Lecture critique de la nouvelle écologie politique (Jean-Paul Fitousi et Éloi Laurent).
J’ai
abordé le livre avec un à priori plutôt favorable. Ayant lu avec intérêt
l’analyse du fonctionnement des organismes financiers internationaux dans
« La grande désillusion » de Fitousi je m’attendais à une
analyse beaucoup mieux étayée et pertinente. C’est certes un travail très
bien documenté mais manifestement écrit par des gens qui restent convaincus
des vertus fondamentales du capitalisme, et qui citent honnêtement les études
qui contredisent les vertus absolues du libre marché, mais qui se refusent
d’en tirer toutes les conclusions, particulièrement celle qui pourraient
faire douter de la validité du mythe de la croissance génératrice de bien-être.
Le livre se base bien entendu principalement sur l’évolution du PIB et
ne fait que regretter qu’il n’y ait pas aujourd’hui d’indicateurs
suffisamment fiables de niveau de bien-être des populations. C’est normal,
c’est un travail d’économistes. Il peut se résumer à un vibrant plaidoyer
pour le maintien de la croissance, argumenté par un brouillard de références
à des études souvent contradictoires.
Parmi
les préjugés il y a la foi affichée dans l’augmentation infinie des
connaissances et « le progrès irréversible du savoir humain » qui
constitue l’argumentation principale contre les promoteurs de la décroissance.
Selon les auteurs l’augmentation des connaissances compenserait la loi
d’entropie[1]
(héritée de la thermodynamique), qui aboutit au constat que notre civilisation
technologique fonce dans le mur de la finitude des ressources. Cette foi dans
l’augmentation des connaissances se fonde presque exclusivement sur
l’augmentation de la vitesse du traitement des opérations mathématiques par
les ordinateurs et tend à induire l’idée que dans tous les domaines
technologiques les progrès seraient potentiellement aussi impressionnants. Ils
ne mentionnent pas que les connaissances elles-mêmes sont soumises à la même
loi d’entropie et ne sont donc pas infinies. Les progrès enregistrés pour
les technologies qui consomment le plus d’énergie sont de plus en plus
marginaux.
Le
moteur à explosion a certes évolué au cours du siècle passé, sa
consommation a sans doute été divisée par deux ou même par quatre, particulièrement
dans la dernière décennie, mais son principe de fonctionnement est resté le même
et tout indique que nous arrivons aujourd’hui aux limites des possibilités
d’améliorations techniques. Ça reste un excellent chauffage et un très
mauvais moteur et rien n’indique qu’il soit possible de faire beaucoup
mieux.
Il en va
de même de la pile à combustible et de la filière hydrogène qui existent
depuis plus de 50 ans mais qui restera marginale parce qu’elle se heurte au
mode de production d’hydrogène basé aujourd’hui essentiellement sur les
hydrocarbures, sur les problèmes de stockage et de transport, sur les problèmes
de rareté et de coût du palladium utilisé dans les piles à combustible. La
seule approche raisonnable est la production d’hydrogène par électrolyse
avec de l’électricité verte, mais avec un rendement déplorable qui condamne
cette filière à une marginalité définitive par rapport au parc automobile
existant.
Les
perspectives offertes par la fusion nucléaire sont des promesses de chercheurs
qui cherchent d’abord des capitaux et ils ont raison : il faut poursuivre
ces recherches. Mais aujourd’hui rien ne permet de croire qu’il s’agit
d’une technologie susceptible de dépasser le stade expérimental. Je rappelle
que le tokamak géant qui pourrait commencer à fonctionner dans une
cinquantaine d’années est un outil expérimental qui pourrait produire au
mieux une fusion nucléaire de quelques minutes plutôt que les quelques
secondes obtenues dans les outils d’aujourd’hui. Tout ce qu’il pourrait
indiquer c’est que la fusion nucléaire contrôlée peut produire plus d’énergie
qu’elle n’en consomme. Ce n’est pas pour autant que la conversion de la
chaleur produite en électricité (rendement de l’ordre de 30 %) laissera un
bilan positif en finale. Encore moins que le procédé sera applicable
industriellement. Maintenir en fonctionnement un outil produisant des milliards
de degrés durant quelques minutes sera en soi prodigieux. Pourra-t-on pour
autant mettre au point une technologie permettant un fonctionnement permanent ?
