Cette page Web est Moise - son
enseignement
Etienne PETIT
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MOSAÏQUES Tome II
Moïse
en marge de son enseignement
IV
son schisme
V son
alliance
VI
son amalgame
VII
sa
tradition
1
Quatrième partie
MOÏSE
Le
nationalisme hébreu
Moïse-4 : son
schisme
Ta postérité
conquerra la porte de ses ennemis.
Par ta
postérité se béniront toutes les nations de la terre.
Les trois grandes religions de notre Occident trouvent leur origine
commune dans le prophète mythique Abraham. Nous ne possédons aucun élément
historique sur ce personnage, si ce n’est qu’il aurait été originaire d’Ur (ou
Our), une ville méridionale de la Mésopotamie. Les textes bibliques précisent
« Ur en Chaldée », mais cette Chaldée est un terme tardif (mentionné
pour la première fois dans une déclaration du IX siècle avant notre
ère) et qui désigne une région mal définie, pratiquement synonyme de
« Pays entre les deux fleuves ». Nous voici donc en Mésopotamie,
entre Sumer et Akkad.
2
Notre connaissance des dynasties sumériennes repose
principalement sur
deux documents du XVIII siècle avant notre ère. Ces deux textes
sont répertoriés suivant les initiales du mécène qui a permis leur
acquisition
(Weld-Blumdell). Ce sont le prisme WB444 et la tablette WB62. Le prisme
nous
donne la liste des rois depuis le déluge jusqu’au XVIII siècle ;
la tablette nous donne celle de rois antédiluviens. Ces documents
affirment ainsi le déluge comme un événement réel.
Ce n’est pas pour rien que le Tigre porte son nom. Ses crues sont
extrêmement importantes. Les ponts par exemple qui enjambent le Tigre à Bagdad,
débordent souvent sur plusieurs kilomètres, du lit du fleuve « au
repos ». Nous pouvons ainsi comprendre le déluge – tel que celui de la
tradition sumérienne, repris plus tard dans la Bible - comme une crue sans doute exceptionnelle, (en
tout cas mémorable) et peut-être accompagnée de pluies torrentielles. On
s’accorde généralement à situer ce cataclysme vers ~3000. Il y a donc les rois
d’avant la catastrophe, et ceux d’après.
Les découvertes archéologiques semblent confirmer l’exactitude des
listes royales des manuscrits WB, puisqu’elles mettent régulièrement au jour,
des vestiges attribués à des souverains que l’on croyait légendaires, mais qui
sont néanmoins repris sur ces listes. Par contre, nous ne pouvons tirer aucun
renseignement chronologique des durées de règne attribuées à ces rois. Huit
souverains d’avant le déluge auraient cumulé à eux seuls des règnes s’étalant
sur 241.200 ans ; et ce serait une durée de 22.045 ans qui séparerait le
même déluge (~3000) de l’écriture du manuscrit (~1750).
On ne peut s’empêcher d’établir ici une évidente relation entre les
durées attribuées à ces règnes, et les durées de vie ou de règne tout aussi
excessives attribuées aux Patriarches par la Bible.
3
Les Sumériens - premiers habitants à nous avoir laissé des documents
« historiques » en Mésopotamie - n’en étaient pourtant pas les
populations originelles. Les peuples qui ont formé la civilisation de Sumer ont
été des envahisseurs, venus vraisemblablement de l’Est, et devant qui durent
s’incliner les populations autochtones, d’origine sémitique.
La Bible nous confirme d’ailleurs ce brassage de populations.
Comme les hommes se déplaçaient à partir de l’Orient,
[Gn XI, 1]
ils trouvèrent une plaine au pays de Shin‘ar
et ils s’y établirent.
La ville d’Our était le foyer par excellence de Sumer. Mais lorsque les
Sumériens furent éliminés de la scène politique, leur civilisation continua à
s’imposer, même au-delà des anciens foyers mésopotamiens. La langue, par
exemple, allait rester le véhicule religieux (un peu comme notre latin, après
la chute de Rome). Il faut donc
soigneusement distinguer l’époque politique de Sumer, et la civilisation
qui se perpétuera bien après l’hégémonie sumérienne.
L’époque sumérienne proprement dite comporte :
- l’époque pré-sargonique ~2800 - ~2450
Elle sera suivie de l’époque
d’Akkad, avec
- deux dynasties sémitiques ~2450 - ~2200
- une troisième dynastie ~2111 - ~2003
(à nouveau Sumérienne,
apogée de la cité d’Our)
L’époque d’Elam, avec (à
partir de ~2003)
la rentrée en force des Sémites.
(avec Hammourabi à
Babylone) ~1792 - ~1750
4
Nous savons donc qu’Abraham était Sémite et qu’il était originaire du
pays de Sumer. Mais nous ne connaissons rien de son époque, si ce n’est qu’il
aurait vécu « après » le déluge, puisqu’il est un descendant de Sem,
lui-même fils de Noé. Et le texte précise qu’il nous venait de « Chaldée ».
La première mention de cette région dans un texte officiel, provient de
l’Assyrien Assur-natsir-Apli II qui, en ~878, déclare avoir frappé de terreur
le pays de « Kaldou » où
vivaient, groupées en fédération, des tribus araméennes au service du roi de
Babylone. Le texte biblique affirme ainsi qu’Abraham était originaire d’une
région qui, plus de mille ans après les faits rapportés dans son histoire,
était majoritairement peuplée, non pas par des Hébreux, mais bien par des
Araméens.
Cette fédération araméenne est à l’origine de la dynastie indépendante
– dite Dynastie Chaldéenne, (~627 à ~539) – qui, sous Nabuchodonosor II,
marquera profondément l’histoire de la Palestine et du royaume de Juda. Il est
ainsi possible qu’à cause d’une Histoire encore douloureuse au moment de la
rédaction des textes, les deux termes se soient confondus de
« Mésopotamie » et de « Chaldée ».
C’est, en ~597, la prise de
3.000 otages (une tablette babylonienne précisera 3.023) en Mésopotamie.
Et c’est, dix ans plus tard, la
destruction de Jérusalem, avec déportations successives de Juifs (ils pourront
atteindre jusqu’à 40.000 personnes) sur les bords de l’Euphrate où ils auront
le statut de « qatinu » (étrangers aux droits limités) et où ils
seront astreints à une corvée d’agriculture le long des canaux d’irrigation.
Cette période – que la Bible qualifie d’ « Exil » - fut très
féconde en écriture des textes sacrés, avec les prophètes Ezéchiel, Baruch et
Daniel.
Les Perses Achéménides qui succédèrent aux Chaldéens à partir de ~538
pratiquèrent une politique d’autonomie des peuples asservis. Dans le cadre
d’une autorité Perse reconnue, chacun était invité à en revenir à ses coutumes
ancestrales et à ses cultes religieux. A Jérusalem, ce sera la nouvelle lecture
par Esdras, de la Loi proclamée sur les fondations d’un temple à reconstruire.
5
C’est également la collecte de textes sacrés rapatriés de Babylone.
Parmi ces textes, un Deutéronome (code civil) dans une version fort proche du
texte actuel, mais que nous devons considérer comme antérieure à une rédaction
plus définitive de la Torah.
Comme une des caractéristiques du livre de la Genèse est de nous
présenter des personnages sans décors et en dehors du temps, nous n’avons aucun
point de repère qui nous permette un quelconque rapprochement entre Abraham et
d’autres événements historiques mieux connus.
Entre l’époque pré-sargonique et la période d’Hammourabi : la
fourchette est de plus de mille ans. (entre ~2800 et ~1750)
Il est pourtant indispensable, dans une étude comme celle-ci, de
remonter jusqu’à cet insaisissable Abraham, car c’est lui l’ancêtre commun de
toutes les populations sémites de notre Moyen-Orient.
L’épouse légitime d’Abraham ne pouvait pas avoir d’enfant. Abraham eut donc un premier fils, Ismaël, né
d’une esclave égyptienne, Agar. Les textes bibliques (donc juifs) insistent
très fort sur l’élément bâtard de cette lignée ; Abraham répudia Agar, et
Ismaël épousa par ailleurs lui-même une Egyptienne.
C’est donc Ismaël qui est l’ancêtre des peuples bâtards (d’après les
textes juifs de la Bible) : c’est à dire des populations sémites mais non
juives d’Arabie, de la côte méditerranéenne et des pays du Moyen-Orient.
Dieu permit néanmoins plus tard à Sarah, l’épouse légitime d’Abraham,
d’attendre tout de même un enfant, malgré son âge très avancé. Et ce fut la
naissance d’Isaac.
6
Isaac épousa Rébecca dont il eut deux fils jumeaux : Esaü et
Jacob. Esaü abandonna son droit d’aînesse à son frère Jacob. (C’est l’histoire
du plat de lentilles.) Et Jacob – alias Israël - eut douze enfants qui
donnèrent naissance aux douze ancêtres des tribus d’Israël.
Pour comprendre cette insistance
- dans les textes d’après l’Exil – entre la lignée dite
« légitime » et celle qualifiée de « bâtarde », il est
important d’avoir présent à l’esprit que la population autochtone de l’Alliance
avec Abraham – en opposition aux immigrés indo-européens – s’est, en un
millénaire et demi, scindée en clans rivaux et en peuples que les impératifs de
l’Histoire ne cessent d’opposer.
Beaucoup de Sémites vivaient
dans la mouvance égyptienne.
Et
pourtant, il y eut Moïse.
Ce sont des Sémites qui gouvernaient à Babylone.
Et
pourtant il y eut l’Exil.
Ce sont des Sémites qui occupaient primitivement la Terre de Canaan.
Et pourtant il y eut Josué et les
Juges, en chefs de guerre conquérants face à ces populations.
On trouve souvent dans la Bible juive, des expressions apparemment
anodines du type « Je suis le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob ».
Il s’agit en fait de l’affirmation, au seul profit du peuple juif, d’un Dieu
qui a promis pérennité à la descendance
d’Abraham, réduite aux seuls Benéi Israël.
Les peuples « arabes » revendiquent évidemment qu’Ismaël
était le fils aîné d’Abraham. Ils sont ainsi, par rapport aux Juifs, les
premiers héritiers légitimes de l’Alliance avec Dieu. Nous sommes en pleine
histoire tragiquement contemporaine.
Dans une communication récente, le Grand Imam de Paris n’hésite pas à
affirmer que c’est pour rendre cohérente la narration biblique et leur
conception de la prophétie comme un privilège exclusif réservé à Israël, que
les Juifs ont modifié le texte sacré et substitué Isaac à Ismaël, dans le récit
du fils unique que Yahvé demandait à
Abraham d’immoler.
7
C’est dans ce contexte qu’il nous faut comprendre la
parole de Mahomet
[Coran : II, 75]
qui
justifie ainsi sa proposition d’un « Coran » à son peuple :
Comment pouvez-vous désirer que [les fils d’Israël] croient avec vous,
alors que certains d’entre eux ont altéré sciemment
la Parole de Dieu, après l’avoir entendue ?
C’est dans ce contexte également qu’il nous faut comprendre la
revendication palestinienne, le problème de Jérusalem, et l’ensemble du conflit
actuel en Israël.
Patricia Briel dans son survol de l’histoire des Religions, relève que
certains pensent que le cycle d’Abraham est légendaire et ne vise qu’à
expliquer les origines d’Israël. Ce cycle remonte à environ vingt siècles avant
l’ère chrétienne, alors que les premiers récits bibliques qui le mentionnent
ont été rédigés dix siècles plus tard.
Comme tout personnage d’une mythologie, Abraham illustre une allégorie.
Celle d’un peuple face au Mystère divin. Le récit s’inspire de concepts
mésopotamiens qui rabaissent la condition humaine à celle de simples
serviteurs, au service des dieux. L’allégorie d’Abraham illustre un statut
nouveau (une Alliance) entre les hommes et l’univers divin.
C’est l’homme qui est ici redéfini. Les textes mélangent encore les
traditions elohiste et yahwiste, citant indifféremment le Dieu par son
singulier ou au pluriel. D’autre part, l’histoire d’Abraham établit une
distinction entre les hommes, et situe les populations sémites à une place de
prédilection.
Abraham est le fondateur de l’Alliance réservée aux populations
autochtones du Moyen-Orient. Il y a, dans ce contexte, un relent d’invasions et
de peuples nouveaux que nous qualifions d’invasions indo-européennes.
Et puis apparaît Moïse. Sa prédication définit son Dieu, « Un et
Personne ». D’autre part, Moïse est le fondateur d’une nation.
8
Il ne peut donc plus se contenter d’une élection accordée aux Sémites,
terme trop imprécis et qui n’a plus tellement son sens depuis l’intégration des
indo-européens aux populations autochtones. La nouvelle Alliance s’établira
cette fois entre un Dieu bien défini, et la fraction sémite de la population
réunie dans une nation juive à construire.
C’est à ce niveau qu’apparaissent la mise à l’écart sans doute
discutable d’Ismaël, [[1]]
et l’investiture douteuse de Jacob (Israël) au détriment de son frère
Esaü. Le schisme consiste à définir, au sein du peuple sémite, une nation
d’élection, celle des Juifs.
Le récit d’Abraham est le point de référence de deux donnés
fondamentaux :
Le concept spécifiquement religieux d’une Alliance – d’un
contrat – entre le « Divin » et les hommes. L’homme, inventé au
service et pour le bon plaisir des dieux, devient par l’Alliance, celui qui
participe à leurs desseins.
Un concept exclusivement politique, étranger à toute
préoccupation religieuse, et qui proclame la supériorité d’une partie de
l’humanité, par rapport à la fraction d’en face.
> dans un premier temps, la
fraction d’en face sera le non-sémite insidieusement infiltrée lors des
migrations indo-européennes.
> dans un deuxième temps, la
fraction d’en face sera toute personne (sémite ou non) étrangère à la nation
d’Israël.
Il n’est pas possible ici, de ne pas évoquer le racisme biblique.
La mise par écrit des premières versions de la Bible, est généralement
datée après la sécession qui divisa en deux le royaume de Salomon, avec:
- le royaume de Juda au Sud, et sa
capitale Jérusalem;
- le royaume d’Israël au Nord,
autour de Tirsa (Tell el-Farah) comme capitale.
9
Cette datation
tardive au IX siècle ne tient à mon sens, pas suffisamment compte
que c’est principalement Salomon qui avait intérêt à publier un texte –
évidemment sacré – pour justifier la dépense somptuaire que représentait la
construction de son temple. Il lui fallait lever – et justifier – un impôt
d’exception, auquel devait participer le plus grand nombre possible de
citoyens.
La rédaction des récits
traditionnels qui confirmaient que la construction du temple émanait d’un ordre
divin supposait la mise par écrit
-
de la mythologie (sémite certainement, mais juive
surtout),
-
de la constitution du peuple d’Israël en nation –
autour d’un temple,
-
du code spécifique aux serviteurs de ce temple,
-
du recensement de tous les contribuables astreints à
cet impôt exceptionnel,
- du code civil qui régit toute nation.
J. BOTTERO insistera
sur la nécessité absolue pour Salomon, de justifier la légitimité de sa royauté.
Dans la toute première mise par écrit des récits bibliques, Bottero inclut donc
le Livre de Josué.
Il considère ainsi une prime
rédaction, - non pas de cinq livres, le Pentateuque – mais de six livres, qu’il
nomme l’Hexateuque.
La mise en œuvre de
l’édition d’une telle envergure est une entreprise vraiment gigantesque, tant
en organisation de rédaction qu’en réalisation purement matérielle. (Une peau
de mouton ne représente que quatre feuilles in quarto.) Il fallait un mobile
puissant pour prendre une telle décision. L’établissement d’un recensement
« sacré » (comme celui du livre des Nombres) et la description par le
détail du t emple projeté - même si cette description est tout à fait
anachronique par rapport au récit de la Genèse dans lequel elle est insérée -
répondent parfaitement aux mobiles politiques et économiques de Salomon.
10
Il n’échappa pas aux
rédacteurs des textes, que l’intention de Salomon n’était peut-être pas
toujours vraiment « religieuse » et d’inspiration strictement divine.
Certains versets ressemblent étrangement à des remontrances vis à vis du
roi :
[1R XI,
4]
Au temps de la vieillesse de Salomon … son cœur ne fut pas tout entier
à Yahvé son Dieu, comme l’avait été le cœur de David son père.
[1R
XI, 11]
Yahvé dit alors à Salomon : Parce que tu n’as pas gardé mon
alliance et les lois que je t’avais prescrites, je déchirerai le royaume pour
te l’enlever et je le donnerai à ton serviteur.
A l’appui de la
thèse d’une rédaction des textes dans l’intention de justifier un impôt dû par
tous, il est évident que le nombre de 603.550 adultes aptes à être
réquisitionnés dans l’armée, ne devient quelque peu vraisemblable que s’il
s’applique à un peuple déjà établi, autour de l’organisation d’un royaume.
[Nb
I, 45]
Les 603.550 enfants d’Israël qui furent dénombrés… depuis l’âge de 20
ans et au-dessus, c’est-à-dire pour tous les hommes aptes à la guerre.
L’errance d’une
telle population n’est pas crédible, durant quarante ans, à l’abri d’un désert.
Et d’autre part, une telle émigration massive aurait laissé des traces dans les
archives égyptiennes. Or nous avons l’essentiel de ces archives qui couvrent
l’entièreté de l’époque supposée possible pour l’aventure de Moïse
11
L’analyse du texte
démontre qu’il s’agit de considérations ajoutées au milieu d’un autre récit,
mais à un moment où Moïse aurait éventuellement eu la possibilité d’une assez
longue conversation avec YHWH. Si nous retirons cette glose, nous avons un
texte continu qui se lit sans rupture.
[Ex XXIV, 18] : Moïse demeura sur la montagne quarante
jours et quarante nuits.
Ex XXV à XXXI. ...
[Ex XXXII, 1] : Lorsque le peuple vit que Moïse tardait
à descendre de la montagne …
Ceci conduit à penser qu’il
dut y avoir une prime rédaction, de tri et de mise en ordre des récits, de
laquelle se seraient alors inspirées les versions ultérieures. Il me paraîtrait
logique de supposer une rédaction sous Salomon.
Les tournures de phrases et la nomination de Dieu, tantôt sous le nom
d’Elohim et tantôt sous celui de Yahvé, ont invité les philologues à supposer
quatre versions fondamentales des textes bibliques que l’on classe de la
manière suivante :
- version Yahwiste réalisée dès le IX siècle, dans
le royaume de Juda ;
- version Elohiste
située généralement au VIII siècle,
et qui fut réalisée dans le
royaume du Nord.
- version Deutéronomique
plus tardive (~650 - ~630), fort proche de la période de l’Exil,
ce qui
justifie son orientation législative.- compilation sacerdotale que
l’on situe vers ~350.
Une opinion largement répandue – et que j’ai personnellement partagée –
voudrait qu’il n’y ait eu aucune rupture importante dans la tradition entre un
premier récit d’Alliance avec Abraham, et la deuxième Alliance avec Moïse.
Ce présupposé de continuité m’a poussé à affirmer:
"qu’il semblait qu’il n’y ait eu aucune déviation importante –
aucun schisme – entre les fils d’Abraham et les enfants d’Israël réunis sous la
conduite de Moïse. Ainsi, remonter jusqu’à Moïse constituait-t-il également un
retour à une source commune des trois religions monothéistes."
12
Or Abraham, dans l’état de son récit dans la Bible juive, est le point
de focalisation de la divergence fondamentale qui oppose les Sémites juifs aux
autres Sémites (que nous appelons très généralement « arabes »). Il y
a donc eu un véritable schisme.
Les sciences historiques restent, ici encore, dans l’impossibilité de
cerner quelque peu ce personnage. Un monument très « muet » -
al-Khalil – est bien réputé être à Hébron, le tombeau d’Abraham et de sa
famille. Mais ce tombeau ne répond pas aux critères historiques qui
permettraient de l’authentifier; et aucun autre document ne vient confirmer le
personnage dans l’Histoire.
Il semble cependant que l’importance du personnage d’Abraham ait varié
au cours de la longue période des traditions orales qui forment le fondement de
la Bible.
C’est ainsi que Moïse, considéré comme le nouveau fondateur de la nation
juive, n’est pas comparé à Abraham, mais bien plutôt à Sargon d’Akkad, symbole de la renaissance sémite en
Mésopotamie après la domination de Sumer. Le sauvetage des eaux (du Nil) dans
un panier enduit de bitume est la copie conforme de la légende de Sargon
abandonné sur le fleuve (Euphrate) par sa mère qui était liée aux dieux par un
vœu de chasteté.
Il est important de noter dans ce contexte, qu’il n’est pas du tout
indispensable qu’un personnage ou qu’un événement soit réputé
« historique » pour être vrai. Il y a certainement beaucoup de choses
qui se sont produites, sans avoir laissé de trace ou de témoignage.
Si un accident de la route n’a fait l’objet d’aucune constatation et
qu’il n’y a pas eu de témoin, il ne pourra pas être considéré comme un
événement « historique ». Après un certain temps – quand un
éventuel témoignage ne sera plus
considéré comme contemporain des faits – aucune autorité ne prendra plus cet
accident en considération. Voilà l’exemple simple d’un événement
« vrai », mais néanmoins « non-historique ».
13
Il n’est donc pas question ici d’affirmer ou de « nier »
l’existence réelle d’Abraham. Simplement, nous ne disposons d’aucun document
(muet ou écrit) ni d’aucun témoignage contemporain qui nous permettrait de
cerner sa réalité. Une étude qui se réclame d’une certaine objectivité, ne peut
ainsi pas affirmer l’historicité d’Abraham. Il n’est pas un personnage
historique. Il doit rester pour nous un
simple élément de la mythologie sémite.
Les versions elohiste et yahwiste mélangées qui racontent l’histoire d’Abraham, mettent en évidence que
le monothéisme n’était pas une des préoccupations majeures d’Abraham.
La première Alliance proclame le
statut de l’Homme, non pas serviteur au service des dieux, mais collaborateur
des desseins divins. Moïse affinera ces desseins divins en affirmant son
monothéisme personnel. Sur les plans tant philosophique que théologique, il n’y
a aucune rupture entre l’histoire d’Abraham et l’enseignement de Moïse. Il y
parfaite continuité.
Dans la mesure cependant où l’on considère que, pour les populations
qui « nomadisaient » entre les vallées, une proclamation de
monothéisme était tout à fait inattendue, nous devons remettre en question
toute notre lecture de l’épisode d’Abraham. La figure est certes déjà ancienne
lors des premières mises par écrit des récits bibliques, (~1000), - nous la retrouvons ainsi dans les versions E et J
- mais elle est peut-être fort récente à l’époque de Moïse (antérieur au XIII siècle), dans l’interprétation qui confirme cet ancêtre comme père, non
plus des populations autochtones en général, mais seulement des Juifs.
Certains biblistes reconnaissent en effet que la figure d’Abraham
pourrait être relativement récente dans la mythologie juive, profondément
polythéiste jusqu’au temps de l’Exode et de son installation en terre de
Canaan. La manière dont YHWH se définit par rapport à la tradition des Benéi
Israël est peut-être significative.
14
Et nous lisons: [Ex VI, 3]
Je me suis manifesté à Abraham, à
Isaac et à Jacob sous le nom d’El Shaddaï,
mais je ne me suis pas fait
connaître d’eux sous mon nom de Yahvé.
Il y aurait en effet une contradiction à voir en Moïse le coup de
tonnerre dans un ciel bleu de la proclamation d’un monothéisme, si un de ses
ancêtres avait déjà proclamé la même chose, un demi-millénaire auparavant. Ce
texte de l’Exode souligne ainsi la novation totale du Dieu de Moïse, par
rapport à la conception antérieure - fût-elle celle du Dieu - de l’Alliance avec d’Abraham.
La grande mythologie d’Abraham se résumerait alors à illustrer que ses
descendants formeront, par rapport au divin, un peuple de prédilection à qui
furent promises pérennité et domination sur les autres peuples.
Le message de Moïse devient novateur dans la mesure où il définit le
divin comme étant Un et Personnel, et dans la mesure où il restreint le peuple
de prédilection au seul peuple juif.
La cassure entre la promesse de YHWH originellement adressée à toute la
descendance d’Abraham, et l’interprétation biblique qui oriente cette promesse
vers une seule branche de cette descendance, ne passa pas inaperçue. Et la
légitimité d’Isaac par rapport à celle d’Ismaël fit l’objet de nombreux
commentaires.
Une loi du Deutéronome institue sans ambiguïté que c’est le fils
premier né, [Dt XXI, 15-17]
quelle que soit l’épouse (aimée ou mal-aimée), qui bénéficie du droit
d’aînesse.
Or, dans le récit du sacrifice , Dieu dit à Abraham : [Gn XXII, 2 ]
« Prends ton fils, ton fils unique, celui
que tu aimes, Isaac »
La Genèse permet d’établir qu'Ismaël avait quatorze ans à la naissance [Gn XVII, 24-27]
de son demi-frère Isaac. Et la chronologie biblique voudrait qu’Ismaël
ait vécu 137 ans.
15
De nombreux exégètes se sont penchés sur ce problème – tel Philon
d’Alexandrie – et ont remarqué qu’Isaac aurait éventuellement pu être qualifié
de « fils unique » après la mort de son frère. Malheureusement,
Abraham étant décédé à l’âge de cent
soixante-quinze ans, la mathématique interdit qu’il ait pu survivre à
son fils Ismaël.
Qu’à cela ne tienne ! Puisque les chiffres bibliques sont à
interpréter à travers leurs symboles, il est tout à fait concevable qu’Isaac
ait accompagné son père, au lieu du sacrifice, quand il était déjà bien
adulte ; et alors qu’Abraham n’avait évidemment plus la vigueur de l’entraîner
par la force. Et à partir de là, le développement d’une théorie du sacrifice
consenti de plein gré par la victime.
Plus tard, les chrétiens appliqueront cette théorie à Jésus sur la
croix.
Remarquons également qu’en contradiction avec la loi divine du
Deutéronome, c’est par la mère que l’enfant appartient à l’ethnie juive .
Ceci entre en parfaite contradiction avec la compréhension ancienne qui
distinguait dans l’ « âme » : le
concept de "noos" d’une part, et celui de "psyché"
d’autre part. Dans la partie non matérielle de l’être humain, le
"noos" représentait le secteur de la connaissance, de l’intelligence
et de la conscience. Les femmes bénéficiaient évidemment de la plénitude de ce
"noos".
Mais l’âme humaine comportait également la partie non matérielle de la
vie, la psyché proprement dite qui, ayant son siège dans le cerveau, se
prolongeait dans la colonne vertébrale, jusqu’au pénis. L’homme était ainsi
seul à pouvoir « distribuer » la vie. Les connaissances biologiques
et médicales des anciens ne leur permettaient pas de soupçonner le mélange des
gènes et le rôle des ovocytes. Si la femme était certes capable de recevoir et
de développer la vie, dans un utérus (limité à la fonction d’un simple nid),
elle était considérée comme incapable de la transmettre. (C’est la fameuse
histoire des femmes qui n’ont évidemment pas d’âme …)
16
Dans ce contexte, il est surprenant que la tradition juive veuille que
ce soit la mère qui transmette la spécificité d’être juif. Il s’agit sans doute
de la radicalisation de la légitimité d’Isaac par rapport à son demi-frère
« métisse » Ismaël.
Il peut nous paraître obsolète, à nous Occidentaux, d’attacher une
telle importance à ce qui nous apparaît, somme toute, comme une histoire très
ancienne.
C’est oublier deux choses :
- Nous avons hérité de la culture
indo-européenne. Nous sommes la continuation de ceux qui n’ont pas de terre
d’origine et qui ont pris l’habitude de s’approprier un territoire, soit par la
guerre, soit par l’argent.
- D’autre part, l’allégorie d’Ismaël
et d’Isaac est devenue un mythe. Chaque détail du récit s’est désormais inscrit
dans le concret d’une réalité. Tout à fait édifiante quand elle illustre un
récit, l’histoire devient absurde quand elle devient concrète.
Mais il y eut une profonde évolution politique entre l’époque supposée
d’Abraham (~2200 - ~2000) et celle
supposée de Moïse. Les Sémites se sont alors groupés en nations, encadrés (et
mélangés très souvent) aux populations plus récentes des migrations indo-européennes.
C’est donc au niveau « politique » qu’il nous faudra chercher une
éventuelle rupture entre Abraham et Moïse.
17
Akhenaton et Moïse
Puisque nous ne pouvons pas inscrire Abraham dans l’Histoire, tentons –
au-delà de toute politique - de considérer Moïse comme une source également
commune de nos trois religions monothéistes. Mais voilà. A son tour, Moïse ne
peut pas être considéré comme un personnage historique.
Comme pour son illustre prédécesseur, nous devons nous contenter d’un
récit à son égard, qui nous a été transmis sous la forme d’une épopée. C’est
l’Exode. Les Nombres et tous les autres récits se rapportant à lui, sont lus à
travers le texte unique de l’Exode.
Marcea ELIADE confirme ainsi :
Les événements et les personnages historiques ont été à tel point modelés
d’après des catégories paradigmatiques que dans la plupart des cas, il n’est
plus possible de saisir la réalité originelle.
Mais à la différence d’Abraham, il est possible d’inscrire Moïse dans
un contexte historique probable. Lui-même reste en dehors de l’Histoire, mais
son œuvre d’unification d’une nation, et sa proclamation d’un monothéisme
s’inscrivent parfaitement dans une époque. Moïse représente la proclamation
« politique » d’une forme de monothéisme. Et là, nous nous trouvons
en terrain de « déjà vu » en Histoire. On a souvent prétendu que
l’enseignement de Moïse avait éclaté comme un coup de tonnerre dans un ciel
parfaitement bleu ; soulignant de la sorte que le monothéisme ainsi
proclamé n’avait été annoncé par aucun signe précurseur.
Les historiens se disputent pour situer Moïse dans une fourchette
chronologique de trois siècles et demi : d’Amosis (~1543) à Merenptah
(~1202) . Il y a par contre unanimité à reconnaître que - dans la mesure où son
personnage aurait été réellement historique - il émane des milieux
intellectuels d’Egypte.
18
Dans ce contexte culturel, il n’est plus exact d’évoquer l’événement
imprévisible d’un monothéisme. A la cour de Pharaon, et au cœur de cette époque
où l’on situe Moïse, il y a eu cet autre coup de tonnerre dont l’histoire se
contente le plus souvent de nous relater l’épisode le plus spectaculaire :
Akhenaton et son culte à El Amarna.
Les divergences sont trop importantes entre le mouvement religieux
d’Akhenaton et la prédication de Moïse (qui tous deux se réfugient derrière
l’originalité d’être des monothéismes) pour que nous puissions considérer que
l’un est la prolongation de l’autre. La théologie d’El Amarna menait à une
forme de panthéisme ; tandis que la prédication de Moïse conduisait vers
une théocratie. La différence est essentielle.
Mais il existe des concepts polyvalents qui, suivant les
interprétations qu’on en donne, peuvent mener tantôt vers le panthéisme, et
tantôt vers le monothéisme théocratique. L’interprétation divergente de tels
concepts, suppose un enseignement en cours, compris différemment selon qu’il se
pratique dans une cour pharaonique ou selon qu’il est entendu par un nomade qui
ambitionne de transformer son clan en nation.
On pourrait considérer l’hypothèse d’un « enseignement en cours » comme une pure spéculation. Les philosophes
s’octroieraient-ils ainsi le droit d’inventer des personnages, à qualifier
d’historiques, simplement parce que ça
les arrange ? Et puis, d’où nous viendrait ce maître à penser ?
Interrogeons donc les documents des historiens.
« Bis repetita non placent ».
Dans les chapitres centrés sur le personnage de Moïse, - son identité,
sa prédication et ses sources - j’ai assez longuement développé les indices
historiques qui nous permettaient de situer l’enseignement mosaïque dans l’air
du temps de la pensée égyptienne tout au long de la XVIII dynastie.
19
Qu’est-ce qu’un indice historique ?
[[2]]
C’est un document, avec ou
sans texte, qui témoigne d’un personnage ou d’un événement. Un tel
document est plus souvent un indice qu’une preuve.
C’est la
convergence d’un ensemble de plusieurs indices qui aboutit généralement à
former une preuve. Un document unique,
preuve irréfutable, est d’ailleurs très rare en Histoire ; et lorsque la
preuve semble trop évidente, la plus grande méfiance s’impose car il s’agit
souvent d’un faux.
- C’est l’exemple d’un soi-disant
compte rendu signé par Pilate, et qui aurait justifié devant l’empereur Claude,
la sentence qu’il aurait prononcée contre un certain Jésus. C’était un faux.
- C’est l’autre exemple d’une preuve
tout aussi évidente - et fausse - d’un
passage manifestement apocryphe inséré au livre XVIII de l’historien Flavius
JOSEPHE (1er siècle de notre ère) et qui proclame que c’est alors
qu’apparut un certain Jésus, qu’il fut mis à mort mais qu'il est ressuscité.
La recherche historique ne revendique pas l’appellation de
« science exacte ». Elle travaille néanmoins avec une méthodologie
très précise. La reconstitution des personnages et des événements sur base des
documents historiques permet de transcrire l’Histoire avec une probabilité de
vérité équivalente à celle des sciences réputées plus « positives ».
Mais comme dans les sciences parfois qualifiées de « dures »,
subsiste toujours :
- en sciences, le problème de la
lecture des postulats
ou de leurs traductions mathématiques ;
- en histoire, celui de
l’interprétation des documents.
Comme déjà souligné plus haut, l’absence de témoignage ne signifie
nullement que le personnage ou que l’événement n’ait pas existé. Simplement, en
dehors de tels documents, on ne peut pas appliquer la méthodologie des
recherches historiques.
20
Dans cette limite très précise, nous
devons constater que ni Abraham, ni Moïse ne sont confirmés par des documents
extérieurs à eux-mêmes. Les techniques spécifiquement historiques ne
pourront ainsi pas nous aider à cerner
ces personnages.
Nous ne tracerons donc pas le portrait de Moïse. Mais à défaut de ce
portrait, il n’est pas contesté que ce soit quelqu’un – une personne ou un
groupe, généralement appelé Moïse – qui a focalisé la formation d’une nation
juive, nouvelle dans le panorama politique du Proche-Orient. Et là, nous nous
trouvons devant un événement historique.
Nous
ne connaissons pas l’époque précise de ce rassemblement de tribus éparses en un
peuple unique d’abord ; puis en véritable nation ensuite. Mais nous savons
par contre qu’en ~1000, c’était chose faite. La nation était érigée en royaume,
et la construction du temple de Jérusalem témoigne d’une puissance économique
non-négligeable.
Salomon, est un personnage historique, attesté par le
« document » de son temple et par les archives diplomatiques des pays
voisins.
Nous savons aussi, par une stèle égyptienne trouvée dans le temple
funéraire du pharaon Merenptah, qu’en l’an 5 de son règne (~1207) un peuple
voisin de l’Egypte, nommé Israël dans le document, représentait une force
suffisante pour mériter de figurer au nombre des opposants sur une stèle de
victoires. C’est la première (et unique) mention d’Israël dans l’ensemble de la
littérature égyptienne.
Entre l’installation de tribus semi-nomades dans une contrée, et
l’organisation de ces populations en une force de résistance digne de ce nom,
il nous faut compter un certain
temps , dont la durée sera laissée à l’appréciation de chacun. C’est donc
ici le problème de l’interprétation à donner à la stèle dite d’ « Israël ». Cinquante ans avant
Merenptah ? Un siècle ? Plus encore ? …
21
Le prédécesseur de Merenptah était le grand Ramsès II, immense par son
prestige. La Bible le cite d’ailleurs – indirectement – comme le pharaon de
l’Exode. Mais le prestige-même de ce pharaon, véritable légende de son propre
vivant, nous invite à la prudence lorsque son nom est cité dans une épopée.
L’Exode est écrit dans le plus pur style épique. Le héros de cette épopée
(Moïse) se mesurera dès lors inévitablement à un adversaire au moins aussi
géant que lui.
Ceci est confirmé dans un autre texte de la Genèse quand, plusieurs
siècles auparavant, un ancêtre de Moïse, le Patriarche Joseph, s’installera en
Egypte. Joseph est un géant ; son pharaon sera un géant.
Et nous lisons :
[Gn
47, 11]
Iosseph fait habiter son père et ses frères
Il leur donne propriété en terre de Misraîm, au meilleur de la terre,
En terre de ramsès, comme
l’avait ordonné Pharaon.
On peut en effet tirer la conclusion que, dans ce texte biblique
précis, le terme de Ramsès est strictement synonyme de Pharaon. Et nous
noterons pour la petite histoire que le titre de Pharaon n’apparaît, en Egypte
qu’au cours de le XVIII dynastie.
Ceci pour confirmer que le terme de Ramsès, cité indirectement par la
Bible pour désigner le pharaon adversaire de Moïse, ne peut nullement signifier
que l’Exode s’est déroulé sous le règne de Ramsès II. En fait, l’Exode cite un
quartier de ville nommé Ramsès, et que l’on suppose être le quartier royal de
Pi-Ramsès, à Avaris, sur la branche orientale du Nil, dans le Delta.
Les Benéi Israël partent de Ramsès vers Soukot.
[Ex 12, 37]
Voilà le texte qui a fait couler beaucoup d’encre. C’est sur cette
seule base que de nombreux historiens fondent leur conviction que c’est sous le
règne de Ramsès II qu’eut lieu l’Exode. Nous venons de voir que cette lecture
ne résiste pas à l’analyse.
22
C’est à partir de
ce même texte que l’on imagine généralement que l’Exode a pris son point de
départ dans le Delta du Nil. La même analyse de texte ne peut pas retenir cette
appréciation car si Ramsès peut désigner n’importe quel pharaon, le même terme
de Ramsès (bien qu’interprété comme devant être lu Pi-Ramsès par certains
historiens) désigne tout autant n’importe quel lieu de résidence royale.
Cette première étape de Soukot est localisée par d’aucun comme devant
être le Tjékou actuel. A partir de là, bien que le voyage biblique cite
quarante sept autres étapes (avec quarante neuf lieux), nous ne trouvons plus
la moindre trace de ce trajet-mystère.
A la hauteur du Delta, aucune frontière maritime ne marque l’Est de
l’Egypte. Et entre le Delta et la vallée du Jourdain, - le couloir de Gaza - il
est difficile de parler de « désert » dans une région, à l’époque
déjà aussi fréquentée.
D’autre part, entre Avaris (Pi-Ramsès) et Jérusalem, la route passe
très difficilement par le Sinaï. Et puis enfin, quarante ans – même en lecture
symbolique – semble une durée très longue pour un déplacement aussi court.
Voilà le résumé des arguments qui incitent à chercher la Ramsès
biblique (le Palais royal), dans une région éloignée du Delta, de l’autre côté
d’un désert par rapport à la Palestine d’arrivée, et à une distance pouvant
justifier une durée de voyage mémorable.
Les prédécesseurs de Ramsès II avaient leur résidence dans le Sud de la
vallée du Nil, à Karnak principalement. Un épisode très central de la XVIII dynastie avait même localisé la capitale à quelque 300 Km au Nord de Karnak, à
El Amarna.
Mais le trajet entre El Amarna et la mer rouge (bien à l’Est) dépasse
les 300 Km.
L’énormité de cette distance désertique – le dromadaire n’était pas encore
domestiqué en Egypte - et à franchir en un temps trop court, (la Bible parle
d’un éloignement de trois jours de marche) écartent l’hypothèse d’El Amarna
comme point de départ possible. Du même coup, le pharaon biblique n’était pas
Akhenaton, ni Tout-Ankh-Amon dans les premières années de son règne, lorsqu’il
continuait à résider à El Amarna et s’appelait encore Tout-Ankh-Aton.
23
Plus au Sud, à la hauteur de Karnak et Louksor – les habituelles
capitales de la XVIII dynastie – la distance jusqu’à la mer est
cette fois réduite de moitié, et traversée par une route commerciale très
fréquentée qui va de Coptos-sur-Nil à Qocéir-sur-Mer-Rouge.
Il est évident qu’à cette hauteur du 26è parallèle, le
franchissement de la Mer-Rouge à pieds secs est totalement impossible. Mais sur
la côte de Qocéir, des mouvements de marée découvrent régulièrement les rochers
du littoral. Et à bien relire le texte biblique, il n’est nulle part question
de « franchissement » de la mer. Il y eut une manœuvre au cours de
laquelle les chars se sont embourbés,
alors que les enfants
d’Israël [Ex 14, 29]
avaient marché dans le lit
asséché de la mer.
D’autres indices, comme l’eau « amère » que fait surgir Moïse
avec son bâton, [[3]]
témoignent qu’il s’agit bien d’un départ très au Sud.
Parti de l’Egypte méridionale, c’est en effet une vaste zone désertique
que Moïse doit franchir :
- ou bien le désert arabique (entre le Nil et la Mer-Rouge) ;
- ou bien la côte Ouest (voire même la partie centrale) de l’Arabie
proprement dite.
D’autre part, les quarante années qui auront été nécessaires à la
réalisation de son œuvre, n’ont pas été utilisées au seul
« déplacement ». Partis d’Egypte en nombre d’une smalah, c’est
quarante ans plus tard, et à la génération suivante, que les Benéi Israël
pénètrent en Palestine, groupés en véritable peuple.
Les quarante ans ont donc servi à rassembler les
diverses tribus
éparpillées dans les déserts. Si nous nous souvenons que l’Arabie, au
III millénaire avant notre ère, était un véritable terrain de pâturages
pour les
vallées (Mésopotamie surtout, mais aussi Nil et sans doute Indus), elle
bénéficiait d’un climat fort comparable à l’actuel climat atlantique de
l’Europe occidentale.
C’est un brutal changement climatique qui, en moins de mille ans, a
transformé cette zone fertile en un désert des plus arides du monde. Cette
désertification catastrophique
- regroupa les populations en bordures littorales dans un premier temps,
- et finit par les contraindre à trouver d’autres territoires.
24
Les migrations Sémites (originaires de Mésopotamie) qui nomadisaient en
Arabie, touchèrent principalement les clans hébreux qui, de manière générale,
remontèrent vers le Nord, en direction de la dernière petite vallée, celle du
Jourdain. On peut comprendre « Moïse » comme la figure allégorique de
cette migration vers le Nord.
Avec :
- le fonds mythologique de Mésopotamie comme bagage traditionnel;
- la focalisation de cette migration conquérante, vers une Terre-Promise
et autour d’un Dieu enfin précisé;
- la revendication spécifique aux tribus migrantes, par rapport aux
autres populations
– sémites elles-aussi – mais non contraintes à ce déplacement.
