je les ai trouvés tellement édifiants que je les ai mis en page pour les partager avec vous.
Il doit y avoir un réel problème sociétal pour que nos parlementaires soient obligés de légiférer à propos des relations entre l'école et les parents ... Dans le chef de cette société qui semble ne jurer que par l'école pour l'instruction et l'éducation de "ses" enfants, je me demande "à quoi sert donc l'école ?" ... au-delà d'espérer pour eux qu'ils puissent gagner de l'argent en travaillant ...
A lire tout cela, comment peut-on prétendre que l'école est une étape indispensable dans la construction de notre société. Vraiment, j'aimerais que l'on m'explique quelles sont les valeurs qui se dégagent (ou sont sensées se dégager) de toute cette mobilisation !!