Rien ne l’assure.
Fonder
les orientations d’avenir sur la capacité de la science à résoudre tous les
problèmes est à mon sens totalement irresponsable. Quelles sont les avancées
scientifiques suffisantes qui pourraient être susceptibles d’arrêter à
temps la chute massive de la biodiversité à laquelle nous assistons dans
l’indifférence générale ?
Autre
problème, tout le discours des auteurs se fonde sur des études historiques
globalement linéaires, que les lignes soient droites ou exponentielles, mais
nous vivons dans un monde chaotique. Leur foi dans l’augmentation permanente
des connaissances fait fi des réalités historiques qui ont vu la perte de
nombreuses connaissances au passage d’une civilisation à l’autre et même
au cours d’une même civilisation. Je lisais récemment que dans l’industrie
nucléaire le savoir-faire métallurgique qui a permis la fabrication des cuves
de réacteurs dans les années 50 est aujourd’hui en grande partie perdu. Nous
ne sommes pas à l’abri d’une rupture de civilisation qui pourrait freiner
brutalement et pour longtemps toute recherche scientifique ou technologique.
Certaines
conclusions s’écartent de la logique économique pure et dure et c’est
heureux. J’épinglerai par exemple la volonté de décroissance des inégalités
qui est mentionnée, mais sans autre piste pour y arriver que « …
un effort de justice sociale, un effort d’imagination et repenser le développement
humain » (page 74). Une autre
piste, « la redistribution autoritaire des richesses » est évoquée,
mais pour l’écarter aussitôt sans prendre la peine de l’analyser, tant
elle est contraire aux échelles de valeurs des auteurs.
En matière
d’enseignement une amélioration est aussi souhaitée par les auteurs et
j’applaudirais sans réserve si je ne savais que les économistes imaginent le
plus souvent que l’enseignement fonctionne comme un marché et que la
concurrence entraîne l’émulation et améliore la qualité globale. Les études
PISA prouvent exactement le contraire.
Les
auteurs souhaitent aussi plus de démocratie. Ici aussi on ne peut
qu’applaudir à priori. Encore faudrait-il s’entendre sur ce qu’est
exactement la démocratie, qui reste une notion fort variable dans le temps et
dans l’espace et qui va du terreau pour faire pousser la jungle ultra-libérale
aux social-démocraties. La dictature de Sadam Hussein ne valait-elle pas mieux
pour la population que la démocratie made in USA qui l’a suivie, à cet
endroit de la planète et à ce moment de l’histoire ?
Concernant
l’impact de la démocratie, l’annexe II, tout au bout du livre montre une
fois encore que les auteurs se sont posé de bonnes questions, mais ici sans
comprendre ce qui se passe. Ils reconnaissent que la comparaison entre l’évolution
de l’Inde considérée comme démocratique (par un indicateur ONU qu’il
conviendrait aussi d’analyser) et
de la Chine considérée comme peu démocratique sur la même base est contraire
à ce qu'ils auraient prévu. La plupart des indicateurs analysés sont plus
favorables à la Chine. La Chine est peu démocratique, alors que les auteurs
considèrent la démocratie comme indispensable. De plus elle a pratiqué une
politique autoritaire de réduction des naissances, donc malthusianiste, ce qui
est la première approche que les auteurs ont veillé à démolir, dès le
premier chapitre du livre. De manière particulièrement partisane, ils
attribuent au manque de démocratie le fait que la Chine pollue beaucoup en
utilisant le charbon dont elle dispose en quantité, pour améliorer le niveau
de vie de la population. Où prennent-ils donc qu’une démocratie aurait empêché
des intérêts privés d’en faire autant ? Il se fait que la Chine
dispose de beaucoup de charbon et sauf erreur ceci n’est pas dû à son manque
de démocratie !
Les
contradictions et les assertions pré-jugées.