Et nous avons dans l’ordre :
- la première Alliance autour du personnage Abraham;
- la deuxième Alliance avec Moïse et son YHWH, Un et Personnel;
- la distinction d’avec les étrangers (Egyptiens) et entre Sémites
légitimes (migrants)
et les autres. C’est le schisme entre Isaac et Ismaël.
On comprend dès lors plus aisément ces quarante ans d’errance dans ce
que la mémoire collective d’Israël a qualifié de désert. Et l’on comprend aussi
le point de rassemblement stratégique final obligé, à la frontière naturelle du
Sinaï, entre l’enfer devenu désert, et la vallée tant convoitée où coulaient
l’eau et le miel. L’Exode est ainsi la narration d’une migration politique et
stratégique, de tribus contraintes de s’approprier des terres. C’est une
aventure banale.
Ce qui est moins banal, c’est que cette fédération de tribus à
l’origine fort indépendantes les unes des autres, et leur migration vers une
vallée habitable se soient focalisées autour, non pas d’une idéologie
religieuse traditionnelle, mais autour d’un Dieu vraiment fort étranger à la
conception sémite du divin.
25
C’en est fini du dieu-fatum qui impose arbitrairement ses lois, au gré
de son bon (ou de son mauvais) plaisir. Le dieu de Moïse – que l’on prolongera
plus tard jusqu’à une tradition remontant à Abraham – appelle ses
interlocuteurs par leur nom. Et « appeler » (donner un nom) prend,
dans la terminologie sémite, la signification très particulière de
« donner une fonction ». Nommer rejoint ici notre concept de
« promouvoir à une nomination ».
C’est peut-être l’innovation la plus importante qu’apporte YHWH (dont
le concept est pour la première fois utilisé sous Moïse), par rapport aux dieux
des Patriarches qui l’ont précédé. Elohim (un pluriel) ou El Shaddaï
n’associent pas l’homme à la gestion des éléments du monde. L’homme est soumis
à un divin incommunicable.
Il y a bien le passage de la Genèse
[ 2è
récit de la création : Gn II, 19]
où Dieu donne mission à l'homme de donner un
nom à chaque être de sa création. Donner un nom est ici synonyme de "nommer",
donner une fonction.
Mais le récit de la Genèse, s’il puise ses racines dans la mythologie
profonde des tribus originaires de Mésopotamie, a été mis en forme après
l’enseignement de Moïse, et en conformité avec cette nouvelle orthodoxie.
La mission confiée à l’homme de nommer - que nous
trouvons en conclusion – s’inscrit fort bien, et de manière presque inaperçue,
dans le récit de la création.
Mais c’est de toute évidence une nouveauté, une glose dans le récit
traditionnel. Le concept est totalement novateur de l’homme qui participe à
l’œuvre de construction du monde.
Il y a lieu aussi d’éviter ici le terme de création . Il
s’agit d’un concept certes très neuf dans l’arsenal de la pensée religieuse.
Les dieux archaïques n’étaient pas les auteurs du monde. Les anciens
proposaient généralement leurs dieux comme les régisseurs d’un monde existant
avant eux.
26
- Atoum (en Egypte)
sortit
de l’océan primordial …
- Apsu et Tiamat (Mésopotamie)
formaient
les eaux primordiales d’où naquirent les dieux.
Il nous faudra attendre la Bible pour que – réminiscence sans doute de
la toute-puissance des dieux – YHWH se voie confirmer sa toute puissance d’El
Shaddaï en devenant l’auteur de la totalité d’un monde, sorti de rien.
Les concepts ont une histoire. Ils évoluent au cours du temps. Et quand
« le monde » deviendra l’Univers, l’attribut de créateur continuera à
qualifier le Dieu des trois monothéismes.
Mais à ce niveau, l’idée de création
perd tout son sens
[[4]]
car elle porte en elle sa propre contradiction.
Si le terme d’Univers recouvre « l’entièreté
du tout », le principe de création doit préciser si
le créateur appartient à cet Univers ou bien s’il lui reste extérieur. Dans le
premier cas, le créateur n’a pas crée ; dans la seconde figure, l’Univers
ne répond plus à sa définition. Ceci, sur le plan philosophique.
Les sciences dites positives confirment d’ailleurs la contradiction
intrinsèque qui rend impossible tout acte fondamentalement
« créateur ». En réduisant le Temps à une simple dimension de
l’Espace, les théories de la Relativité réfutent un acte (fût-il de création) à
poser dans un moment extérieur à son espace, puisque antérieur à l’expansion de
cet espace en son volume. Tout acte se pose nécessairement quelque part, et à
un moment donné.
En dehors d’un espace (devenu volume) et d’un temps (devenu durée),
tout « acte » éventuel se cantonnerait au seul niveau d’une
« intention ». Or, la création par YHWH est proposée comme un
« acte » au sens fort du terme.
27
Il semble que les réflexions théologiques aient, aux temps les plus
anciens déjà, pressenti le piège à affirmer des dieux créateurs. Mais nous
savons – et les assyriologues nous confirment sur ce point – que les
populations qui nomadisaient entre les vallées se contentaient d’un niveau
culturel très rudimentaire.
« Tout puissant, puisque c’est lui qui a tout fait »
était évidemment un argument-massue pour inciter à une obéissance aveugle
envers ce YHWH. Et la dialectique était trop subtile et la critique
philosophique trop fruste pour relever la contradiction d’une telle
affirmation.
Il nous faut encore souligner une autre bizarrerie de la prédication de
Moïse. Nous la trouvons dans la Genèse, au terme du premier récit de la
Création: [Gn II, 2]
Il se reposa le septième
jour de toute l’œuvre qu’il avait faite.
Cet achèvement définitif de la
création se met en contradiction
- avec
l’Alliance (qui promet une suite à l’œuvre divine)
- et
avec la mission de nommer qui établit la participation de
l’homme à l’œuvre divine de construction du monde.
Comme dans l’affirmation de l’acte
créateur de Dieu, il semble que ce point final à toute création n’ait servi
qu’à ponctuer la toute-puissance de YHWH-Dieu. Mais ici encore, outre la
contradiction de type philosophique avec la Promesse où s’inscrit cette
toute-puissance, ce seront encore nos sciences dites positives (telles la
Biologie et l’Astrophysique) qui contrediront cette affirmation. L’Univers et
la vie dans cet Univers sont en train de se construire sous nos yeux.
Il n’est pas anodin de relever ces
contradictions. Elles ont encore cours aujourd’hui.
- Il faut bien un inventeur à notre Univers, est un argument encore souvent utilisé
pour justifier la nécessité – qualifiée de scientifique – de l’existence de
Dieu. La physique quantique, si elle en accepte l’hypothèse, nie toutefois que
ce soit une nécessité.
- Le point final à la création – et à toute autre Parole en Islam
– sert encore de justification à la Tradition, et aux dogmes, à
l’Infaillibilité de l’autorité religieuse, à une résistance certaine à des
législations moins traditionnelles (avortements, euthanasie, homosexualité,
etc…) et à des avancées de la science dans des domaines parfois abusivement
qualifiés d’éthiques.
28
Toutefois, malgré les quelques points d’incohérence que nous venons de
souligner, Moïse a proposé un Dieu sans doute très novateur dans la pensée
religieuse des peuplades sémites, mais surtout très cohérent dans les
développement théologiques qui tenteront de l’inscrire dans une vraisemblance
philosophique.
A la base d’études comme le présent
essai, presque comme un postulat, il y a l’affirmation qu’une idée ne surgit
pas ex nihilo. D’autre part, il y a une histoire des concepts qui évoluent en
fonction de la mentalité des différentes époques, en fonction des événements
politiques, en fonction des connaissances scientifiques…
Or l’enseignement de Moïse semble déjà très mature, depuis le début de
sa prédication. Cette maturité serait-elle la signature d’une longue
tradition ? Le monothéisme de Moïse n’est pas le fruit d’une intuition
spontanée et furtive ; il est le fruit d’une longue réflexion. D’où nous
vient, dès lors, cet enseignement?
Les textes bibliques constituent les
seuls renseignements que nous ayons sur Moïse. Il y est présenté comme un
personnage. Nous n’avons, a priori, aucune raison de douter de la réalité de sa
personne physique. Mais il serait parfaitement possible que la tradition ait
contracté en un seul personnage, les diverses personnalités qui auraient assumé
la fonction de rassembleur de peuples et de maître à penser de cette nation en
construction. Il n’est en effet pas exclu que Moïse provienne d’une racine
sémantique égyptienne
« Msi » désignant le
terme très vague de « fils de », « héritier ».
Un peu comme nous dirions « le
maître ». Dans cette hypothèse, il faudrait envisager que le mot
« Moïse » aurait désigné soit le groupe des notables instigateurs de
la coalition d’Israël, soit les notables successifs qui auraient fomenté cette
coalition. Au même titre que le nom – tout à fait personnel d’un pharaon,
Ramsès II – a fini par devenir synonyme de « souverain d’Egypte »,
qui qu’il ait été, et quelle qu’ait été son époque.
Cette généralisation des termes est
courante dans la Bible. Ainsi de Ym (ou yam) qui, s’il nomme « la
mer » en son sens strict, peut dans les textes bibliques désigner un peu
n’importe quel plan d’eau d’une certaine superficie.
29
Ceci, simplement pour confirmer
qu’il ne nous est pas possible de mieux cerner la personnalité individuelle de
Moïse. Les textes nous le présentent comme un personnage. Acceptons cette
présentation, sous réserve.
Il est par contre beaucoup plus
évident qu’il émane des milieux cultivés d’Egypte. Avant son départ, Moïse
était sans doute un proche de la cour. Et l’enseignement mosaïque n’est d’ailleurs
pas étranger à la mentalité générale qui empreignait les intellectuels
égyptiens de la XVIII dynastie.
Je crois inutile de reprendre ici,
par le détail, les arguments qui plaident en faveur d’une Pâque de l’Exode, à
situer durant la période très peu sereine qui marque la fin de cette dynastie.
Une Reine-roi, Smenkharé, le tout jeune Tout-Ankh-Amon, le retour du vieil Aÿ,
ancien précepteur à la cour, et enfin la reprise énergique du pouvoir par le
général et maître de la police Horemheb. Tous ces chambardements en moins de
vingt ans !
C’est d’ailleurs par une allusion –
vague, convenons en – à cette instabilité, que commence le texte de l’Exode.
[Ex I, 8]
« Un nouveau roi vint au pouvoir
en Egypte, qui n’avait pas connu Iosseph »
S’ensuit le séjour de Moïse à
Madiân. Et le texte poursuit :
[Ex II, 23]
« Au cours de cette période, le
roi d’Egypte mourut ».
Il est impossible que l’histoire de
Moïse date d’avant Amosis, fondateur de la XVIII dynastie qui, en
~1543, libéra l’Egypte du joug des Hyksos.
C’est peut-être sous cet Amosis qu’eut lieu
l’explosion de l’île de Santorin (Théra) en mer Egée. Certains historiens (tel
Cl. VANDERSLEYEN) attribueraient alors le passage de la mer des roseaux à un
raz de marée (tsunami) précédé d’un retrait de la mer, qui accompagne
régulièrement les phénomènes volcaniques importants.
C’est une lecture très
« biblique » d’un événement qui devrait être envisagé sous un angle
plus purement « historique ». La datation de l’Exode sous Amosis est
d’ailleurs jugée beaucoup trop précoce par la majorité des biblistes.
30
Au tout début de la dynastie
suivante, en l’an 5 du règne de Merenptah, Israël représentait déjà une
puissance suffisante pour figurer sur la liste des vaincus d’une stèle de
victoire. Sans risque de nous tromper, nous pouvons ainsi affirmer que
l’histoire de Moïse se situe après le départ des Hyksos. D’autre part, à la fin
du règne de Ramsès II, Israël était déjà constitué en nation. Moïse et l’Exode
se sont donc déroulés sous la XVIII dynastie.
Si nous ne pouvons pas lire les
épisodes bibliques comme des événements historiques, nous devons néanmoins
tenir compte – à titre provisoire – de certains enchaînements. L’Exode cite
ainsi les morts successives de deux pharaons. Cette précipitation dans les dates
ne se rencontre qu’à la succession immédiate d’Aménophis IV ou à la mort
prématurée de Tout-Ankh-Amon. Ceci n’est évidemment qu’un simple élément.
Il y a encore ce climat de violence décrit par la Bible, lorsqu'Israël
décide de quitter l'Egypte; Cette violence semble être en rapport avec
la parole de Pharaon lors de sa première entrevue avec Moïse.
Qui
est ce Yahvé à qui je devrais obéir [Ex V, 2]
J'ignore tout de Yahvé
Et là, nous nous trouvons devant des
circonstances que l’Histoire peut expliquer, si nous plaçons cette entrevue au
moment de la « restauration » du culte d’Amon et des autres dieux,
juste après la période amarnienne. La fourchette devient étroite. Et l’on peut
raisonnablement proposer une date aux environs de ~1335 à ~1330. Je rappelle
ici que, si les preuves sont très rares en Histoire, des indices convergents
ont souvent une valeur de vérité supérieure à une preuve trop formelle.
On est parfois tenté d’assimiler le
schisme d’El Amarna – le monothéisme – au règne d’Akhenaton. Et on en fait une
parenthèse d’environ dix sept ans. C’est une vue restrictive des événements
historiques qui, dans le cas présent, mène à une erreur grossière de
compréhension du concept-même de « monothéisme ».
31
Dans une étude précédente j’ai
longuement
[Dieu :
allégories et concepts]
développé le thème du
« divin » au paramètre de son mystère. Dieu, c’est ce que nous ne
connaissons pas. (L’indéfinissable !) J’ai centré mon analyse sur
l’inconnaissable des manifestations divines à travers les éléments. Les dieux se
décrivent alors en termes d’ « intentions », traduites en actes
(cataclysmes, maladies, guerres, morts, etc…).
Une première étape proposait les
chamans invoquant les Esprits, à travers le mystère des manifestations
naturelles. L’intention se confondait avec l’élément naturel souvent aléatoire,
auteur de l’acte que l’on tentait de susciter ou d’écarter.
Une seconde étape établissait une
distance entre l’intention et l’acte matériel qui la traduisait à travers un
événement naturel. Le dieu demeurait extérieur à l’élément qu’il utilisait
comme moyen d’expression de son intention. Et le prêtre rendait culte à une
divinité permanente, au delà de son expression.
Dans cette logique d’intentions et
d’actions, l’étape suivante aurait dû éliminer toute intention extérieure, et
considérer le mystère comme une part intrinsèque de l’événement. C’était
l’ouverture à l’athéisme matérialiste.
Or, la troisième étape a quitté
cette logique. Et, selon qu’elle fut interprétée en Egypte ou par Israël, c’est
le concept d’intention – sous des interprétations différentes – qui a repris
tous ses droits.
Elle est devenue cause chez
Akhenaton, en considérant tous les événements comme émanant d’une cause unique,
au nom de l’harmonie qui doit nécessairement régir le monde. C’était
l’ouverture vers un monothéisme métaphysique.
Elle est restée volonté
divine avec Moïse, en considérant tous les événements comme émanant d’une
intention unique, au nom de la volonté divine qui régit le monde. C’était l’ouverture vers un monothéisme
théocratique.
32
Pourquoi cette déviation dans l’évolution logique d’un concept ?
Initialement à l’intérieur de l’événement (avec les Esprits), l’évolution
normale devait déplacer cette intention vers une volonté extérieure à
l’événement (avec les dieux), pour logiquement finir par l’éliminer (avec le
panthéisme, voire l’athéisme).
L’histoire n’a donc pas ici suivi
son cours prévu. Le monothéisme de l’épisode d’Akhenaton ne s’inscrit plus dans
le contexte d’une intention divine à déplacer ou à éliminer. Il y a eu rupture
fondamentale dans l’interrogation religieuse.
On peut éventuellement considérer
qu’une telle réflexion sur une intention divine, relève de la spéculation
philosophique. A la suite du polythéisme, le culte à un dieu unique entre dans
la logique qu’on nous enseigne depuis toujours. Avec toutefois, dans le cas de
l’atonisme, une étape qui a été oubliée : celle d’un dieu supérieur aux
autres dieux, et qui aurait dû polariser à lui seul l’ensemble des cultes
rendus au divin.
C’est l’étape de la monolâtrie qui,
dans un schéma classique, précède normalement le monothéisme pur et dur. Mais
il arrive souvent que l’Histoire oublie une étape.
Par contre, il est toujours gênant
de voir péjorativement qualifier de « spéculation » une réalité que
divers indices historiques objectivent.
Car en réalité, c’est toute la XVIII dynastie pharaonique qui a été marquée par cet événement majeur de
l’instauration d’un monothéisme, en remplacement des cultes multiples de la
tradition égyptienne. Il est faux de considérer Akhenaton comme un événement
isolé de la XVIII dynastie. Les pharaons de la dynastie suivante
(celle des Ramessides) ne s’y sont d’ailleurs pas trompés.
La proclamation d’un monothéisme
était la négation-même de la fonction pharaonique, puisque le souverain
exerçait envers les hommes, la mission divine d’assurer la Vie (Ankh) et
l’Harmonie du bon déroulement des
rythmes (Ma’at). C’est donc dans une parfaite logique religieuse que Ramsès II
prit la pénible décision de rayer des listes royales, tous les souverains qui,
de près ou de loin, avaient failli à leur mission divine.
33
Parmi les souverains rayés de ces
listes, il y a évidemment les cinq pharaons amarniens. Leur pouvoir fut tout
simplement reporté sur le dignitaire qui, durant le schisme, assura Ankh et
Ma’at, la sécurité du royaume. C’est ce Général-en-chef et
Commissaire-supérieur-de-police qui finit par prendre le pouvoir, et clôtura
ainsi la XVIII dynastie sous le nom d’Horemheb.
Mais dans la foulée d’épuration de
la liste royale d’El Amarna, se trouve également une reine, qui exerça le
pouvoir … un siècle auparavant. Ici, il nous faudra y aller voir d’un peu plus
près.
Il y a, pour justifier El Amarna,
des explications politiques immédiates. Le culte au dieu Amon-Rè était devenu
difficilement contrôlable par le pouvoir de Pharaon. Son clergé formait un
véritable état dans l’état, avec par exemple, un effectif de plus de
quatre-vingt mille prêtres dans les seuls sanctuaires de Thèbes, la capitale.
Ainsi, l’abandon du culte à Amon
apportait-il une « solution politique radicale» au problème de la rivalité
entre le pouvoir pharaonique et l’emprise d’un clergé, désormais dépourvu de
ses prérogatives. L’instauration d’une religion nouvelle trouve, dans cette
manière de raconter l’histoire, une justification strictement politique.
Dans une même optique de
préservation de son pouvoir, la construction d’une capitale totalement
nouvelle, à quelque trois cents kilomètres au Nord de Thèbes, justifie la
distance – également physique – à maintenir entre le Pharaon et la classe
intellectuelle de son pays.
Il y a ainsi des réalités politiques
– donc reconnues par l’Histoire – pour expliquer le schisme d’Akhenaton à El
Amarna. Mais une politique de préservation de son pouvoir ne suffit pas à
expliquer la démarche monothéiste du souverain. Et puis, une explication de
type politique est-elle tellement plus crédible – plus objective - que
l’explication philosophique d’une conviction et d’un engagement
personnel ?
Le clergé (momentanément dissout)
d’Amon-Rè, rendait culte au Soleil. Le nouveau clergé d’Aton rendait également
culte au Soleil. Du simple point de vue
pratique de faire passer l’information, la nuance est peu évidente. Elle
n’a pas dû être directement perçue par l’ensemble de la population égyptienne.
Il faut entrer dans les méandres d’une réflexion théologique assez subtile pour
identifier l’ancien Amon-Rè au dieu solaire dans ce qu’il nous présente de
Mystère. Amon est celui qui chaque nuit, visite le royaume inconnu des morts.
Amon, c’est « Le Caché ».
34
Rè-Horakhti – vénéré à travers son
icône Aton, la sphère de l’astre solaire – était, à l’opposé d’Amon, le dieu
solaire éclatant d’évidence. Et, comme le proclament les grandes déclarations
officielles, dans le domaine de la Vie et de l’Harmonie universelle, seul Rè-Horakhti présidait au présent, au
passé et au futur.
Ces déclarations officielles ont été
publiées sur les quatorze documents historiques que forment
les stèles d’El Amarna.
L’énormité architecturale de ces 14 bornes – des pans de montagne, polis
et gravés – témoignent de l’importance de ces proclamations. Ces textes sont
gravés en caractères hiéroglyphiques. Ils n’ont donc pas été destinés à être
lus par la foule des citoyens ordinaires. Ce ne sont dès lors pas des
déclarations « politiques », mais bien, par contre, des affirmations
philosophiques. A nous de déterminer si elles sont d’ordre théologique ou bien
métaphysiques.
Passer d’une conviction religieuse
centrée sur le Mystère, à un culte opposé qui proclame l’Evidence : la démarche
théologique est immense. On peut difficilement concevoir qu’une telle démarche,
avec une telle dérive par rapport à la logique religieuse initiale, ait pu se
réaliser :
- sous le règne très court de dix sept
ans sous Akhenaton,
- sous l’autorité d’une personne
unique avec Moïse.
Ainsi, la parenthèse d’ El Amarna
doit-elle être considérée comme la petite partie visible d’une histoire
beaucoup plus importante. Il s’agit d’une aventure qui a commencé bien avant
Aménophis IV, et qui ne s’est pas terminée avec lui.
Il nous faut alors soupçonner –
l’indice semble évident - une influence extérieure, active dans les milieux de
la cour de Pharaon. Un même enseignement y sera alors reçu à travers des
dialectiques divergentes, selon qu’il s’adressera aux populations sédentarisées
autour d’un pharaon d’essence divine, ou selon qu’il sera entendu dans
l’insécurité des « gens du voyage ».
35
Affirmer une influence étrangère à
la cour de Pharaon, ne peut évidemment pas se faire à la légère. L’élucubration
philosophique y trouve peut-être son compte, mais une telle affirmation doit
être étayée par de sérieux documents historiques. C’est ici que prend place la
décision d’un Ramsès II, d’également effacer des listes royales d’El Amarna, la
Reine Hatshepsout qui vécut à Thèbes (à 300 Km plus au Sud), et un siècle avant le
schisme monothéiste.
Les historiens très
« réalistes » ont évidemment invoqué l’aspect sexiste d’une telle
décision. Mais alors, pourquoi seulement Hatshepsout, et non pas les autres
souveraines qui, comme elle, ont assuré des régences ou des inter-règnes ?
On peut, il est vrai, s’étonner
qu’Hatshepsout se soit accrochée au pouvoir durant vingt-deux ans, alors
qu’originellement, elle était simplement appelée à assurer l’intérim du très
jeune enfant Touthmôsis III. (Il savait à peine marcher lorsqu’il fut appelé à
succéder à son père.)
D’un point de vue
« constitutionnel » (terme impropre ici), la légitimité de la Reine
était pourtant incontestable. Fille de pharaon, épouse d’un pharaon (son
frère), et tutrice naturelle du jeune pharaon qui était en même temps et son
neveu et son beau-fils. Les grands événements de sa corégence ont d’ailleurs
toujours été ponctués par la référence à Touthmôsis III .
Ce n’est donc pas une raison de légitimité qui l’a rayée des listes
royales. Et sa prolongation au pouvoir - difficilement explicable, c’est vrai –
[la notion d’usurpation s’applique très mal à un pouvoir pharaonique] ne suffit
pas à justifier son rejet en dehors de l’Histoire.
36
Pount sur Indus
Mais le règne d’Hatshepsout a été
marqué par ce qui fut considéré à l’époque, comme un événement de tout premier
plan. Il s’agit d’une expédition, que certains historiens qualifient d’
« exploration géographique » au pays de Pount.
Depuis les temps les plus anciens de
leur histoire, les Egyptiens entretenaient des relations amicales avec cette
région – mystérieuse et souvent mal située – du pays de Pount. Il y a un bon
siècle, on évoquait Opone. Il est tout de même curieux de continuer à appeler
« explorations géographiques », des voyages réguliers depuis près
d’un millénaire !
Nous possédons de nombreux documents
égyptiens qui attestent d’expéditions dans ce mystérieux pays de Pount. On peut
ainsi compter environs deux expéditions par siècle, de ~2500 (la pierre de Palerme) jusqu’en ~1875
sous Sésostris II. Et puis, brusquement à partir de cette date, un silence de quatre siècles :
sans plus aucune expédition jusqu’en ~1475.
Nous voici en l’an 9 du règne
d’Hatshepsout.
Dans la troisième partie de mon
étude sur Moïse, j’ai cru pouvoir établir que le pays de Pount ne se trouvait
pas en Somalie (comme on l’y situe très généralement), ni en Mésopotamie (comme
peut le laisser croire la direction où coule le fleuve en Pount), ni sur le
Nil, en amont de la 5è cataracte comme le suggère Claude
VANDERSLEYEN .
Il nous faut chercher Pount dans le
Delta de l’Indus.
La désertification très rapide de
l’Arabie au début du deuxième millénaire avant notre ère, explique que la côte
Sud n’est plus suffisamment balisée pour un peuple non-marin, comme l’étaient
les Egyptiens.
37
Les voyages ne sont techniquement
plus possibles. La même époque voit l’arrivée d’Indo-Européens (Aryens) qui,
après avoir franchi l’Himalaya, découvrent la plaine de l’Indus et s’y
installent. Le Pount change ainsi partiellement de population.
Il faudra alors attendre le XVè
siècle pour qu’un mouvement « missionnaire », sorte de sursaut
religieux, incite les habitants de l’Indus à exporter leur culture. Ils
essaimeront au Cambodge, en Thaïlande et au Vietnam où ils tenteront
d’implanter ce qui deviendra l’Hindouisme. Et dans le même mouvement, mais vers
l’Occident d’Afrique et d’Europe, ce seront les premières traductions en
Sanskrit des grands textes du Véda. C’est dans ce contexte que s’inscrit
l’expédition à Pount sous Hatshepsout.
Je ne peux pas reprendre ici l’étude
détaillée du troisième chapitre qui localise le Pount dans le bassin de
l’Indus. Qu’il me suffise de confirmer que cette localisation indienne repose
sur de multiples indices et documents, et qu’elle est confirmée par des
documents égyptiens de l’Histoire pharaonique. Et parmi ces documents, figure,
entre autres, le récit du deuxième portique de temple de Deir-el-Bahari.
C’est la Reine Hatshepsout qui s’est
fait construire ce temple : vraisemblablement le plus grand temple
funéraire d’Egypte, construit à l’échelle de la montagne sur laquelle il
s’appuie. Et le deuxième portique de ce temple nous raconte l’exploit d’une
expédition à Pount commanditée par la Reine. Le texte est illustré à la manière
d’une bande dessinée.
Il me semble toutefois important de
souligner qu’il ne s’agit pas du compte rendu d’un simple épisode historique.
Le texte de Deir-el-Bahari et ses illustrations proclament un exploit. Il
laisse sous silence les actes banals de la vie quotidienne. Je me permets cette
remarque car on ne peut, me semble-t-il, tirer aucune conclusion des silences
du récit.
38
Le Professeur VANDERSLEYEN conclut
par exemple que le voyage s’est effectué en un seul embarquement, [donc
uniformément sur le Nil] puisque aucune scène ne nous décrit un transbordement
de charge. C’est la lecture d’un historien. Elle est fausse dans le compte
rendu d’un exploit. Un trajet d’embarquement, le chargement d’une cargaison,
même la construction aux chantiers navals ne sont pas des exploits. Le texte
illustré de Deir-el-Bahari reste muet sur ce train-train de l’expédition.
Mais une navigation bâbord vers
l’Est, remonter un fleuve vers le Nord (à l’inverse du Nil), traverser une
mangrove par le Sud, faire escale dans un endroit où le fleuve forme un coude.
Des poissons inconnus dans le Nil, une cargaison « rare ». Tous ces
faits sont rapportés par le détail. L’arrivée et l’accueil en pays de Pount,
mais aussi – et c’est ici un point capital en ce qui nous occupe - l’arrivée en
Egypte, d’un groupe d’habitants du Pount.
Ce groupe de Pountites est accueilli
comme une délégation de notables. Et ici, nous nous trouvons devant un
authentique document historique. Ce document atteste que la Reine Hatshepsout
est la commanditaire de l’arrivée et, peut-on supposer, de l’installation de
Pountites en Egypte. C’est donc elle qui a introduit leur doctrine iconoclaste.
C’est son expédition qui est le ver dans le fruit. Et elle sera désormais
reniée par l’Histoire.
Il nous faut maintenant évaluer si
cette rencontre avec des sages venus d’ailleurs a réellement influencé de façon
durable, la mentalité des milieux intellectuels. L’intrusion d’un comité de
sages pountites a-t-elle eu une répercussion à la cour de Pharaon ? Telle
est évidemment ma thèse ; mais il me sera très difficile d’en apporter une
véritable preuve.
L’institution pharaonique elle-même
sera un handicap très lourd à la reconnaissance d’une influence positive
« étrangère », puisque c’est Pharaon qui assume l’entièreté de la responsabilité
de maintenir le Ma’at, ou les conditions d’une bonne harmonie dans le
déroulement des événements qui permettront un meilleur développement de la vie.
Toute innovation, tout progrès est ainsi automatiquement attribué à la personne
du souverain.
38
C’est ainsi que, à lire les textes
du deuxième portique du temple funéraire de Deir-el-Bahari, on pourrait presque
croire que c’est la Reine elle-même qui a accompli l’expédition à Pount, si ce
ne sont les illustrations (à la manière d’une bande dessinée) qui nous
représentent les portraits de personnages avec leurs noms : Néhésy
(messager de la Reine et chef de l’expédition) ; Paréhou (le souverain de
Pount) et son épouse Aty. Hatshepsout est toutefois personnellement représentée
en compagnie du dieu Amon qui lui confie l’entière responsabilité de cette
expédition. Et c’est encore sa présence et ses actions personnelles qui
illustrent les festivités du retour triomphal, en l’an 9.
Le système pharaonique impose ainsi
que toute action importante soit l’œuvre personnelle du souverain. Ceci est un
premier écueil qui nous laisse peu de chances de trouver la trace officielle
d’une influence étrangère à la cour royale.
Si une connaissance nouvelle vient à
modifier de manière importante les « savoirs » d’un enseignement, ce
sera évidemment au pharaon régnant que sera attribué cet enseignement. Les
grandes proclamations d’El Amarna n’échappent d’ailleurs pas à cette règle.
Après une longue évolution théologique,
le dieu unique d’Akhenaton reçoit l’attribut de lumineux (interprété par
certains comme « Père ».)
Ce déterminatif est confusément
attribué et au dieu Rè-Horakhti, et à Akhenaton lui-même qui n’a pas résisté à
avoir évidemment été initié de façon privilégiée.
Aucun document historique ne nous relate donc la
présence d’une influence – ou d’une autorité - spirituelle à la cour
pharaonique, durant la XVIII dynastie. C’est, j’en conviens, la
faiblesse de mon argumentation.
Mais cette présence est pourtant seule à pouvoir expliquer l’évolution
théologique qui aura conduit vers une forme panthéiste de monothéisme, et seule
à pouvoir justifier la radiation d’Hatshepsout dans le sillage des radiations
d’El Amarna. Or le silence qui encadre cette présence s’inscrit dans la norme
et n’a rien de surprenant.
40
L’enseignement védique
Il nous faut encore déterminer cet
enseignement étranger.
En principe, on pourrait imaginer
que nous ne rencontrerons pas de difficulté majeure. La « mission »
pountite étant originaire de l’Indus, c’est évidemment le Rg Véda qui sera à la
base de l’enseignement nouveau. Et la philosophie védique a fait l’objet de
multiples publications. Il n’y a donc apparemment aucun problème.
Et pourtant …
Bien que la littérature sur les
pensées orientales – et du Véda très particulièrement – paraisse très
abondante, notre connaissance de la philosophie indienne reste très limitée.
Souvenons-nous qu'une civilisation
agricole très ancienne (dite de Mehrgarh, du nom du premier site archéologique
qui en atteste) s'est développée sur les bords de la vallée de l'Indus, dès les
VII et VI millénaires avant
notre ère. Les techniques dénoncées par les fouilles témoignent d'un niveau
culturel très avancé.
Trois millénaires plus tard, à l'âge
du cuivre (vers ~2500), sur un territoire protégé au Nord par les renforts de
l'Himalaya, mais s'étendant jusqu'à la Mer Arabique (golfe d'Oman), c'est une
civilisation urbaine qui a été mise à jour.
Cette civilisation dite de Harappa,
a son site principal à Mohenjo-Daro. L'aménagement – et les réaménagements –
des cités témoignent d'un pouvoir central structuré et très fort. C'est une des
conditions pour un épanouissement culturel.
Le Véda doit avoir eu son apogée vers les années -2500, dans le
Nord-Ouest de l'Inde, et très précisément dans les vallées de l'Indus et de ses
affluents de la rive gauche. Nous avons retrouvé de très nombreux documents
"Indiens", mais dans une écriture qui n'est toujours pas déchiffrée
aujourd'hui.
41
Comme nous n'avons pas accès à la pensée originale du Rg Véda, il nous
est très difficile de nous en faire une opinion précise. Bien que nous nous
trouvions devant une littérature de vulgarisation très abondante relative à
cette culture indienne, le Véda en quinze leçons n'est pas pour demain …
Il fallut en effet attendre l'arrivée des premiers "aryens",
vers ~1800, pour une première rédaction écrite du corpus des quatre livres les
plus anciens (le Véda proprement dit), mais réalisée alors en Sanskrit.
La rédaction s’en poursuivra jusqu’au VIII siècle avant notre
ère, soit sur une durée d’environ mille ans. Et il faudra encore patienter
jusqu'aux débuts de notre ère (!) pour une rédaction plus définitive des
commentaires (upanisad), des codes religieux, civil et social (smrti) et enfin
des "épopées" qui illustrent cet enseignement.
Avec le passage au Sanskrit – donc à la conceptualisation
indo-européenne – le Rg Véda a pris l'orientation de l'Hindouisme. La pensée
initiale semble totalement dépourvue de la fragmentation en castes. Le Rg Véda
ne semble pas avoir enseigné la transmigration. Le Yoga n'y tient qu'un rôle
mineur. Ce sont des différences essentielles par rapport à ce que nous pouvons
encore imaginer d'une doctrine primitive. D'autant plus que l'Hindouisme
d'aujourd'hui (qui en serait l'héritier) a été fortement marqué par
l'enseignement du Bouddha, dès les VI siècle avant notre ère.
Ainsi, la connaissance que nous
croyons avoir du Véda est un développement philosophique tardif, traduit en
concepts indo-européens (donc étrangers à la pensée originelle), et qu’il nous
faut considérer comme la dernière sauvegarde encore possible d’une pensée à la
dérive.
La rédaction écrite du Véda est à rapprocher de celle de la Bible. On
peut situer les premières transcriptions des récits bibliques aux environs des
années ~1000, bien que de nombreux biblistes trouvent cette datation fort
"haute", c'est-à-dire trop précoce.
42
Une première édition "complète" de la Bible, est attribuée
aux Septante. Elle date des III et II siècles avant
notre ère, et est écrite … en grec! Donc, ici aussi, en indo-européen. Il
fallut attendre la seconde moitié du premier millénaire de notre ère et la
Massore pour une rédaction réputée complète des textes en hébreu, langue alors
supposée originelle. Il y aura encore les traductions latines chez les
chrétiens, et un rappel aux sources avec Mahomet et son Coran.
Le Sanskrit est une langue intellectuelle (comme notre latin à la
Renaissance); mais surtout une langue étrangère par rapport au véritable
enseignement védique. La transcription de la pensée védique est, à ce propos, à
rapprocher de la transcription des textes bibliques en concepts également
indo-européens.
Dans les deux cas - du Véda et de la Bible - la rédaction écrite
s'étend sur près de 2.000 ans. Dans les deux cas, la mise par écrit apparaît
comme l’affirmation désespérée d’une pensée à la dérive dans un univers devenu
étranger. La vallée de l’Indus, jusqu'au début du II millénaire
avant notre ère, était un territoire fermé, protégé de toute influence
étrangère.
A Deir-el-Bahari, une des illustrations de l’exploit national de la
fameuse expédition commanditée par la Reine Hatshepsout, nous relate
l’étonnement de Paréhou, roi du Pount :
Comment avez-vous fait pour atteindre
cette contrée qu'aucun homme ne connaît? Vous n'êtes tout de même pas arrivés
par les airs; vos navires n'ont pas fait route sur les mers et encore moins sur
la terre?
Nous nous trouvons ici devant un document
historique - compte rendu d'une expédition officielle - qui affirme qu'à
l'époque (voici 3.500 ans) subsistait une population isolée qui avait échappé à
l'influence des "Invasions Indo-Européennes". Cette contrée qu’aucun homme ne connaît confirme que la région a
jusqu’alors été épargnée par les vastes mouvements de populations qui venaient
d’avoir bouleversé le Nord de l’Inde et l’ensemble de l’Europe et de son
Orient.
43
Et c’est justement la présence de nouveaux arrivés indo-européens qui a
amplifié ce besoin de mettre l’ancienne tradition par écrit dans nos Proche et
Moyen Orients.
En règle générale, une tradition "orale" était
préférée à l’écriture
[[5]]
qui risquait de figer le récit en tuant la langue.
Cette nouvelle conception d'un savoir exclusivement oral à transmettre
désormais par l’écrit, a créé chez les Indiens, l'impérieuse nécessité de s'exporter,
s'ils voulaient se préserver d'une trop forte influence (ou contamination)
étrangère. Et ce seront des grandes expéditions "missionnaires"
parties de l'Indus jusqu'en Chine, et leur installation dans des temples Khmer
au Cambodge.
C'est dans ce
contexte qu'il nous
faut lire la
re-découverte de Neterto
- le Pount - par l’expédition géographique sous la Reine Hatshepsout
(~1470) qui accueillit alors en Egypte un comité de sages indiens. Dans le
contexte expansionniste de la civilisation de l’Indus en pleine mutation à
cette époque, l’installation de ce comité de sages et son enseignement pountite
eut une influence directe à la cour des pharaons.
La littérature
égyptienne nous présente évidemment cette expédition comme un
"exploit" de la part des Egyptiens. Il ne faudrait peut-être pas
écarter l'hypothèse d'une expédition Indienne qui aurait abouti en Egypte. A
l'inverse, en quelque sorte, des expéditions antérieures au Pays de Pount.
A partir de là, l'enseignement védique est entré en Occident et a été
reçu dans des traditions polythéistes. Le Véda fut cependant différemment
compris selon qu'il était reçu par les Egyptiens ou par des populations
étrangères installées à la cour de Pharaon.
44
Notre connaissance indirecte du Rg Véda nous interdit d'en développer
la pensée par le détail. Nous avons simplement quelques points fixes autour
desquels nous pouvons articuler une pensée.
Ces quelques points sont : [[6]]
- le Savoir Véda
proprement dit;
- l'Etre premier Atman;
- la Cause première Brahman.
Le Grand-Tout est fondamental dans l'enseignement du Véda qui - ainsi
d'ailleurs que les actuels bouddhismes - n'est pas foncièrement à la dévotion
d'un Dieu. Ce sont plutôt des "philosophies" qui tentent d'attribuer
à l'homme, la place qui lui revient dans l'Univers.
Chacun cependant, en fonction de sa conviction théiste personnelle,
aura assimilé tous les ingrédients du Véda. Et ce sera l'atonisme d'un côté,
avec Akhenaton à El Amarna; et ce sera l'interprétation de Moïse en Israël.
Dans les deux cas, l' "Etre premier" a été interprété
en un "Etre Suprême". Dans les
deux cas, ce sera l'explosion d'une forme de monothéisme, dans des milieux
traditionnellement polythéistes. Mais là s'arrête la comparaison.
La philosophie védique fut ainsi reçue par un pharaon investi de la
mission "divine" de préserver le Ma'at, (ou harmonie universelle
nécessaire au bon déroulement de la vie). Le Brahman (Cause première) du Véda
était compatible avec le concept égyptien de Ma'at qui supposait une réalité
unique en son harmonie. La traduction pharaonique de l'enseignement du Véda
aboutit alors à la conception d'une "Cause unique".
Le monothéisme d'Akhenaton se situait au niveau de la cause.
45
La relation entre ce dieu Unique et la Vie (l'homme) se construisit sur
base de son identité (Atman) et de son activité (Brahman). Nous retrouvons
cette distinction dans les doubles cartouches qui nomment le maître unique de
l'atonisme. En Egypte, le Véda a débouché sur une philosophie de l'essence et de l'existence.
Le savoir (le Véda) sera affirmé de manière plus discrète dans des
textes moins exposés, tel le Grand Hymne au Soleil où nous lisons :
[01, § 12]
C'est toi qui es dans mon cœur
et personne d'autre ne te connaît à l'exception de ton fils Nefer-Khépérou-Rè
[Akhenaton] que tu as initié dans tes plans et ta puissance.
C'était une première forme de monothéisme, qui pouvait trouver son
développement dans la philosophie occidentale de l'Essence et de l'Existence.
Avec une ouverture évidente vers un ésotérisme
[[7]]
qui réserverait la quintessence
de la connaissance à une élite.
Le même enseignement, entendu sans doute à la même cour Pharaonique,
mais à travers une tradition sémite (et mésopotamienne), aboutit à son tour à
une deuxième forme de monothéisme, dans le contexte d'une tradition très
"sumérienne" du rapport des forces:
Avec YHWH, le "Tout Un" devient aussi Etre Suprême,
- doté de Personnalité
Atman,
- Tout Puissant (El Shaddaï) Brahman.
C'était une autre forme de monothéisme, qui trouvera son développement
dans les catégories mentales de l'immanence
ou de la transcendance. Il faut
chercher la divergence d'interprétation d'un enseignement indien pourtant
unique, dans les cosmogonies respectives d'Egypte et d'Israël.
- En Egypte, le dieu Horus avait confié à
l'homme (le pharaon) la tâche divine de préserver l'harmonie indispensable au
bon déroulement de la vie. Garant du Ma'at, un homme participait ainsi à une
œuvre divine
- Pour Moïse, (avant Israël) le dieu
Marduk ("El" dans la Bible) avait créé les hommes au meilleur service
des dieux, pour qu'ils assurent à leur
place, les tâches fastidieuses mais indispensables.
46
Akhenaton retiendra le flux de lumière et de chaleur - réalité
non-matérielle - à l'origine de toute vie et de toute pensée. Une réalité au
delà de la matière (φυσις = physis en grec), c'est la proclamation d'une
métaphysique.
Les quatorze bornes qui délimitent le site d'El Amarna proclament
d'ailleurs en tout premier:
Dans le domaine de l'Harmonie et de la
Vie,
C'est le flux de lumière et de
chaleur (Rè-Horakhti)
Qui d'évidence est maître de ce
qui est au delà,
sur les origines, le présent, et
le futur.
(horizon
du matin, et celui du soir)
La seconde partie de ces proclamations ajoute:
Soleil qui, dans un flux de
lumière, revient sous forme d'astre.
La
meilleure représentation de ce flux de lumière et de chaleur (le
rayonnement igné du Véda) est évidemmet le soleil dans sa matérialité.
La sphère solaire devient l'icône de l'Etre Primordial avec Aton. C'est
aussi une manière très directe - mais ésotériqiue - de nier une
quelconque importance (voire l'éventuelle réalité) des dieux.
Le mystère de la vie est à chercher dans la matérialité du Grand-Un. Lu
de la sorte, l'enseignement d'Akhenaton ressemble à un athéisme dialectique.
Une métaphysique en tout cas, puisqu'il proclame que le "savoir" doit
se chercher au sein même de l'élément matériel qui le supporte.
Nous sommes en pleine dialectique védique.
47
L'approche des textes amarniens laisse très peu de place à l'
"à-peu-près". Chaque détail a son importance. Ainsi, n'a-t-il pas
échappé au pharaon que c'était lui, Akhenaton, qui par sa réalité individuelle
dans l'Univers, investissait l'Etre Suprême d'une personnalité analogue à la
sienne. Et d'entourer les définitions du Grand-Un par le signe distinctif qui
nomme sa Personne, le cartouche.
Cette démarche signe sans doute l'influence spécifiquement védique sur
la "théologie" d'El Amarna. Alors qu'il est généralement compris que
l'homme est doté d'une personnalité à l'image divine, Akhenaton – sous
l'influence védique sans aucun doute - renverse le processus et affirme que
c'est en réplique de celle de l'Homme que provient la personnalité de l'Etre
Unique.
C'est chaque être de l'Univers qui construit l'Etre Absolu. Les cartouches
sacrés - cas unique dans toute la littérature pharaonique - signent ainsi une
influence directe de la pensée philosophique de l'Indus.
La taille, le polissage et la gravure de ces quatorze stèles (à flanc
de montagnes) ont pris un certain temps. On évalue entre six et huit ans,
l'écart entre les premières déclarations (an 6) et la dernière (an 11 ou 14).
Et, bien que les proclamations visent à des contenus identiques, il y a
des modifications non-négligeables dans la graphie des textes. Ces modifications
(que certains ont interprétées comme une démarche vers une écriture
alphabétique) démontrent au contraire un apurement de la pensée philosophique,
(comme s'il y avait un enseignement en cours) et marquent une distance à
prendre envers ce qui est "religieux" ou "divin".
48
Une première graphie nous proposait:
Dans le domaine divin de l'Harmonie et de la Vie,
Le flux solaire, dieu des hommes, est le maître évident du Mystère
Soleil présent dans l'astre en sa qualité d'émanation divine de
lumière.
La dernière graphie proclame:
Dans le domaine de l'Harmonie et de la Vie,
Le flux solaire est le maître évident du Mystère
Soleil qui revient en lumière sous sa forme d'astre.
Dans cette ultime graphie, Akhenaton a fait supprimer la déesse qui
portait la plume (emblème du Ma'at, l'Harmonie). Il a effacé le faucon (emblème
divin) qui précédait le Soleil (Rè), et c'est désormais le soleil sous son nom
qui est le maître du Mystère (souverain de l'horizon). Enfin, la lumière n'est
plus une émanation divine (shou), et qualifie directement l'astre solaire. La
dernière écriture élimine ainsi toute réminiscence avec des qualificatifs qui
se rapportent à des dieux.
Rè-Horakhti (le flux solaire) n'est pas seulement un dieu: c'est l'Etre
Absolu.
L'évidence, proclamée par Akhenaton, doit se comprendre en opposition à
Amon-le-Caché (également figure du Soleil); mais qui chaque soir s'enfonce dans
le royaume de l'inconnu.
L'Evidence est également une attaque contre les rites magiques qui
encombraient les cultes officiels à Amon et aux dieux.
Le pharaon d'El Amarna se préoccupait assez peu de sa tâche spécifique
de "Chef de l'Etat" et consacrait la majorité de son temps à
l'élaboration de sa nouvelle doctrine métaphysique.
C'est d'ailleurs cet "abandon" de son devoir pharaonique de
garantir le Ma'at, qui incita Ramsès II, un siècle plus tard, à radier
Aménophis IV (Akhenaton) et ses successeurs de la liste des pharaons légitimes,
et à passer directement à Horemheb qui, durant les règnes métaphysiques, assura
l'ordre (civil et militaire), et assuma ainsi la continuité du Ma'at dans
l'Harmonie.
49
Moïse était sans doute moins érudit qu’Akhenaton. Il était aussi plus
pragmatique, accaparé par des préoccupations immédiates de survie, et
l'ambition politique de rassembler les "Benéi Israël" en un seul
peuple. Deux mille ans plus tard, la même obligation politique accaparera
Mahomet, et l'obligera à un pragmatisme tout aussi concret que celui de Moïse.
Ce pragmatisme obligé - et sans doute aussi le niveau de compréhension
très fruste des tribus semi-nomades de l'Exode - obligèrent Moïse à résumer son
enseignement en obligations ou en interdits. Il ne résista pas à la tentation
d'appuyer ses injonctions par l'affirmation de "YHWH m'a dit que ..."
Dans des circonstances fort analogues, Mahomet utilisera le même argument
divin.
Pour comprendre les deux démarches simultanées d'Akhenaton à El Amarna,
et de Moïse dans les maquis de son long périple, je crois indispensable de
rappeler rapidement ici, l'essentiel de la philosophie védique, et son
originalité par rapport aux "cultes aux dieux" rendus tant en Egypte
qu'au sein des clans sémites qui nomadisaient entre les vallées.
En contraste aux grandioses cérémonies à Amon dans les immenses cités
templières de Karnak (et bientôt de Louksor), et par rapport au culte de
soumission aux Elohim (qui deviendront YHWH), l'enseignement védique apportait
une dimension totalement novatrice.
Le "Dieu" n'est plus le point de référence. Il reste certes
encore des inconnues, et sans doute même des incompréhensibles, mais dont
l'attribut divin ne relève d'aucune intention. La relation entre l'homme et son
inconnu s'inscrit radicalement en dehors de toute "volonté" divine.
- Le Véda ne considère pas de Maître à l'Univers.
- Le Véda ne considère pas de culte.
Il y a un monde en phase d'élaboration, et composé d'une infinité de
fragments. Chacun de nous est une parcelle de cet Univers en devenir. Nous
participons ainsi, par notre seule individualité, à la construction d'un monde
perçu comme un Grand Tout: l'Etre Total.
50
Pour la première fois peut-être dans l'histoire de l'humanité,
l'enseignement védique propose une réponse cohérente à l'homme pris dans son
individualité. Chacun de nous construit le monde. Nous sommes la pièce unique
d'un gigantesque puzzle. Et c'est à travers notre unicité (personnalité dans le
cas de l'homme) que l'Etre Total deviendra ce qu'il est appelé à devenir. Sans
moi, l'Univers ne serait pas ce qu'il est. Chacun de nous est indispensable à
la confection de l'Etre Primordial.
Au delà de notre mort individuelle, l'Univers continuera bien sûr à se
construire, mais en fonction des propriétés que nous lui aurons
individuellement acquises. Nous ne tenons pas notre personnalité d'un supposé
Maître Suprême dont nous serions une sorte de réplique. C'est notre
personnalité individuelle qui, imbriquée dans l'Etre Total, confère au Grand
Tout sa spécificité.
Nous sommes les constructeurs du monde que nous réalisons en fonction
de notre présence individuelle (personnelle, dans le cas de l'homme).
Dans un raisonnement fort proche de notre actuelle physique quantique,
le Rg Véda dénombre trois principes universels, qu'il n'explique pas clairement
dans leur fonctionnement, mais qu'il constate dans un processus infaillible. Ce
sont:
- le principe d'identité:
Atman;
- le principe de propriété:
Véda
- le principe de causalité:
Brahman.
Le principe universel d'identité constate que chaque objet acquiert une
individualité propre, par rapport aux objets voisins apparus dans des
circonstances identiques.
Le principe universel de propriété constate que chaque objet prend
possession de son volume, et interfère sur son environnement (théorie des
quanta), sans limite de distance semble-t-il, (comme l'affirme notre loi de la
gravitation).
Le principe universel de causalité affirme qu'il n'existe pas
d'événement anodin et que tout phénomène, par un enchaînement de conséquences,
finit par avoir des répercussions à l'échelle universelle. C'est notre
"effet papillon".
51
Les anciens ne connaissaient pas les quatre dynamiques fondamentales de
notre physique, et croyaient en une force essentielle unique qu'ils imaginaient
sous la forme d'un rayonnement lumineux et calorique, comme celui du feu. Le
Soleil était évidemment la représentation par excellence de cette force essentielle.
La vie et la pensée étaient les émanations directes de cette force
cosmique. Chaque élément de l'Univers – dont nous-mêmes – étions ainsi
l'application concrète de cette énergie universelle.
Nous étions la concrétisation:
- du principe d'identité
à
travers notre personne;
- du principe de propriété
à
travers notre vie et notre pensée;
- du principe de causalité
à travers les
conséquences de nos actes.
Après sa mort, chaque individu restait une parcelle du Grand Tout qu'il
avait contribué à réaliser. Dans les trois principes d' Identité, de Propriété
et de Causalité, il se confondait désormais dans l'Etre Total.
La pensée védique est presque à l'opposé de toute religion de
"culte". Et c'est ce que nous retrouvons à El Amarna, où Akhenaton
remplace la construction d'un Temple, par un lieu à ciel ouvert. Et dans la
religion de Moïse, la force essentielle se manifestera sous la forme du Buisson
Ardent réminiscence évidente de la primauté du flux de lumière et de chaleur
dans les domaines de la vie et de la pensée. Ici aussi, on pourrait multiplier
les exemples.
52
L'Etre Absolu du Véda se structure en fonction de la personnalité de
chacun des hommes. C'est un donné essentiel de la pensée indienne.
- Le Dieu d'Israël est une personne. Mais
Moïse n'a pas perçu la direction – le vecteur - qui, au départ d'une personne
humaine, trouve son épanouissement dans la Personnalité de l'Etre Absolu. Et
nous gardons dans la Bible, la représentation d'une direction inverse de
l'Homme à l'Image de Dieu.
- Toujours attaché à la soumission aux dieux
qui caractérise les mythologies de Mésopotamie, le Grand Tout (donc l'Unique)
de Moïse s'est muté en Etre Suprême. C'est sans doute l'incompréhension
fondamentale par rapport au Véda dont Moïse tire pourtant l'essentiel de son
enseignement. Le concept de Grand Chef (à qui sont soumis tous les hommes)
entraînera Moïse à confirmer l'absolue supériorité d'un Dieu dont on affirmera,
dans la foulée, qu'il était également "créateur".
Les rabbins du Talmud ont assez rapidement compris l'incohérence à
proposer une création en dehors de tout substrat matériel. Nous nierions
aujourd'hui la possibilité de poser un acte en dehors d'un lieu (espace
expansé) et en dehors de la durée (temps expansé). Mais l'école talmudique s'inscrit
dans le courant philosophique de la pensée grecque, plus d'un millénaire et
demi après les premiers récits bibliques, et huit cents ans après la version
biblique grecque des Septante.
Faut-il voir ici, avec Georges dumézil,
une influence des nouvelles populations (dites Indo-Européennes) qui
apparaissent aux Proche et Moyen Orients depuis le début du deuxième
millénaire? Avant Moïse en tout cas, les dieux n'étaient pas créateurs.
L'Univers existait avant les dieux. Cette notion d'un Dieu-Créateur consacrait
une rupture irréparable avec le Véda. Mais comme la source de
l'inspiration provient de l'Indus, la mise en forme de concepts mal assimilés
par les Juifs donna lieu à des incohérences, qui subsistent encore aujourd'hui.
53
Chaque parcelle de l'Univers collabore à la structure du Grand Tout. On
peut dès lors concevoir, dans le rapport des forces dont ne parviendra pas à se
départir Moïse, que cet Etre Universel se retrouve en toutes choses – puisque,
dans la ligne-même du Véda – toute chose contribue à élaborer l'Etre Premier.
Mais dans un retournement du raisonnement, on peut alors concevoir que
l'Etre-Un est immanent.
Dès lors cependant que le Grand-Tout devient un Etre Suprême, absolu et
créateur (pour bien affirmer sa force et son pouvoir), il doit rester extérieur
et indépendant de l'Univers qu'il a créé. Il se décrit en terme de
transcendance. Or dans un raisonnement précédent, il se retrouve en toutes
choses.
Le voilà donc immanent (dans la ligne védique)
et transcendant (dans l'optique sémite).
Cette contradiction continue à entacher les trois théologies
monothéistes de notre Occident.
Non seulement, YHWH-Dieu est présenté comme "créateur", mais
la doctrine affirme que cette création est "terminée". Dans le
rapport des forces entre Dieu et son œuvre, la domination divine est infinie. L’œuvre
est achevée.
C'est une deuxième rupture irrémédiable avec le Véda.
L'enseignement védique donnait un sens à la vie de l'homme qui, par sa
seule existence, construisait l'Univers. L'achèvement de la création enlève
toute signification à la pensée et à l'acte. Il faudra dès lors que le mosaïsme
(et les trois courants religieux qui en découlent: Judaïsme, Christianismes et
Islam) s'attache à démontrer qu'il n'y a pas d'absurde. Ce problème est encore
très contemporain. (Toute la philosophie du XX siècle tourne autour
du thème de l'Absurde.)
La physique, la biologie, l'astrophysique nous indiquent pourtant que
ce n'est pas fini, et que le monde est actuellement en pleine élaboration.
L'Univers est occupé à se construire. Or nos religions proclament que la
création est terminée ...
Inclure le Rg Véda dans la genèse historique des religions
contemporaines, et reconnaître en lui une source importante pour nos concepts
religieux, paraît une démarche assez féconde. Certaines contradictions des
actuels monothéismes trouvent alors leur place dans une logique rigoureuse.
Les Esprits étaient censés habiter les élémen
54
ts ou les événements.
Leurs manifestations traduisaient les intentions de ces éléments. Comme si les
objets de la nature avaient une âme.
Une démarche ultérieure a déplacé cette intention en dehors de l'objet
qui la manifestait. Un être extérieur à l'objet exprimait son intention en
utilisant l'élément comme moyen de sa manifestation. C'était la naissance des
dieux. Comme les éléments naturels étaient multiples, les dieux étaient
également multiples.
La présentation habituelle de l'histoire des dieux voudrait que le
concept d'un dieu unique naquit d'abord sous la forme du souverain des autres
dieux, avec une phase de monolâtrie. Ensuite, il sera reconnu comme le dieu
unique et Tout-Puissant avec le monothéisme. J'ai moi-même proposé cette
évolution des concepts dans un essai sur "Dieu".
!!! Ce n'est sans doute pas ainsi que cela s'est passé.
L'Univers qui forme un Grand Tout, et que chaque élément contribue à
construire et à structurer, n'est nullement contradictoire avec la présence
d'êtres puissants, qui dominent les hommes. Les monothéismes purs et durs
admettent en effet la présence d'anges, d'archanges, de chérubins, de
séraphins, etc... Le Grand Un ne s'oppose pas à la multiplicité des divins.
La personnification humaine par la réflexion de la conscience donne une
spécificité de "Personne" au Grand Tout que nous contribuons à
constituer. L'Etre Total, par notre présence dans l'Univers, devient ainsi lui
aussi "Personnel".
55
Tout bascule quand l'Univers dans sa totalité, devient Etre Suprême.
Une compréhension immédiate et subjective retient de lui qu'il est Un (certes),
mais qu'il est une Personne unique (donc seule).
L'Etre Total du Véda est la réalisation ultime de l'ensemble des
éléments concrets du monde physique. L'Etre Suprême proclamé par les
monothéismes rejoint le monde des dieux, avec leurs intentions et des lois à
respecter dans leur immobilisme (la création étant terminée).
Les monothéismes ne sont pas l'aboutissement de la souveraineté d'un
dieu sur les autres. C'est la transposition du concept d'Etre Total, dans
l'univers du divin. Ainsi, contrairement aux idées généralement reçues,
devons-nous considérer que la notion d' "unicité" est un concept
étranger à la genèse d'une déité.
Le premier livre de la Bible nous présente son Dieu-Créateur sous forme
d'un évident pluriel: les Elohim.
Dans la pensée védique d'un Univers-Total décrit dans ses structures
constitutives, il n'y a aucune contradiction à proposer les multiples éléments
non-encore unifiés, dans ce qui n'est pas encore - mais est appelé à devenir -
un Grand Tout.
Il n'y a aucune contradiction à nous y présenter des puissances
supérieures à l'homme, et à les qualifier de "dieux". Le piège
commence lorsque nous attribuons des "intentions" à ces éléments
(esprits) ou à ces puissances (dieux).
On enseigne généralement que "les Elohim" de la Genèse sont
les témoins du passage entre un polythéisme ancestral vers le monothéisme
proposé par Moïse. On y relève une contradiction.
A tel point que la première rédaction grecque des Septante buttera sur
ce pluriel (qui devrait être Un) et accordera le verbe au singulier.
56
La théologie juive assimile les Elohim à des dieux. Le texte entre
alors en contradiction avec lui-même; tandis que le pluriel des Elohim est
parfaitement compatible avec le Grand Un de l'Univers.
Nous devons nous souvenir que les premières mises par écrit de la Bible
- un Deutéronome en tout cas, et sans doute les cinq premiers livres - datent
de plusieurs siècles après Moïse (ou le personnage supposé que nous appelons
"Moïse"). La dialectique théologique avait ainsi eu largement le
temps d'amplifier la caractéristique de "Personne" en l' Etre
Suprême, et de ranger au second plan le Grand Tout qu'il synthétise et auquel
nous participons.
Dans cet enseignement tardif, (aux environs de l'an ~1000), la
qualification de "Personne" qui singularise YHWH, tente de traduire
un état intrinsèque du Dieu, et oublie qu'il émane du réel que nous
représentons dans l'univers. Ainsi, compris comme étant "personnel"
par essence (et présenté comme immuable) le Dieu d'Israël se retrouve à l'
"extérieur" de son œuvre - transcendant - et rejoint dès lors le
panthéon des dieux anciens.
Le monothéisme ne s'inscrit pas dans la ligne du polythéisme qui l'a
historiquement précédé. La suite naturelle du concept de "dieu",
était la suppression de l' "intention" qui animait la divinité. Une
bifurcation vers le monothéisme est une déviation du processus qui mène de
l'esprit vers les dieux, et des dieux vers un réel en devenir. Une telle
rupture dans le processus logique, signe l'influence d'un concept étranger.
Dans le cas présent, c'est l'irruption du Véda.
Nous pouvons même ajouter qu'il s'agit d'une irruption brutale. Dans
les deux cas d'Akhenaton et de Moïse, l'option monothéiste a été imposée très
autoritairement, en une période très courte, et à des populations nullement
préparées à concevoir un "Maître Unique" à leurs destinées. La
période amarnienne ne fut qu'un épisode en Egypte, bien que – comme nous
l'avons vu – il nous faut élargir cette période à une part importante de la
XVIII dynastie. Mais le YHWH de Moïse marque encore aujourd'hui, et
de manière tragique, chaque conflit de notre histoire contemporaine.
57
Cinquième partie
MOÏSE
Le Peuple élu
Moïse-5 : son
alliance
A ta postérité je donnerai ce pays [Gn 15 18]
du
Torrent d'Egypte au grand Fleuve d'Euphrate
ALLIANCE
L' Alliance est un traité politique,
commercial, ou social régulièrement pratiqué dans la sphère mésopotamienne de
l'Antiquité. Très rapidement, les alliances prirent la forme de traités entre
nations. Dès le III millénaire, des documents nous attestent de
telles "alliances" entre l'empire hittite des Hattiens, - d'avant les
hittites des invasions indo-européennes - et ses états vassaux. L'histoire des
Juifs est ponctuée d'alliances. Il s'agit de conventions rituelles et
solennelles, dont la lecture est régulièrement répétée, afin que nul n'en
ignore.
58
On distingue:
-
l'alliance "horizontale" entre partenaires de même rang
qui
s'engagent à respecter une paix définie par des obligations bilatérales;
- et
l' alliance "verticale" entre un suzerain et son vassal.
Une Alliance comporte classiquement quatre volets:
- La
promesse:
En
cas d'Alliance horizontale, l'engagement sera mutuel:
"Je
m'engage à ceci, et vous vous engagez à cela"
En
cas d'Alliance verticale, le suzerain promet sa protection.
- L'obligation: Respecter certaines règles (les commandements) qui, la
plupart
du temps, sont rédigées au mode négatif de:
"Je
m'engage à ne pas faire ceci."
- Le sceau: Signe tangible qui atteste publiquement qu'on est engagé par l'
Alliance.
- La malédiction.
La
Bible nous relate un tel traité d'Alliance – politico-économique – conclu [Gn XXI, 31]
entre
Abraham et le roi philistin Abimelek pour régler une distribution équitable des
eaux de la source de Bersabée.
Dans leur religion,
les Juifs ont pris modèle sur cette forme particulière de traités civils. Les
textes religieux de la Bible – en opposition aux textes qualifiés d'historiques
– font état de telles "Alliances" (verticales bien évidemment) entre
Dieu et certains personnages bibliques. La religion judaïque est articulée sur
de tels engagements entre une divinité suzeraine, et les hommes considérés en
vassaux. Chrétiens et musulmans reprendront la même structure pour définir la
relation avec leur Dieu.
59
Je parle de
"divinité suzeraine" car il faudra attendre Moïse pour que ce Dieu ne
devienne unique en YHWH. Sans aucune prétention à retracer ici l'histoire de
"toutes" les Alliances bibliques, je voudrais rapidement rappeler:
1 Adam et Eve:
promesse Je te donne la nature
obligation Te multiplier et donner fonction à chaque chose
sceau Tu es à mon image et à ma ressemblance
malédiction Ta souffrance et ta mort
2 Noé promesse Ne plus jamais détruire la Terre par l'eau
et
bénédiction sur sa descendance par Sem
obligation Interdiction de répandre le sang sans motif
et
de tuer son semblable
sceau L'arc en ciel
malédiction Tu seras banni si tu désobéis
3 Abraham: Alliance
plus inconditionnelle:
promesse de nombreuses nations comme descendance
et don
inaliénable de la
Terre de Canaan.
obligation
le culte à rendre au
"divin"
sceau "signe de l'Alliance"
circoncision des enfants mâles
malédiction être exclu du contrat en cas de
non-observance.
4 David
: l'Histoire a changé les termes de l'Alliance au cours du temps:
X siècle la promesse fonder une dynastie éternelle
obligation la théocratie de YHWH
sceau la souveraineté d'Israël avec le
Temple
malédiction la division du royaume en cas de déloyauté.
VI siècle la promesse un fils de
David sera Messie (libérateur politique)
obligation fidélité à YHWH
sceau le culte rendu au Temple
malédiction asservissement à des peuples étrangers
60
Jérémie en appellera au
concept nouveau de "Rédempteur".
[Jr
XXXI, 33]
Les chrétiens récupéreront ce
Rédempteur de toute l'humanité devenue Peuple de Dieu.
Il faut rapprocher la prophétie de
Jérémie qui compare la promesse gravée sur la pierre et celle gravée dans le
cœur, à la parole d'Etienne, premier martyr chrétien, assassiné pour avoir
proclamé que Dieu n'habitait pas des maisons construites de la main des hommes.
L'objet principal des présentes
études est focalisé sur Moïse.
C'est également
une "Alliance" qui est à la base de l'enseignement mosaïque, avec les
phases classiques de:
la
promesse libérer Israël des
Egyptiens
et
accorder la terre promise
obligation les dix commandements
sceau l'Arche d'alliance
malédiction abandon de la protection par Dieu
Je viens d'exposer une Alliance comme
l'aurait présentée un professeur d'Histoire Sainte. Les termes recouvrent une
forme de contrat très courante dans les populations sémites. Les promesses
divines ont pris le forme de ces contrats. Sans interruption depuis Abraham
jusqu'à Moïse, et encore avec le Christ, et même plus tard avec Mahomet.
Mais ceci n'est pas exact.
61
Il y a évidemment un fil rouge entre
ces diverses Alliances. Comme la religion d'Israël a explosé et a été adoptée
par d'autres peuples, nous retiendrons les "Alliances" dont la portée
dépasse l'anecdote de l'histoire juive, et nous aurons: Abraham, Moïse, Jésus
et Mahomet. Il serait absurde de nier la filiation directe entre ces diverses
Alliances. Mais les conditions historiques sont radicalement différentes d'une
époque à l'autre. Et les objets des diverses Alliances varient entièrement
selon que la promesse divine se situe sous Abraham ou sous Moïse. Il apparaît
même que l'Alliance chrétienne est la totale "négation" de celle avec
Moïse.
On se rend immédiatement compte que
les différents épisodes d'Abraham, de Moïse, de Jésus ou de Mahomet sont
survenus dans des contrées différentes. Et à des époques différentes. Et entre
Abraham et Mahomet, la géographie du Moyen-Orient s'est complètement
transformée. Il n'existe vraiment aucun point commun – absolument aucun – entre
une Mésopotamie d'Akkad et la même Mésopotamie à l'époque du Christ. Expliquons
nous.
L'événement majeur de l'histoire des
hommes est certainement leur passage à la conscience réfléchie. Mais ce terme
de "réflexion" s'est banalisé. Il est désormais entré dans l'histoire
de l'évolution. Nous assimilons ainsi ce cap de l'histoire comme nous
parlerions de l'âge de la pierre ou de l'âge du bronze.
62
Les manuels d'histoire racontent que l'homme
qui vivait de cueillette et de chasse, s'est transformé en agriculteur et en
éleveur. Cet exemple ne donne qu'une toute petite image de son passage à la Conscience
Réfléchie. Il ne s'est pas contenté de changer d'occupation. Pour devenir
agriculteur, il a modifié en profondeur le paysage dans lequel il vivait. Il a
défriché une parcelle qui était forêt avec l'intention de la transformer en
champ. Il a modifié le cours du ruisseau ou de la rivière, avec l'intention
d'irriguer ou d'assécher tel terrain qu'il convoitait. Il a arasé des flancs de
collines avec l'intention d'y construire des cultures en terrasses.
Avec l'intention de …
C'est cette intention humaine qui marque les
débuts de l' "Histoire". Avant l'histoire, à l'instar des autres
animaux, l'homme s'accommodait de son milieu. Les vestiges que nous ont légués
les hommes d'avant l'histoire témoignent d'un éveil de la conscience, orientent
vers des préoccupations extra-matérielles (avec le chamanisme, par exemple) et
démontrent souvent de l'ingéniosité (intelligence) et un évident sentiment
artistique. L'homme préhistorique se différencie ainsi déjà très nettement des
autres animaux.
Mais la rupture avec le règne animal
dont il émane, provient de l'emprise qu'il s'attribue sur tout ce qu'il touche.
C'est d'ailleurs l'objet de la première Alliance biblique, dans le premier
récit de la création, quand Dieu confie à l'Homme le soin de déterminer
[Gn I, 27-31]
l'utilisation de ce qui a été créé.
Un paysage qui a été habité par des
hommes est devenu un autre paysage. Et là, il s'agit d'un phénomène totalement
original. Le passage à l'humain est une entière innovation au niveau biologique
planétaire.
On présente généralement l'Histoire (par
rapport à la préhistoire), comme l'époque à partir de laquelle nous possédons
des documents "écrits". C'est une extrême simplification. Ce n'est
pas l'écriture, c'est la Réflexion de conscience qui caractérise la période proprement
historique. L'écriture n'est qu'une manifestation évidente de cette conscience
qui s'inclut elle-même dans son propre champ d'investigation.
63
En réalité, et de manière plus générale, le
reflux de la pensée et de l'activité de l'homme sur lui-même entraîne que
désormais, les objets et les actes des hommes sont investis d'un projet. Et
nous qualifions d'historique, un document chargé de ce projet, au delà de sa
seule réalité, et par nous encore directement compréhensible. Nous venons
évidemment de dépasser la simple "écriture".
Un grattoir, un fragment de silex en
pointe de flèche, un kwé nous démontrent évidemment une intention. Mais cette
intention ne dépasse pas les limites de l’outil, de l’arme ou de l’instrument.
Nous avons retrouvé des bijoux très anciens. Ils ne dépassent pas leur valeur
de parure. Ils restent des documents dont l’intention ne dépasse pas l’objet
lui-même. Nous sommes en Préhistoire.
64
Si la Réflexion de
conscience se traduit par une emprise délibérée de l'homme sur son
environnement, le seuil de cette réflexion est ainsi marqué par l’apparition de
sociétés nouvelles, caractérisées par la maîtrise des hommes sur leur milieu
naturel de vie.
Jacques RUFFIE
souligne que l’homme semble être le seul animal capable de modifier son
environnement, jusqu’à en effacer totalement l’élément naturel. Et d’évoquer
nos actuelles cités de béton.
Ces
nouvelles sociétés qui ponctuent les débuts de l'Histoire, s'organisent
suivant des modèles distincts, mais néanmoins complémentaires. C'est
l'élevage qui reste l'activité humaine
dominante. La Réflexion de Conscience – et la prise en charge de
l'environnement – entraîne très tôt la rationalisation de cet élevage
(volailles, porcs, chèvres, moutons), avec la sélection des animaux et
leur
regroupement en troupeaux. C'est l'apparition de groupes biens
structurés
(familles, clans et puis tribus) de pasteurs itinérants éparpillés dans
les
immenses pâturages – bien fertiles à l'époque – des plaines de
l'Arabie, de la
plaine qualifiée d' "asiatique" entre l'Euphrate et la Méditerranée,
et de la plaine infinie du Sahara.
Parallèlement, mais dans un
environnement plus stable, c'est la mise en place d'une structure sociale
d’agriculteurs avec, en activité très précoce, la sélection des graminées et
des plantes potagères. Même Réflexion de conscience; même rationalisation dans
la sélection. (La récolte des racines semble une activité antérieure à
l’explosion de la conscience nouvelle). La pèche semble également s'inscrire
dans les activités nouvelles.
Ainsi, une première manifestation de
la Conscience rétrovertie sur l’homme, se traduira-t-elle par la naissance et
l’organisation d’une série de sociétés d’éleveurs et de cultivateurs,
nomadisant dans les plaines.
65
Le renversement de conscience de
l’homme sur lui-même engendra simultanément un autre type de sociétés. Il
s’agit cette fois de l’organisation de communautés, où l’homme s’invente
l'environnement entièrement nouveau de vastes cités. L’indispensable proximité
d’eau douce assure une agriculture très rapidement régulée par une intervention
humaine (forage de puits) que nous pourrions qualifier d’artificielle. Digues
et canaux régularisent les cours d’eau pour des activités de type urbain, où
pourront se développer des centres d’intérêt « autres » que la seule
survie. On parle ainsi de civilisations urbaines qui se développeront dans
la vallée des fleuves.
Cette dimension nouvelle de
conscience, apportée par la Réflexion, semble s'être produite très
simultanément un peu partout sur la terre. C'est la phase d'évolution humaine
que l'Histoire qualifie de Néolithique. On pensait, voici une centaine
d'années, qu'il s'agissait d'une prise de conscience soudaine et brutale, à la
manière d'une illumination. On a ainsi cité une "révolution"
néolithique, en opposition aux phénomènes généralement plus lents qui
s'inscrivent, eux, dans une "évolution". On se rend compte
actuellement que le changement néolithique fut moins rapide qu'on ne l'avait
imaginé. On considère généralement qu'il s'est étalé sur environ 2000 ans.
Mais deux mille ans, au regard d'une
humanité dont nous retrouvons les sites depuis plus de quarante mille ans, et
dont les premières traces remontent à plusieurs … millions d'années! Deux mille
ans, c'est tout de même très court. C'est en ce sens que je propose une phase
de notre développement qui s'est produite pratiquement au même moment, partout
sur la terre. On peut situer cette organisation réfléchie des nouvelles
sociétés humaines, entre ~5500 et ~3500. Mais à cette époque, la géographie
humaine n'avait aucun point commun avec ce que nous vivons aujourd'hui.
Voici environ 20.000 ans, un
important refroidissement a recouvert de banquise une très grande part de
l’hémisphère Nord. C’est la dernière grande glaciation qui porte le nom de
« Glaciation de Würm ». Le niveau des mers était plus bas
qu'aujourd'hui, puisqu'une part importante du volume des eaux se retrouvait sur
les continents, sous forme de glace. Certains bras de mer peu profonds,
pouvaient à l'époque de la glaciation être franchis à sec. C'était la cas de la
Manche et des îles britanniques. C'était le cas du détroit de Béring.
66
Cette avancée des glaces était
contrecarrée par le rayonnement des régions subtropicales et par le volant
thermique des mers. Les eaux chaudes étaient la Mer Méditerranée qui, malgré un
niveau nettement plus bas, avait déjà une configuration fort proche de sa
géographie actuelle. Et puis aussi (et surtout) l’Océan Indien avec ses deux
avancées de la Mer d’Oman prolongée par le Golfe Persique, et de la Mer Rouge.
Entre ces deux cornes d’eau chaude pointant vers le Nord, la vaste côte-Sud de
la péninsule arabique. Les facteurs chauds combattaient efficacement les glaces
et les déserts froids dans les limites d’une influence directe qui ne dépassait
pas les premiers reliefs.
- Les
frontières du Nord étaient ainsi marquées par les chaînes ou les massifs
montagneux : Pyrénées – Alpes - Carpates ; les reliefs de l’actuelle
Turquie ; les Monts Zagros jusqu’à l’Indus, au pied de l’Himalaya
avec les contreforts d’Afghanistan et du
Cachemire.
- A
l’Ouest, le Sahara était tempéré par les glaces relativement proches qui
recouvraient l’Europe et par la masse thermique stabilisatrice de la
Méditerranée. Il comptait de nombreux lacs, dont on évalue la superficie totale
à plus de 700.000 Km² (surface supérieure à celle de la péninsule Ibérique!),
avec une faune et une flore aquatiques très riches. Pêcheurs et éleveurs se
partageaient cette plaine immense, qui s’étendait jusqu’à l’infini d’un Ouest
toujours plus loin. Le monde n’avait pas de limite Ouest.
- Le
Sud s’évanouissait dans les déserts : celui de Thar en Asie, relayé par
l’infranchissable plateau du Tibet. Celui du Sahara sub-tropical très
méridional en Afrique, à la hauteur du Lac Tchad, dans les actuels Soudan,
Niger, Mali et Mauritanie. Et entre le désert asiatique et la désert africain,
l’Océan Indien.
La glaciation de Würm, dont le pic de
froid se situe entre ~15000 et ~9000, a ainsi isolé une partie du monde à la
manière d’une bulle hermétique. Et c’est dans cet univers clos, mais
relativement étendu, qu’il nous faut envisager le paysage de notre Haute
Antiquité.
67
Au milieu de cette humanité
planétaire, il y a un territoire inaccessible, hermétique comme une bulle, et
qui restera isolé du restant de l'humanité tant que les montagnes resteront
couvertes de neige et de glaces, formant ainsi une frontière infranchissable.
Il faudra donc attendre la fin de la Glaciation de Würm. Les déserts resteront
infranchissables. L'Océan indien et la Méditerranée resteront des obstacles majeurs.
Mais les montagnes – de l'Est d'abord
(système de l'Himalaya), du Nord ensuite (système alpin) – seront
progressivement franchies. C'est ce que, de notre point de vue de prisonniers
dans notre bulle, nous appelons les "invasions indo-européennes".
Ce détail des infiltrations
d'étrangers par les montagnes de l'Est est d'ailleurs repris dans la Bible. Le
texte est immédiatement suivi par la construction de la tour de Babel [Gn XI,1]
Le recul de la banquise et le réchauffement de l'hémisphère se sont
inscrits à partir de ~13000 dans un processus relativement lent.
Mais ce
premier réchauffement connut pourtant un épisode explosif,
[[8]]
entre ~10350 et
~10250 où, en un seul siècle, la température estivale moyenne aura monté de …
15"C (!!!)
69
Ce premier adoucissement du climat,
et jusque à l'époque dite "Boréale" vers ~4500, entraîna des
conséquences géographiques majeures:
- Le
Sahara
était
jusqu'alors "refroidi" par la glaciation de Würm. Son réchauffement
(et sa désertification) se sont
également opérés en épisodes brutaux, avec un
exode massif
des populations le long des fleuves; Niger, Sénégal
et ce qui
restait du lac Tchad. Mais
ceci est une Histoire à peine commencée. Dans le
cercle de "notre" histoire, nous ne
retiendrons
que le Nil.
- L'Europe
se couvre de forêts, entraînant
gibiers et chasseurs dans les régions de plus en
plus hautes, vers le Nord; alors
que les massifs montagneux qui délimitent le Sud de
l'Europe
restent
infranchissables.
- La
fin totale de la Glaciation de Würm tourne autour de ~3500 à ~3000. Le
phénomène est
également très brutal, avec des désertifications entraînant
d'importantes migrations
humaines. Un millénaire après le Sahara, ce sera
l’assèchement foudroyant des plaines
d’Arabie avec, ici aussi, refuge
des populations en bordures littorales.
Et puis, désespérément, la quête
d’une
vallée où coulent le lait et le miel. C’est dans ce
contexte qu’il nous faudra
comprendre Moïse et la naissance du Peuple d’Israël, au
départ destribus
sémites qui nomadisaient en Arabie.
Il me paraît important de signaler
une autre conséquence directe de la Glaciation de Würm.
Avant le refroidissement de
l'hémisphère Nord, il y avait sur terre deux candidats à "devenir
humains". Le plus raffiné des deux (le plus fragile aussi sans doute) n'a
pas résisté à la violence du climat et à la brusquerie de ses changements. Le
Neandertal a été totalement éradiqué de la planète, et l'homo sapiens-sapiens
est resté seul candidat au titre d'humanité.
Cette
période du tout début de notre histoire marque la fixation définitive des
populations, dans une géographie désormais amputée de tout son Ouest saharien.
Il ne reste que l’Orient. Et cet Orient est à son tour amputé de son pâturage
central: l'Arabie est devenue désert.
Nous avons complètement changé de
géographie.
70
Les nomades dans leurs
plaines, en bordure de leurs fleuves d’attache. Les civilisations urbaines
prendront des racines plus définitives, avec des populations plus spécifiques.
Mais les hommes pris au piège des
glaces, des déserts et des océans sont résignés à cette situation d’isolement.
Très rares sont les documents qui nous relatent une tentative d’en sortir ou
d’aller y voir plus loin. Claude VANDERSLEYEN souligne combien les bordures
littorales marquaient surtout la fin, le bout du monde. Les cités portuaires
n’étaient pas le point de départ de grandes expéditions.
Les peuples de la bulle (encore
rétrécie par la récente désertification du Sahara) ne témoignent d’aucune
volonté impérialiste. Il y a l’exception des Phéniciens. Mais leurs
expéditions, tardives au regard de l'Histoire, ont un relent d'apport
indo-européen et se limitent au domaine assez restreint (et très excentré) de
la Méditerranée.
Lorsqu'un pharaon Touthmôsis III par
exemple déclare qu’il s’est aventuré plus loin qu’aucun autre homme avant lui,
c’est son exploit qu’il proclame, et non pas sa victoire ou son éventuelle
conquête. Les exemples de ce type sont nombreux. L’accumulation de ces
témoignages converge à nous affirmer que, pour les anciens, les bulles en
pièges où ils étaient prisonniers représentaient bien l’entièreté du monde.
Notre Haute Antiquité s’est bien déroulée dans un Univers clos. Les bassins
fluviaux nous dessinent ainsi trois enclaves, aux frontières extrêmes de
l’Univers des hommes (de « notre » antiquité).
71
- L’étroite
vallée du Nil dont les seules terres habitables se réduisent inéluctablement à
une proximité de plus en plus immédiate du fleuve. A la période historique, il
n’y a déjà plus de bassin du Nil. Tout juste le "Fayoum" à quelques
kilomètres en ouest de la vallée. La mangrove du Delta forme un labyrinthe très
peu fréquenté en dehors des bras du fleuve.
- Les
deux fleuves (distincts à l’époque jusqu’à leurs embouchures) du Tigre et de
l’Euphrate, avec une vaste plaine alluvionnaire entre les deux. Pays au milieu
des deux fleuves : la Mésopotamie.
- La
vallée de l’Indus avec une plaine assez vaste irriguée par les affluents de
gauche. La rive droite se heurte rapidement aux contreforts himalayens.
Chacune de ces trois poches
d’humanité a, au cours de son histoire, débordé en colonies dans des
territoires qui prolongeaient en quelque sorte, les vallées fort restreintes de
leurs origines. Ces extensions marquent bien qu’il s’agit de
« civilisations » au sens plein du terme.
- Il
y eut ainsi une influence très marquée de la civilisation indienne en Arabie de
l’Est, avec des cités géométriques caractéristiques de la civilisation de
l’Indus. [On peut, à titre d’hypothèse et sans rien affirmer, s’interroger sur
une éventuelle relation entre une première occupation sédentaire organisée de
la vallée du Nil, et un « essaimage » de populations indiennes.]
- Les
populations originaires de Mésopotamie étendirent très rapidement leur emprise
sur la totalité de la péninsule arabique au Sud, et jusqu’en Méditerranée à
l’Ouest. Ces populations dans leur ensemble, forment les peuplades sémites,
dont les Hébreux ne sont qu’une tribus relativement restreinte. Les Araméens
par exemple, étaient plus nombreux, et ont occupé un rôle politique beaucoup
plus important.
- Les
peuples du Nil enfin, qui étendirent leur relative domination sur les mines du
Sinaï, mais qui restèrent globalement enfermés dans leur vallée. Les influences
culturelle, religieuse ou scientifique réelles - sur le restant de l’Univers en
bulle de notre antiquité - sont sans commune mesure avec les découvertes
archéologiques qui ont rempli nos musées.
72
Chaque enclave d’humanité est
toutefois fortement caractérisée par les conditions climatiques propres à
chacune des vallées. Les populations nomades qui, en dehors de la bulle,
occupent les plaines européennes et asiatiques, (la majorité donc de l'humanité
planétaire) seront moins profondément marquées par les conditions géographiques
locales ; et pour cause, puisqu’elles ne sont pas localisées: elles
voyagent.