Les
auteurs balaient d’un revers de la main (page 85) le fait que les démocraties
populaires ont assuré une formation de très bon niveau, en affirmant de manière
dogmatique que « l’éducation primaire et secondaire s’apparente
d’avantage à une acculturation idéologique ». Pour avoir été régulièrement
en contact avec des hongrois et des roumains je sais que, pour ces deux pays
ainsi que pour Cuba (régulièrement visitée par des amis de l’APED), cette
affirmation est fausse et partisane. Pour les anciennes républiques soviétiques
Benjamin Friedman, qui est cité très honnêtement, parle d’un « niveau
d’éducation sans commune mesure avec le niveau économique », ce qui
n’induit pas non plus l’idée d’une acculturation idéologique. Est-ce un
mal que l’enseignement tende aussi à unifier la population vers un objectif
commun de bien-être ? Est-ce pour autant de l’acculturation idéologique ?
Le fait que l’enseignement soit de meilleure qualité dans les démocraties
populaires peut être lié à l’absence de marché scolaire. La plupart des économistes
ne peuvent pas comprendre que la concurrence scolaire existe toujours au détriment
de la qualité et empêche l’émergence d’une école démocratique (Voir les
études de Nico Hirtt à ce sujet)
Ma
critique répétée du PIB comme outil de mesure de croissance, qui ne dit rien
du bien-être des populations, est confusément partagée en page 77, où les
auteurs regrettent les lacunes de l’ Indicateur de Développement Humain
(Nations Unies). Je rappelle qu’il existe peu de corrélation entre croissance
du PIB et indice de satisfaction de vie et que lorsqu’on croit déceler une
corrélation, c’est dans le sens d’une diminution de ce deuxième indice,
lorsque le PIB augmente.
Cette
critique est d’autant plus fondée que parallèlement à la croissance
extraordinaire des revenus, il existe une croissance tout aussi impressionnante
de l’écart entre les plus riches et les plus pauvres qu’il s’agisse des
pays ou des individus (pages 72 et suivantes). Quel mécanisme du marché libre
pourrait être de nature à inverser cette dualisation croissante de la plupart
des sociétés ?
Comme le
livre a manifestement été écrit avant la crise, il sera intéressant de vérifier
dans deux à trois ans quelle était la part de l’économie casino dans la
croissance remarquable du PIB. Lorsqu’on sait que seuls 2,4% des transactions
financières portaient sur l’économie réelle, on est en droit de se demander
si on ne parle pas aussi de croissance virtuelle des PIB.
Enfin,
les auteurs développent leur argumentation sur base d’une analyse historique
alors qu’ils reconnaissent qu’au moins dans certains domaines tels que le
niveau de population, le réchauffement climatique et la perte de biodiversité
il n’existe aucun équivalent historique à la situation actuelle. Rien dans
leur argumentation, à part leur foi dans le développement technologique
infini, ne permet d’entrevoir comment des recettes historiques ont des chances
de fonctionner dans une situation dont les paramètres de base n’ont plus rien
à voir avec ce qui a pu se passer au cours de l’histoire de l’humanité.
En
conclusion, ce livre pose un certain nombre de constats fondés sur des études
et des chiffres, sans doute souvent fiables, mais l’analyse en est faite au
travers d’une vision dogmatique du marché libre et du mythe de la croissance
obligatoire et infinie du PIB, lui-même ancré sur le mythe de la croissance
infinie du savoir et des développements technologiques. S’agissant de
l’analyse réalisée par un prix Nobel d’économie et tenant compte que la
plupart des lecteurs l’aborderont de ce fait comme parole d’évangile, ce
livre risque de fausser le débat démocratique dans un domaine aussi essentiel
que les orientations à donner à la société pour suivre les indications
produites par le GIEC ou le WWF. Il est ici question de survie et il importe de
ne pas laisser dire n’importe quoi, particulièrement si les auteurs jouissent
d’une grande réputation.
La
croyance ou non dans l’évolution infinie des technologies est en dernière
analyse ce qui fonde la rupture entre la social-démocratie blairiste et la
gauche radicale. C’est la maladie de base de nos partis socialistes,
incapables de se positionner sur ce dilemme et les élections de la secrétaire
du PS français n’en est qu’une péripétie de plus. Tant que nous ne nous
positionnerons pas clairement dans ce débat, notre image restera floue et seule
la crise économique pourra peut-être nous éviter de perdre d’autres élections.
Pour
paraphraser le titre d’un autre ouvrage de Fitousi, la lecture de ce livre fut
pour moi « La grande désillusion ».
Jean-Pierre Wauters
[1]
Grandeur qui permet d’évaluer la dégradation de l’énergie d’un système.