- Le
Nil est un fleuve habituellement très régulier. L’inondation des crues est
généralement parfaitement maîtrisée. Le rythme du fleuve s’apparente au rythme
de la vie.
- Si
l’Euphrate est un cours d’eau relativement régulier, le Tigre (qui porte bien
son nom) est un fleuve indomptable, avec des crues difficilement prévisibles et
souvent dévastatrices.
- A
l’exception de rares inondations intempestives dues aux ruptures d’obstacles
naturels, l’Indus est un fleuve régulier, dont l’augmentation de débit d’une
branche est régulièrement compensée par la réduction d’un débit voisin. Les
crues du fleuve permettent une bonne irrigation de la plaine alluviale.
Les dieux sont à l’image des
civilisations où ils naissent. C’est d’ailleurs sur base de cette idée
directrice qu’est né mon étonnement devant le YHWH-Dieu d’Israël, symbole d'un
pouvoir absolu, et partant tellement éloigné de l’organisation d’une autorité
chez des nomades. D’où ma suggestion d’un dieu d’importation.
Ainsi les trois vallées vont-elles
nous proposer des dieux à l’image de leurs caractéristiques ;
à l’image de
leurs fleuves.
73
- Dans
la vallée du Nil, pharaon, investi sur terre d’un pouvoir divin, aura pour
mission (spécifiquement divine) de forcer le bon ordre (Ma’at) pour faciliter
l’épanouissement de la vie (Ankh). C’est l’établissement d’un régime de stabilité
où le souverain dispose de tous les pouvoirs pour accomplir sa mission
spécifique d’harmonie.
- La
violence et l’irrégularité des crues du Tigre, se traduiront par la dictature
de l’imprévisible dieu El dont les caprices insatiables aboutiront à établir un
régime de culpabilité et de terreur. Quel sacrifice inventer pour apaiser ce
Tout-Puissant El-Shaddaï et lui faire pardonner l’imperfection de hommes ?
- L’Indus
est géographiquement totalement isolé du reste du monde. Sa vaste plaine
alluviale Sud récompense de ses fruits immédiats le travail des hommes. Le peu
d’imprévisible – que nous avons maintes fois nommé « Mystère » -
propose un Univers d’évidence où chacun se consacre à son rôle bien déterminé à
accomplir.
J’ai déjà souligné l’absence de visées
impérialistes de la part de ces trois poches d’humanité. Dans chacune des trois
vallées – et de leurs territoires sous influence – nous avons retrouvé des
documents en provenance de Mésopotamie. Des sceaux datés des environs de ~2500
dans la région de Dilmun (au Sud du
golfe Persique) et sur les côtes arabes du golfe d’Oman: toutes deux sous
influence indienne au milieu du III millénaire. De même, des objets
de luxe (lapis-lazuli et décorations architecturales), en provenance toujours
de Mésopotamie, ont été retrouvés en Egypte.
Nous n’avons pas retrouvé de
documents égyptiens ou indiens qui auraient pu servir d’échange. D’où la
conclusion - qui sera peut-être démentie un jour - qu’il s’agissait
d’importation par Sumer de matières premières (périssables et qui n’ont donc
pas laissé de traces) en échange de ces objets que nous avons retrouvés.
Les habitants de l’Indus ne nous ont
pas laissé de traces importantes en dehors de leur vallée, à la rare exception
du territoire de Dilmun (à la hauteur de l’actuelle île de Barhein dans le
golfe Persique) et de la « colonie » ( ?) de Umm-an-Nar sur la
côte Sud-est d’Arabie.
74
Les Egyptiens – très médiocres
navigateurs – nous ont relaté quelques rares expéditions militaires,
terrestres, jusqu’en Euphrate.
Les objets sumériens retrouvés un peu
partout (principalement dans les régions côtières) en Arabie nous donnent à
penser que les Mésopotamiens avaient sans doute balisé une route maritime dans
le golfe Persique, avec un prolongement moins fréquenté le long de la côte Sud
de l’Arabie.
En résumé, la Haute Antiquité (celle
en vase clos, d'avant l'arrivée des Indo-Européens) se situe dans un territoire
hermétiquement isolé du reste du monde, et dans lequel cohabitent trois
civilisations. Ces trois foyers humains avaient connaissance de leurs
existences mutuelles. Mais chacun se développait selon son rythme propre. Nous
n'avons connaissance d'aucun antagonisme.
75
Les Indo-Européens
Dès ~3500, la fin de la glaciation va
bouleverser de fond en comble cette cohabitation relativement pacifique entre
les trois communautés. Les déserts et les mers restent des obstacles
infranchissables au Sud. Mais les massifs montagneux deviennent perméables. Et
la bulle jusqu’alors hermétique de notre Orient reçoit les visites progressives
d’étrangers, venus primitivement de l’Est.
Ces visiteurs, que nous connaissons
sous la dénomination d’ « Indo-Européens » amènent avec eux des
conceptions et des aspirations totalement étrangères aux préoccupations des
trois poches de la bulle. Leur horizon ne connaît pas les limites d’une vallée.
En quête de territoires toujours plus vastes, ce sont des conquérants. Habitués
aux immensités des plaines de l’Europe du Nord et des steppes d’Asie.
On doit sans doute leur attribuer le
cheval, ou au moins, l’attelage. Avec la conséquence très directe d’une
diminution des distances. Georges DUMEZIL a décrit leur idéologie tripartite
(et celle de leurs dieux), avec les fonctions de Père, de Nourricier et de
Guerrier.
L’infiltration, puis la présence, puis
l’influence de ces Indo-Européens marque la fin de la Haute Antiquité. Ce
processus d'infiltration, jusqu'à une réelle influence, dut prendre près d'un
millénaire. Nous ne connaissons pas avec exactitude, les détails de ce que nos
manuels qualifient facilement d’ « invasions ». Il semble qu'à
partir des années ~2500, ces étrangers se soient plus radicalement conduits à
la manière des récents colonisateurs de notre XIX siècle.
Quelques individus pour diriger et
encadrer des « mercenaires » locaux. Leur sens de l’organisation et
une écriture plus immédiate (puisque alphabétique) sont les héritages directs
de leur passage.
Leur irruption – cette fois plus
impérialiste - dans l’univers de notre Orient entraîna des conséquences
paradoxales entre elles. Les trois poches d’humanité jusqu’alors fort isolées,
franchissent plus facilement les frontières de leurs bulles respectives.
-
C’est la mouvance des tribus sémites autour de l’épisode d’Abraham.
- C’est l’essaimage des populations
d’Indus vers une Asie extrême Sud-Orientale.
- C’est une première sédentarisation
de quelques Hébreux en Egypte (avec Joseph)
76
En même temps, et de manière
contradictoire, (sentiment d'insécurité ?) c’est l’interruption des voies
normales de communication. La navigation semble interrompue entre le golfe
Persique et la Mer Rouge. C’est un grand silence sur toute expédition
égyptienne vers Pount.
Une autre conséquence, tout aussi
paradoxale, est le sauvetage en catastrophe du patrimoine culturel … dans le
langage des Indo-Européens étrangers. Nous retrouvons cette « fuite vers
l’étranger » dans les trois poches de l'Indus, des Sémites et du Nil. Mais
avec des écarts de près de mille cinq cents ans d'intervalle.
Ce sont les Indiens qui les premiers,
entreprirent ce transfert culturel. La traduction en Sanskrit des textes du
Veda commença vers ~1800, très tôt donc, dès les premières réelles influences
étrangères. Cette entreprise de transcription s’étendit sur plus de mille ans.
C’est un réflexe analogue, mille ans
plus tard, - après leur domination par les Indo-Européens installés en Perse et
la déportation d’une part importante de la population à Babylone – qui incita les Juifs à rassembler
leur patrimoine dispersé aux quatre coins de leur ancien territoire. L’araméen,
langue sémitique, était la langue internationale.
Il s'agit là d'une version,
aujourd'hui perdue, des textes de la Bible dans une langue et à travers des
concepts bien sémites. Mais plus tard, au III siècle avant notre
ère, la communauté juive d’Alexandrie éprouva la nécessité d’éditer les Livres
Saints dans la langue devenue universelle de l’envahisseur. C’est la version
grecque des LXX. Ici, nous changeons de concepts.
Les Indo-Européens, décidément,
s'installent dans une contrée qui s'ouvre à l'Est d'une Europe désormais
accessible. La banquise ne recouvre plus les montagnes, et le passage devient
possible entre l'Europe et entre l'Asie Centrale. On peut maintenant seulement
évoquer un Orient à quelque chose.
77
La culture en vase clos de la vallée
du Nil subit également le choc des envahisseurs étrangers. Nous ne savons pas
avec précisions la date à laquelle les Hyksos (Indo-Européens) s'installèrent
en maîtres dans le Nord de l'Egypte. Nous sommes autour de ~1800. Ils occupèrent ainsi la région de Memphis et
du Delta durant environ 250 ans. Mais le transfert de la culture égyptienne
dans les structures indo-européennes reste cependant fort limité. Les Egyptiens
n'éprouvèrent d'ailleurs aucun besoin de sauvegarder leur patrimoine culturel,
qu'une occupation étrangère n'avait nullement mis en péril.
Il faudra encore attendre plus de
mille ans, et une prise de pouvoir réelle au IV siècle avant notre
ère, par des "pseudo-pharaons" grecs – les Ptolémées – pour
qu'apparaissent les premières écritures alphabétiques égyptiennes, en lettres
grecques augmentées de quelques signes: le copte. Ce changement dépasse en
importance la simple transcription. C'est le passage du signe écrit à une
langue phonétique. La culture égyptienne n'a pas surmonté cet obstacle du changement
de concepts; et sa civilisation s'est éteinte dans cette contrainte.
Nos musées et leurs trésors égyptiens
reflètent très mal une influence qui, en réalité, est restée fort
confidentielle. A l'inverse, les civilisations de l'Indus sont totalement absentes
de nos musées. La tentation est dès lors fort grande d'estimer l'influence
Indienne à l'échelle de nos collections. Ce serait une grave erreur
d'évaluation et d'interprétation.
Notre Antiquité s'est élaborée sur
base de trois poches d'humanité: la Mésopotamie, l'Indus et le Nil. La fusion
de ces trois cultures distinctes est l'œuvre involontaires d'étrangers qui ont
exporté en Asie Centrale et en Europe,
ce qu'ils croyaient être "la" culture du Moyen-Orient.
Ces transferts de culture d’une
langue à l’autre, de pensées traduites en images différentes, eut le mérite
d’élargir des traditions isolées, aux dimensions d’aires géographiques beaucoup
plus vastes ; mais au prix irrémédiable d'emboîtement différent des
concepts, de la déformation d'une pensée exprimée dans d'autres formes.
Je me suis souvent demandé – je suis
ici au cœur de mes préoccupations – si le Veda en Sanskrit avait encore le sens
de sa pensée originelle. Et la même question pour les textes de la Bible. Et
pour la cosmologie égyptienne. Il se fait que c’est à travers leurs
traductions, et leur fusion en concepts "autres" que ces trois
pensées se sont rencontrées.
78
La lecture des Alliances, en notre
début du XXI siècle, reste un problème majeur. Le foyer principal
des conflits possibles se situe dans l'actuel Moyen-Orient. Les intérêts sont
bien évidemment économiques – dans le chef en tout cas des puissances
occidentales qui activent ces conflits. Mais les moteurs spirituels qui animent
les combattants locaux – les fanatismes religieux – trouvent leur justification
dans les lectures divergentes des textes bibliques d'Alliance.
Le "terroriste" – puisque
le terme est devenu à la mode (propagande?) – ne se fait pas sauter avec sa
ceinture d'explosifs, par intérêt économique ou pour le pétrole de son désert.
Son acte de violence publique est un acte "religieux" qui, à la
lecture d'une "Alliance" avec Dieu, lui assure l'accès immédiat au
Paradis.
Par essence, ces Alliances divines
sont des déclarations racistes; des privilèges accordés à telle classe
d'hommes, alors que ce même droit est refusé à celui d'en face. Il est possible
que de tels droits de prédilection aient trouvé leur sens dans une circonstance
donnée. Il est absurde de faire perdurer ce qui devient un privilège quand les
circonstances politiques ont changé. Et dans le cas qui nous occupe, un
changement climatique important a transformé des zones fertiles en déserts,
avec les mouvements de populations que de tels bouleversements supposent.
Il me paraît donc essentiel de lire
les Alliances dans leur contexte politique.
J'ai déjà signalé que l'Alliance avec Abraham prend le contre-pied d'un
étranger [Gn XI,1]
venu de l'Est. Par rapport à ces étrangers qui s'installent en
Mésopotamie, avec leurs coutumes propres (d'instauration d'entités urbaines
construites avec des techniques qui leur sont propres – la brique), la
protection divine continuera à privilégier le Mésopotamien d'origine.
L'Alliance est ici sans ambiguïté: le Sémite autochtone jouit de la préférence
divine, par rapport à l'étranger envahisseur et d'une "culture" (la
langue) différente. C'est une déclaration du "Droit au premier
occupant" – un Droit au sol.
79
Il faut, dans ce contexte, préciser
ces "autochtones". On peut raisonnablement prendre comme référence,
les populations qui se sont fixées après les bouleversements climatiques de la
fin de la Glaciation de Würm. On peut en effet considérer que la mise en place
de zones désertiques et de régions plus fertiles, fut un facteur contraignant.
L'espace habitable se précisait. Et dès ~3500, on peut considérer que les
grands foyers d'humanité ont trouvé leurs places plus ou moins définitives: au
bord du Nil, en Mésopotamie et jusqu'aux côtes méditerranéennes, dans la plaine
Sud de l'Indus. Les autochtones seront ainsi les Egyptiens, les Sémites, les
Indusiens (ou Indiens).
Il s'agit d'un problème encore fort
contemporain. Quels droits devons-nous accorder aux "étrangers" qui
s'installent chez nous? C'est toute la problématique de l'immigration. Observée
sous cet angle, l'Alliance avec Abraham est la traduction d'une position de
droite. Il y a deux étages de citoyens: les autochtones et les étrangers. Les
Sémites et les Indo-Européens.
Nous ne savons pas déterminer
l'époque d'Abraham. Cette infiltration d'étrangers venus de l'Est est
un
argument (il y en a d'autres) qui incite à situer Abraham vers ~2000.
Cette
date est tout à fait cohérente. J'ai simplement signalé en mon
quatrième
chapitre, que la rédaction écrite du récit de l'histoire d'Abraham doit
être
beaucoup plus tardive, car on y cite la ville d'Our que le texte situe
en
Chaldée. Une région n'a porté le nom de Chaldée qu'au début du IX
siècle, soit un bon millier d'années après l'époque présumée du
Patriarche.
Voilà pour Abraham. Quelque 650 ans
plus tard, c'est une autre Alliance entre Dieu, mais avec Moïse cette fois.
Nous nous trouvons dans un contexte totalement différent.
D'un point de vue climatique et
géographique tout d'abord. Les riches pâturages d'Arabie se sont sérieusement
asséchés. Les pasteurs nomades ont été contraints d'abandonner ces terres
fertiles pour se réfugier sur les côtes ou en de très rares vallées encore
épargnées par la sécheresse. Ces populations n'ont plus de point de repère.
C'est un désert qui les isole de leur Mésopotamie d'origine. Les Egyptiens,
trop jaloux de leur vallée, n'en veulent pas. (Et puis, ce ne sont pas des
Sémites sous protection divine). Des nomades sans marché!
80
Il ne s'agit plus, cette fois,
d'accorder une prédilection par rapport à des étrangers. Il s'agit d'organiser
un "Peuple de Dieu" par rapport à lui-même. Dans son message à Moïse,
le divin met d'ailleurs très clairement en garde.
Et nous lisons
[Ex VI,3]
Je me suis manifesté à Abraham, à
Isaac et à Jacob sous le nom d'El Shaddaï, je ne me suis pas fait connaître
d'eux sous le nom de Yahvé.
Il y a beaucoup à dire sur
cette déclaration.
Il serait surprenant que le
récit original ait fait mention d'Isaac et de Jacob dans cette déclaration
divine. Dans le quatrième chapitre des présentes "Mosaïques" j'ai
remarqué la contradiction pour Abraham d'avoir choisi son fils Isaac pour le
sacrifice, alors que sans ambiguïté, son fils aîné était Ismaël. Une telle
insistance sur Isaac (l'aîné contesté) et sur Jacob (lui aussi contesté dans sa
légitimité, mais père de toutes les tribus spécifiquement juives) prend des
allures extrêmement polémiques. Or pourquoi entamer une polémique s'il n'y
avait pas encore de contestations? Dans cet endroit du récit, cette insistance
n'a aucun sens. Ou bien alors, il aurait fallu ajouter: Adam et Eve, Noé, etc…
Ce seront plus tard, les Sémites non-Juifs –
et donc exclus de la nouvelle Alliance avec Moïse – qui revendiqueront leur
participation aux bénéfices de la promesse. Ce sera devant la puissance
politique de l'état d'Israël que les Sémites exclus contesteront les
légitimités d'Isaac et de Jacob.
Cette parenthèse me semble pleinement
d'actualité. Ce que Mahomet a contesté – et après lui, l'Islam contemporain –
c'est la légitimité des Juifs à bénéficier prioritairement de la promesse de Dieu.
Cette contestation de l'Islam se traduit aujourd'hui par des dizaines de morts
… par jour!
El Shaddaï, dont l'étymologie est contestée,
est un nom qui situe toujours la divinité dans son pouvoir, sa Toute-Puissance.
Le terme de Yahvé, dont l'étymologie est également contestée, situe cette fois
la divinité dans son unicité (YHWH = Un), mais aussi dans le contexte
fondamental de l'Etre. D'où, d'ailleurs, le commentaire des premiers rédacteurs
de la Bible sur le 'èhyèh 'ashèr 'èhyèh.
81
La déclaration à Moïse est pourtant évidente:
Jusqu'à
présent je me suis manifesté en termes de puissance.
Il est
temps avec toi que je me fasse connaître en tant que "moi".
C'est une manière d'annoncer que l'on change
complètement de registre. Il n'est plus question ici d'étrangers face à des
autochtones à qui serait réservé un privilège. D'ailleurs à bien y regarder,
dans cette Arabie en voie de désertification totale au XIV siècle,
il n'y a plus d'autochtones.
L'Alliance avec Moïse concerne une population
dispersée dans l'errance. Il ne s'agit plus de l'ensemble des Sémites. Il
s'agit plutôt des gens déboussolés d'un voyage qui ne mène plus nulle part. La
récente désertification a considérablement allongé les distances; coupant de la
sorte les pasteurs de leurs marchés. Le Dieu de Moïse ne s'adresse pas à la
même population que le Dieu d'Abraham. Il annonce simplement "Je suis bien
le même … mais nous allons parler d'autre chose".
Les Musulmans considèrent l'Alliance avec
Moïse, comme une trahison à leur cause. Les Juifs auraient ainsi accaparé à
leur seul profit, une Parole divine destinée à une population beaucoup plus
vaste, puisque le YHWH d'Israël est le Dieu des Sémites.
Au bout du compte de cette aventure, les
Juifs se sont accaparés de terres déjà occupées par d'autres tribus, souvent
sémites elles aussi. D'autre part, les non-Juifs nomadisant dans le désert
progressif d'Arabie, n'ont pas été invités – ou ont refusé l'invitation – à la
fédération des tribus qui finira pour fonder l'Etat d'Israël.
Et de nouveau, nous nous retrouvons en pleine
histoire contemporaine.
Pourtant, la lecture de la seconde Alliance
avec Moïse, dans son contexte socio-économique, ne justifie nullement les
hostilités d'aujourd'hui. Il y eut peut-être, à l'époque de Moïse, une relative
usurpation de terres, par voie d'armes. Comme partout, tout au cours de
l'histoire des hommes. Depuis Moïse, meneur d'hommes d'une tribu exclusivement
Sémite, des populations indo-européennes se sont mélangées dans la plaine
d'Asie Mineure et dans la part encore habitable des côtes d'Arabie. Peut-on
encore aujourd'hui, parler de lignées authentiquement sémites, sans aucun
métissage?
82
Déjà au temps de Mahomet (VII siècle de notre ère), le sémitisme pur et dur des populations d'Arabie était
déjà hautement contestable. Indiens, chrétiens, Perses étaient déjà passés par
là.
Toujours est-il qu'il est difficile de lire
la deuxième Alliance, comme une suite de la première. Le seul point commun
réside dans l'affirmation par YHWH, qu'il est bien le Dieu d'Abraham. Mais il
se présente sous un jour totalement autre et annonce d'emblée qu'il va traiter
d'autre chose.
Face à l'intrusion d'étrangers,
une
déclaration du Droit à l'ancienneté et au Sol.
Abraham.
Face à une absolue nécessité de
s'évader d'un désert,
la
création d'un Etat théocratique.
Moïse.
Et les choses vont continuer.
Ces étrangers d'au delà de la bulle
hermétique du Moyen Orient forment, ne l'oublions pas, la toute grande majorité
de la population humaine sur la planète. Dès que la frontière des glaces sera
devenue perméable, ils noieront tout naturellement Indiens et Sémites dans le
flux de leurs mouvances. Les Egyptiens, plus à l'écart dans leur vallée,
échapperont partiellement à cette influence indo-européenne; avec toutefois
l'épisode des Hyksos (de ~1800 à ~1550), et leur effondrement définitif quand
ils tomberont sous la domination indo-européenne grecque.
Les trois gouttes d'humanité
– Sémites, Egyptiens et Indiens – avaient un horizon limité à leurs vallées.
Nous n'avons aucune trace de visées impérialistes durant la Haute Antiquité.
Tandis que les nouveaux venus étaient habitués à des horizons beaucoup plus
vastes, de steppes et de plaines.
83
Si leurs dieux étaient
"pères" et "nourriciers", ils étaient aussi
"guerriers".
[12]
Et Dieu devint empereur.
~587: Première destruction du Temple
de Jérusalem, et déportation massive de Juifs en Babylonie. Cinquante ans plus
tard, les Perses se rendent maîtres de la Mésopotamie. Les Juifs sont autorisés
à reprendre le culte des ancêtre. C'est la re-construction du Temple, à
Jérusalem.
Mais entre-temps, une nouvelle forme
de prophétisme (avec Jérémie, par exemple) a élargi la représentation du Dieu à
la dimension d'un empire; à la dimension du monde. La notion spécifiquement
juive, d'un libérateur politique (le Messie) qui rendra l'indépendance
territoriale à Israël, est progressivement remplacée par la vision plus
universelle d'une Rédemption. Un bonheur, un salut, une récompense. Le
"Peuple élu d'Israël" est progressivement remplacé par un
"Peuple de Dieu".
Après avoir rassemblé, dans une
version araméenne vraisemblablement, les bribes éparses des écrits sacrés
éparpillés durant l'Exil aux quatre coins de l'ancien territoire sémite, le
besoin se fit sentir d'une édition plus large des écrits de la Bible, dans une
langue plus universelle: le grec. Nous sommes aux III et II siècles avant notre ère, avec l'édition
biblique des LXX.
C'est dans cette vision plus mondiale
que nous devons lire la troisième Alliance: celle du Christ. Il n'y a plus de
peuple élu, il y a "Le Peuple de Dieu" qui englobe toute l'humanité.
C'est évidemment la négation totale
de l'Alliance avec Abraham, où Dieu, par prédilection, avait choisi la lignée
sémite, seule privilégiée dans toute l'humanité. [Qui ne comptait à l'époque,
rappelons le, que les trois vallées de Mésopotamie, du Nil et de l'Indus.] La
prédication du Christ est également la même négation de la deuxième Alliance
qui restreignait encore la lignée sémite aux seul Juifs.
84
Dans cette compréhension des
Alliances successives d'Abraham, puis de Moïse et puis du Christ, il nous faut
convenir qu'avec le Christ, il n'y a plus d'Alliance du tout.
Il nous faut en revenir au tout début
du présent chapitre, où nous avons pu définir que l'Alliance est un
"traité politique tel que pratiqué dès le III millénaire en
Mésopotamie…" C'est un mauvais jeu de mot que de prétendre qu'après le
Christ, il reste un lien entre Dieu et les hommes, et d'assimiler lien et
alliance. Ce n'est pas ça, une Alliance.
Je viens, pour la première fois
peut-être depuis le début de cette étude "Mosaïque", d'évoquer
"le Christ". Je fais en effet une distinction très nette entre
"Jésus" et "Christ". C'est à travers les écrits en grec du
nouveau Testament, que nous connaissons la prédication de Jésus. Nous nous
référons ainsi à un enseignement tel que compris en concepts grecs, donc
indo-européens. L'enseignement de Jésus, compris et traduit en concepts grecs,
forme l'enseignement du Christ, celui auquel se réfèrent les chrétiens.
Mais cet enseignement émane d'un
certain Jésus, qui vivait dans la province romaine de Judée. Il fut sans doute
proclamé dans un dialecte araméen, donc sémite. Et nous n'avons aucune
garantie:
1
Que le personnage physique de Jésus a réellement existé.
Pour ma part, je pense
bien qu'il a réellement existé, mais Jésus n'en est pas pour autant un
personnage historique.
Les Actes des Apôtres nous rapportent – en
sous entendu très clair – la lutte de succession qui opposa Jacques à Pierre,
après la disparition de Jésus. Les positions théologiques étaient radicalement
opposées. Jacques professait qu'il fallait rester fidèle au Temple (et donc à
la loi mosaïque, et à l'Alliance qu'elle supposait). Pierre (et Paul)
professaient une "Nouvelle-Alliance" (mauvais jeu de mot); donc plus
d'Alliance du tout. Tous les hommes formaient le Peuple de Dieu.
85
L'opposition fut très violente et se termina
même par l'assassinat d'Etienne qui, à Jérusalem (fief de Jacques), avait eu le
malheur de proclamer que Dieu n'habitait pas un Temple construit de la main des
hommes. Etienne affirmait ainsi qu'il n'y avait plus d'Alliance.
La police romaine s'occupa de cet assassinat,
et dispersa l'Eglise de Jérusalem. La discussion Alliance ou non-Alliance prit
ainsi fin, par élimination d'un des protagonistes.
Et c'est comme ça que les Eglises chrétiennes
devinrent "catholiques" (universelles). Plus tard, en réponse à
d'autres oppositions (qualifiées d' "hérésies"), des Eglises
deviendront orthodoxes (détenteurs de la Vérité absolue).
Reste enfin un dernier chapitre, qui
s'octroie très rarement le titre d' "Alliance". C'est toute
l'histoire de Mahomet qui, écœuré par les interprétations successives et les
récupérations de textes sacrés au profit exclusif de parcelles de sociétés,
décida d'en revenir à la Parole centrale de son Dieu. Dieu unique, bien sûr.
Dieu de tous les Sémites. Dieu d'une réelle "Alliance"; mais non plus
fondée sur la naissance, mais bien plutôt sur l'option personnelle du croyant.
Du point de vue d'une démarche théologique
développée
[[9]]
dans une étude
précédente, - et qui abordait la problématique religieuse sous l'angle, non
plus des prophètes et de leurs messages, mais bien du
concept fondamental à toute religion: son Dieu, - j'ai développé combien il me
semblait que la prédication de Mahomet était une marche arrière par rapport aux
christianismes qui l'avait précédée. Je ne vais pas reprendre ici cette
argumentation.
Du point de vue historique
des "Alliances", les christianismes en avaient effacé tout fondement
puisqu'il n'y avait plus aucune prédilection pour aucun peuple; et que chaque
être humain sur terre était appelé à appartenir au Peuple de Dieu. Sous cet
angle, le Coran en revient à la proclamation initiale – donc une marche arrière
- d'une prédilection du Dieu-tout-Puissant, pour l'ensemble d'un peuple
déterminé, mais dans les limites de l'engagement personnel de chaque croyant,
avec la proclamation de cet engagement par le signe extérieur (le sceau) qui le
concrétise.
86
Ce signe simple se résume
dans les cinq piliers de la foi. Il y aurait une éventuelle progression de la
lecture de cette Alliance, dans la mesure où elle devient
"personnelle", et ouvre ainsi une possibilité d'élargissement au delà
de la "race" élue. C'est dans ces limites que le Coran reconnaît et
Moïse, et Jésus.
Mais la symbolique
est limpide et marque des distances vis à vis des prophètes antérieurs.
L'enseignement du Coran par son Prophète est un enseignement exclusivement
oral, puisque les textes écrits en auraient été pervertis au profit des seuls
Juifs (dans le monde Sémite), puis par les chrétiens (dans une compréhension
étrangère à la tradition d'Abraham).
Mahomet dénonce
également toute "philosophie divine" – toute théologie -; la Parole
de Dieu ne se discute pas. C'est une des caractéristiques fondamentales du
Coran qui, ayant été communiqué à Mahomet par un envoyé direct de Dieu
Lui-même, a été exprimé dans la "Langue de Dieu". A l'opposé de la
Bible juive et des textes chrétiens qui ont été exprimés dans les langues de
chaque prophète; et en grec pour l'ensemble du Nouveau-Testament.
C'est ainsi qu'il n'y
aura pas d'exégèse coranique, alors que la Bible, par définition, sera
commentée et dans son écriture, et dans sa lecture.
Les proclamations du
Coran se réfèrent pourtant directement aux l'Alliances bibliques, puisque
l'Ange Gabriel qui transmet à Mahomet la parole orale d'Allah, tient Le Livre –
mais fermé – à la main.
J'ai également, dans
l'étude citée sur les concepts divins, déploré la connaissance très partielle,
par le Prophète, de l'ensemble des textes bibliques, et une méconnaissance
totale des règles les plus élémentaires de toute philologie. Jamais une
citation du Coran ne trouve sa moindre référence. C'est une force, dans la
mesure où cette attitude met les textes coraniques à l'abri de toute
interprétation et de toute modification. Mais c'est aussi une limite. L'Islam
prêche une pensée unique et laisse peu de place à un interlocuteur. Remarquons
immédiatement la même intolérance de la part des orthodoxies chrétiennes. Quant
aux ultra-orthodoxes juifs …
Mahomet accuse Juifs
et chrétiens d'être de mauvaise foi. Ils ont perverti les textes pour les
récupérer à leur profit. Il est évidemment difficile de tenter un dialogue
constructif sur de telles prémisses. Je crois que la bonne foi de l'autre – en
a priori – est un préalable indispensable à tout dialogue. Nous pouvons être
d'opinions différentes. Mais chacun exprime ces opinions parce qu'il y croit en
toute sincérité. C'est fondamental.
87
Il est bien évident
qu'au delà de toute tentative d'objectivité – et je tente de me rapprocher au
plus près de cette objectivité – il y a une méthode de travail qui elle, part
d'un a priori. Mes études mosaïques n'échappent pas à la règle: j'ai des a
priori.
Le plus important
d'entre eux, affirme qu'il n'y a pas d'événement fortuit. Tout ce qui constitue
l'histoire des hommes, est le résultat de ce qui s'est produit auparavant. Avec
la logique que chacun de nos actes – politique, social, économique, etc… - est
porteur des conséquences de demain. Le déroulement de l'aventure des hommes est
une suite inévitable d'événements qui découlent les uns des autres.
L'étudiant – ou
l'enseignant – en Histoire pourrait éventuellement être dépourvu de mémoire.
L'Histoire n'est pas la "mémoire" du passé. C'est l'enchaînement
inéluctable de ce qui était devenu un inévitable, compte tenu de la présence et
de l'organisation des sociétés humaines, dans leur environnement. Et depuis
l'apparition de la Réflexion de Conscience, cet environnement – en principe
extérieur - interfère avec
l'organisation des sociétés humaines.
C'est à partir de ce
point de vue que je me suis arrêté aux diverses "Alliances" qui,
aujourd'hui encore, occupent une telle place dans les moteurs religieux de
notre société occidentale. Et il m'est apparu clairement qu'il était
parfaitement possible d'en délier les nœuds, et d'envisager avec sérénité ce
qui, de prime abord, semble des oppositions irréductibles.
Toutes les sociétés
se construisent sur des cosmogonies qui proposent dans une synthèse plus ou
moins cohérente, tout ce qui échappe à l'observation et au savoir. Une synthèse
du Mystère, dans la mesure où nous en percevons une influence directe sur la
vie des hommes et dans leurs sociétés. C'est une des premières définitions que
j'ai cru pouvoir donner de Dieu.
J'ai abordé le
problème du rôle des cosmogonies dans un essai récent. [[10]]
Au centre des
cosmogonies primitives, je pensais avoir toujours trouvé le Mystère d'une
non-connaissance dont les mécanismes étaient alors attribués aux dieux, qui
eux-mêmes, - dans un processus plus ancien - avaient souvent remplacé les
esprits. Le "religieux" devait
ainsi toujours occuper une place première dans les sociétés.
88
Il est arrivé – très
particulièrement dans des sociétés récentes – que le divin ait été évincé par
un savoir jugé suffisant, et qui n'imposait plus l'intervention constante des
dieux (ou d'un Dieu) pour maintenir sa cohérence. [D'où le titre de mon étude.]
Cependant, en
abordant la société culturelle de l'Indus, je me suis rendu compte qu'en des
temps très anciens déjà, l'évidence du réel dépassait en importance les
inconnus qu'elle laissait subsister en notre savoir. Il m'a donc fallu réviser
mon affirmation précédente qu'au centre des cosmogonies, se trouvait "toujours"
le Mystère, puisque je venais de découvrir une cosmogonie centrée sur l'Evidence.
C'est à partir de
cette observation d'une évidence opposée à un mystère que se sont alors
confrontés les monothéismes d'El Amarna et celui de Moïse. Toute l'étude
actuelle tourne autour de cette question. Mais la synthèse de Moïse s'appuie
sur une vieille tradition sémite, qui affirme un contrat d'Alliance avec le
divin. Et c'est dans l'a priori d'une logique historique que j'ai abordé ce
contrat du suzeraineté entre un Dieu et son peuple.
Dans le contexte
d'une société théiste hermétiquement close sur elle-même durant plusieurs
millénaires, il s'inscrit dans une parfaite logique que le Mystère divin soit
invoqué lorsque des étrangers – presque des extra-terrestres – firent leur
apparition dans cette région de la terre
"qui n'avait jamais été atteinte par d'autres hommes" comme le
dira Paréhou, roi du Pount. C'est dans une même logique que le divin confirmera
le droit d'ancienneté. C'est la Première Alliance.
Dans une logique
analogue, et tout aussi rigoureuse, mais en d'autres circonstances, Moïse en
appellera à l'ancienne Alliance, pour la transformer à l'échelle d'un Etat,
avec l'inévitable exclusion de ceux qui n'appartiendront pas à ce futur état à
créer.
L'apparition des
grands empires, (perse, grec et puis romain), rend tout à fait désuète la
promesse divine à l'échelle d'un état. Et – toujours en logique historique - la
promesse prendra la dimension de l'humanité entière.
Les populations
exclues du pacte sous Moïse revendiqueront évidemment la même ancienne
tradition sémite – dont ils sont eux aussi les héritiers. Elle servira de
moteur à la création politique de la Ummah (populations réunies en un seul
peuple sous Mahomet).
89
Nous venons de mettre
ici le doigt sur l'imbrication indissoluble entre l'aspect religieux de l'Islam
(l'Alliance avec son Dieu) et sa dimension politique de la Ummah (peuple élu de
Dieu). Il faudrait tenir compte de cette composante religieuse, dans les
relations politiques que nous sommes amenés à entretenir avec les états arabes.
Et l'histoire n'est
pas finie, avec la découverte récente d'un Univers aux dimensions galactiques.
De nombreux astrophysiciens sensibles à l'inquiétude religieuse
[[11]]
(Einstein,
Lemaître pour les plus grands, mais aussi Hubert Reeves ou Trinh Xuan Thuan)
continuent à tenter de concevoir une Alliance (toujours), que les plus radicaux
d'entre eux présenteront sous la forme pseudo-scientifique du "principe
anthropique".
Par manque
d'imagination sans doute, nous n'avons pas encore inventé de cosmogonie
quantique.
"Moïse: le Schisme": chapitre IV.
"Moïse: l'Alliance": chapitre
V.
Ces seuls titres
dénoncent une évidente contradiction. Cherchons l'intrus !
Je suis persuadé de
l'utilité de démonter pièce par pièce, un mécanisme dès lors qu'il se traduit
par de l'incompréhension. Les Alliances successives, et leurs lectures
contradictoires entre Juifs, chrétiens et musulmans, s'inscrivent dans divers
processus historiques parfaitement logiques (inéluctables). Processus différents
lorsque les circonstances deviennent différentes.
Pourquoi dès lors
maintenir que l'autre – celui plongé dans d'autres contingences historiques –
est nécessairement de mauvaise foi? Il y a eu – et j'ai tenté de les relever –
les inévitables récupérations de textes qualifiés de sacrés, pour servir les
intérêts dans les trois camps. Il est possible, avec un minimum de recul, de
distinguer les récupérations et la pensée originelle. Mais s'il vous plaît,
n'accusons jamais l'autre d'être de mauvaise foi.
90
Sixième partie
Du Rg Véda à Moïse
Moïse-6 : son amalgame
lã ilãh illã'llah
Commençons par rectifier la
géographie, censée décrire le paysage que nous attribuons à notre Histoire. Il
me semble fondamental de proposer deux géographies distinctes. Celle d'avant,
et celle d'après … Suspense ! … Je n'ai pas de date précise à proposer, car le
passage entre les deux époques – et les deux paysages - a été progressif.
En gros, après une ère
paléolithique qui s'étend jusqu'au XXI millénaire (~21000, c'est
très vieux tout ça, oui!), commence une longue période que je ne clôturerais
qu'aux environs des années ~3000.
Cette période ( ~21000
– ~3000) porte un nom: c'est la
Glaciation de Würm. Et c'est la fin de cette longue période que je voudrais
qualifier de Haute-Antiquité. Puisqu'il faut mettre des chiffres aux dates, je
dirais de ~7000 à ~3000. Nous sommes à la fin du Néolithique, dans une période
de transition qualifiée parfois de "Mésolithique".
91
Et puis, en ce début de III millénaire avant J.C., c'est la rupture en ce qui concerne "notre"
Antiquité. Commence alors "notre" Histoire proprement dite, dont le
critère généralement retenu est l'apparition des écritures. Personnellement (j'y
reviendrai plus tard), je ne pense pas que l'écriture en soit le critère de
référence.
Contrairement à ce que
pourraient laisser croire les débuts du présent essai, je me préoccupe assez
peu d'Histoire. Mais il se fait que c'est dans un contexte historique, et au
cours de périodes à agencer de manière à ce qu'elles reflètent mieux la
réalité, que se sont produits deux événements majeurs:
- l'un concerne l'humanité tout
entière. C'est la Réflexion de Conscience.
- l'autre concerne une toute petite
part de l'humanité, en son début en tout cas. C'est l'apparition - inexpliquée
en Histoire classique - des monothéismes dont nous sommes encore redevables
aujourd'hui.
Pour comprendre la direction
spécifique qu'a prise notre Réflexion de Conscience, il est indispensable de
revoir notre paysage géographique. De même si nous voulons comprendre la
brusque irruption des monothéismes, pour autant que nous refusions de les
qualifier de "coups de tonnerre dans un ciel bleu".
J'énonce ici un postulat –
comme je proclamerais un dogme méthodologique.
L'événement d'aujourd'hui
est toujours le résultat logique de l'événement d'hier. Si j'éprouve des
difficultés à comprendre la situation présente, un regard sur hier, ou
avant-hier, (ou encore avant …) me permettra une meilleure compréhension du
présent. Et le présent, c'est Israël et les Palestiniens; c'est la Djihad qui
prend des proportions planétaires; c'est une Eglise chrétienne qui se situe
politiquement à droite en notre Occident, et à gauche avec les théologies de la
Libération.
J'ai pris, je pense, un
maximum de précautions pour éviter toute erreur dans mes références à
l'Histoire. Comme je ne suis pas historien, j'ai pris les avis de spécialistes
en notre Antiquité. Et - puisqu'il s'agissait de sujets religieux (donc très
sensibles) – j'ai poussé mes investigations tous azimuts. La divergence en
certains avis, voire en certaines affirmations, m'a évidemment grandement aidé.
92
1. La percée de la
Réflexion de Conscience
Du XXI millénaire à la fin du IV, l'hémisphère Nord de
notre planète est
pratiquement totalement recouverte de glaces, du pôle jusqu'au 45è
parallèle (en gros). Une glaciation de ce type couvre un cycle
d'environ 18.000
ans. Cette longue période est divisée en phases successives, dont nous
retiendrons
principalement un premier réchauffement entre ~13000 et ~10000, qui
deviendra
même explosif entre ~12400 et ~12300 où la température estivale moyenne
montera
de … 15"C (!!!) en un seul siècle.
Ce premier réchauffement, et jusque vers ~4000, entraîna deux
conséquences géographiques majeures:
- Le Sahara, jusqu'alors "refroidi" par la glaciation de Würm, formait
initialement une immense région lacustre tempérée. (On évalue à plus de 700.000
Km² la surface des lacs sahariens, soit une fois et demie la surface de la
France!). Son réchauffement et sa désertification se sont opérés en épisodes
également brutaux, avec un exode massif des populations le long des fleuves
(eau douce): Niger, Sénégal, et ce qui restait du lac Tchad. Mais ceci aussi
est une autre histoire à peine commencée [cloisonnement]. Dans le cercle de
"notre" histoire, ce sera le Nil.
- L'Europe se couvre de forêts, entraînant gibiers et chasseurs dans les régions
de plus en plus hautes, vers le Nord; alors que les massifs montagneux qui
délimitent le Sud de l'Europe restent encore infranchissables car toujours
couverts de banquise.
L'époque Atlantique (~6200 - ~4000), est tout à fait critique pour
l'ensemble de l'humanité qui franchit alors le cap majeur de son humanisation:
la Réflexion de Conscience.
C'est la première époque "historique" dite Néolithique (ou
Mésolithique dans sa première phase), et dont les historiens ont tendance à ne
principalement retenir que des événements phares comme la sédentarisation ou
l'écriture.
93
Sans intention d'ouvrir ici la moindre polémique, il me semble que la
sédentarisation d'une petite part des sociétés humaines est un événement
relativement mineur et apparemment très
localisé. Bien des sociétés ont franchi le cap de la "Réflexion",
sans se sédentariser pour autant. Mais dès qu'il devient réfléchi, l'homme
s'intègre à son observation. Il charge son environnement de ses intentions, et
le transforme.
C'est dans ce contexte – d'intentions – qu'il nous faut
comprendre l'écriture.
Cet accès à la Conscience Réfléchie (véritable entrée de l'homme dans
son humanité!) s'est réalisé simultanément de part et d'autre d'une frontière
Nord strictement infranchissable - totalement hermétique - courant des
Pyrénées+Alpes+Carpates, en passant par les reliefs de l'actuelle Turquie, les
monts Zagros et les contreforts de l'Himalaya,
jusqu'aux plaines de l'Indus.
De part et d'autre aussi d'une seconde frontière, au Sud cette fois,
elle aussi infranchissable, et qui s’évanouissait dans les déserts : celui
de Thar en Asie, relayé par le plateau
du Tibet; et celui du Sahara devenu depuis sa récente désertification,
totalement impraticable au delà de son extrême limite à l'Est du Nil.
Une géographie historique correcte nous présente ainsi une part
importante de l'humanité, nomadisant dans les vastes plaines d'Europe, d'Asie
Centrale et sans doute d'Amérique du Nord, (par le Détroit de Béring
franchissable alors sur sa banquise). Une deuxième part de l'humanité occupe
tout le Sud-Est asiatique, et l'Afrique Sud-saharienne à partir des fleuves
Sénégal, Niger et Congo.
Entre ces deux régions d'humanité, une bulle totalement hermétique,
enfermée entre les trois bassins fluviaux: Mésopotamie, Nil et Indus. Et au
centre de cette bulle entièrement isolée du reste des hommes: la péninsule
Arabique.
94

Le volant thermique de l'Océan Indien et de ses deux golfes retarda la
désertification de l'Arabie par rapport à celle du Sahara. Aux IV et III millénaires, l'ensemble de la péninsule jouissait encore
d'un climat fort comparable à celui de l'actuel atlantique européen. Voilà
pourquoi des pasteurs sémites, nomades, occupaient toute la région.
Leurs troupeaux formaient la richesse macro-économique des populations
installées de façon plus sédentaire le long des fleuves. Et de nouveau ici, il
convient de préciser quels fleuves.
Quand nous entrons dans la période proprement historique des
"nomades" d'Arabie, (puisqu'il n'y a pas de véritable fleuve pour les
sédentariser) c'est le début d'un processus de désertification qui s'avérera
extrêmement rapide: moins d'un millénaire. Avec, dans un premier temps, le
refuge des populations le long des petits fleuves côtiers; et dans un deuxième
temps, la fuite vers le Nord, puisqu'il n'y avait pas d'autre issue.
Au delà de la frontière Nord, se continue le réchauffement de l'Europe
et de l'Asie centrale, avec la fonte des glaces … et la réunification des trois
parcelles d'humanité jusqu'alors scindées par la glaciation. Voilà les
Indo-Européens.
95
Notons au passage qu'avant cette glaciation, il y avait deux candidats
à l'hominisation. Pour simplifier: le
Neandertal et le Cro-Magnon. Le plus raffiné des deux, mais aussi le plus
fragile, le Neandertal, n'a pas résisté aux rigueurs des changements
climatiques et a été éradiqué de la planète. Ceci prend son importance, lorsque
nous rattachons des documents ou des événements préhistoriques à ceux de
l'Histoire proprement dite.
Beaucoup d'erreurs se commettent à ce propos. Les grandes fresques
paléolithiques par exemple, (Chauvet, Lascaux, Altamira) n'ont pas été aménagées et décorées par nos
ancêtres. Alors que celles du Tassili appartiennent sans doute à notre
Histoire.
La glaciation de Würm est intervenue à un moment critique de l'aventure
de l'humanité, puisque c'est durant cette époque que l'ensemble des hommes,
quelles que soient leurs localisations, ont franchi - et de manière définitive
- le seuil de la "Réflexion de Conscience".
Avec, une forme réfléchie de conscience spécifique dans chacune des
poches d'humanité.
- La Réflexion que, par
simplification de langage, je qualifierai de "Occidentale" pour
designer
la bulle hermétiquement isolée de l'Asie Mineure et des deux vallées
de l'Indus et du Nil.
- La Réflexion de la poche Nord, que
nous qualifierons d'Indo-Européenne.
- La Réflexion de l'Asie dans son
ensemble.
- La Réflexion Sud-saharienne (qui restera néanmoins isolée des trois autres poches
d'humanité, par les frontières naturelles du Sahara et des océans Indien et
Atlantique)
Je n'ai aucune connaissance relative à l'Asie du Centre et du Sud-Est.
Je m'imagine – oui, il y a peut-être ici naïveté ou "spéculation" de
ma part – j'imagine … qu'il ne dut pas y avoir d'importants échanges culturels
entre les deux blocs: Indo-européens au Nord, et Asiatiques au Sud. Les futures
découvertes archéologiques démentiront peut-être cet avis purement subjectif,
et démontreront alors ma non-connaissance en ce domaine.
Tant que les fractions d'humanité vivaient isolées les unes des autres
par la glaciation, nous nous trouvions devant des poches culturelles, avec
chacune un mode de vie bien spécifique. Et notre poche culturelle, celle qui
monopolise les cours d'Histoire officiels et notre Antiquité classique était –
plus que les deux autres - totalement hermétique à toute relation avec
l'extérieur.
96
Notre Antiquité ne se situe dès lors pas à un carrefour entre l'Europe,
l'Asie et l'Afrique. Notre Antiquité se situe sur une île, au milieu de déserts
et de glaces.
L'infiltration d'Indo-Européens eut pour effet de faire éclater la
bulle et de réintégrer la part d'humanité de notre Antiquité, à l'ensemble des
hommes dont elle était séparée. L'infiltration des Indo-Européens dans la bulle
que j'ai qualifiée de "Occidentale" ressemble étrangement à la contamination
d'une cellule par un virus.
L'arrivée des intrus ébranle la cohérence de chacune des trois
civilisations jusqu'alors repliées sur elles-mêmes, et "contamine"
les patrimoines culturels autochtones. C'est à cette époque – et à cette époque
seulement – que les dieux de "notre" Antiquité sont parfois envisagés
comme Pères, Nourriciers et Guerriers (ou marchands). Ça change évidemment
radicalement la conception d'un El mésopotamien, d'un Grand-Tout en Indus ou
d'un Horus (responsable de l'humanité) en Egypte.
Tant en Mésopotamie qu'en Indus, c'est un véritable mouvement de
sauvetage culturel qui se traduisit, entre autre, par la mise par écrit des
cosmogonies et des concepts religieux qui en découlaient. Il est curieux de
constater que ce sauvetage fut réalisé, en très grande part, dans la langue,
dans l'écriture phonétique et à travers les concepts de l'étranger. (J'évite de
nommer les Indo-Européens comme des envahisseurs.)
Remarquons en passant que les écritures alphabétiques (qui coïncident
avec l'arrivée des Indo-Européens) sont certes plus faciles - donc plus
communément adoptées - compte tenu de la
réduction du nombre des signes utilisés. Mais les écritures alphabétiques
visent surtout à traduire les mots tels
qu'ils sont prononcés, alors que les écritures de types hiéroglyphiques par
exemple (en Indus et le long du Nil) ou celles dites cunéiformes de l'orbite
mésopotamienne, traduisent d'avantage le concept (l'idée) sans très grand souci
de sa prononciation. Je me permets ainsi de distinguer des écritures proprement
graphiques (qui ne changent pas avec l'évolution de la langue) et les écritures
phonétiques dont le sens peut varier au cours du temps.
97
L'ouverture par les Indo-Européens de la culture en bulle vers une
culture plus planétaire aboutit matériellement à une version en sanskrit des
écrits philosophiques du Rg Véda; et plus tard à une version grecque des écrits
religieux de la Bible. Dans les deux cas, la rédaction en langue et concepts
indo-européens prendra près de mille ans.
La civilisation du Nil, après une domination partielle des Hyksos de
près de deux siècles et demi, (~1800 - ~1550) s'en sortit provisoirement par
ses propres moyens; mais finit, un millénaire plus tard, par quitter son
autonomie pour entrer dans une universalité de type indo-européen, avec les
Perses d'abord, et puis les Grecs et les Romains. Le cloisonnement des études
historiques ne tient évidemment aucun compte d'une éventuelle influence
indienne (je vous demande un peu …) sur notre culture, j'allais écrire "la"
culture.
Et pourtant…
Les plaines de l'Indus étaient totalement protégées d'éventuels
visiteurs étrangers. Les contreforts de l'Himalaya sous la banquise d'une part;
la vaste mangrove de l'embouchure du fleuve, et le désert de Thar au Sud. C'est
vers le milieu du III millénaire que les contreforts de l'Himalaya
perdirent leur hermétisme absolu. Il devenait possible, à des explorateurs
hardis, d'atteindre les plaines de l'Indus.
On peut s'interroger sur le mobile qui poussait les
"colonisateurs" indo-européens à s'infiltrer ainsi dans les vallées
de notre bulle. On peut certainement évoquer ici un climat plus clément que
celui d'une infinie Sibérie, ou d'une Europe encore fort glaciaire. Mais outre
le climat – phénomène de nos retraités dans les régions méditerranéennes ou en
Californie de l'autre côté de l'Atlantique – il faut sans doute insister sur le
mode de vie qui, dans les vallées, était radicalement différent de celui des
plaines.
C'est la civilisation urbaine, avec la création artificielle de paysages
inexistants dans la nature pour recevoir une telle infrastructure. Cette
modification artificielle de l'environnement – foraison de puits, digues et
canaux pour l'irrigation, aménagement de l'eau douce, etc … – n'est réalisable
qu'en bordure de fleuve.
98
Aucun élément ne nous permet d'affirmer que cette civilisation urbaine
ne se soit développée qu'en la seule bulle de notre Antiquité. On a retrouvé
des fondations de ville le long des grands fleuves d'Asie. Mais il semble que
ce soit dans les trois vallées d'Indus, de Mésopotamie et du Nil que les
"cités" aient, en premier, donné lieu à l'organisation de société en
véritables "civilisations urbaines".
[41, 174]
L'histoire de la région d'Indus n'a pas encore été écrite. Il n'y a pas
eu, en l'actuel Pakistan, d'engouement comparable à l' "égyptomanie"
qui a enfiévré l'ensemble de notre Occident… - et rempli nos musées.
Nous observons simplement au III millénaire, un changement
très important dans le mode de vie des populations réparties le long des bras gauches
de l'Indus. Jusqu'au milieu du III millénaire, c'est l'opulente
civilisation urbaine dite de Mehrgarh dont nous retrouvons l'influence dans
l'Est et au Sud-Est de la péninsule arabique. Nous n'y découvrons aucun indice
d'impérialisme ou de volonté d'expansion. L'Indus de Mehrgarh se cantonne dans
ses vallées avec des comptoirs d'apparence très pacifique.
Vers ~2500, un type nouveau de civilisation (Mohenjo-Daro) sous la
protection d'importantes places fortes,
éparpille ses traces tout au long du golfe d'Oman, et jusqu'au golfe Persique.
L'architecture et la production d'objets en céramique revêtent un caractère
nettement plus fonctionnel qu'auparavant.
Il semble aussi (à voir l'ensemble portuaire de Lothal par exemple) que
cette civilisation dite de Harappã ne soit pas dépourvue de visées
impérialistes jusqu'alors totalement absentes en Indus.
Cette observation de l'Histoire nous laisse ainsi raisonnablement
supposer que c'est en Indus qu'ont débuté les infiltrations indo-européennes,
par leur branche aryenne. Trois à cinq cents ans plus tard, pouvons-nous
estimer, ce sera le tour de la Mésopotamie. Et puis, deux siècles après, ce
seront les Hyksos en Egypte. La progression est évidente.
Les "Indusiens" sont très inquiets du danger potentiel que représente
pour eux, la contagion culturelle importée par les voyageurs étrangers qui
commencent à franchir leurs montagnes.
99
Et nous avons – je le prétends, mais suis jusqu'à présent, le seul à le
prétendre (gênant!) - un document qui nous témoigne de cette inquiétude. [Nous
analyserons plus loin la lecture de ce document: les fresques du grand temple
d'Hatshepsout, à Deir-el-Bahari.]
Ainsi, le cap de la Réflexion de Conscience – que nous pouvons
considérer comme l'accès définitif à notre humanité – s'est franchi de façon
spécifique dans une bulle géographique où s'est déroulée notre Haute-Antiquité.
Cette bulle, totalement hermétique durant plusieurs millénaires, comportait
trois poches d'humanité, réparties autour des trois grands fleuves: le bassin
mésopotamien, le bassin (gauche) de l'Indus et la vallée du Nil.
L'arrivée des Indo-Européens, entraînera une perte partielle de
l'originalité culturelle spécifique à chacune des trois poches, en remplacement
d'une civilisation plus cosmopolite. C'est cette civilisation-là qui représente
vraiment "notre" Antiquité. Mais il faut en rechercher les sources,
séparément, dans chacune des trois vallées, avant la fusion Indo-Européenne.
100
2. L'explosion des monothéismes
Dans la première partie de cette étude, qui traitait précisément de
l'identité de Moïse, j'ai pu relever avec une très grande certitude que l'
"événement" Moïse au départ de l'Exode en Egypte, se situe
nécessairement durant la XVIII dynastie. Soit, pour ceux qui aiment
les dates, entre ~1543 et ~1292. L'argumentation est sans faille.
D'une part, les biblistes acceptent difficilement de situer Moïse avant
~1550. Les durées bibliques presque toujours exagérées, donnent 480 ans entre
la Pâque en Egypte et la construction du temple de Salomon à Jérusalem. Cette
évaluation mythologique de 12 x 40 ans, ne nous fait remonter qu'en ~1450. Nous
voilà sous Touthmôsis III, sixième souverain de cette XVIII dynastie.
D'autre part, durant la dynastie suivante, juste après Ramsès II,
Israël est déjà bien constitué. Il est cité par les Egyptiens comme une
puissance dont il faut désormais tenir compte.
Il reste une fourchette raisonnable entre ~1450 et ~1200, soit 250 ans
au maximum.
Bien que Ramsès II, pour des raisons que je compte justifier plus loin,
ait tenté d'effacer l'épisode amarnien de cette XVIII dynastie, -
et de la Reine Hatshepsout plus d'un siècle auparavant – nous restons néanmoins
très bien renseignés sur cette période de l'histoire égyptienne. Notre
documentation est énorme, sans compter les archives royales originales de
l'époque d'El Amarna, sous Aménophis IV/Akhenaton, l'autre monothéiste de cette
aventure qui n'est, lui non plus, pas un coup de tonnerre dans un ciel bleu.
Avec une documentation pareille, parmi laquelle les archives diplomatiques,
il est peu vraisemblable qu'un événement de quelque importance ait pu échapper
à l'attention des historiens.
101
On doit considérer que l'apparition brutale du concept de monothéisme -
s'il y a un dieu, il n'y en n'a qu'un seul - est un événement majeur dans la
culture globale de notre Antiquité encore très isolée à la manière d'une bulle.
Souvenons-nous d'autre part que la violation de cette bulle par les
Indo-Européens, se propagea à la manière d'une infection virale. Avec
déstructuration des cultures spécifiques de chacune des trois poches
d'humanité, et refonte de l'ensemble dans une civilisation commune.
Après avoir, comme beaucoup d'autres, envisagé une éventuelle parenté
entre la pensée d'Akhenaton et celle de Moïse, - (Lequel des deux avait copié
l'autre?) – il m'est apparu comme évident que les deux pensées étaient
totalement indépendantes. Le monothéisme d'Akhenaton s'ouvre sur le panthéisme.
Celui de Moïse conduit à la théocratie. C'est plus qu'une nuance.
S'il n'y a donc pas de parenté directe, il nous faut envisager une
éventuelle inspiration commune. Cette XVIII dynastie aurait-elle
été marquée par un courant d'idées, étranger mais influent à la cour? Nous en
sommes ici au simple niveau d'une question.
Toutefois l'historien Marc GABOLDE (de l'Université de Montpellier), me
confirmait dans une correspondance privée qu'il semble bien qu'il y ait eu un
courant théologique schismatique durant une période de la XVIII dynastie, beaucoup plus étendu que l'épisode d'El Amarna.
"Je crois,
à la suite d'Assmann, que la religion d'Akhenaton n'est que la forme radicale
de la pensée phénoménologique apparue sous Amenhotep III et qui se retrouve
après la période amarnienne."
Mais d'ajouter tout de même: "En
fait, je n'y vois pas d'influence étrangère."
Moi, j'ai cherché cette influence étrangère car en philosophie comme en
biologie, on ne peut s'accommoder d'une pensée née par génération spontanée. Et
la remarque de Gabolde m'a conforté dans l'idée d'aller y voir un peu plus
haut, le temps que cette pensée devienne une véritable influence. Puisqu'il
semblait y avoir un parallèle entre Akhenaton et Moïse, je me suis donc
intéressé à une période antérieure.
102
Et c'est un bon siècle avant l'époque d'El Amarna, que nous trouvons
l'unique trace, sous la XVIII dynastie, d'une ambassade étrangère
accueillie en Egypte. Cet événement nous est rapporté comme un haut fait du
règne de la reine Hatshepsout. Un long texte illustré de fresques, sur les murs
du deuxième portique du grand temple de Deir-el-Bahari, nous raconte cette
aventure comme un exploit. C'est une expédition nationale au pays de Pount -
donc à la gloire de la reine Hatshepsout, la maudite de Ramsès II - ;
expédition au retour de laquelle furent en grande pompe officiellement
accueillis des dignitaires venus de Pount.
Certains auteurs qualifient ces Pountites d' "esclaves". Ca
ne tient pas. Les illustrations ne montrent aucune entrave sur les
ressortissants pountites. Les personnages étrangers sont rituellement dessinés
en plus petit que les souverains Egyptiens (Hatshepsout ici, et son pupille
Touthmôsis III). Mais les comptes rendus des expéditions à Pount insistent,
sans exception, sur le caractère pacifique de telles ambassades. On ne ramène
pas en esclavage, des ressortissants d'un pays visité en ami.
L'historien NAVILLE qui, dans les années 1910 a publié un relevé
détaillé des illustrations de Deir-el-Bahari, décrit la cargaison de retour:
[27]
"Cargo-boats with great
quantities of products of the land of Pount,
… with inhabitants of the country
and their children."
La présence de ces enfants confirment l'intention de la délégation
pountite, de s'établir à demeure en Egypte.
La localisation de cette région du Pount divise les historiens qui, de
manières devenues maintenant passionnelles, affirment les hypothèses les plus
contradictoires. Certaines versions ne reculent devant aucune invraisemblance.
On argumente maintenant, pour démontrer que c'est telle localisation qui est la
"vraie". … Je n'ai quant à moi, aucune prétention à refaire l'Histoire:
ce n'est pas mon domaine. Mais puisqu'une influence décisive provient d'une
philosophie ou d'une religion pountite, il devient dès lors très important pour
nous de localiser cette source.
103
Essayons de reprendre le dossier.
Traditionnellement, le Pount est situé sur les bords de la Corne de
l'Afrique, dans l'actuelle Somalie. Entre ~2500 et ~1900, nous avons les récits
de voyages au Pays de Pount, de cinquante ans en cinquante ans. Des points
communs se retrouvent régulièrement dans ces récits. On va à Pount en bateau.
La navigation passe par un "Ouadj our" [littéralement un "Vert
Grand"], et se poursuit sur Ym [traditionnellement traduit par
"Mer"].
Sans qu'il y ait a priori sujet à discussion, Ouadj our devrait ainsi
désigner le Delta du Nil, et tout aussi traditionnellement, Ym désigner la Mer
Rouge. Tout naturellement donc, il était admis que les bateaux quittaient le
Delta, remontaient la Mer Rouge, et arrivaient à Pount, en Somalie ou sur une
côte avoisinante.
Je raconte ici une tradition millénaire. Et je pense, pour ma part,
qu'il ne faut pas trop vite qualifier les traditions de pure imagination.
Schliemann a retrouvé les paysages décrits dans ce qu'on croyait être un récit
de pure imagination. L'Iliade n'en est pas pour autant devenue un livre
historique, mais elle a néanmoins perdu sa qualification de "pure
imagination".
… Ceci est une prise de position personnelle et subjective.
Mais le trajet Delta - Mer Rouge passe
outre une objection malgré tout majeure. [36,
282]
Aucun canal navigable n'a jamais réuni le Nil à la Mer Rouge,
avant Darius (soit vers ~500). On
imaginait donc un démontage des bateaux, et leur traversée du Ouadi Hammamat en
pièces détachées. (!) Alors que, précédant pratiquement toutes les expéditions
à Pount, le souverain chargeait un responsable de préparer un chantier naval
pour la construction de navires spécifiques pour cette navigation. Les bateaux-némesh.
Pourquoi, dès lors, ne pas installer ce chantier naval directement sur
la Mer Rouge? Les textes citent Coptos pour situer ce chantier naval. Or il y
avait, à une soixantaine de kilomètres en aval de Thèbes, un chantier naval
"national" nommé Coptos. Mais, nous verrons bientôt que le paysage de
cette cité correspond assez mal à la description du (ou des) Coptos mis en
place pour préparer Pount.
104
Je me suis en outre interrogé sur le pourquoi, sur la nécessité de
protéger cette mission préparatoire à un chantier, par un contingent militaire
tournant habituellement entre 3500 et 3700 hommes. Pour aller protéger quoi,
dans la vallée du Nil?
[37,
133]
J'ai émis – du bout des lèvres – l'hypothèse de cette réquisition de
l'armée, pour baliser le littoral de la route maritime empruntée par les
bateaux. Cette éventualité n'est pas à exclure. Seuls évidemment, des missions
de prospection et des chantiers archéologiques pourraient confirmer ou infirmer
ces postes de balises. (A mettre donc pour l'instant en veilleuse.) Mais il me
semble tout à fait vraisemblable que ce corps d'armée était nécessaire pour
assurer la protection du chantier lui-même dans une région peu sécurisée. Donc
en dehors de la vallée. Et nous retrouvons cette fois la "logique"
d'un chantier naval à établir au point de départ de la navigation.
Une historienne - fort contestée, il est vrai, dans les milieux
d'Histoire ancienne - Alessandra NIBBI, a publié dans les années 1970, qu'un
Ouadj our n'était pas une mer, et que Ym pouvait tout aussi bien désigner
n'importe quelle étendue d'eau de quelque importance: un lac, voire même une
portion assez large d'un fleuve.
Comme les déclarations de Madame NIBBI ne rencontraient pas
l'enthousiasme, l'affaire fut sérieusement prise en main par Claude
VANDERSLEYEN,
[37, 8]
historien dont l'autorité est très généralement reconnue. C'est lui
qui, en association avec le Français Jean VERCOUTTER, a rassemblé la somme de
tous les documents à la disposition de ceux qui s'intéressent à l'histoire de
l'Egypte. C'est un ouvrage magistral.
"L'Egypte et la Vallée du
Nil" de VERCOUTTER et VANDERSLEYEN est "la"
référence. D'autre part, on retrouve VERCOUTTER parmi les auteurs de
l'Encyclopædia Universalis, ce qui est tout de même aussi une référence.
Voilà donc la localisation du Pount remise en actualité par des
historiens notoires. Je connais personnellement Claude VANDERSLEYEN. Son
enthousiasme et sa générosité ont malheureusement parfois le revers d'une
impétuosité mal contrôlée. Vandersleyen partit en croisade. Et Pount devint
passionnel.
105
Ses recherches méthodiques ont toutefois incontestablement démontré
qu'un Ouadj our ne désignait jamais la mer. Jamais.
Il ne semble pas s'être rendu compte que la description qu'il en
donnait était très exactement celle d'une "mangrove".
D'autre part, il limite sa description : "Ouadj our ne désigne
jamais une mer ou un océan. Il est apparenté à toutes les eaux qui fécondent la
terre – égyptienne – et au dieu
même de la vie." …
L'encyclopédie définit la mangrove comme "un liseré en bord de
la mer, ou forêt amphibie couvrant de vastes marécages littoraux". Les
plus riches d'entre elles se trouvent sur les rivages de l'Océan Indien, mais
on en trouve également en Floride, au Japon du Sud et au Nord de la Nouvelle
Zélande. En leur acception scientifique stricte, les mangroves se trouvent à
l'embouchure des fleuves en régions intertropicales. Mais les géographes
parlent couramment de mangroves méditerranéennes.
En vocabulaire courant, nous aurons donc des mangroves
"froides", comme le Delta du Rhône (la Camargue), celui du Pô (la
lagune de Venise) ou le Delta du Nil. Ces vastes régions inondées par un
croisement d'eau douce et d'eau marine, sont caractérisées par une végétation
de roseaux adaptés à une haute teneur en sel, et qui forment des massifs très
denses, rendant ainsi la navigation difficile.
Les mangroves "chaudes", à l'embouchure des fleuves
intertropicaux, ont – pour la petite histoire – intrigué les premiers
biologistes, car elles abritaient des poissons qui grimpaient aux arbres, les
périophtalmes ! Un chaînon manquant … de plus! Ces mangroves sont caractérisées
par la végétation extraordinaire des palétuviers.
106
- On peut, sans grande extension du
sens, assimiler le Delta du Nil
à une mangrove
méditerranéenne.
- Mais certains textes mentionnent
un Ouadj our à l'entrée, ou bien derrière lequel se trouverait le pays de
Pount. Egalement appelé parfois le pays "du" dieu (singulier).
- Il y a aussi cette mangrove que
des pharaons demandent d'aménager en chantier naval (OK), mais à Coptos.
J'ai cité le chantier naval "national" de Coptos sur Nil.
Mais il n'y a pas de mangrove (Ouadj our) près de ce Coptos. D'autres textes
mentionnent la montagne (ou désert) de Coptos. Il n'y a rien de semblable non
plus à Coptos-sur-Nil.
Le Ouadj our du chantier naval où l'on construit les bateaux à
destination de Pount, est régulièrement mentionné entre deux falaises marquant
le bord de plateaux désertiques, l'une à l'Ouest et l'autre à l'Est
(l'orientation est précise) et qui encadrent la profonde vallée.
Vandersleyen écrit :
"L'Egypte est appelée l'œil d'Osiris;
le
grand fleuve est son iris;
la montagne de l'ouest et la montagne de l'est
forment son orbite."
Régulièrement aussi, on signale des îles et des tempêtes au milieu de
Ouadj our. [37]
Au départ du Coptos classique, il y a une route commerciale, d'environ 180 Km, et qui aboutit à
Qocéir, sur la Mer Rouge. S'il y a une importante route commerciale, c'est
qu'il y a un important trafic entre le Nil et la côte Est égyptienne, sur la
Mer Rouge.
Il est possible que Ym (la mer, en principe) ait parfois désigné des
étendues d'eau qui n'étaient pas la Méditerranée ou la Mer Rouge. Mais enfin,
pour se rendre à Pount, on navigue sur Ym, et les poissons qui, à
Deir-el-Bahari, illustrent cette navigation sont incontestablement marins.
107
Et de nouveau ici, dans une curiosité comparable à celle qui m'a poussé
à chercher l'influence étrangère plus loin que la période incriminée, il m' a
semblé raisonnable de chercher ce Ouadj our plus loin qu'aux abords immédiats
du Nil.
Certaines expéditions vers le Pount ont – ici, il y a certitude -
emprunté cette route commerciale qui, au départ de Coptos sur Nil, mène au bord
de la Mer Rouge. [37, 250]
"Après le retour de Ouadj our … je suis redescendu en passant
par Ouag et par Rohénou".
C'est à dire par la région aujourd'hui fort désertique entre Thèbes et
la Mer Rouge. Mais voici 3500 ans, la désertification de l'Arabie et du désert
arabique d'Egypte n'était pas encore au point où elle en est aujourd'hui. Le
texte signale clairement que le Ouadj our se trouve plus loin, puisqu'il est
passé par là lors de son retour.
Et tout compte fait, c'est très long, cette côte occidentale (donc
égyptienne) de cette Mer Rouge. La route va jusqu'à Qocéir. Mais à partir de
là, en navigation de cabotage sans doute (car les Egyptiens ne devaient pas
être des marins très expérimentés), il y avait, par le Nord, un trafic vers la
péninsule du Sinaï.
Et vers le Sud?
C'est le grand silence des historiens sur cette région. Jean VERCOUTTER
regrette d'ailleurs "que le désert arabique, à l'Est, reste très mal
connu, pour ne pas dire vierge du point de vue archéologique, au Soudan comme
en Egypte."
[41]
Nous avons peut-être pris un peu trop au pied de la lettre, la phrase
fameuse d'Hérodote qui affirme que "l'Egypte est un don du Nil".
Et personne, dès lors, n'est allé voir ailleurs.
[41, 30]
108
Le temple de Deir-el-Bahari ne nous donne pas seulement des dessins de
l'exploit. Il y a également des textes. Et parmi ceux-ci, une description très
précise de la navigation: [37]
- Conduire à bâbord (à gauche? vers
l'Est)
- naviguer vers le Sud dans Ouadj
our,
- faire un bon départ vers la Terre
du Dieu
- toucher terre en paix au pays de
Pount.
Ce cap vers l'Est est d'ailleurs confirmé par la parole du dieu Amon
(le soleil) qui insiste sur sa propre familiarité avec cette région, comme s'il
en était originaire. Le plan de navigation et cette parole divine confirme que
Pount se trouve bien à l'est de l'Egypte.
Cette navigation à bâbord (à gauche?
vers l'Est?) = un exploit (?)
On navigue vers le Sud dans Ouadj our. =
également un exploit (?)
Comme on navigue vers le Sud, il est exclu que ce Ouadj our soit
le Delta du Nil.
C'est à partir de cette mangrove-là que commence le voyage vers Pount.
Et puis enfin, toucher terre en paix au pays de Pount.
Ce texte ne s'inscrit dans aucune géographie égyptienne ou nilotique.
Or, cette navigation vers l'Est est tellement longue qu'elle est citée
comme un exploit.
Et la navigation vers le Sud dans une mangrove est également un
exploit.
Pour une telle navigation, cap à l'Est, nous devons quitter la
géographie classique.
- Impossible en Egypte;
- impossible en Méditerranée (où
d'Egypte, on ne peut naviguer que vers l'Ouest);
- impossible en Mer Rouge, car c'est
un simple golfe et n'est pas tellement large.
Il n'y a plus tellement le choix. Il reste l'Océan Indien. Avec une longue
navigation "exploit" le long de l'interminable côte Sud de la
péninsule arabique. Ce que pourrait d'ailleurs confirmer l'apport en Egypte des
quatre arbres à encens sur lesquels insistent les textes de Deir-el-Bahari, et
qui, selon les spécialistes, ne pouvaient provenir que d'Arabie.
109
Après avoir ainsi longé toute la côte, on met ensuite le cap au Sud. Où
réside l'exploit de naviguer vers le Sud? C'est que dès lors, la navigation se
fera en pleine mer. Fini le cabotage. Et en fin de course, la mangrove … de
l'embouchure de l'Indus.
Impensable, évidemment. Pount sur Indus! Et pourquoi pas sur la lune?
La mangrove devant Pount est pourtant une mangrove chaude. Un document
trouvé à Edfou nous donne une description scientifique d'un bois qui pousse dans
cette mangrove:
[37, 224]
"Sa couleur est noire;
c'est l'œil de Seth; on ne le mange pas.
Il est sur un arbre de Ouadj
our, là bas où est Pount;
son arbre est comme l'arbre à
encens;
quand il grandit, il est
rouge."
C'est la description très
précise d'un palétuvier, typique des mangroves de l'Océan Indien.
S'il faut construire des bateaux spécifiques pour ce type d'expédition,
il serait évidemment absurde l'installer le chantier naval sur le Nil. Le
Coptos de ce chantier naval-là n'est ainsi pas sur le Nil. Il s'agit ici d'une
simple logique d'évidence.
On n'a rien retrouvé à Qocéir. Mais, pourquoi limiter la côte à Qocéir?
Nous savons que les Egyptiens n'étaient pas des gens de la mer. Allons
donc le plus loin possible par voie de terre. Ou alors en cabotage, le long de
la côte Ouest de la Mer Rouge. Il y a d'ailleurs un texte où un responsable
d'expédition (Hénénou) confirme au souverain qu'il a pris la voie de terre,
aussi confortable qu'un voyage en bateau.
[37,
250]
Dans cette logique, c'est sur la Mer Rouge qu'il faut chercher le
chantier naval pour la construction des lourds bateaux-menesh capables
d'affronter, non plus les flots d'un golfe relativement bien protégé, mais
l'océan, et puis, la traversée en haute mer à l'entrée du Golfe d'Oman.
110
Dans une courte conversation avec L. BASCH, il m'a été confirmé que les
bateaux-ménesh construits par les égyptiens n'avaient aucun point commun
avec les superbes navires construits par les Phéniciens pour leur navigation en
Méditerranée. Le Ménesh égyptien est massif, lourd et très peu manœuvrable.
C'est le "gros machin", très peu adapté à une navigation sur un
fleuve.
Il n'est pas du tout évident que les divers chantiers navals aient
toujours été installés au même endroit, sur le littoral. Une expédition à
Pount, organisée sous la XI dynastie (vers ~2000), a laissé des
traces dans le Ouadi Hammamat (à la hauteur de l'ancienne Thèbes); tandis que
des expéditions effectuée au début de la XII dynastie (vers ~1950)
ont laissé des traces sur le littoral de la Mer Rouge, mais relativement au
Nord. dans l'Ouadi Gaouasis. Et le texte utilise un "ici" (comme si
on montrait du doigt); ce qui pourrait indiquer que le chantier naval était
bien à cet endroit-là. L'emplacement de ces documents étonne les tenants de la
thèse d'un chantier naval à Coptos-sur-Nil. Mais dès lors qu'on accepte de
situer le chantier (nommé Coptos) sur le littoral de cette Mer Rouge, de tels
documents se trouvent sur le trajet obligé de l'expédition.
Idéalement parlant, ce chantier devrait même se situer à la jointure
entre la Mer Rouge et l'Océan Indien. La description trouvée à Deir-el-Bahari,
commence la navigation de cette expédition-là, par une manœuvre de changement
de cap: bâbord, vers l'Est. Donc, immédiatement sur l'Océan.
Outre l'aménagement des chantiers proprement dits, les responsables de
ces préparatifs (Séankh et puis Hénénou) mettent des terres en culture, dans un
axe nord-sud. Logique dans une implantation parallèle à la côte. Hénénou
précise "qu'il a construit une flotte, qu'il l'a affrétée, et qu'il a fait
pour elle une grande offrande de deux sortes de bœufs et de gazelles".
C'est la confirmation, par un témoignage d'époque, que "le désert arabique
égyptien" était, vers ~2000, une contrée non encore complètement
désertifiée; avec possibilité d'y mettre des terres en culture et d'y élever
des troupeaux de bovidés. Cinq cents ans plus tard, sous Hatshepsout, il n'y
aura plus aucune mention de mise en culture ou d'élevage de bovins. C'est un
indice – non une preuve – que la désertification a fait son oeuvre.
111
Je reprends le même type de raisonnement que Le Verrier qui, après
avoir observé les mouvements de certaines planètes en conclut – par déduction –
qu'un corps céleste devait se trouver à tel endroit du ciel. Braquez votre
télescope et vous y découvrirez une nouvelle planète. L'astre se trouvait à 52'
d'angle de la position prévue. C'était Neptune.
Il doit y avoir un chantier naval au moins, dont nous devrions
retrouver les traces tout au bout de la Mer Rouge, à la hauteur du détroit de
Bab-al-Mandeb. Je quitte l'observation (si chère aux historiens); c'est de la
déduction. Avec la logique, je reste dans mon domaine. Juste au Sud d'Assab, à
l'entrée du goulot de Bab-al-Madab, se trouve le confluent de ce qui aujourd'hui
sont des oueds (cours d'eau temporaires, à l'occasion de pluies) mais qui,
voici 3.500 ans (avant la désertification totale) étaient des cours d'eau
permanents. Ces cours d'eau se jettent dans une baie parsemée de petits îlots,
et abritée par une île plus importante.
Ce port naturel se trouve à moins d'une cinquantaine de kilomètres de
l' "embouchure" du golfe dans l'Océan Indien. Et le détroit qui ouvre
la Mer Rouge sur l'océan correspond cette fois très bien aux descriptions de
cet énigmatique Coptos.
Lorsque la mer se rétrécit en détroit, avant de s'ouvrir sur l'océan,
ce sont bien des falaises désertiques qui se font face, l'une à l'ouest et
l'autre à l'est. Et l'ensemble falaises et eau correspond à la description de
" la montagne de l'ouest et la montagne de l'est qui forment son orbite."
Régulièrement aussi, on signale des îles au milieu de Ouadj our. Il
n'est plus besoin ici de se torturer l'esprit pour parsemer le Delta du Nil
d'îles comparables aux "îles du milieu". Dans la baie naturelle
d'Assab, les îles sont bien là.
Les voyageurs au retour de Pount, se réjouissent toujours de
reconnaître et de se mettre enfin à l'abri, sous la montagne (ou le désert) de
Coptos.
- C'est à partir de
là que la navigation devient plus facile.
- Il faut croire
qu'il s'agit d'un point de repère important, impossible à rater.
- Les textes semblent
dire: "Enfin, chez nous!"
112
Le détroit de Bal-al-Mandeb répond étrangement à ces trois lectures.
Le passage en son point le plus étroit entre la pointe du Yémen à
l'Est, et la côte d'Erythrée (aujourd'hui juste au Nord de Djibouti) à l'Ouest
fait une dizaine de kilomètres. Le chenal, dont on peut apercevoir les deux
côtes Est et Ouest à partir d'un bateau, forme une chicane avec, en premier,
l'archipel des Sept Frères composé d'îlots désertiques inhabités qui forment un
barrage d'environ 7
kilomètres, perpendiculaire à la côte ouest du détroit.
La première île de cet archipel (lorsque l'on vient de l'Océan Indien) est tout
à fait extraordinaire. Oui, c'est un point de repaire impossible à rater.
A remarquer que la transcription phonétique du Coptos des chantiers
navals est régulièrement qualifiée d'un terme ambigu qui sert à désigner tantôt
une montagne, tantôt une région désertique, voir un pays étranger.

Gebel, comme on la qualifie parfois (montagne isolée), désertique et
dans une île volcanique inhabitée. Il y a une étrange coïncidence entre la
description et le paysage.
113
Dix kilomètres plus loin, après avoir laissé la pointe du Yémen et son
île à tribord, on entre en Mer Rouge, abrité enfin des vents du large de
l'océan.
Le chantier naval que je présume au Sud d'Assab est à quelques
encablures.

Je n'ai ni les compétences ni les arguments qui me permettent d'affirmer
comme une vérité absolue, que le chantier naval nommé "Coptos" par
les documents, se trouve exactement au Sud d'Assab.
Mais la ressemblance entre les descriptions et le paysage est un indice [[12]]
qui justifierait, à mon sens, que l'on entreprenne une première prospection de
à cet endroit.
Les illustrations du temple d'Hatshepsout, nous montrent également des
scènes qui se passent en pays de Pount. Une conversation, entre autre, entre
les Egyptiens et Paréhou que l'on considère généralement comme le souverain de
Pount. (On pourrait tout autant le considérer comme le maître de la délégation
pountite qui embarquera pour l'Egypte.) Les représentations de cette région de
Pount n'illustrent pas des paysages au bord d'un littoral. Nous n'avons dès
lors aucune raison de chercher Pount à tout prix en bordure d'une mer.
Au même titre que la Memphis des Egyptiens était à l'intérieur des
terres, à l'abri de son Delta, nous pouvons tout aussi bien considérer le Pount
à l'intérieur de terres, à l'abri de sa mangrove.
114
Ce qui permet à VANDERSLEYEN d'affirmer un … Pount sur Nil.
L'argumentation est la suivante: "Les cinq bateaux de l'expédition
naviguent jusqu'au pays de Pount sans aucune rupture de charge; toute
l'expédition a donc dû se faire par le Nil."
Mais il n'est jamais valable de tirer des conclusions à partir de
l'absence d'indices. Il s'agit d'une déduction négative qui est vicieuse par sa
seule forme, quel que soit le contenu d'une telle proposition. (Aucune
illustration ne nous décrit une hisse de voile. Je ne peux pas pour autant en
déduire que le voyage s'est effectué entièrement à la rame.)
On pourrait éventuellement s'étonner de ne pas trouver l'illustration
d'une telle manœuvre de débarquement-embarquement. Il serait même élémentaire
de chercher à comprendre le pourquoi de cette absence d'indices. Mais nous ne
pouvons en déduire aucune conclusion.
Le texte de Deir-el-Bahari n'est pas un journal de bord ni un compte
rendu historique. C'est la narration d'un "exploit". Une manœuvre de
routine (un re-chargement) ne s'inscrit pas dans une illustration d'exploit.
Voilà pourquoi elle n'est pas illustrée.
Une navigation entièrement sur le Nil supposerait par contre le
franchissement des cataractes. Quatre ou cinq jusqu'à la hauteur de l'Ouganda.
Avec des bateaux-ménesh très mal
adaptés à une navigation fluviale, d'un poids insensé, et aussi navigables que
des sabots… Oui là, ce serait un exploit. Et, sans pour autant tirer de
conclusion, je m'étonnerais qu'un exploit pareil ne soit pas illustré.
Une autre expédition au pays de Pount, sous Ramsès III cette fois,
(trois siècles plus tard, mais le Pount n'en avait pas pour autant changé de
place ! ) est décrite dans le papyrus Harris I qui rapporte une navigation sur
"mou qed", littéralement "l'eau renversée".
115
Soit, un coude de fleuve. Comme le Nil quand il infléchit son cours
vers le Sud-Ouest, à la hauteur de Abou Hamed. Voilà l'argument pour situer un
Pount sur le Nil:
- mais tellement au delà de
l'exploit des cataractes (non illustré),
- et tellement au Sud, alors qu'on
parle d'une longue navigation cap à l'Est.
- et tellement sans aucun poisson
marin entre Thèbes (Karnak, Louksor)
- et cette quatrième cataracte du Nil.
Avec en prime [j'y reviendrai plus tard], une description très
africaine – à l'encontre de tout bon sens – de la cargaison.
D'autres textes utilisent des termes inversés de navigation, par
rapport au Nil, avec un aval vers le Sud, et un amont vers le Nord. On a dès
lors pensé à l'Euphrate, mais le contexte de ces expéditions a empêché que l'on
retienne cette hypothèse.
Cette longue navigation vers l'Est …
Les fresques du temple proposent
des alignements de poissons,
[[13]]
incontestablement marins (+ une tortue d'eau
douce).
En quoi cette planche
ichtyologique peut-elle illustrer l'exploit?
La navigation fut longue. Le cap au Sud fut exceptionnel, comme une
traversée en haute mer pour un peuple non-marin. Mais le voyage s'est effectué
sur mer, les poissons en attestent. Nous ne sommes plus en Afrique. Ni sur le
Nil, ni sur les côtes de Somalie. Nous sommes plus loin, vers l'Est. A l'autre
extrémité de la bulle (à l'autre extrémité de l'Univers). Nous sommes en Indus.
Et une délégation missionnaire venue d'Indus n'a rien d'exceptionnel en ce
milieu du II millénaire. (Nous sommes en ~1470)
116
La crainte par les habitants de l'Indus, d'une contagion étrangère qui
contaminerait leur propre culture, est également attestée par des documents
historiques. On a retrouvé, datées de cette époque, des inscriptions
religieuses en provenance de "missionnaires" d'Indus, qui
inaugurèrent des temples Khmers au Cambodge. Et jusqu'en Chine à l'extrême Est
asiatique.
Dans ce contexte de préservation d'une culture en péril, il n'y a rien
d'extraordinaire à ce qu'une délégation soit venue d'Indus pour établir, non
plus à l'Est ou au Sud, mais en son Ouest cette fois, - en Egypte - une
communauté culturelle protégée. Le terme d' "abbaye missionnaire"
serait ici tout à fait anachronique. Mais dans l'esprit, c'est de ça dont il
est question.
Et, sans imagination, sans spéculation, il nous faut alors sereinement
envisager que c'est à Deir-el-Bahari que se trouve un document essentiel dans
l'histoire … de l'Indus.
Que le voyage à Pount soit à la limite des possibilités humaines ne
semble être contesté par personne. C'était un exploit. Et Paréhou lui-même,
souverain des lieux, s'étonne lui aussi que les Egyptiens soient arrivés
jusqu'à lui.
Dans L'Egypte et la Vallée du
Nil, nous lisons la version classique:
[36,
282]
"L'itinéraire proprement
dit [vers Pount] n'est pas connu. Les Pountites eux-mêmes se demandaient si les
Egyptiens étaient venus sur l'eau ou par voie de terre."
Claude VANDERSLEYEN, dans cette somme par ailleurs remarquable, défend
donc la thèse – à mon sens insoutenable – d'un Pount sur Nil, du côte de l'Ouganda.
Il me semble que, dans ce contexte, les paroles de Paréhou ont été
tronquées. Cette interprétation est difficile à comprendre dans le contexte de
Deir-el-Bahari qui, rappelons le, ne reprend que les gestes et paroles
extraordinaires.
J'ai retrouvé la conversation complète, traduite par Denise A. CAPART,
et que je suppose être une publication à compte d'auteur. Je n'en ai pas trouvé
la date d'édition. Elle porte, à l'Albertine (Bruxelles), la référence
7A/60927/3. Je l'ai personnellement et intuitivement datée des années 1935-37.
117
Les Grands du Pount viennent s'incliner la tête courbée.
Ils disent, demandant la paix:
"Comment avez-vous atteint cette contrée
que les hommes ne connaissent pas?
Etes-vous passés par les chemins du ciel?
Vos bateaux ont-ils fait route sur l'eau ou sur la terre?
C'est quoi, ces chemins du ciel?
En Ouganda, les chemins du ciel ??? Dans la Corne de l'Afrique non
plus. Je n'y vois pas beaucoup de sens. Mais au pied de l'Himalaya …
Au nombre des animaux ramenés par l'expédition, NAVILLE décrit un
"jaguar". Il y tout de même un léger problème quand on se souvient
que le jaguar provient de l'Amérique du Sud. Il est vrai que Naville était
américain. (!)
Claude VANDERSLEYEN lui,
nous décrit des guépards. Pourquoi des guépards? Mais simplement parce que tout
le monde sait qu'il n'y a pas de tigres en Afrique. (J'ai mal à ma logique !!!)
Ne serait-il pas plus prudent de répertorier des "félins".
Les représentations animales du deuxième portique de Deir-el-Bahari
n'ont ainsi jamais été lues d'un point de vue comparatif entre les animaux
africains et ceux d'Asie. Or, ces illustrations semblent revêtir une précision
scientifique très poussée. Il y aurait dès lors peut-être moyen de vérifier si
les poissons – tiens! – qui illustrent la navigation, ne sont pas des poissons
de l'Océan Indien. Singes, girafes, félins etc…, dans leur précision
scientifique, pourraient peut-être nous éclairer sur leur origine.
Ce rapprochement entre le Pount et l'Indus n'a, à ma connaissance,
jamais fait l'objet d'une hypothèse sérieuse, bien qu'une récente thèse de
doctorat ait proposé que Pount devait se situer en Asie, car le rhinocéros
représenté sur les fresques de Deir-el-Bahari est "unicornis"
alors que les rhinocéros d'Afrique possèdent deux cornes.
118
Pount sur Indus !!!
(Seules des spéculations de philosophe peuvent imaginer des choses
pareilles!)
Les documents attestent que les trois poches d'humanité dans cette
bulle hermétique, connaissaient leurs existences mutuelles. Il semble même que
les Indiens aient eu une importance non négligeable sur les côtes Est et Sud
d'une Arabie alors bien fertile, ne l'oublions pas.
Après un premier recul normal devant cette proposition de Pount sur
Indus, allons tout de même y voir d'un peu plus près. C'est pas si fou, ce
truc…
Et puis, il conviendrait aussi d'expliquer pourquoi, un voyage maintes
fois accompli depuis ~2500 (la pierre de Palerme en atteste) est, mille ans
plus tard, en ~1470, considéré comme un exploit et qualifié d' exploration
géographique. Pount a toujours été considéré comme un haut fait de règne. Mais
à ce point là, tout de même!
Comme je viens de l'affirmer, nous ne pouvons tirer aucune conclusion
de l'absence d'un élément. Tout au plus pouvons-nous nous en étonner, et nous
demander pourquoi ce manque de documentation.
119
Alors qu'une expédition au pays de Pount figure généralement sur la
carte de visite des souverains, aucune attestation de ce type ne figure dans
aucune biographie de pharaon, entre Sésostris II (~1875) – et encore… sans
certitude – et … Hatshepsout en ~1470. Donc entre les XII et XVIII dynasties.
Ce silence couvre ainsi exactement ce qu'il est convenu d'appeler la
deuxième période intermédiaire, qui sépare le Moyen et le Nouvel Empire. C'est
une période sombre pour l'Egypte, où le pouvoir au Nord, est aux mains
d'étrangers, les Hyksos. C'est une période sombre dans l'ensemble de la
"Bulle". Les Indo-Européens peu nombreux encadrent quelques individus
parmi les populations autochtones et … prennent le pouvoir. C'est le cas en
Mésopotamie, avec l'effondrement des dynasties élamites sous la pression
d'Indo-Européens infiltrés à partir des Monts du Zagros.
Nous sommes peu renseignés sur l'Histoire en Indus. Mais nous savons
qu'à cette époque déjà, il y eut d'importantes infiltrations de la branche aryenne
des Indo-Européens. Et nous constatons, toujours à la même époque, l'extinction
de la civilisation de Mehrgarh. Le phénomène est général. Il va durer quatre
siècles. Quatre cents ans durant lesquels nous devrons nous contenter d'un
silence total sur les éventuelles relations culturelles entre les poches
d'humanité. On dirait que les seuls individus "mobiles" étaient les
étrangers.
Et là, ça devient intéressant, parce qu'il y eut, dans chaque poche de
la bulle, des réactions à cette situation de subordination envers ce qui a vite
été considéré comme un envahisseur. C'est dans ce cadre-là que je veux placer
les "Alliances" bibliques. C'est dans ce cadre-là qu'il faut
comprendre l'intervention des "Indusiens", et l'imprévisible conséquence
de cette influence en monothéismes, avec Akhenaton et Moïse.
Ma préoccupation en tout ça –
contrairement aux apparences – n'est absolument pas d'ordre historique. Il se
fait simplement qu'une vision étrangère des concepts divins a éclaté en Egypte.
Nous connaissons cette totale innovation par Akhenaton; et nous retrouvons une
innovation tout aussi radicale chez Moïse.
120
L'épisode d'Akhenaton n'a plus de conséquence tangible aujourd'hui, en
dehors des manuels d'histoire. Le culte d'Amon n'est plus une
"religion". Mais l'innovation de Moïse continue, de nos jours encore,
à avoir les conséquences les plus graves. Seuls les monothéismes sont synonymes
d'intolérance. Les polythéistes acceptent sans problème un dieu de plus. Et les
"philosophies" à résonance religieuse - je pense au bouddhisme -
attachent en réalité très peu d'importance à un Dieu en tant que tel.
Akhenaton et Moïse. Deux coups de tonnerre dans un ciel parfaitement
bleu ...
Moi, je n'y crois pas. Il n'y a pas de génération spontanée en pensée – pas plus, d'ailleurs, qu'en
biologie. Toute pensée structurée découle d'une histoire. Et dans le cas des
deux monothéismes, cette histoire n'est ni égyptienne, ni mésopotamienne (ou
sémite). D'où l'importance que j'ai attachée à préciser l'emplacement de Pount,
puisque c'était le seul "troisième" d'où pouvait provenir
l'influence.
Une comparaison entre ces deux courants qualifiés de
"monothéistes", montre qu'ils n'ont que leur nom en commun. Et
contrairement à ce que j'avais d'abord cru (comme beaucoup d'autres d'ailleurs)
la théologie de l'un ne découle pas de la théologie de l'autre. Moïse et
Akhenaton ont des visions radicalement divergentes, mais d'une réalité qui dans
les deux cas est une totale innovation.
J'ai moi-même défendu que le Pount en Erythrée me paraissait très peu
"exploit". Ce qui n'exclut pas qu'on doive passer par là pour s'y
rendre. Il y a tout de même cette lancinante tradition d'un Pount du côté de la
Corne de l'Afrique. Et depuis toujours, on parle de "Mer Rouge" à son
propos.
Je pense sincèrement que la proposition de Pount en Indus - effarante à
première vue, il est vrai, car on n'a jamais envisagé cette éventualité –
résiste parfaitement à l'analyse. Elle offre en outre l'avantage de concilier
des morceaux de thèses jusqu'ici inconciliables.
121
3. Du Grand-Tout jusqu'à
Dieu
Je n'ai aucune compétence
pour "affirmer" une thèse que je présenterais comme la
"vérité". Il se fait simplement que la situation d'un Pount sur
l'Indus offre une certaine cohérence à des textes qui restent incompréhensibles
quand Pount se situe ailleurs. Ceci, au niveau de la description des
expéditions géographiques vers ce Pount.
Ma démarche ici est de
type historique.
En changeant maintenant de
registre, je vais tenter de comprendre les concepts nouveaux apportés par cette
influence étrangère. Et, ici aussi, il m'a semblé qu'un rapprochement avec le
Rg Véda (donc en Inde du Nord-Ouest) éclairait singulièrement certaines images
pas très nettes ou peu cohérentes quand on les isole de leur contexte
d'origine.
Il s'agit cette fois d'une
démarche de type philosophique.
Quand dans la même tranche
d'Histoire, on associe Akhenaton et puis Moïse, la première caractéristique qui
saute aux yeux est évidemment le concept commun de "monothéisme".
Comme j'attribue les idées nouvelles à l'arrivée de Pountites en Egypte, et
comme j'avance l'hypothèse que ce Pount se situe en Indus, il me faut aller
voir dans la cosmogonie de cette région, base de sa structure philosophique…
pour autant que nous la connaissions.
L'écriture autochtone de
l'Indus n'est pas encore déchiffrée de nos jours. C'est une écriture de type
hiéroglyphique mais sans parenté directe avec celle d'Egypte. Nous ne
connaissons donc du Rg Veda que sa transposition en Sanskrit. Et encore, parmi
les traductions de cette transcription, ne nous sont parvenues que celles qui
ont semblé intéressantes. Les éditeurs peuvent avoir des intérêts qui ne sont
pas toujours exclusivement scientifiques.
La littérature védique est
très, très importante. Elle dépasse en volume, les littératures grecque et
latine réunies. Les quelques traductions que nous pouvons en avoir sont ainsi
nécessairement très partielles. Je n'ai donc pas la prétention de connaître le
Véda.
122
Il y a simplement quelques
postulats de base que nous retrouvons dans quasiment tous les textes védiques.
C'est à partir de ces postulats qu'il devient possible d'ériger un système
cohérent, dont j'essaierai de trouver des traces en Histoire.
La recherche philosophique –
dans sa rigueur documentaire – est plus difficile que la description historique
qui se base initialement sur la matérialité des documents. Il n'y a pas de
document réel pour concrétiser une pensée! C'est l'exemple de l'extraordinaire
découverte en 1887, du courrier diplomatique complet couvrant le règne d'Aménophis
IV et la fin du règne de son père. Le lot comporte 382 tablettes d'argile
provenant du bureau des archives encore quasiment intact, dans les ruines
souterraines d'El Amarna. Ce sont 378
lettres en écriture cunéiforme akkadienne (Mésopotamie), 2 tablettes en
langue hittite, 1 courrier assyrien et 1 courrier hourrite en provenance du
Mitani.
Ces mêmes documents - indiscutables - concrets
en argile, nous ont même permis d'affiner nos connaissances
sur la langue ancienne de Canaan, qui deviendra plus tard l'hébreu.
La recherche philosophique
se réfère à des concepts. Il n'y a donc pratiquement jamais d'objet matériel
pour concrétiser ces concepts. On a beau jeu dès lors de qualifier de telles
recherches de "spéculations", puisqu'elles reposent rarement sur des
objets (exposables en nos musées). Mais une logique rigoureuse a, à mon sens,
le poids d'un document matériel.
Il apparaît ainsi que le
dieu (Pount est très généralement appelé "Terre du dieu" par
les Egyptiens) ne soit pas une préoccupation primordiale dans la pensée
Indusienne. Une fois encore, j'énonce un paradoxe, puisque le monothéisme en
proviendrait.
Il n'y a ici aucune
affirmation péremptoire de ma part.
J'écris tout au
conditionnel, et avec des points d'interrogation partout.
Souvenons-nous simplement
que la part d'humanité qui nous intéresse, est totalement isolée du reste de
monde par la glaciation de Würm en phase terminale. [Ici, pas de conditionnel.]
Avec trois poches distinctes d'humanité qui connaissent certes leurs existences
mutuelles, mais qui se contentent de relations très anonymes.
123
Avant la présence des
Indo-Européens, (avant ~2500: période que j'appelle Haute-Antiquité) nous ne
trouvons aucun document, aucune trace velléitaire d'un quelconque impérialisme.
Les agglomérations urbaines ne sont, semble-t-il, même pas fortifiées.
[41, 174]
Pas d'expédition guerrière.
Pas trace d'envahissement. Pas d'exploration géographique. Juste des
ambassades, (comme les visites égyptiennes régulières à Pount) et quelques
rares documents (des sceaux surtout) qui attestent peut-être d'une activité
commerciale, mais surtout de la connaissance mutuelle des communautés entre
elles.
Dans la bulle qui
momentanément forme, pour les habitants de l'intérieur, la totalité de la
planète, les trois poches se trouvent chacune à l'extrémité du monde. Avec:
- La
poche mésopotamienne (que je
qualifierai de sémite), sédentarisée le long des deux
fleuves, mais
qui s'étale
dans les pâturages d'Arabie (alors fertile) et dans la "plaine
asiatique" (l'Asie mineure) jusqu'au rivage de la
Méditerranée.
- La poche Indusienne, sédentarisée
le long de l'Indus, mais qui s'étend également dans la plaine alluvionnaire
Sud-Est, jusqu'au désert de Thar.
- La
poche des Egyptiens, rétrécie
dans la stricte vallée du Nil, mais avec – selon toute
probabilité – un
élargissement dans ce qui est aujourd'hui le désert arabique, entre le
Nil et
la Mer Rouge.
La poche mésopotamienne et
celle du Nil semblent limiter leur champ de préoccupations à leur
"monde". Il faut aller en Indus pour rencontrer un concept d'
"Univers". La différence est fondamentale dans la mesure où un monde
se confond avec le paysage qui englobe notre champ d'investigation. La
perception d'un Univers, au contraire, est la conscience que la totalité
des objets doit nécessairement former un seul Tout cohérent. (Le terme
"objet" est ici utilisé en son sens le plus large et le moins défini
possible: de l'atome à l'étoile, de la molécule à l'individu ou à la
nébuleuse).
124
Ce Tout, c'est l'Univers.
Tout ce qui est … et tout ce
qui n'est pas.
Et - les simples rythmes
naturels nous le confirment - ce Tout est rigoureusement structuré.
Ainsi, chaque
"objet" sert à structurer l'ensemble de l'Univers. Mais cet Univers,
par définition – puisqu'il est "Entièreté du Tout " – est nécessairement
UN. Et à supposer qu'il puisse y en avoir plusieurs, ce serait l'ensemble des
Univers qui formerait le Tout, et cet ensemble deviendrait dès lors un Univers
unique.
Ainsi, dans ce pays où dieu
n'occupe apparemment qu'une place secondaire dans l'ordre des préoccupations,
l' Unicité du Tout devient le postulat de toute pensée spéculative.
Rappelons qu'à l'époque (~1500), les savoirs scientifiques - donc décrits sous
forme mathématique - n'ont pas encore pris leur distance par rapport à la
pensée philosophique.
Nous mettons ici le doigt
sur une définition du divin – celle sans doute des Anciens – qui s'écarte de la
définition de transcendance que les trois monothéismes occidentaux accordent
généralement à ce terme.
Le divin englobait la partie
du monde qui échappe à notre observation.
[[14]]
C'est un secteur dynamique où les
puissances s'expriment souvent avec violence. Il est bon de se mettre en
harmonie avec ces puissances (Egypte) ou de se les concilier (Mésopotamie).
Dans la vision limitée d'un simple
monde, les puissances – devenues dieux depuis la percée humaine de Réflexion de
Conscience - se manifestent sans relation évidente les unes avec les autres.
Tempêtes, tremblements de terre, maladies dans les manifestations négatives;
crues régulières des fleuves, prospérité, bonne santé, longévité etc… n'ont pas
de liens structurels nécessaires entre eux. Il est dès lors logique que ces
puissances aient chacune leur secteur particulier, avec un dieu des tempêtes,
un dieu de ceci et un autre de cela. Une vision "théiste" aboutit à
une multitude de dieux, alors qu'une vision "universaliste" est
polarisée par l'unicité de l'ensemble.
125
Les Egyptiens, après
l'épisode d'Akhenaton, semblent avoir rencontré ce problème du concept
d'immanence à opposer à celui de transcendance. Ce sont les Esprits (ainsi
perçus par les Anciens) qui, par la réflexion des hommes, ont acquis leur
statut de dieux. Mais alors qu'ils étaient esprits, ils avaient un attribut
d'immanence puisqu'ils habitaient le phénomène qu'ils animaient; tandis que
depuis qu'ils sont devenus dieux, ils sont qualifiés de transcendants,
puisqu'ils ne dépendent plus des événements qu'ils déclenchent.
Claude TRAUNECKER, dans son
petit ouvrage remarquable
[35,
80]
sur les dieux de
l'Egypte, suppose que les théologiens égyptiens apportèrent une solution avec
leur théorie de l'antécréation. Une lecture du chapitre 200 de l' "Hymne
de Leyde" daté de l'époque ramesside, peut laisser penser qu'Amon était
transcendant avant l'arrangement du monde, mais qu'il est devenu immanent dans
sa réalisation.
A la manière – pour donner
un exemple – de nos grands architectes qui, dans l'image, seraient
transcendants avant leur plan (tout leur est en théorie possible), mais qui se
reconnaissent dans chacun des détails de leurs réalisations (où ils sont
immanents). Un Victor Horta se signe dans sa moindre ferrure de porte. De même
un peintre, totalement libre (transcendant) devant sa toile blanche, se
reconnaîtra dans le moindre détail du tableau. Un Van Gogh est omniprésent
(immanent) dans chacune de ses œuvres.
L'Egypte offrait une particularité. Horus, dieu chargé de la gestion des hommes
sur la terre, avait délégué sa mission divine à Pharaon.
Pharaon était un
homme, investi de la mission divine d'assurer
[[15]]
Ma'at (l'harmonie) – quitte à la
contraindre, s'il le fallait – pour permettre le bon
déroulement de la Vie (Ankh). Pour remplir cette tâche de dimension divine
(assurer Ma'at et Ankh), le Pharaon avait carte blanche. Mais le pouvoir humain
qu'il détenait était subordonné à sa mission divine.
Les Sémites, du II millénaire, prêtent volontiers à leurs puissances,
les caractères humains de savoir, de pouvoir et de vouloir. C'est l'
"intention" qui caractérise les hommes depuis qu'ils ont franchi leur
seuil d'humanité par la Conscience Réfléchie.
126
Il n'y a pas de délégation
de pouvoir divin à un Grand Prêtre. Certains souverains d'origine
mésopotamienne ont ainsi été amenés à traiter directement avec les puissances
divines. Et comme les dieux s'étaient hiérarchisés à la manière d'une société
humaine, c'est avec le maître des dieux (El) que se conclurent ces Alliances
(El-ohim, El-shaddaï).
Au sein d'une cour
pharaonique composée d'intellectuels raffinés (les jeux d'écritures
hiéroglyphiques en témoignent), le concept de Grand-Tout structuré (l'Univers)
fut accueilli avec émerveillement. Marie Cécile BRUWIER, conservatrice au Musée
Royal de Mariemont, compare cet émerveillement à l'enthousiasme qui a animé
notre mai '68.
Pourquoi cet enthousiasme?
Sous le régime des dieux,
les hommes devaient se contenter de se concilier les puissances favorables en
leur rendant culte, et d'apaiser les puissances néfastes par des sacrifices
expiatoires. La colère des dieux était souvent considérée comme la punition
infligée suite à une faute, un péché. Nous sommes surtout en Mésopotamie. Un
des grands thèmes de YHWH à Noé et puis à Moïse sera d'ailleurs de ne plus
expier par la voie du sang.
Relevons au passage
la contradiction avec le sacrifice initialement demandé à Abraham, de tuer son
propre fils.
(En fin de cette histoire,
[Gn XXII] il y aura tout de même mort d'un bélier.)
Sous le même régime des
dieux, les Egyptiens avaient bien un Pharaon pour leur garantir Ma'at et Ankh.
Toutefois, une vraie tempête (comme sous Amosis), une crue du fleuve pas
idéale, un étranger qui prend le pouvoir (comme les Hyksos)… Certes, Pharaon
avait tous les pouvoirs de réquisition, mais contre le déchaînement des
éléments …
127
En Indus, dans la conscience d'un Univers, tout était différent. A commencer par
la place individuelle que nous occupons dans le Grand Tout, dont nous sommes
chacun une part structurelle essentielle. [Sans moi, l'Univers ne serait pas ce
qu'il est.] Il n'est plus question de "culte". Il n'est plus question
d'hommage à rendre (à Pharaon ou aux dieux).
Dans une conception
Universaliste, c'est chaque personne qui occupe sa place et remplit son rôle.
Le Véda remplace les cultes "passifs", par une participation
"active". Chacun devient indispensable. Cette participation active à
la réalisation harmonieuse de l'ensemble, trouve sa justification en deux
principes de type vraiment philosophique.
1 L'Univers, puisqu'il est l' "Ensemble du Tout", ne peut se
différencier de rien. L'Univers n'a pas de point de référence. Il ne se compare
qu'à lui-même. Aucun miroir ne lui renvoie sont image. Il n'a donc pas
d'individualité, et encore moins de personnalité.
Chaque objet de
l'Univers devient ainsi le reflet - parfait et complet dans sa direction propre
de matérialisation. Les objets (et les individus, et les personnes) sont la
forme matérielle que prend le Grand Tout pour se différencier de lui-même. Ainsi, chacun de nous est le miroir parfait - et total - de l'ensemble
universel. [Atman]
Oui, c'est enthousiasmant!
2
Puisqu'il est l'Entièreté du Tout, il ne peut être ni cause, ni effet. Sans les
objets qui le concrétisent, l'Univers serait parfaitement statique. Aucun
événement ne pourrait entraîner de conséquence, puisqu'il ne pourrait être
simultanément cause et effet.
Chaque objet de
l'Univers devient ainsi source de conséquences infinies - l'effet papillon de
nos contemporains - et participe à la constitution d'un Univers en devenir
vers
une plus grande perfection. [Brahman]
128
Dans ce contexte - subtile,
convenons en – l'unicité du Tout est évidemment un postulat incontournable.
Le Rg Véda - prémonition
extraordinaire de notre physique contemporaine – considère qu'il n'y a qu'une
toute petite partie de l'Univers qui a pris une forme matérielle. La plus
grande part de l'Etre Premier doit être imaginée sous forme d'une énergie
potentielle rayonnante, dont une description assez fidèle serait le soleil
(très spectaculaire quand il est à l'horizon) et qui se manifeste sous forme de
lumière et de chaleur.
La pensée égyptienne –
depuis sa reprise en main par le pouvoir unique de la XVIII dynastie,
et l'expulsion des usurpateurs Hyksos du Nord – était certainement un
terrain favorable à ce type de "doctrine" védique. Amon, le soleil
(mais dans ce qu'il représente de "caché") était déjà une divinité
majeure
au panthéon égyptien. Il fallait maintenant le transposer de
"Mystère" en "Evidence".
La société égyptienne sous
le Nouvel Empire, envisageait d'un très bon œil d'avoir enfin une part active
au pouvoir et aux événements. Une demande de participation, en somme.
Bien évidemment, en
déclarant se soumettre à Ma'at (l'harmonie nécessaire à la vie), Aménophis
IV/Akhenaton abdiquait de sa fonction divine. Il fit cette déclaration de la
manière la plus officielle, dans sa titulature. Dès sa mort, il fut ainsi
déclaré hérétique, puisqu'il avait désavoué sa fonction de pharaon. Il fallut
absolument rétablir la fonction protectrice de "Maître de Ma'at". Ce
fut le retour à l'ancien culte d'Amon-le-Caché.
Ce fut sans doute aussi,
mais les documents historiques sont étonnamment discrets à ce propos, le renvoi
chez eux, hors d'Egypte, des maîtres à penser de la doctrine universaliste.
Alors que, nous l'avons vu, une expédition à Pount faisait généralement l'objet
d'une mention d'honneur dans la vie d'un pharaon, il dut y avoir une rencontre
entre Egyptiens et Pountites sous le règne de Toutankhamon. La réalisation de
la tombe d'Horemheb, le dernier souverain de cette XVIII dynastie,
est entièrement contemporaine du règne de Toutankhamon. Et y sont représentés
des délégués de Pount apportant des produits.
129
La tombe elle-même de
Toutankhamon - retrouvée intacte comme chacun sait - ne mentionne pas
d'expédition à Pount. Il est vrai que cette tombe était sans doute initialement
destinée à Aÿ. A la mort prématurée du jeune souverain, il fallut en toute
urgence réquisitionner cette tombe; ce qui pourrait expliquer qu'une expédition
à Pount n'y soit pas mentionnée. Malgré son aménagement pour devenir la tombe
royale. (?)
Je propose plutôt
l'hypothèse d'une expédition sans fastes. On remballe.
De nouveau ici, je me refuse
à tirer quelque conclusion d'une absence de document. On se serait attendu à la
mention d'une telle expédition. La mention n'y est pas. Il est, je crois,
légitime de se poser la question du "pourquoi ce silence?".
Il me semblerait abusif
d'affirmer quoi que ce soit. Simplement, un remballage après un épisode
considéré comme peu glorieux est une explication qui s'inscrit assez bien dans
le cadre des événements. Un siècle plus tard, Ramsès II ne put se contenter du
rétablissement des anciennes traditions dans les faits. Christiane DESROCHES
NOBLECOURT y voit une pression des populations sémites qui insistent sur leur
monothéisme.
Et nous lisons :
[08,
381]
Entouré d'un
cercle … où se côtoyaient des Egyptiens et des Orientaux sémites très proches
de lui, d'origine principalement cananéenne, amorrite, hourrite, Ramsès II
apparaît comme le secret continuateur de la réforme amarnienne… Il avait
compris la nécessité d'infiltrer dans les croyances un concept élargi,
"épuré", du divin. Cependant, pour masquer et protéger cette
évolution, il lui fallait ouvertement renier ceux qui l'avaient inspirée. Aussi
fut-il renégat… Il supprima aussi, sciemment, Hatshepsout et les princes de
l'hérésie amarnienne des listes royales publiques.
Je ne balaierai pas d'un
simple revers de la main, un avis aussi autorisé que celui de "la"
spécialiste du Grand Ramsès II. Je ne partage simplement pas son analyse. Je
pense que cette radiation amarnienne des listes royales dut paraître extrêmement
lourde à Ramsès II. Son très long règne est le témoignage constant de la
responsabilité pharaonique qu'il incarnait. Il tenta ainsi d'effacer de
l'Histoire: Akhenaton et tous ceux qui participèrent à l'aventure schismatique
d'El Amarna … sans oublier Hatshepsout.
130
Le temps des règnes
escamotés de la sorte fut attribué à Horemheb, chef de la police et des armées
qui, durant la période de "démission pharaonique" avait effectivement
assumé la maîtrise de Ma'at et Ankh. Il fut nommé sous Amonhetep III (le père
d'Akhenaton). C'est dès lors en toute légitimité qu'il fut investi de sa
fonction. C'est lui qui, à la mort de d'Aÿ, prit le titre et la charge de
Pharaon, jusqu'en ~1292, fin de la XVIII dynastie. Selon que l'on
considère, ou non, une co-régence
initiale entre Akhenaton et son père (ce qui donne onze ans d'écart), on situe
la mort d'Aÿ en ~1325 ou en ~1314. Horemheb régna jusqu'en ~1292, soit 22 ans,
ou tout au plus 33 ans. Les minutes d'un
procès sous Ramsès II, citent "l'an
59 sous la majesté du roi Horemheb", ce qui témoigne de l'attribution à ce
souverain, de la durée des règnes de ses prédécesseurs.
La décision de Ramsès II de
radier également Hatshepsout des listes royales - établissant ainsi un
rapprochement avec l'épisode Amarnien - est un indice important dans
l'hypothèse d'un Pount sur Indus, qui confirme bien que ce sont ces Pountites
là qui ont importé la philosophie universaliste.
Le védisme est un monisme.
C'est à dire une forme de pensée qui envisage tout objet dans son ensemble.
Chaque objet est la concrétisation d'un ensemble total (un Univers) duquel il
fait partie, et qu'il représente dans son entièreté. Le questionnement,
l'éventuel mystère, le moteur premier, voire l'intelligence de tout le système,
est à chercher évidemment à l'intérieur de l'ensemble.
C'est une des approches
possibles de l'immanence.
Le "sacré"
habite l'objet qu'il anime.
A l'inverse, les théismes
cantonnent leur paysage à un seul monde, lui-même sans doute englobé dans des
régions inaccessibles à notre connaissance. C'est cet inconnaissable qui est le
domaine du (ou des) dieu(x). Par définition donc, les dieux se situent au delà
de notre connaissance. Un événement qui intervient dans le paysage du
connaissable ne les intéresse que très peu; ne les perturbe en tout cas pas.
C'est une des approches possibles de la transcendance.
Le sacré est
hors portée des objets que nous observons.
131
L'irruption de la pensée
védique en Egypte, transpose un environnement indusien de pensée - jusqu'alors
évidemment "immanent" (le sacré se trouve dans le concret) - dans le
système de pensée opposé, celui de la transcendance, où le sacré désigne
l'inaccessible.
Les Indusiens ont débarqué
en Egypte en ~1470. Un bon siècle plus tard, les intellectuels Egyptiens
avaient sans doute compris qu'ils avaient un rôle individuel – voire personnel
– à remplir dans ce monde, mais le pas n'était pas encore franchi de situer les
dieux dans la réalité concrète. C'était un chemin difficile.
Il est important d'insister
sur ce que certains considèrent comme un détail. Aton n'est pas le disque
solaire. Il n'est pas la représentation du soleil. C'est l'astre solaire
lui-même. (Donc une sphère, et non un disque.) Mais il est surtout la
représentation matérielle presque parfaite (à la manière d'une icône) de
l'Univers Total originellement supposé sous forme de rayonnements de lumière et
de chaleur et qui, exceptionnellement, peut prendre une forme matérielle dans
les objets de notre observation: le réel. (Réel est ici synonyme de matériel.)
Aton est donc immanent (et
non transcendant comme les anciens dieux traditionnels). Nous ne savons pas si
Akhenaton a succédé à son père Amonhetep III, ou s'il a effectué une partie de
son règne en co-régence. Dix-sept ans de règne sont généralement admis. Un règne
seul et absolu de onze ans n'est contesté par personne. Certains, comme Marc
GABOLDE par exemple, étendent cette période de pouvoir non partagé à 13 ou 14
ans.
Durant cette courte période
de moins de quinze ans, Akhenaton nous a laissé des textes dont il porte
l'entière paternité. Il y a le Grand Hymne au Soleil, (qui sera repris dans le
psaume biblique CIV). Mais il y a surtout la mise en place de bornes pour
délimiter le nouvel emplacement sacré. La réalisation de ces bornes – des pans
de montagnes polis et puis gravés – a pris un certain temps. Et les bornes sont
datées les unes par rapport aux autres.
Nous pouvons donc ainsi, au
fil des textes, suivre une évolution dans la conception du sacré qui, au fur et
à mesure de l'avancement des travaux, perd tous ses attributs divins de
transcendance et n'est plus représenté que sous son aspect matériel. Nous
pouvons suivre ainsi, d'année en année, l'avancée du concept d'immanence qui
commence à remplacer l'inaccessible transcendance des dieux traditionnels.
132
Le divin réside dans le
concret. C'est évidemment une ouverture directe vers une forme de panthéisme
(dieu est en tout); une manière différente de nommer l'athéisme (en dehors de
la matière, il n'y a rien de sacré).
- Jusqu'où Akhenaton est-il vraiment
représentatif d'une élite intellectuelle?
- Jusqu'où n'y avait-il pas
plusieurs étages de compréhension de la doctrine nouvelle
(c'est ce qu'on
appelle l'ésotérisme)?
- Jusqu'où n'y avait-il pas un lieu
sacré (El Amarna) pour les novices en immanence,
et un Univers à ciel ouvert
pour les initiés plus avancés?
Or, c'est dans ce
contexte de la XVIII dynastie que se situe l'événement
"Moïse". Comme ce personnage ne nous a laissé aucune trace, aucun
document, nous ne pouvons pas utiliser les méthodes historiques classiques pour
le situer dans le cursus de l'Histoire.
Le Deutéronome se
termine pratiquement sur cette phrase:
[Dt XXXIV, 6] Jusqu'à ce jour, nul n'a
connu son tombeau.
Pour ma part strictement
personnelle, - je me permets de donner ici un "avis" - je crois
vraisemblable de situer le départ de Moïse, au moment de la restauration des
anciens cultes, à la période juste après El Amarna. A tant faire que de
préciser une date, je dirais ~1330. Mais nous pouvons tout aussi bien le situer
en disciple des Maîtres du Pount installés en Egypte depuis ~1470. Il me semble
en tout cas exclu que l'Exode se soit passée en dehors de cette fourchette.
Nous avons vu que les
milieux hautement intellectuels de la cour ont éprouvé une grande difficulté à
passer du concept traditionnel de transcendance, à celui d'immanence que
suppose un Univers désormais beaucoup plus large. Et Moïse ne semble pas avoir
été un intellectuel pointu. Il n'a en tout cas jamais franchi le véritable
seuil d'immanence.
Il s'adresse à des populations
semi-nomades que tous les historiens s'accordent à décrire comme très frustes.
Et il est remarquable que le YHWH-Dieu de Moïse a gardé tous ses attributs de
transcendance. Il est au dessus de tout.
[04,
36]
133
A la manière
d'ailleurs de "El" en Mésopotamie – auquel YHWH fera lui-même
allusion:
[Ex. VI,3] Je me suis manifesté à
Abraham, à Isaac et à Jacob
sous le nom de El Shaddaï
mais
je ne me suis pas fait connaître d'eux sous mon nom de Yahvé.
Le Dieu de Moïse garde ainsi
comme caractéristique première d'être le Maître Absolu du monde. Il est Un.
C'est vraisemblablement l'influence majeure du Rg Véda dans l'enseignement de
Moïse. Transcendant par tradition théiste, YHWH restera l'affirmation d'un
pouvoir divin absolu.
YHWH devint dictateur.
Entre l'abrahamisme décrit
par Jacques RIFFLET, et le mosaïsme auquel je m'intéresse, il y a une distance
énorme. Bien qu'apparemment, - apparemment seulement – il n'y ait pas de
cassure nette. D'Abraham à Moïse le passage semble sans heurt. Les rabbins en Israël
et les prêtres chrétiens ne voient certainement pas le fossé qui, non seulement
sépare les deux Patriarches, mais encore les oppose. Et pourtant, c'est un des
fondements de l'Islam.
Nous ne connaissons
l'histoire d'Abraham qu'après la rédaction des écritures de la Bible. Nous
sommes au plus tôt sous Salomon – l'ensemble des biblistes situent cette
rédaction encore un siècle plus tard – donc au minimum trois siècles et demi
après Moïse, (auteur présumé des cinq premiers Livres de la Bible, la Torah).
Moïse est l'instaurateur du monothéisme juif. Il est
bien évident que dans le contexte de cette mise par écrit, le Patriarche, dont
Moïse se réclamait être la parfaite continuité, devait impérativement n'adorer
que le seul YHWH. Mais …
Il me paraît essentiel de
mettre en évidence que Moïse attachait la plus grande importance à s'inscrire
exactement dans la ligne historique des Sémites Hébreux. Pour affirmer cette
continuité, la légende de son sauvetage des eaux dans un panier d'osier enduit
de poix reprend, au détail près, l'histoire de Sargon II d'Akkad qui, vers
~2360, libéra son peuple du joug des envahisseurs Indo-Européens et fonda un
royaume sémite. Moïse, comme Sargon, se présente comme le fondateur d'une
nation libre.
[15, 34]
134
Devant l'emprise de ces
étrangers qui s'incrustaient, un Souverain Grand-Prêtre, Abraham, proclama une
Alliance avec le divin en affirmant que, quoi qu'il advienne, ce seront
toujours les Sémites qui recevront, prioritairement, la protection des dieux.
C'est la première Alliance.
Bien entendu, dans la ligne
de Moïse, le divin était aussi "Un".
On ne peut pas affirmer
qu'Abraham ait toujours été le personnage important qu'il est devenu après la
rédaction du premier Livre de la Genèse. Il est certainement un personnage
mythologique depuis … toujours, dirons-nous. Mais ce n'est qu'après Moïse qu'il
est devenu l'initiateur d'une première Alliance dont – dans la ligne historique
– Moïse est le continuateur. De nombreux exégètes mettent en évidence que (par
le vocabulaire utilisé, par exemple), le récit d'Abraham doit être relativement
récent, dans sa forme amplifiée en tout cas.
Il n'est non plus pas du
tout établi que le Dieu d'Abraham était "Un" au moment de l'Alliance
(à situer aux environs de ~2000). C'est en effet à cette époque qu'il était
devenu impératif d'affirmer la priorité des Sémites autochtones sur
l'envahisseur Indo-Européen. Mais les Sémites d'alors étaient polythéistes.
Plusieurs épisodes de l'Exode nous relatent que les Hébreux vouaient facilement
leurs cultes à des dieux multiples. Et YHWH ne dit-il pas lui-même à Moïse
qu'il est au dessus des autres dieux? Et que c'est lui qui désignera les dieux
à vénérer. ((!)
Nous lisons:
[EX: XV,11] Qui est semblable à toi parmi les dieux,
Yahvé?
Au risque de heurter la conscience
religieuse de ceux qui pourraient lire cette étude, - et je n'ai aucune
intention d'offusquer qui que ce soit – il faut se rendre à l'évidence que
Moïse est un meneur d'hommes qui a conduit des tribus sémites éparses, non pas
dans un temple ou une synagogue, mais dans un pays. Moïse est le fondateur
d'une nation. C'est bien ainsi qu'il est ressenti en Israël d'aujourd'hui, même
par le parti national religieux ou les ultra-orthodoxes.
135
Il se fait qu'il a fondé
cette nation d'Israël sur le modèle d'une théocratie et que la religion ainsi
scellée dans un état politique, avec des hauts et des bas, a fini par donner
naissance à d'autres religions. Et tout notre Occident dérive, en définitive,
du message religieux qui ne servait, à l'analyse, qu'à focaliser le dessein
prosaïquement politique d'une tribu minoritaire.
L'argument d'une
organisation de la société autour d'un concept religieux avait soulevé
l'enthousiasme sous Akhenaton. Le sacré a le pouvoir de magnétiser les foules.
Et durant quarante ans (ce qui signifie simplement "longtemps"), au
fil d'une épopée qu'il entretiendra avec une extrême habileté, en dépit des
difficultés de distances - c'est grand, l'Arabie - à travers des régions de
plus en plus désertiques et inhospitalières, il arrivera à souder une série de
clans, jusqu'à en former une véritable nation; jusqu'à l'entraîner – la
désertification progressive l'y aidera – vers une sédentarisation à l'encontre
de toute tradition. C'est extraordinaire!
Une parenthèse s'impose ici,
qui m'écarte quelque peu de mon sujet. J'ai plus longuement développé dans la
première partie (Moïse, son identité) que le nombre de 603.550 personnes
confirmé plusieurs fois dans la Bible, concerne le peuple d'Israël déjà
installé en Canaan.
Mon analyse y voit un recensement
– par Salomon sans doute – tentant à démontrer que chaque citoyen est bien
concerné par l'impôt extraordinaire auquel il devra participer pour financer la
construction somptuaire d'un Temple.
Il me semble important –
sans pour autant nier formellement l'inspiration divine des textes (pour ceux
qui y croient) – de mettre en évidence les préoccupations souvent
matériellement politiques qui sous-tendent de nombreux passages de l'Exode, des
Nombres et du Deutéronome. L'insertion - en plein désert - d'une description
minutieuse (7 chapitres) d'un Temple à construire, me semble une évidente
insertion dans un texte qui se lit sans discontinuité en passant directement du
chapitre 24 au chapitre 32.
Le texte allégé de ces 7
chapitres totalement anachroniques se lirait comme suit:
XXIV,18 Moïse resta sur la montagne, quarante jours et quarante nuits.
…
XXXII, 1 Lorsque le peuple vit que
Moïse tardait à descendre de la montagne …
136
Mais rappelons que
les premières rédactions du texte datent de plusieurs siècles après Moïse (leur
auteur ! ). La glose ici, peut parfaitement être attribuée au commanditaire
d'une première mise par écrit. Laissons donc un doute.
Soulignons également
que les "prophètes" hébreux n'ont jamais revendiqué de proclamer la
"Parole de Dieu". Ils se réclament d'inspiration divine, mais
laissent une part importante à leur éventuelle interprétation personnelle de
cette inspiration, et à l'utilisation peut-être parfois malencontreuse de tel
mot plutôt qu'un autre.
Les textes hébreux
laissent ainsi une incertitude permanente quant à leur compréhension. C'est ce
qu'évitera Mahomet quand il déclarera avoir transmis la "Parole de Dieu
Lui-même".
Le doute par contre
n'est plus permis – ce qui atteste sans discussion possible la visée politique
délibérée de Moïse – quand nous lisons l'inlassable répétition de:
"Je suis le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de
Jacob."
Pour l'Occidental
chrétien, cette affirmation passe inaperçue et est comprise comme l'affirmation
de la parfaite continuité de la première Alliance, celle avec Abraham. Dans la
présente étude, j'ai consacré un chapitre entier à souligner combien cette
affirmation était profondément schismatique. Et ses répercussions sont
aujourd'hui encore d'une douloureuse actualité: c'est toute la problématique de
l'état d'Israël en terre palestinienne.
Rappelons rapidement
les faits.
YHWH passe une
Alliance avec Abraham, et lui assure le privilège de sa prédilection ainsi qu'à
toute sa descendance. Privilège sans doute, par rapport aux Indo-Européens qui
s'investissent des commandes politiques en Mésopotamie. (Je ne vais pas
reprendre ici, le détail d'une longue explication que j'ai donnée dans le
chapitre "Moïse, son Alliance".)
La descendance
d'Abraham est bien évidemment sémite, puisque Abraham est lui-même le
petit-fils de Sem. Ce sont donc tous les Sémites qui sont concernés par
l'Alliance avec YHWH; y compris les nombreuses populations éparpillées dans la
péninsule arabique et celles qui nomadisent entre l'Euphrate et les côtes
méditerranéennes.
137
Voilà pourquoi
j'insistais au début de ce chapitre, sur les géographies de la Haute Antiquité
et puis de l'Antiquité tout court depuis l'arrivée des Indo-Européens.
Sans revenir sur le
détail d'une histoire que j'ai développée dans "Moïse, son schisme",
la descendance d'Abraham est contestée deux fois.
1
Il a eu un fils aîné "illégitime" si l'on veut, avec une servante
non-sémite: l'Egyptienne Agar. C'est Ismaël. Mais d'après les textes de la
Bible juive, lorsque YHWH, après la répudiation d'Agar, demanda à Abraham le
sacrifice de son fils aîné, c'est Isaac, (fils plus tardif né de Sarah,
l'épouse légitime d'Abraham) qui aurait accompagné son père.
Les musulmans prétendent évidemment que le
texte a été récupéré par les Israélites, pour
justifier l'exclusivité de la lignée d'Isaac. Le fils aîné d'Abraham est
Ismaël.
Pour exclure Ismaël de
l'Alliance, il fallut inventer que c'est par la mère qu'on était Sémite
– à
l'encontre de toute tradition. Ceci est une démarche législative à
visée
exclusivement
politicienne. (Je tente d'éviter le terme de
"racisme")
Qui bénéficie dès
lors, du privilège promis par Dieu à la descendance d'Abraham?
- la seule lignée d'Isaac, le
fils légitime?
- ou l'ensemble des fils, dont Ismaël
l'Egyptien?
L'affirmation
biblique "Je suis le Dieu d'Abraham et d'Isaac" prend, dans ce
contexte, une résonance polémique évidente. C'est une provocation; une vraie
déclaration de guerre.
138
2 L'affirmation de "Dieu de Jacob" s'inscrit dans le même
contexte de légitimité.
Esaü, le frère jumeau
mais premier né de Jacob, a vendu son droit d'aînesse pour un plat de
lentilles. Les descendants d'Esaü, bien que Sémites eux aussi, et dans la
lignée d'Abraham, se virent à leur tour – par les textes bibliques juifs –
écartés de la promesse. Jacob prit le nom
d'Israël.
La politique de Moïse (il ne s'agit nullement ici d'un message divin) restreint
ainsi la tradition d'une Alliance religieuse, et en réserve l'exclusivité à une
seule tribu, les Hébreux, alors que la famille sémite est beaucoup plus large.
Le peuple d'Israël monopolise ainsi, à son unique avantage, un privilège
accordé par Dieu à tous les Sémites.
Je suis le Dieu
d'Abraham, d'Isaac et de Jacob est une parole provocatrice.
Pour nous
Occidentaux, - pièces rapportées dans cette religion lorsqu'elle s'étendra aux
gentils des empires romains – cette généalogie restreinte "Abraham, Isaac
et Jacob" est sans aucune conséquence. Dans tout le Moyen Orient, c'est
encore aujourd'hui le facteur originel de la discorde. Nous sommes en pleine histoire
contemporaine.
Le thème central de
cette étude est la présence, dans notre culture, de concepts universalistes,
venus de l'Inde. Nous avons débrouillé en gros les circonstances historiques de
cette arrivée Indusienne dans notre pensée.
Cette intégration de
concepts structurés dans un système étranger de pensée a entraîné des
incohérences, toujours non-résolues aujourd'hui, bien qu'elles n'aient pas
échappé aux premiers rédacteurs des textes bibliques.
Lorsque Dieu décline
son nom à Moïse, dans la parole fameuse " 'èhyèh 'àshèr 'èhyèh ", ce
texte est complètement incompréhensible. Tellement incompréhensible, que les
premiers rédacteurs des textes bibliques se sentirent obligés d'y aller de
leurs commentaires: avec leur "ce qui signifie …"
Dans une autre étude
"Dieu allégories et concepts",
j'ai développé combien la glose de ces premiers rédacteurs était fondée sur des
hypothèses philologiques très peu fiables.
"Je suis celui
qui suis" ou bien "Je suis celui qui est" (dans une autre
interprétation) repose sur l'affirmation de la racine whi (=être), (!?),
exprimée dans un certain mode (!?) et à un certain temps (!?). Mais il était
indispensable d'inventer un sens à cette parole qui, dans son contexte sémite,
ne veut rien dire du tout.
139
Dès lors que nous
gardons en mémoire le modèle rencontré par Moïse en Egypte, d'une pensée
universaliste (avec l'attribut d'immanence), - mais sans place pour un Dieu -
la référence à un Etre (Atman) – Etre Premier - devient compréhensible. Il est
la source de ce qui peut devenir matériel. Et c'est d'ailleurs bien sous la
forme d'un rayonnement de lumière et de chaleur que YHWH apparaît à Moïse, avec
le Buisson Ardent, au Sinaï, etc…
L'Etre
Premier, nous l'avons vu, est par définition unique. Le Dieu de Moïse sera donc
UN, malgré le contresens de cette unicité dans un monde théiste. On a bien sûr
imaginé une phase de transition, avec un Maître des autres dieux. On retrouve
d'ailleurs des traces de cette conception dans des paroles telles que
[Ex: XX,3] Tu n'auras pas d'autres
dieux en dehors de moi.
[Nb: X,10] Moi, Yahvé, je suis votre
Dieu.
Je termine le
premier chapitre, par les discussions entre NIKIPROWETZKY, ALBRIGHT, de VAUX et
MEEK, relatives à l'interprétation de telles déclarations divines. Il est
toutefois bien évident que la notion de UN ne peut trouver son sens qu'au sein
d'un Univers, unique par définition. Le monothéisme - qui n'est donc pas
nécessairement l'aboutissement d'un processus qui part d'une société de dieux,
avec un maître des autres dieux dans un premier temps, et enfin un dieu unique
– est un apport direct du système de pensée qui a formé le Rg Véda, et qui
finira par donner l'Hindouisme. Pour comprendre en profondeur notre type de
monothéisme, nous devons accepter cette origine indienne.
Dans l'orbite
occidentale qui continue à forger notre manière actuelle de penser, je crois
que c'est Moïse qui le tout premier, a osé formuler la doctrine d'un Dieu
Créateur. Nous nous trouvons, ici encore, devant un ensemble de concepts
exclusifs les uns des autres. Ou bien l'on est Dieu, ou bien l'on est créateur.
Le monde des dieux
est la partie du monde au delà de nos perceptions. On pourrait éventuellement
concevoir que ce soit, dans cette partie inaccessible à notre savoir, que les
dieux auraient inventé puis agencé le monde matériel où nous vivons.
140
Mais la création,
telle que proclamée pas les trois monothéismes, dépasse largement des concepts
d'invention ou d'agencement. A partir de rien, Dieu créa le ciel et la terre.
Au fur et à mesure de
la conscience progressive dans la pensée occidentale, de la structure interne
de ce "le ciel et la terre", s'affirmera davantage encore le concept
de "création": rendre présent à partir de rien, du fait de la propre
volonté divine. Jamais, aucune "Genèse" occidentale n'avait osé aller
jusque là. Sans peut-être la formuler, les cosmogonies évitaient la
contradiction intrinsèque que renferme le concept de "création".
La grande cosmogonie
héliopolitaine d'Egypte décrit le commencement comme un chaos et un Océan
Primordial d'où sortit Atoum, le Soleil. Il se posa sur une colline et se leva
sur une pierre. C'est à partir de ce préexistant qu'il tira ensuite de sa
propre substance, dans un acte de masturbation divine, le premier couple de
dieux d'où naquirent les autres dieux.
Les cosmogonies
mésopotamiennes prenaient leur source dans des abîmes d'eau douce et de mer,
d'où naquirent les dieux dans le silence, l'immobilité et les ténèbres. Jusqu'à
la naissance d'Anu et Ea qui, par leurs ébats, dérangèrent les dieux dans le bruit,
le mouvement et la lumière. Ici aussi, il y a un préexistant.
Dans l'optique
universaliste du Rg Véda, l'Etre Premier est énergie potentielle qui se
manifeste sous la forme d'un rayonnement de lumière et de chaleur. Il peut
arriver que ces énergies potentielles se combinent et donnent alors naissance à
un objet matériel. Ici, l'Etre Premier est réellement créateur puisqu'il
s'exprime lui-même dans un monde exceptionnellement – et temporairement sans
doute – devenu matériel.
Dans son projet
politique de créer une nation et de lui donner un pays, Moïse s'adresse à des
populations dont les préoccupations sont limitées à leur monde concret, et qui
adorent des dieux. Aucune notion d'une éventuelle structure universelle. Il
n'est du reste absolument pas évident que Moïse lui-même ait eu conscience
d'une telle structure.
En Egypte, Moïse a pu
évaluer combien puissant était le moteur d'une idée religieuse. Il décide ainsi
d'organiser sa future nation (Israël) sous forme de théocratie. Le souverain
absolu sera YHWH. Dans sa toute-puissance (donc transcendant) et dans sa
toute-présence (donc immanent). Moïse ne se pose pas de question. Il affirme.
Il faudra attendre plusieurs siècles pour que les premiers rédacteurs se
rendent compte de l'incongruité de la déclaration divine " 'èhyèh 'àshèr
'èhyèh ". Avec les commentaires qui agrémentent le texte.
141
Il semble qu'au cours
des siècles, on ne se soit toujours pas rendu compte de l'impossibilité d'un
acte de création dans un monde (fraction d'Univers) divin. Les arguments sont
simples:
- Si l'Univers (dont nous prenons
maintenant conscience) est vraiment l'entièreté du Tout, Dieu logiquement
devrait en faire partie. S'il l'a créé, c'est qu'il est en dehors de l'Univers,
et celui-ci ne répond plus à sa propre définition.
(Ceci, pour
l'argumentation philosophique)
- D'une manière plus contemporaine,
la physique nous apprend que l'espace n'a pas toujours été expansé en volume.
Il y a un moment zéro. D'autre part, le temps expansé (la durée) est lui-même
une dimension de l'espace. Dans la mesure où la création dépasse l'intention et
est réellement un "acte", elle suppose, pour être posée, un volume
(un endroit), et une durée (un instant) pour poser cet acte.
La création se situe dès lors après le moment
zéro.
[[16]]
Elle
n'est donc plus création.
Et je me répète en
ajoutant ici encore que, pour comprendre les incohérences d'un monothéisme tel
qu'affirmé dans les trois orthodoxies, nous devons remonter aux origines
indiennes du concept, et y apporter les modifications qui s'imposent.
L'irruption de la
notion de UN, dans ce que j'appellerai les deux camps de la cour de pharaon
d'un côté, et de Moïse de l'autre, s'accompagne de manière très appuyée de la
personnification de ce qu'il faut encore nommer le divin. Dans la poche la plus
orientale de la bulle d'humanité, en Indus, la présence et la cohérence d'un
Univers était une Evidence. Dans les poches plus "classiques" de
Mésopotamie et d'Egypte, le monde qualifié de divin représentait
l'incompréhensible, le Mystère.
UN dès lors,
confirmait la cohérence d'un Véda (connaissance) évident. Dans les pays où UN
fut importé, il affirmait simplement qu'il ne fallait pas chercher tous azimuts
pour approcher le Mystère. Ceci, dans une considération très générale.
142
Il me paraît remarquable
que l'élaboration de ce UN se réalisa suivant des processus strictement
inverses, selon que nous envisagions ce même monothéisme en Egypte ou bien chez
les Sémites, en phase de s'organiser en état d'Israël.
Il semble qu'il ait
été bien compris à la cour de Pharaon, que ce sont les objets matériels qui
structurent l'Etre Primordial, et qui lui procurent les individualités dont l'
Unique est évidemment dépourvu. L'individualité d'un homme est une personnalité
(avec les attributs de connaissance, qui engendre une intention et qu'un
pouvoir permet de réaliser). De manière mnémotechnique, je résume la
personnalité en S.V.P. (Savoir, Vouloir, Pouvoir).
L'image la plus
représentative de l'Etre Primordial (énergie pure) est le soleil lorsqu'il
s'épanouit dans l'horizon. Il s'appelle alors "Ré Harakhti". (Marc
Gabolde me confirmait avec insistance, dans un courrier privé, que Ré Harakhti
était très spécifiquement "horizontain"). Et la figuration de ce
soleil au levant ou au couchant, est l'image du dieu Aton, à l'instar d'une
icône en quelque sorte.
Akhenaton, dans une
démarche à mon sens très orthodoxe par rapport à la pensée védique, va doter Ré
Harakhti de sa propre personnalité de Pharaon. C'est la personne physique du
roi qui structure l'Etre Primordial, par sa seule présence. Il dotera ainsi
Aton de titulatures pharaoniques, et entourera le nom divin d'un
"cartouche", symbole du souverain.
La démarche de Moïse
est radicalement inverse.
Je lis dans
Chouraqui:
[Gn I, 26] Elohim dit "Nous ferons Adam –
le Glébeux –
à notre réplique, selon
notre ressemblance…
[Gn I, 27] Elohim crée le glébeux à sa
réplique,
à la réplique d'Elohim,
il le crée.
Dans son intention de
mettre sur pied une théocratie, Moïse doit évidemment maintenir un Dieu. Et ce
Dieu doit être investi de Toute-Puissance. C'est donc lui qui aura permis à
l'homme de compléter son individualité par la personnalité qui le caractérise.
La personnalité humaine, dans ce schéma, devient un reflet bien imparfait de
celle d'un Dieu qui devient "La" Personne par excellence.
143
Ré Harakhti,
enrichi de la personnalité pharaone d'Akhenaton, n'aurait pu prononcer que les
paroles d'Akhenaton. Il est donc resté totalement muet. Et comme à l'origine,
il provenait d'une "Evidence" (peut-être moins bien perçue dans la
vallée du Nil que dans celle de l'Indus), il ne sera ni défini, ni démontré.
Les cartouches sacrés
– j'évite la qualification de "divins" - de la période amarnienne
sont doubles, et se contentent de décliner un nom unique selon les deux
critères que nous pourrions rapprocher de l'Existence d'abord, de l'Essence
ensuite.
[[17]]
A l'inverse
de Ré Harakhti, YHWH éprouvera la nécessité de se définir (nous l'avons vu). Il
deviendra même bavard. Il faut, à ce propos, établir une distinction très nette
entre les paroles divines à portée philosophique ou religieuse, et les
instructions pragmatiques qui couvrent l'autorité personnelle de Moïse
lorsqu'il est amené à prendre des décisions politiques ou sociales. Mais ceci
est une autre histoire.
144
En résumé
Depuis le
début de cette sixième partie, j'utilise des concepts dont la plupart ont
encore cours maintenant. Le Dieu d'Israël aujourd'hui, le Dieu des chrétientés,
le Dieu de l'Islam est toujours proclamé dans les affirmations simples:
- Il est UN.
- Il est une Personne.
- Il est transcendant et immanent.
- Il est créateur.
- Il s'inscrit dans sa continuité
depuis le début de l'Histoire.
Lorsque nous
nous cantonnons en Occident et son Moyen-Orient, ces cinq affirmations font
l'objet d'un acte de Foi. Elles ne sont pas explicables. Elles s'inscrivent
même en opposition à une logique élémentaire. L'excuse du croyant est
évidemment que le Mystère de Dieu est incommensurable. Place au dogme!
Une théologie
bien comprise – et il y a des théologiens d'une probité indiscutable – ne tente
pas de démontrer ces articles de Foi. La théologie ne tente pas de prouver quoi
que ce soit. Elle essaie simplement de proposer Dieu dans l'ordre d'une
certaine raisonnabilité. Pour un théologien, l'unicité du Dieu n'est pas
absurde, ni sa personne, ni … etc.
Aucune
logique ne peut s'opposer à un acte de Foi. Et, dans un certain sens, je pense
que c'est heureux. L'amour par exemple, s'inscrit lui-aussi en dehors de toute
logique. La poésie, l'émotion ou la création artistique, le beau … Sans l'acte
de Foi, la seule description logique ou mathématique de ma personne me
réduirait à bien peu de chose. J'affirme donc ici mon réel respect pour ceux
qui, au delà de leur intelligence – et avec un regard objectif sur leur
"absurde" – continuent à proclamer leur Foi.
Malheureusement
cette proclamation revêt souvent les allures d'un prosélytisme qui lui, n'est
pas acceptable. Nos croisades, l'Inquisition, la Djihad sont insupportables.
L'imposition d'une Charia en exclusivité de toute autre tolérance. L'affirmation
d'une Vérité unique. L'intrusion de considérations religieuses dans les
solutions à apporter à des problèmes pudiquement qualifiés d'éthiques :
avortement, euthanasie, recherche biologique. Non!
Et c'est avec
ce non là que je me permets de mettre un terme à ma présente analyse.
*
* *
145
Je suis
moi-même surpris de découvrir combien des affirmations évidentes dans une
structure donnée de pensée, peuvent perdre tout leur sens dans un autre
contexte.
► Dans l'universel d'un Etre
Premier, énergie potentielle qui peut éventuellement prendre une forme
matérielle, l'unicité de cet Etre Primordial est une évidence. L'entièreté du
Grand Tout est, par sa propre définition, l'entièreté du UN.
Dans un monde dont nous ne
percevons qu'une partie, rien ne peut confirmer que les parts mystérieuses
appartiennent à une même structure. C'est affirmer la même identité à un volcan
et à la mer. Multiples – et parfois contradictoires – sont les manifestations
incomprises (esprits ou dieux) d'énergies qui nous submergent. Prétendre qu'il
n'y a qu'une seule énergie – ou qu'un seul régisseur de ces énergies – relève
de l'acte de Foi.
► Dans l'universel d'un Etre
Premier qui ne pourra trouver d'identité qu'au sein des objets matériels issus
de sa propre énergie, il est parfaitement cohérent que le Grand Tout prenne
l'individualité de chaque objet qui le compose, - la personnalité de chacun des
hommes dans leur individualité - et qu'il devienne Personne à l'image de
l'humanité dans son ensemble.
Dans
un monde dont nous ne
percevons qu'une partie, il n'y a aucune raison que la part
mystérieuse se
structure à la manière d'une personnalité humaine. La personnification
du
Mystère relève de l'acte de Foi.
► Dans l'universel d'un Etre
Premier, le Grand Tout est évidemment immanent en chacun des objets qui le
matérialisent.
Dans
un monde dont nous ne
percevons qu'une partie - et pour autant que nous ayons
décrété que la part
restante forme un tout (est unique) et est une personne à la manière
d'un Dieu
- il reste tout à fait cohérent que ce Dieu soit transcendant.
Mais dans le contexte limité
du monde, Moïse a désiré amplifier la transcendance de son Dieu – affirmé ainsi
tout puissant - par l'immanence qui le rendait aussi omniprésent.
146
► Dans l'universel d'un Etre
Premier qui par sa propre énergie matérialise les objets qui le concrétisent,
le concept de création prend tout son sens. C'est l' Etre Primordial qui, en se
créant, devient lui-même.
Dans
un monde régi par des -
ou par un – dieu(x), le concept de création s'inscrit en
dehors du Tout, et l'
Univers perd sa définition. Dans le contexte d'un monde matériel tel
que nous
le décrivons aujourd'hui, aucun acte ne peut se réaliser en dehors d'un
espace
expansé (volume) et d'une de ses
dimensions le temps. En dehors d'une telle
réalisation, l'acte reste une
"intention". Or, la création est
proposée comme un acte. Elle ne peut dès
lors répondre à sa définition,
qu'après le moment zéro. C'en devient sa négation.
► Dans le contexte historique
dont il se réclame – rompant avec toute continuité – , Moïse distingue
désormais les Hébreux des autres Sémites. Il usurpe ainsi à son seul avantage
l'exclusivité d'une Alliance.
Je note ici
que l'Alliance suivante, celle du Christ, étendra quant à elle cette
exclusivité à l'humanité tout entière. C'est une manière de supprimer
radicalement tout privilège. La troisième Alliance (cinquième pour les
musulmans) devient la négation des deux autres.
Cette étude
ne vise à accuser personne. Moïse a accompli une œuvre remarquable
d'unification de tribus éparses en une seule nation. Il a sans doute partagé
l'enthousiasme des Egyptiens qui découvraient le remplacement du
"culte" aux dieux par une implication personnelle dans une "religion".
Il a créé une
théocratie, assurant de la sorte une grande homogénéité entre la Morale, le
social et le politique. C'est une œuvre magistrale.
Mais le
"système" mosaïque, comporte des fautes logiques. Il y a le mélange –
souvent incompatible – de concepts universalistes interprétés dans le monde des
dieux.
Depuis Moïse,
l'Histoire a continué. Son enseignement s'est scindé en communautés Israélites
et en christianismes. De part et d'autre, les écrits sacrés ont été triés,
traduits, arrangés, glosés. Dès le début de notre ère, l'importance des textes
bibliques est passée en second par rapport aux commentaires que chacun en
faisait suivant son orientation.
147
C'est la
rédaction de la Mishna, strictement limitée à des directives normatives, sans
le moindre commentaire d'ordre religieux ou philosophique. Il faut situer la
rédaction de la Mishna dans le climat de suspicion de Rome, qui craignait toute
évocation d'un éventuel messie, libérateur politique envoyé par Dieu.
C'est la
fixation définitive d'un texte exclusivement en hébreu (pourquoi?) par la
Massore qui, par ailleurs, effectua un travail philologique exemplaire. Mais
c'était tout de même une "trituration" supplémentaire du texte sacré.
Que restait-il encore de la Torah originale?
Et puis, la
rédaction des deux Talmud dont les commentaires étaient appelés à remplacer la
lecture des textes eux-même. C'est peut-être déjà le début du courant
kabbalistique qui s'est poursuivi jusqu'au XIV siècle de notre ère,
pour donner une lecture tout à fait ésotérique
- jusqu'à l'absurde - des textes qui en perdent jusqu'à leur sens.
Il n'est dès
lors pas étonnant qu'en ce début du VII siècle, surgisse Mahomet,
un Sémite exclu de l'Alliance mosaïque. Et nous lisons dans son Coran
[XLI, 45] Nous avons donné à Moïse le Livre,
Mais celui-ci fut un
sujet de disputes.
[LXII, 5] Ceux qui étaient chargés de la Torah
et qui ensuite ne
l'ont pas acceptée
ressemblent à l'âne
chargé de livres.
[XLI, 3&4] Voici un Livre dont les versets
sont clairement exposés;
un coran arabe,
destiné à un peuple
qui comprend
une bonne nouvelle
et un avertissement.
La
revendication de Mahomet de rétablir une prédication originale compréhensible
semble parfaitement fondée. C'est avec une ardeur religieuse évidente qu'il se
lança dans cette croisade de retour aux sources.
148
Mais qui la
politique ne corrompt-elle pas?
Comme Moïse:
en Arabie.
Comme Moïse -
mais sans l'avoir initialement désiré, semble-t-il – le génie politique de
Mahomet parvint à fusionner en un seul peuple, les Emigrés (venus de La Mecque)
avec les Auxiliaires (convertis de Médine). C'est la Ummah. Le succès de ses
décisions militaires et politiques était souvent cautionné par de nouvelles
révélations communiquées en ce sens par l'Ange.
Il est
regrettable aussi que le Prophète – qui
ne savait peut-être ni lire ni écrire – ait reçu une formation religieuse à ce
point orientée. Il fut sans doute instruit par des chrétiens monophysites
d'Abyssinie. Et - ceci est certain – son retour aux textes originaux méprisait
les règles les plus élémentaires de toute philologie. C'est dommage!
Il se rendit
compte, au long de son enseignement, que le monothéisme absolu qu'il affirmait
comme unique Vérité, entrait en contradiction avec certains propos des débuts
de sa prédication.
Le dieu
principal généralement vénéré à La Mecque, dans l'Arabie d'avant Mahomet, était
déjà nommé Allah. Mais à côté de lui, il y avait les trois déesses Allat
(féminin de Allah), Ménat (le Destin) et Al'Uzza (la Puissance). Au début de sa
prédication Mahomet présenta ces trois déesses comme des médiatrices auprès
d'Allah.
Mahomet reconnut
l'incohérence de ses propos, accusa Satan de lui avoir inspiré [[18]]
ces paroles,
et proclama aussitôt l' "Abrogation de Dieu", c'est à dire le pouvoir
d'Allah, compte tenu de sa Toute Puissance, d'abroger certains passages de sa
propre Révélation.
Pas de quoi
pavoiser. Conscientes de l'incohérence à proclamer simultanément la
transcendance et l'immanence de Dieu, les Eglises chrétiennes n'affirment-elles
pas que le Mystère de Dieu est incommensurable? Qu'il est lourd le Mystère de
la Foi!
C'est
exactement le même raisonnement.
149
Septième partie
D'Abraham à Moïse
Moïse-7 : Tradition abrahamique
Ceux qui étaient chargés
de la Torah [Coran LXII, 5]
et qui ensuite, ne l'assumèrent pas...
Les
trois monothéismes occidentaux – le judaïsme, les christianismes et l'Islam –
sont souvent regroupés sous l'appellation de "religions
abrahamiques".
Abraham
n'est pourtant fondateur d'aucune religion.
Dans le quatrième chapitre des présentes
"Mosaïques" (le
Schisme), j'ai mis l'accent sur la distinction très nettement établie par Moïse
entre les Sémites en général, et le peuple des Hébreux. Tous descendants de Sem
avec le dernier ancêtre commun que les récits bibliques nomment Abraham et que
le Coran appelle Ibrahim; mais pour la tradition juive, à travers sa seule
lignée déclarée légitime (Isaac, à l'exclusion d'Ismaël présenté comme un
bâtard), et Esaü réputé avoir renoncé à son droit d'aînesse, au profit de son
frère jumeau Jacob (qui deviendra Israël).
Pour abolir ces restrictions à la
famille sémite, il faut bien remonter jusqu'à Abraham, dernier représentant du
tronc commun. Au delà des radiations de certains Sémites par la Bible juive, la
qualification de "abrahamique" tente ainsi d'inclure les familles,
tribus et clans écartés par cette ségrégation.
150
En gros, la référence à Abraham
rappelle simplement que toutes les populations [[19]]
que nous qualifions –
abusivement peut-être – d'arabes, sont d'origine sémitique et appartiennent
également à ce que le texte religieux appelle l' "Alliance".
Voici un bon siècle, Julius Wellhausen mit
en évidence que les textes de la Bible – dans la version qui nous est rapportée
aujourd'hui - trouvaient leurs origines
en plusieurs récits. Avec des
différences selon qu'ils s'étaient développés dans la contrée Sud de l'ancien
royaume de Salomon (royaume de Juda), ou selon qu'ils s'étaient développés plus
au Nord, dans le royaume de Samarie.
Les textes élaborés sur base des récits de
la région du Sud, avec Jérusalem pour capitale et le culte rendu au Temple,
désignent habituellement Dieu par le nom de Yahvé. C'est la source Yahwiste,
répertoriée "J" par les biblistes, - de l'origine Juda.
Les récits principalement développés dans
la région de Samarie, plus au Nord de l'ancien royaume de Salomon, évoquent
généralement Dieu par le terme pluriel de "Elohim". C'est la source
elohiste, répertoriée "E" par les biblistes.
Wellhausen et Graf établirent encore une
deuxième distinction dans l'origine des textes actuels de la Bible. Sur base
linguistique principalement, mais également selon les noms attribués aux villes
et aux régions, ils purent déterminer que certaines séquences bibliques étaient
relativement récentes. Lorsque, par exemple, le texte précise qu'Abraham était
originaire de la cité d'Ur "en Chaldée", nous devons nous
souvenir qu'une région ne porta ce nom de Chaldée qu'au VII siècle
avant notre ère. Elle fut peuplée
d'Araméens de traditions très mésopotamiennes et abrita la dynastie
néo-babylonienne que nous connaissons surtout par le roi Nabuchodonosor. Mais
nous sommes plus de mille ans après l'histoire d'Abraham.
151
La tradition voudrait que vers ~622, sous le roi Josias du Royaume
[2R, 22 & 23]
de Juda, le Temple de Jérusalem en
restauration livrât la découverte d'un manuscrit, recueil de lois très
conformes aux prescriptions du Deutéronome (5è Livre de la Torah),
mais propres au royaume du Nord. Ce manuscrit aurait été déposé là, un siècle
auparavant, par les Lévites de Samarie en fuite devant Sargon II d'Assyrie qui
devait bientôt asservir leur région. Cette source biblique supposée est répertoriée
sous la lettre "D", de deutéronome.
Une dernière source fondamentale de la
Bible aurait enfin été rédigée après l'Exil. A défaut d'une réelle unité
littéraire, ce texte tardif semble être le reflet d'une école soucieuse de bien
préciser les rites et les lois. On répertorie généralement cette source par le
lettre "P", d'après l'allemand Priestercodex.
Une telle classification des sources
bibliques en quatre traditions différentes porte le nom de "théorie
documentaire". Il s'agit en réalité d'une hypothèse de travail. Il
semble que les auteurs (Graf et Willhausen) envisageaient initialement des
textes rédigés par écrit, avec un manuscrit J, un manuscrit E, et deux autres D
et P.
L'hypothèse de sources différentes est
aujourd'hui communément admise. Il est toutefois moins évident que chacun de
ces récits (du royaume du Sud et de celui du Nord; du texte de la veille de
l'Exil et du codex final) ait fait l'objet d'une véritable rédaction écrite
sous forme de manuscrit. Il est sans doute plus judicieux d'envisager que les
grands récits traditionnels de l'histoire des Hébreux étaient racontés de
manières différentes dans le Nord et dans le Sud. Plus tard, les avatars de
l'Histoire (et de l'Exil en Babylonie) ont encore orienté ces mêmes récits en
fonction de nécessités politiques nouvelles. Il semble fort probable que cette
mémoire traditionnelle ait été codifiée (censurée?..) dans les manières d'être
racontées. Et il n'est évidemment pas exclu que certains passages jugés
essentiels aient été très tôt fixés par écrit.
Ainsi J, E, D et P ont vraisemblablement
leurs propres sources dans divers récits oraux, mais peut-être aussi dans
certains textes déjà rédigés par écrit.
J'ai
souligné dans les approches précédentes, combien la description minutieuse d'un
temple à construire – selon les plans de Dieu Lui-même, s'il vous plaît ! –
rencontrait adéquatement le projet pharaonique de Salomon. Et ce seront les
chapitres 25 à 31 du Livre de l'Exode. Sept chapitres complets de descriptions
techniques d'architecture, proclamées à un peuple non-encore sédentarisé, au
milieu d'une marche en plein désert. (!)
152
La
même remarque s'applique au dénombrement de 603.550 Benéi Israël, toujours en
plein désert. L'unique interprétation possible de ce dénombrement suggère ici
le recensement d'une population déjà bien établie à demeure, mais redevable de
l'impôt … exceptionnel pour faire face à la dépense somptuaire du Temple.
Et nous voici à nouveau sous Salomon.
Y aurait-il une primo-rédaction
des textes bibliques vers l'an ~1000 ?
[[20]]
Alors que voici une vingtaine d'années,
les biblistes semblaient unanimes à situer les premières rédactions écrites de
la Bible au IX siècle au plus tôt, (soit un siècle au moins après
Salomon) les études plus récentes soulignent la convergence entre le régime
politique de la royauté et le désir d'institutionnaliser un pouvoir royal
conforme à la Tradition et aux instructions dictées par Dieu - puisque nous
sommes en théocratie. Des proto-rédactions écrites datant de la royauté ne
paraissent plus invraisemblables aujourd'hui.
תישאר re'shiyth en un commencement
έν
άρχῃ̂ en
archêi au commencement
Tant en hébreu qu'en grec, la
Bible commence par ces mots. Les rabbins du Talmud ont longuement commenté ce
"commencement" biblique qui ne devait peut-être pas être compris
comme le début absolu de l'Univers, mais bien plutôt comme un moment important
à partir duquel aurait commencé une nouvelle ère. L'ère du monde, et celle des
Hommes. Quoi qu'il en soit, c'est dans le cursus d'une Histoire que le
récit place la création et l'importance privilégiée que, dans son œuvre, Dieu
réserve à l'homme.
Encore nous faut-il mettre entre guillemets
le terme de "création".
[[21]]
Le récit primitif évoque
vraisemblablement une "fabrication" du monde par Dieu – traduit dans
son pluriel d'Elohim (יהםלא) - et à partir d'un monde désormais constitué, la confection de l'homme
suivant le modèle très proche des techniques de la poterie.
153
Ce récit présente une lignée
privilégiée, depuis l'apparition de l'homme sur terre (avec Adam et Eve) en
passant par la grande destruction du déluge avec (Noé). Nous sommes dans la
mémoire collective et traditionnelle d'une cosmologie.
Après le déluge, avec les
fils de Noé – et Sem tout particulièrement – nous quittons le récit
cosmologique et nous passons à l'installation des populations sémites entre les
deux fleuves (la Mésopotamie), et la prédilection qui leur sera exclusivement
réservée ainsi qu'à toutes leurs descendances.
A partir de là, le récit - à
prétentions historiques comme l'entendaient les Anciens - se rétrécit en forme
d'entonnoir. Le Sémites se réduisent à la descendance d'un seul fils privilégié
d'Abraham, Isaac.
Abraham avait déjà eu un
premier fils avec sa servante Agar (une Egyptienne), alors que son épouse Sarah
était réputée devoir rester stérile.
Pour
garder une relative cohérence avec la promesse initiale, la rédaction des LXX
évitera le terme d' "aîné" pour qualifier Isaac, et proposera: "
ton fils chéri que tu aimes, Isaac, et …
" υἱόν σου τὸν ἀγαπητόν, ὃν ἠγάπησας, τὸν Ισαακ, καὶ …
L'interprétation
de ce texte grec donnera en hébreu:
Isaac ton
fils unique דיחי et chéri (בהא) .
La
Vulgate quant à elle, propose
le seul
fils que tu aies eu (vnigenitvm) et que tu aimes.
On
constate ici une très nette gradation au fil du temps, avec Isaac fils chéri,
puis fils unique, puis seul fils qu'ait eu Abraham. En marche vers une légitimité restreinte.
154
L'entonnoir continuera encore à se
rétrécir quand l'épouse d'Isaac donnera naissance à deux garçons jumeaux, Esaü
et Jacob. Le premier né des deux frères est en réalité Esaü. Mais le clan des
Hébreux se réclame de Jacob. Un stratagème de vente du droit d'aînesse et une
ruse de déguisement pour usurper la bénédiction d'Isaac à l'avantage du fils
cadet, légitimeront Jacob qui prendra dès lors le nom d'Israël. [Gn XXVII]
Ces deux restrictions quant à
la légitimité de la lignée sémite, avec Isaac par rapport à Ismaël (son aîné
pourtant) et avec Jacob par rapport à Esaü (également son aîné) relèvent d'un
récit strictement "traditionnel", raconté dans le seul but de
magnifier les clans hébreux.
L'entonnoir se rétrécira
encore avec Joseph et ses frères; mais cette fois pour souligner le privilège -
et la légitimité surtout – de ces Hébreux qui séjournent en Egypte, et au point
de départ desquels partira le grand mouvement d'autonomie.
C'est, me semble-t-il, un
faux problème de dénoncer dans ces textes, des déclarations racistes ou des
instructions normatives en matière de morale ou de religion. Le Genèse est une
geste épique qui illustre que les Hébreux sont des élus, au dessus du lot
commun, et que chaque membre de la société hébraïque doit être fier d'appartenir
à cette communauté.
Une investigation sur
Internet, avec les termes "Bible + Racisme", m'a donné près de 800
références. Je reste perplexe devant ce résultat. Les textes bibliques ont été
pratiquement "figés" voici plus de deux mille ans; avec le texte grec
des LXX au III siècle avant notre ère, et son remaniement
massorétique en hébreu, un demi-millénaire plus tard. Nous cherchons
aujourd'hui dans la Bible, une compréhension planétaire qui était totalement
inexistante au moment de ses rédactions.
Il est évident que les
sarcasmes, les malédictions, le mépris envers les populations voisines
n'incitent pas le lecteur à la tolérance. On peut d'ailleurs s'étonner que de
telles paroles aient pu être inspirées par un Dieu censé transcender les époques
!!!
Mais là n'est pas la
question.
155
Le contexte de telles
imprécations à l'encontre de peuples voisins sera toujours:
Si nous replaçons ces
imprécations dans leur contexte historique, de telles déclarations
d'agressivité envers les peuples voisins ne sont vraiment pas exceptionnelles.
Les stèles de la même époque, qui proclament les victoires égyptiennes, sont
empreintes de la même agressivité verbale.
Dans sa
grande inscription à Karnak, ne lisons-nous pas à propos de Merenptah:
" Le roi méprise les
Sétjetyou,
il fait en sorte que les plaines de Khéta
viennent à pied
comme marchent les chiens."
Et dans la stèle d'Israël,
nous lisons:
" Khéta est en paix (dans le sens de requiescat in pace!),
Tjéhénou est vaincu
et Canaan est captif."
156
Nos déclarations
contemporaines sont habituellement plus diplomatiques, bien que certains
discours encore très récents (je pense à ceux d'un Sékou Touré …) ne reculaient
devant aucune outrance.
Dans ce type de contexte, le
racisme des déclarations bibliques dépasse-t-il vraiment le cocorico français
ou la suprématie affichée des Allemands ou des Suisses devant leur prétendue
supériorité technologique?
La proclamation d'une telle
autosatisfaction est évidemment fort agaçante. Les textes israélites
dissimulent mal leur relatif mépris pour ceux qui ne partagent pas leur
privilège. Mais – à l'origine tout au moins – ces déclarations de supériorité
relèvent davantage de la stimulation à être fier d'appartenir à son groupe
(peut-être sa "race"), plutôt que de la haine de l'autre. Le racisme,
c'est la haine de l'autre. Les autosatisfactions bibliques proclament plutôt la
fierté et l'amour de soi.
Mais le vrai problème des
déclarations bibliques, c'est qu'elles ont changé de contexte.
Le recul et la fin de la
glaciation de Würm ont transformé les énormes pâturages de l'Arabie, en un
désert des plus arides au monde. La région devint de plus en plus
inhospitalière, hostile – inhabitable même – pour les Sémites (au nombre
desquels les clans hébreux) qui y menaient leurs troupeaux.
Les conditions climatiques nouvelles
contraignirent ces populations initialement nomades, à se sédentariser près de
cours d'eau permanents, les sources d'Arabie se tarissant les unes après les
autres.
Et là, la Bible nous décrit
clairement deux tentatives de solution.
Une première occasion se
présente lorsque des aventuriers Indo-Européens peu nombreux surgissent des
massifs montagneux du Nord-Est (les monts Zagros), et décident de s'installer
en maîtres dans les plaines fertiles de Mésopotamie et de l'Indus – dans un
premier temps – mais aussi dans la région très fertile du Delta du Nil.
157
Peu nombreux, ces Indo-Européens -
qui nous ont été rapportés [[22]]
sous le nom de
"Hyksos" - ont besoin de collaborateurs autochtones pour concrétiser
leur projet. Les populations semi-nomades cantonnées dans le Nord d'une Arabie
de moins en moins hospitalière, trouvent là une opportunité pour s'installer à
demeure dans la vallée convoitée, mais jusqu'alors inaccessible du Nil.
C'est l'épisode de Joseph.
Mais l'Histoire change de
camp. Les Egyptiens chassent les Hyksos et reprennent l'entièreté de leur
pouvoir. Les Sémites (Hébreux surtout), collaborateurs de l'envahisseurs,
seront évidemment considérés comme des traîtres, et réduits en demi-servage,
dans des camps de travail installés très haut dans la vallée du Nil (Assouan,
Louksor).
C'est ici Moïse.
La Bible a changé de
contexte. La tradition cosmologique des textes traditionnels va désormais
servir, non plus à entretenir la fierté d'être Sémite ou Hébreu, mais à la
justification à l'entreprise politique de Moïse.
D'une part, en lui conférant
une légitimité qui n'est pas évidente au départ. Et puis en confirmant que son
projet de terre promise en Canaan est inscrit depuis toujours dans le dessein
divin à l'égard des Hébreux.
La tradition biblique va
également servir à établir le modèle théocratique que Moïse ambitionne
d'instaurer. La tradition historique va désormais devenir une tradition
religieuse.
Ce changement de statut de la
Tradition, de Cosmogonie en Histoire, et d'Histoire en Religion, va donner à
l'anthologie des écrits – que nous connaissons sous le nom de Bible – une
compréhension et une dimension initialement inconnues de leurs auteurs.
Ainsi lisons-nous aujourd'hui
la Genèse, dans un contexte où elle n'avait jamais été écrite. Et ce
remaniement du contexte a sans doute été initié par Moïse (ou par l'autorité
qu'il représentait). Ses successeurs ont codifié la besogne par la censure et
la mise par écrit des récits de base: la Torah.
158
Le terme lui-même de Torah
signifie au sens premier "la Loi"; le texte constitutif de l'état que
Moïse projette de fonder, sa "constitution".
Il nous reste maintenant à
vérifier la cohérence d'une telle vue de l'Histoire.
*
* *
Moïse n'est attesté par aucun document
historique, et l'épigraphie des pays voisins reste totalement muette à l'égard
de sa personne et des populations qu'il aurait entraînées dans sa longue
marche.
L'œuvre de Moïse est par contre
incontestable, dans la mesure où nous considérons qu'il s'agit de la création
de l'état d'Israël, non plus au Nord de l'Egypte comme au temps des Hyksos,
mais en terre de Canaan. Nous pouvons donc, en toute rigueur historique,
évoquer l'autorité qui dirigea la mobilisation des clans hébreux vers une
sédentarisation le long du Jourdain. C'est cette autorité que nous appellerons
Moïse.
Les récits traditionnels évoqueront alors
l'unification de ces clans (encore éparpillés en Arabie du Nord, mais regroupés
aussi dans les ghettos égyptiens) et leur sédentarisation en terre convoitée de
Canaan, comme émanant d'une sorte de sur-homme.
A la manière d'ailleurs, dont l'a ressenti
Michel Ange.
Mais ce sur-homme, ce héros entré dans la
légende entre son œuvre (+1350) et l'instauration officielle de la
royauté en Israël (~1000), ne jouissait à l'origine d'aucune légitimité
évidente. Il fallut donc lui inventer une généalogie. Et là, nous découvrons
l'importance d'Abraham.
Au point de départ de son récit, Moïse ne
nous propose aucune identité. A commencer par son propre nom dont
l'interprétation du sens ouvre à discussion. (De m'si, le fils en égyptien?)
Les textes bibliques le présentent comme émanant de la cour de pharaon. Mais,
pourquoi émanait-il de cette cour étrangère, qualifiée d'alliée dans le Livre
de la Genèse, mais réputée ennemie à partir de l'Exode.
159
Notre lecture occidentale déforme les
récits traditionnels. Nous ne sommes plus capables de lire des légendes. Nous y
recherchons chaque fois les données historiques qui, selon nous, doivent nécessairement s'y cacher. Et
d'ailleurs – mais j'y reviendrai plus loin – nous ne lisons plus du tout les
histoires que racontent les récits.
L'identité et la légitimité de Moïse -
pour rester crédibles - devaient nécessairement s'inscrire dans l'enchaînement
d'une cosmologie traditionnelle telle que rapportée dans la mythologie
mésopotamienne; et dans cette mythologie de la fabrication du monde, la
prédilection divine tout à fait particulière pour les peuples sémites, et
préférentiellement les Hébreux.
Or, d'emblée de jeu, l'histoire de Moïse
annonce la couleur. Le récit commence par l'exposition du bébé sur le Nil dans
un panier enduit de poix, et son sauvetage par une princesse royale. C'est le
rappel repris mot à mot, de la légende de Sargon II d'Akkad. Ainsi commence la
légende – mais sur l'Euphrate, et non sur le Nil - d'un souverain sémite qui,
un millénaire auparavant, est parvenu à libérer son peuple du joug de
l'envahisseur étranger Indo-Européen qui avait asservi les autochtones sous le
régime de Sumer. Sargon II est un libérateur politique. Moïse, au même titre,
se présente comme le libérateur politique.
Le livre de l'Exode annonce ainsi sans
ambiguïté que, sur fond de la tradition ancestrale, nous allons raconter
maintenant l'histoire de l'accession politique d'Israël à l'indépendance.
Nous avons vu dans les approches
précédentes, que l'événement Moïse se situait nécessairement durant la
XVIII dynastie pharaonique (~1543 - ~1292). Le raisonnement est simple:
il est exclu
qu'un événement de type "Exode" se soit produit durant la période
encore troublée (jusqu'à la XVII dynastie) où l'Egypte était
partagée entre deux pouvoirs: celui de Pharaon dans le Sud, et la
tutelle
d'étrangers (les Hyksos) dans le Nord.
D'autre part, sous la XIX dynastie, une stèle de victoire de Merenptah (dite stèle d'Israël) confirme que
le royaume d'Israël était alors constitué en puissance suffisante pour être
considéré par les Egyptiens comme un pays ennemi dont il fallait désormais
tenir compte.
L'établissement de l'état d'Israël s'est
donc nécessairement réalisé entre les XVII et XIX dynasties; donc durant le XVIII dynastie.
160
Le séjour des Benéi Israël en Egypte se
situe dès lors en amont de cette XVIII dynastie, soit à l'époque
des Hyksos.
Nous ne sommes pas ici devant une
supposition. On peut affirmer que le Pharaon dans le harem duquel Abraham avait
consenti de laisser embrigader son épouse [Gn XIII, 11-16]
Sarah (et en échange de quoi il
reçut beaucoup de richesses en troupeaux) était un Hyksos.
On
peut également affirmer que le Pharaon de Joseph était lui aussi un Hyksos.
Nous savons peu de choses sur ces
Heka-khasout que Manéthon a hellénisé sous le nom de Hyksos. Une "Stèle des 400 ans" retrouvée à
Tanis et gravée sous Ramsès II, commémore les quatre cents ans de l'édification
d'un temple dédié à Seth et dont le culte est généralement attribué aux Hyksos.
L'égyptologue Hayes a calculé que l'événement évoqué devait dater des années
~1720. Gardiner et Vandier pour leur part, estiment cet événement autour des
années ~1730. On peut en déduire que les Hyksos étaient déjà influents dans le
Nord de l'Egypte à cette époque.
Cette instauration d'un culte à rendre à
Seth est intéressante à plus d'un niveau. Il serait abusif de considérer ce
fait comme la "signature" ou la "preuve" d'une influence
directe d'Indo-Européens. Elle représente toutefois un indice important.
Et tout d'abord, le culte à rendre "aussi"
aux dieux maléfiques. Il nous faut en effet attendre le début du II
millénaire (donc l'arrivée des Hyksos) pour rencontrer en Egypte, les
premiers
documents qui traduisent cette notion de "culte à rendre pour éviter le
courroux" .
D'autre part, c'est une notion tout à fait
étrangère à la Haute-Antiquité que tous les hommes de la terre vénèrent en fait
les mêmes dieux, mais sous des noms et des représentations diverses. C'est à
partir de la présence indo-européenne que nous rencontrons le syncrétisme entre
divinités jusqu'alors totalement différentes. Le culte à rendre à Seth à Avaris
vénère ainsi indifféremment - outre le Seth égyptien - l'abominable Apophis
serpent nilotique des ténèbres, ou même le dieu sémitique Baal.
L'amalgame de divinités diverses est –
dans la sphère de notre antiquité – une caractéristique indo-européenne. Nous
retrouverons un tel amalgame dans la prédication de Moïse; ce qui indiquera – à
mon avis – une influence "étrangère" à sa culture sémite.
161
Si l'on évoque des "invasions"
indo-européennes, il faut sans doute mettre un sérieux bémol au terme d' "envahisseurs".
Les documents ne nous rapportent aucune bataille, ni aucun affrontement de forces.
Simplement, des étrangers ont franchi la frontière de montagnes et de glaces,
au Nord-Est de l'Asie Mineure. Nous retrouvons cette précision, et chez
Manéthon et dans la Bible.
Manéthon nous dit:
" …
venant des régions de l'Est, des envahisseurs d'une race indéfinie marchèrent
avec assurance contre notre pays et facilement, sans combat, ils l'enlevèrent
par force …"
Et la Bible confirme:
"Comme
les hommes se déplaçaient à partir de l'Orient, ils trouvèrent une plaine au
pays de Shinéar (la Mésopotamie) et s'y établirent."
L'origine centre-asiatique des Indo-Européens est ici confirmée.
Dans les années ~3200 à ~3000, la
glaciation de Würm n'était pas encore achevée, et les peuples de l'actuel
Moyen-Orient restaient encore isolés du reste du monde, confinés dans une bulle
totalement hermétique. Des glaces au Nord; un océan et des déserts dans le Sud.
Mais vers le milieu du troisième
millénaire (~2500), c'est la fin de l'isolement absolu, et des étrangers venus
d'une Asie plus centrale, arrivent à s'infiltrer à travers les montagnes dans
les plaines de Mésopotamie, d'Indus, et plus tard jusqu'en Egypte.
Nous manquons d'éléments pour préciser une
date de l'arrivée – en principe pacifique - de ces premiers étrangers en
Egypte. A partir de ~1800 cependant, les datations dans les dynasties
pharaoniques deviennent très floues et quasiment impossibles à préciser. Cet
indice permet de situer une ingérence dominatrice des Hyksos vers cette époque.
Et un bon demi siècle plus tard, l'imposition de leur culte envers les dieux
néfastes.
Ces étrangers semblent avoir été peu
nombreux. Mais en avance technique peut-être sur les peuples Sémites, Indusiens
et Egyptiens. Et surtout, animés d'une volonté de conquête et d'une ambition de
pouvoir; visées impérialistes jusqu'alors peu évidentes chez les trois
populations qui forment la Haute-Antiquité.
162
Rappelons ici que les premières percées
indo-européennes se situent vers ~2500 en Mésopotamie et en Indus; alors qu'il
faudra attendre les débuts du deuxième millénaire pour que les étrangers
atteignent le Nil.
Le cheval fut sans doute importé dans
notre Moyen-Orient, par les Indo-Européens. Mais il était probablement déjà
connu en Egypte avant l'arrivée des Hyksos.
Toutefois les techniques indo-européennes
du harnachement et des convois attelés (nettement plus performantes que les
transports bâtés) permirent une importante amélioration des transports
terrestres, et donnèrent une application militaire nouvelle et immédiate: le
char.
Peu nombreux – c'est important pour
comprendre leur implantation – ces étrangers s'entouraient d'autochtones qu'ils
s'attachaient en les comblant d'honneurs et de richesses.
C'est dans ce contexte que nous devons
lire les pérégrinations de reconnaissance d'Abraham, et l'installation de Joseph
en Egypte. Autochtones liés au sort de ces quelques aventuriers étrangers, et
partageant avec eux honneur, richesses et puissance.
On insiste à mon sens trop peu sur cette
évidence que Pharaon, dans le texte de la Genèse, désigne un colonisateur indo-européen
qui s'est emparé du pouvoir dans le Nord de l'Egypte. Il ne s'agit donc pas
d'un pharaon à proprement parler, mais bien plutôt d'un maître étranger qui a
usurpé son titre dans le Delta du Nil. Cette période Hyksos est mal définie
dans les dates. Elle dura plusieurs siècles, et prit fin avec l'avènement de la
XVIII dynastie pharaonique, lorsque Amosis s'empara d'Avaris (la
capitale des Hyksos) et chassa définitivement ces princes étrangers. Nous
sommes autour des années ~1543.
Le prêtre et historien égyptien Manéthon
écrivit l'histoire de son pays au III siècle avant notre ère. Il
rédigeait en grec, la langue internationale d'alors. C'est sous Amosis
justement qu'il situe ce que, de son temps encore, les Juifs de la diaspora
d'Alexandrie racontaient comme étant l'Exode. A noter également qu'il qualifie
les Hyksos du terme grec de ποιμένες (pasteurs, meneurs de
troupeaux), ce qui en confirme l'origine et les coutumes nomades.
163
Les textes mythologiques sacrés ou
traditionnels n'ont jamais eu la prétention de raconter l'Histoire. Leur
finalité est de susciter la fierté d'appartenir à tel peuple, à tel clan ou à
telle famille. Et pour amplifier cette fierté, on raconte des légendes, des
exploits, des privilèges. Il ressort dès lors qu'Abraham et sa famille, ou
Joseph et sa fonction para-pharaonique sont des récits de gestes. Et ceux qui
se réclament de leurs descendances, peuvent être fiers d'être les héritiers de
tels héros.
Dans ce contexte, il est bien évident que
les récits traditionnels ne présenteront jamais leurs exploits sous l'angle
d'une quelconque "collaboration". Pharaon de la Genèse est ainsi
présenté comme le souverain puissant du grand pays d'Egypte.
Mais les événements changeront au fil de
l'Histoire. Le pseudo-pharaon Hyksos finira par être chassé de la place qu'il
avait usurpée. Et ses collaborateurs seront considérés comme des traîtres et
retenus en exil par les nouveaux maîtres – de la XIII dynastie –
dans des ghettos de travail, au fin fond de la haute vallée du Nil. Dans
l'Exode, Pharaon deviendra ainsi l'ennemi du joug duquel il faudra se libérer.
Nous avons des documents égyptiens qui
nous attestent de ces camps de travail, et le compte rendu de la demande de ces
travailleurs forcés (Hébreux pour la plupart) d'obtenir les moyens de célébrer
un culte à leur(s) dieu(x).
Ainsi, le même terme de pharaon
représente-t-il des réalités différentes selon les récits.
- Dans la Genèse, c'est le Maître Hyksos,
ami protecteur qui confère aux Hébreux une partie importante du pouvoir en Egypte.
- Dans l'Exode, ce sera l'Egyptien ennemi,
souverain d'une maudite population chamite.
L'Histoire a changé. Il devient dès lors
impératif d'adapter les récits traditionnels aux réalités nouvelles.
Et ce seront les modifications apportées
aux anciens récits mythologiques de la Genèse.
164
Ces changements sont importants, car il
faudra désormais expliquer:
- La limitation de l'Alliance avec Abraham
aux seuls Hébreux.
Isaac,
d'abord; à l'exclusion d'Ismaël.
Jacob
ensuite, à l'exclusion d'Esaü.
- La revendication des Hébreux sur Canaan
(avec la prospection d'Abraham)
- La présence des Hébreux en Egypte
(voyage d'Abraham et l'histoire de Joseph).
Une fois l'antique tradition remise au
goût du jour, peut commencer l'Exode, avec les proclamations:
- d'un Dieu unique (Yahvé),
- d'une loi d'origine divine,
- et d'un peuple élu à organiser sur le
modèle théocratique.
Cette fois, nous entrons dans le livre
historique de l'Exode.
Il se fait que, pour rendre vraisemblables
les récits tant de la Genèse que de l'Exode, les auteurs de la Bible chiffrent
des durées. Certains des nombres ainsi affirmés présentent de fortes
connotations ésotériques. 40 ans dans le désert: à lire simplement comme
"beaucoup d'années". 7 et 12 sont également teintés de valeurs
absolues ou parfaites.
L'événement
Moïse est quant à lui daté trois fois dans la Bible.
► Une première fois dans l'Exode:
"La durée du séjour
des fils d'Israël en Egypte fut de quatre cent trente ans." [Ex: XII, 40]
► Et, le même événement est annoncé par Yahvé dans
la Genèse:
"On les y opprimera
(dans un pays étranger) pendant quatre cents ans." [Gn XV,13]
Ces
derniers quatre cents ans d'oppression prédits par la Genèse, peuvent aussi
s'interpréter comme "pendant quatre générations" - quatre cycles - .
Les deux textes peuvent alors se compléter sans contradiction, avec un séjour
total de quatre siècles, dont une période d'oppression de quatre générations.
165
► Moïse est encore situé par rapport à l'inauguration du Temple de
Jérusalem, par Salomon: "En la
quatre cent quatre-vingtième année après la sortie des Israélites du pays
d'Egypte, en la quatrième année du règne de Salomon sur Israël, au mois de Ziv
qui est le second mois, il bâtit le Temple de Yahvé." [1R VI, 01]
Cette
deuxième durée est chiffrée avec la valeur 480. A lire peut-être comme
le multiple de 12 et de 40, soit la combinaison de deux perfections. … On doit
hésiter, semble-t-il, à transposer cette dernière valeur en nombre exact
d'années. Mais nous lirons de toutes façons, un temps assez long que nous
devons compter en siècles.
NIKIPROWETZKY remarque toutefois:
[ 16]
" Les données
chronologiques fournies par la Bible ont une valeur purement symbolique,
semble-t-il, comme le montre la prédominance dans le comput proposé du nombre
40 qui représente conventionnellement la durée d'une génération. Il ne serait
donc pas impos-sible que les 480 ans aient en fait représenté originellement 12
générations de 40 ans."
Et ce n'est que plus tard qu'il fut jugé opportun d'exclure Saül
(considéré comme illégitime) et qu'il fallut trouver à caser les Juges au
nombre de douze pour faire correspondre le nombre des tribus.
Il nous faut donc renoncer à nous référer à la Bible comme à un livre
d'Histoire. Nous pouvons néanmoins analyser la datation biblique.
La quatrième année du règne de Salomon
nous situe vers ~970. 480 ans auparavant nous mène en ~1450. Nous voici
sous Touthmôsis III, et selon les chronologies adoptées, avec ou sans la
tutelle de la reine Hatshepsout.
Les 430 ans de la durée du séjour en
Egypte sont également entachés de possibles spéculations sur la valeur des
chiffres. (10 x 40, par exemple, + la durée mature d'une génération en cours,
soit + 30) Ce petit jeu peut nous mener
très loin … Trop loin !
166
Plus simplement, avec le point de
repère de la "Stèle des 400 ans", nous conviendrons qu'en ~1730, le
culte Hyksos était déjà bien implanté. Il faut tout de même "un certain
temps" pour implanter un culte. Et nous aurons ~1730 + ½ siècle = ~1780.
Retranchons 430 ans, et nous voici entre ~1350 et ~1330, à la période
amarnienne (Akhenaton, Aÿ, Toutankhamon). D'autres arguments, développés dans
mon premier chapitre convergent vers la même époque.
Ces deux dates, de ~1450 à partir de la
construction du Temple, et de ~1350 à partir de la durée du séjour d'Israël en
Egypte, avec leur siècle d'écart, sont-elles compatibles entre elles? Toutes
deux nous situent sous la XVIII dynastie, alors que les anciens
collaborateurs des Hyksos sont maintenus dans un état de semi-servage dans le
Sud de la vallée du Nil. Dans la mesure où nous envisageons Moïse comme
l'ensemble du mouvement de révolte qui aboutit à installer le peuple souverain
des Hébreux en terre de Canaan, une résistance
‑ voire une rébellion - d'indépendance d'un siècle s'inscrit dans des
normes vraisemblables.
Il n'est pas impossible que nous puissions
interpréter les 480 années (entre la Pâque en Egypte et la construction du
Temple) comme étant une "longue durée de plusieurs siècles",
représentée par le nombre ésotérique de 480, mais qui peut très bien traduire
une durée historique quelque peu différente, mais de plusieurs siècles.
► Une percée Hyksos dans la première moitié du XVIII siècle
(entre ~1800 et ~1750), à la fin de la dynastie des Sésostris, recoupe
la
contestation de stricte légitimité de cette XII dynastie, à qui
l'on reproche parfois de compter quelques "pharaons nubiens". La
XVIII dynastie semble en effet enchaîner son Histoire à la suite,
non pas de cette XII, mais bien plutôt à celle de la XI dynastie. C'est
le temple de Mentouhotep II (~2064 - ~2013, XI dynastie) qui sera
choisi par la Reine Hatshepsout pour jouxter son propre
temple funéraire à Deir-el-Bahari. Je verrais volontiers ici un signe
pour
marquer clairement le sens de la continuité dans la légitimité.
► La Pâque juive vers ~1450 (sous Touthmosis II) justifie mal la notion
d' "unicité du divin" qui trouve par contre son explication logique
dans l'installation à demeure de moines "védiques" dont nous ne
trouvons les traces en Egypte qu'un petit quart de siècle auparavant (à partir
de ~1474). Les concepts d'Etre-Primordial et de Cause-Première ont dû mûrir
plus d'un siècle à la cour pharaonique pour éclater dans l'épisode métaphysique
d'el Amarna.
167
► Ce sont les mêmes concepts védiques qui ont été interprétés en attributs
divins dans le monothéisme de Moïse. L'appellation de "mono…machin"
est d'ailleurs le seul point commun que l'on puisse établir entre les deux
mouvements qualifiés de monothéismes: celui d'Akhenaton et celui de Moïse.
► Enfin, le premier chapitre de cette étude insiste sur la vraisemblance d'une Pâque juive au seul
départ d'un "Sud" de la vallée du Nil.
Parmi les
adaptations des récits de la Genèse aux réalités historiques nouvelles
engendrées par l'ambition de créer un état hébreu en terre de Canaan, figure
évidemment l'absolue nécessité de mettre en valeur un ancêtre mythologique,
précurseur déjà de cet aboutissement dans une "Terre promise", et qui
justifie également le point de départ de ce mouvement de libération à partir de
l'Egypte.
Abraham est une
figure que nous retrouvons dans les écrits les plus anciens. Mais le récit de
son histoire est truffé de précisions et d'ajouts que les commentateurs
contemporains de la Bible sont unanimes à qualifier de tardifs.
Le récit d'Abraham,
tel qu'il nous est rapporté par la version actuelle de la Bible, se construit
sur quatre axes principaux:
- l'Alliance
prédilection
divine pour Israël
- la Promesse une
descendance innombrable
- le droit à la terre la
donation éternelle de Canaan
- la justification
de la diaspora visite
en Egypte (préparation à Joseph)
Il est intéressant,
à ce propos, de lire en parallèle les deux versions les plus
"scientifiques" de la Bible: celle de la Commission Biblique de
Jérusalem (BJ), et la Traduction œcuménique de le Bible (TOB). Non pas tant
dans leurs textes - qui ne présentent pas de divergences fondamentales – mais
bien dans leurs commentaires. Ici, la convergence est surprenante.
168
Ouvrons le feu avec
les commentaires généraux de la B.J.
Les commentateurs
contemporains envisagent donc que ces quatre points qui nous paraissent
fondamentaux, seraient en réalité des ajouts au récit primitif.
Ajouts
préparatoires aux livres ultérieurs.
Cette
promesse solennelle affirme:
169
[Gn XII]
Le texte nous raconte la tromperie
d'Abraham qui fait passer son épouse Sarah pour sa sœur, et accepte qu'elle
soit intégrée au harem de Pharaon. A la fin de cette histoire, Pharaon chassera
Abraham en lui reprochant de l'avoir trompé, mais en le couvrant de richesses.
On ne trouve aucun commentaire
contemporain sur les "chameaux" comptés dans l'inventaire de ces
richesses dont Pharaon honore Abraham. Il s'agit pourtant là d'un indice
évident d'une refonte très récente du texte. Le chameau (dromadaire, en
réalité) ne fut introduit qu'au premier millénaire avant notre ère.
La B.J. commente à cet endroit, que ce
n'est que très progressivement que la morale s'est introduite dans les textes
avec nos valeurs actuelles. Le commentateur de la B.J. tente ainsi d'atténuer à
nos yeux cette tromperie (proxénétisme ???) et évoque une possible coutume
mésopotamienne qui aurait attribué un privilège supplémentaire à l'épouse
qualifiée également de sœur. Mais
d'insister sur la probabilité que les rédacteurs bibliques eux-mêmes n'avaient
sans doute plus connaissance de cette coutume ...
Il y a manifestement malaise.
Pour ma part, je crois que nous tenons ici
un indice que le texte primitif ne s'occupait pas du tout de religion ou de
morale. Ce n'était pas non plus un texte normatif. Mais bien plutôt le récit de
la geste des héros (parfois très rusés, comme nous pouvons le voir ici) qui
auront engendré les Hébreux retrouvés plus tard en Egypte.
La TOB confirme cette opinion et
suggère que ce récit, [Gn XII, 4; Gn XX et Gn XXVI]
évoqué trois fois dans la Genèse,
répercute sur les descendants d'Abraham, la légitimité de séjourner dans un
pays étranger. Ce serait donc la justification, après coup, de la Diaspora.
En confirmation de ma remarque sur les
deux manières bibliques de décrire Pharaon, la TOB remarque que, bien que
Pharaon se voie ici infliger par Dieu des maux (non précisés), il n'est dans ce
récit de la Genèse – et contrairement au récit de l'Exode - pas dépeint de
manière négative.
170
[Gn XIV]
(La campagne des quatre rois)
B.J.
constate que ce chapitre n'appartient à aucune des trois grandes traditions de
la Genèse. Sa valeur est très diversement appréciée. Il semble que ce soit une
composition tardive pastichant l'antique … Le caractère factice du récit est
perceptible dans le nom des rois. Le récit a voulu rattacher Abraham à la
Grande-Histoire et ajouter à sa figure une auréole de gloire militaire.
Pour la TOB, ce chapitre est très
différent des autres récits sur Abraham et il est difficile de le dater. Il
regroupe deux épisodes:
- une campagne de rois coalisés au sud de
la Palestine
- et une rencontre d'Abraham avec le roi
de Salem (probablement de Jérusalem).
Le nom de ces rois a vraisemblablement une
valeur symbolique.
Les commentateurs relèvent également le
langage très militaire.
[Gn XV 13-16]
La
quatrième génération, ils retourneront ici.
Ces versets sont des additions au récit de
base. Tout n'y est d'ailleurs pas homogène.
Le verset 13
évoque 4 x 100 ans,
le verset 16 évoque 4 générations.
On doit considérer ces passages comme une
prédiction a posteriori, en justification de la mission de Moïse.
171
[Gn XV 17]
La B.J. commente que l'expression
idéalisée des limites du pays de la promesse (de l'Euphrate au Nil) et la liste
des peuples sont une addition au récit de base. Il n'y a pas d'homogénéité
entre les deux éléments ajoutés: les peuples sont ceux de Canaan seulement.
Même étonnement de la TOB devant les 10
peuples cités comme habitants de Canaan, alors qu'il en est habituellement cité
6 ou 7.
[Gn XVII]
Le style dénonce un récit nouveau de
l'Alliance, dans le style de la tradition sacerdotale.
Il s'agit aussi d'un texte relativement
récent.
[Gn XIX]
Le texte parle de dieu (ou du Dieu et de
son messager – ou des deux messagers) tantôt au pluriel et tantôt au singulier.
Les exégètes, eux mêmes embarqués dans leur foi monothéiste personnelle,
hésitent à souligner que l'idée d'un Dieu unique n'était pas encore installée à
l'époque d'Abraham.
La TOB souligne également ce pluriel
mélangé au singulier, "puisqu'il se réfère parfois à Dieu seul et
parfois aux trois hommes". Mais l'auteur reste discret sur la manière
dont se manifeste la présence divine.
- On imagine souvent qu'il s'agit du
Seigneur accompagné de deux anges.
- Une exégèse chrétienne y a même vu la préfiguration
des trois Personnes de la Trinité !
[Gn XIX 30-36] Les
filles de Loth (ou les Maobites)
Isolées dans une contrée sans prétendants
possibles, les filles de Loth enivrent leur père, couchent dans son lit et se
font faire un enfant à son insu.
172
D'après TOB, ce bref récit explique
l'origine et les noms de Maobites et des Ammonites. L'auteur biblique montre
que ces peuples ont des liens de parenté avec Israël puisqu'ils descendent du
neveu d'Abraham.
Et à nouveau ici, l'illustration que le
texte primitif n'a aucune prétention à proposer un récit moral, normatif ou
religieux. Simplement, même les filles de Loth ont hérité de cette intelligence
qui leur permet de mener à bien leur ruse.
[Gn XXI]
Naissance d'Isaac
Passage complexe, commente la B.J., où
sont probablement unifiés des éléments de tradition yahwiste, elohiste et
sacerdotale.
Pour la TOB, ce chapitre regroupe des
traditions d'origines diverses.
Le récit de la
naissance d'Isaac est surtout imprégné du style sacerdotal.
L'expulsion d'Agar est une version
parallèle à une relecture de Gn XVI.
Le récit du
traité d'alliance entre Abraham et Abimèlech provient, au moins en partie, de
l'auteur de Gn XX (relecture
lui-même de Gn XII)
Les commentateurs sont
ainsi unanimes à reconnaître une rédaction très récente (post-exil) de ce
passage pourtant fondamental dans la dissension entre "Arabes" et
"Israélites".
*
* *
Je pense que les commentaires de la B.J.
et ceux de la TOB ont une valeur de références.
Je tenais simplement à marquer ici que
l'avis est unanimement partagé d'un récit d'Abraham rendu au cours de
l'Histoire, conforme à la prédication mosaïque et aux interprétations et
commentaires d'une orthodoxie de plus en plus autoritaire au fil de la
sédentarisation autour du Temple.
173
Au risque de heurter certains lecteurs
assidus des textes bibliques, je voudrais poser la question de savoir "Qui
lit encore la Bible aujourd'hui ?"
Au point de départ des textes officiels,
se trouve une tradition orale. Cette tradition racontait des histoires. Il
s'agit d'une juxtaposition de récits. Je formule dès lors ma question dans
d'autres termes: "Qui lit encore, aujourd'hui, les belles histoires
des récits bibliques ?"
Il me semble remarquable que les textes
évoqués aujourd'hui, le sont à titre de citations. La Bible est devenue un
inventaire de références. Et la lecture informatique a encore amplifié cette
recherche ponctuelle. Il nous suffit désormais de cherche une expression ou un
mot, et nous avons la liste de tous les versets qui reprennent ce terme, avec
le total de X dans la Genèse, Y dans Josué; et Z dans
Samuel…
Comme les résultats nous donnent souvent
les versets complets, le lecteur n'éprouve plus aucune nécessité à replacer sa
recherche dans l'ensemble du récit. On en arrive ainsi à des citations tout à
fait désarticulées.
Au total, le récit n'est plus lu.
Les chrétiens connaissent-ils l'épisode
d'Abraham prêtant son épouse à Pharaon?
Combien de chrétiens savent-ils même
qu'Abraham est passé par l'Egypte?
Quand à l'histoire des filles de Loth …?
Les Israélites pratiquants n'entendent-ils
pas davantage les commentaires - eux-même commentés - du Talmud, plutôt que le
texte biblique lui-même?
Quant aux musulmans, si leur religion
trouve ses fondements dans la Bible, ils n'en lisent que les seules citations
approximatives du Coran et les versions canoniques des Hadith.
Ainsi, la Bible, tout le monde s'y
réfère … et personne ne la lit.
174
Il me semble important d'établir un
parallèle entre les rabbins du Talmud et les Pères de l'Eglise. Les deux
mouvements traduisent une même préoccupation. Les textes bibliques ne
correspondant plus à la réalité historique du début de notre ère, les autorités
religieuses les ont alors commentés verset par verset; et les commentaires ont
pris le pas sur le texte initial.
Diriger le lecteur vers le commentaire du
texte, offre en outre l'avantage de sélectionner les textes soumis à la
méditation des fidèles. On peut ici invoquer une manipulation.
Où peut nous mener ce type d'analyse?
Chaque peuple, chaque tribu humaine
colporte sa mémoire collective. Mémoires que les Occidentaux ont re-découvertes
à l'occasion de leur colonisation du continent américain. Les Amer-Indiens
racontaient en effet leurs mémoires cosmologiques, au grand étonnement des
Conquistadors, mais aussi à la grande offuscation des
"évangélisateurs" qui trouvaient dans ces légendes, l'inspiration
maligne de l'esprit de Satan. La christianisation musclée de ces
"sauvages" a presque effacé ces récits sataniques …
Dans les Proche et Moyen Orients où les
Occidentaux se plaisent à situer leur propre antiquité, seuls les populations
sémitiques ont pu garder quelques bribes de leurs traditions originelles. Les
autres populations – que nous devons qualifier d'envahisseurs – ont été à tel
point subjuguées par la pensée religieuse monothéiste qui s'imposait, qu'elles
en ont oublié leurs propres cosmologies, pour intégrer des récits mythologiques
totalement étrangers à leur propre histoire.
L'enseignement mosaïque – par rapport aux
cultes polythéistes – apportait en effet un élément entièrement nouveau.
Alors que Mésopotamiens et Egyptiens se
contentaient de cultes rituels à rendre à leurs dieux, - il nous faudra revenir
sur la pensée du Rg Véda en Indus – Moïse inaugurait une véritable religion où
chaque fidèle était impliqué par une relation particulière et individuelle avec
un Dieu-Personne.
175
Jésus, précédé par d'autres prophètes il
est vrai, insiste sur l'implication personnelle d'un chacun, vis à vis du Père.
A la limite – et à l'encontre de l'interprétation fort limitée de Jacques,
successeur semble-t-il légitime de Jésus – la relation homme-Dieu ne nécessite
aucun temple ni aucune liturgie.
Le vieux démon du culte à rendre, dans un
temple et avec une liturgie précise, perdurera toutefois jusqu'à la destruction
définitive du Temple de Jérusalem par les Romains, en l'an 70 de notre ère.
Mais ici, nous restons dans l'Histoire restreinte du peuple Hébreu.
Il reste toutefois très difficile de faire
admettre une religion sans temple, sans culte et sans liturgie. C'est à mon
sens, une des raisons majeures de l'échec historique de la référence à
l'Universel qu'a tenté d'instaurer Akhenaton à el Amarna. De nos jours encore,
les lieux de culte les plus orthodoxes sont encombrés d'accessoires, de
statues, de cierges et autres signes extérieurs de piété. Les prostituées
n'accomplissent-elles pas souvent le rite de brûler un cierge à Sainte Rita
pour que leur journée soit bonne?
La grande innovation – oserais-je écrire
"planétaire" – que l'enseignement de Moïse apporta au cours des
siècles, est d'avoir dénigré les simples cultes rituels de l'antiquité
occidentale, pour les remplacer par une véritable religion. Avec le mosaïsme,
il ne suffit plus d'accomplir tel rite (libation, procession, offrandes …) Il
faut désormais que le fidèle prenne envers son Dieu, un engagement personnel
privé. Ceci est entièrement nouveau dans la relation occidentale des hommes
avec leurs dieux.
Une imprécision de vocabulaire qualifie du
même vocable de monothéismes, les démarches radicalement différentes
d'Akhenaton (Aménophis IV) et de Moïse. Pourtant, à la seule exception d'une
référence à un sujet unique, les deux pensées n'ont aucun point commun.
Commençons par le plus simple: Akhenaton.
D'autant plus que son enseignement n'a pratiquement plus d'adeptes aujourd'hui.
176
Une part importante de la XVIII dynastie pharaonique est marquée par un grand désarroi devant les valeurs
traditionnelles. C'est une période de crise "morale et
intellectuelle". Dans une correspondance privée, Marc Gabolde insistera
spontanément sur le fait que l'épisode amarnien doit se comprendre comme
l'aboutissement d'un très long processus. "La religion d'Akhenaton
n'est que la forme radicale de la pensée phénoménologique apparue sous
Amenhotep III et qui se retrouve après la période amarnienne."
[21/03/2002]
Je ne reviendrai pas ici sur la lecture
des documents de Deir-el-Bahari qui localisent Pount en Indus. Le troisième
chapitre y est entièrement consacré. Une expédition commanditée par la reine
Hatshepsout vers ~1474, introduisit en Egypte une communauté védique qui, soit
dit au passage, a payé le prix fort pour l'autorisation de s'installer dans la
vallée du Nil. On estime à 790
Kg, la poudre d'or ramenée du Pount lors de cette
expédition.
La crise culturelle sous la XVIII dynastie coïncide avec cette présence pountite. Elle se terminera – dans sa
phase aiguë tout au moins – par une expédition anormalement discrète au Pays de
Pount, sous Toutankhamon. On peut supposer un rapatriement sans gloire des
"moines" védiques, installés depuis près d'un siècle et demi en
Egypte, et dont le discours sur l'Être Primordial et la Cause Première mettait
à mal une tradition fondamentalement théiste.
Il me semble y avoir un problème de
lecture de la part des historiens. La déification de son vivant déjà,
d'Aménophis III (le père d'Akhenaton) –
cas exceptionnel qui ne se reproduira que sous Ramsès II, mais dans de tout
autres circonstances – et l'ensemble de l'épisode d'el Amarna sont classiquement
interprétés comme des événements religieux.
Akhenaton ne me paraît pas un fondateur de
religion. A la fin de son règne, il durcit d'ailleurs sa position vis à vis des
dieux, en supprimant tout symbole pouvant évoquer les figures de l'ancien panthéon
dans les cartouches qui nomment son sujet unique de référence (Aton). La pensée
développée à el Amarna n'est pas une pensée religieuse.
C'est plutôt la conclusion, dans une
pensée politique logique, de ce que le Rg Véda considère comme une observation.
Une observation ne se discute pas. Il n'y a pas de dogme, il n'y a aucune
croyance dans le système amarnien.
177
Le monde qui nous entoure forme de
toute évidence un système. L'évidence est d'ailleurs la caractéristique
majeure de l'Atonisme. Amon (l'ancien culte) désignait le soleil dans sa part
obscure de celui qui visite chaque nuit le royaume de l'inconnaissable:
Amon-le-Caché. A l'inverse, Aton (icône de Rè-Horakhti) est une image
d'évidence qui éclaire la terre entière.
De ce système, nous captons directement
par nos sens des objets bien matériels. Il y a néanmoins un nombre important
d'éléments qui se manifestent à nous – qui existent - mais dont nous ne
percevons pas la structure spécifiquement matérielle.
Outre donc les structures réelles émanant
de l'eau, de la terre, de l'air et du feu (les quatre éléments constitutifs de
la matière), nous avons encore la perception directe d'événements qui ne se
transmettent pas par voie matérielle. C'est l'exemple de la lumière, de la
chaleur, des sons, des odeurs, etc… Le Véda considère ainsi un cinquième
élément constitutif de l'Univers, que l'on traduit généralement par
"Ether".
Ici aussi, le vocabulaire prête à
confusion. L'éther védique n'a rien à voir avec l'éther classique de la
conception aristotélicienne du monde. "La nature a horreur du
vide" se plaisait-on à répéter. Les immenses espaces interplanétaires
devaient donc – au nom de ce principe – être remplis d'une substance
"anti-vide". Il nous faudra attendre Einstein pour effacer de notre
science, cet éther de la philosophie occidentale. L'éther n'existe pas.
Le cinquième élément constitutif du Véda
nous est également rapporté sous la dénomination d' "éther". Il
s'agit cette fois, non plus du remplissage du vide, mais de la matrice dont
sont issus les éléments concrets qui ne présentent pas la structure de la
matière. C'est l'éther qui est ainsi l'élément constitutifs de la lumière, de
la chaleur, de la vie et de la pensée.
C'est une vision fort proche de celle
d'Einstein qui, pour désigner les particules qui ne s'inscrivent pas dans le
tableau de Mendeleïev, inventa le terme de "photon". Il tentait de
désigner ainsi les particules élémentaires qui, à l'instar de la lumière, ne se
mouleront pas dans une structure de matière.
178
La pensée développée à el Amarna
consiste alors à intégrer
[[23]]
nos propres personnes dans ce système total (c'est la
notion d'un Univers), avec notre partie somatique bien matérielle, et la part
non saisissable par voie matérielle de notre vie ou de notre pensée.
Si nous appartenons à un système total,
c'est qu'il existe une possibilité d'être. Chaque individu de l'Univers émane
ainsi d'un "principe d'identité", encore appelé Être Primordial.
D'autre part, les éléments constitutifs de
ce système total sont reliés les uns aux autres par une chaîne sans fin de
causes à effets. L'Univers, dès lors qu'il se concrétise (dans la matière ou
dans un élément non matériel), développe ainsi un "principe causal"
encore appelé Cause Première.
Il y a des objets qui manifestent
clairement et leur structure matérielle et leur structure
extra-matérielle. Le soleil – et particulièrement lorsqu'il enflamme les
horizons – est une image très complète de notre observation de type universel.
L'astre dans sa matérialité et diffusant son rayonnement de lumière, de chaleur
et de vie.
Ce soleil "horizontain" (comme
le qualifie Marc Gabolde) deviendra ainsi la représentation très fidèle,
l'image idéale, l'icône du principe d'identité et du principe de causalité.
L'Être Primordial qui fusionne ces deux principes sera Rè-Horakhti, le seul à
qui il vaille de rendre culte. Rè-Horakhti (dont Aton n'est que l'image) n'est
ainsi pas un dieu à proprement parler.
La pensée amarnienne n'est pas une pensée
religieuse. Au point de départ d'une stricte observation émerge l'évidence d'un
Système unique. Et dans cet Univers, la raison détermine notre place et notre
rôle. C'est au roi que revient l'organisation de la société des hommes
en fonction de l'Univers qu'ils contribuent à structurer.
Il me semble remarquable que le pharaon
Akhenaton ait toujours clairement distingué l'objet de sa fonction royale de
celui de sa vie personnelle et privée. Dans le territoire sacré dédié à Aton
pour l'éternité, et dans lequel, à el Amarna, il établira sa résidence
d'Akhetaton et les organes de son gouvernement, le Pharaon aménagera la vie
publique et le culte officiel à rendre à l'Être Premier. L'objet de sa fonction
pharaonique restera l'organisation officielle de la société. Jamais,
semble-t-il, il n'est intervenu dans la vie privée de ses sujets.
179
Certaines tombes princières ont été
complètement réalisées durant la période amarnienne. Le tombeau d'Horemheb
(dernier souverain de la XVIII dynastie) est entièrement
contemporain de Toutankhamon. Les décorations y perpétuent la tradition de
l'ancien panthéon. Aucune censure royale n'est intervenue pour influencer une
dévotion privée. Là n'était pas le rôle du roi.
Il y a ici un indice certain que l'œuvre
d'Akhenaton ne s'inscrit pas dans un domaine religieux. Dans le cadre d'un système
estimé par lui "évident", et constitué d'éléments matériels mais
également d'autres éléments au delà des objets matériels, il a entrepris
d'instaurer un mode de société – et son gouvernement - qui tient compte de tout
ce qui existe, au delà de la seule matière des objets physiques. La Vie, au
delà des individus vivants, la pensée au delà des individus pensants. Nous
sommes dans une démarche métaphysique.
Instaurer le mode de gouvernement d'une
société, c'est poser un acte politique. C'est
peut-être le seul deuxième point commun que nous pouvons découvrir entre Moïse
et le pharaon abusivement qualifié de "théologien".
La démarche de Moïse est également
qualifiée de "religieuse". Cette qualification prête à confusion.
Il est bien évident que dans son dessein
d'instaurer un régime théocratique, Moïse a été contraint de proposer un
enseignement se référant à Dieu. Les Elohim, el Shaddaï, les dieux en général
sont devenus "Yahvé", dans la tradition à travers laquelle ce nom
nous est parvenu. Et l'explication de ce nom - tel que nous le découvrons en Ex III, 14 - est pour le moins confuse. J'ai commenté longuement cet "
'èhyèh 'àshèr 'èhyèh ". dans mon deuxième chapitre. A la limite d'un
refus de répondre, par un "Moi, c'est moi!"
180
Nous perdons parfois de vue que les histoires que raconte la Bible,
s'adressaient primitivement à des populations nomades unanimement qualifiée de
très frustes. Qu'une fois encore, je puisse ici rappeler la description que
donnaient les citadins mésopotamiens de ces tribus qui nomadisaient dans le
désert syro-arabe:
" Ces nomades de l'Ouest,
qui occupent la terre, ignorent céréales maisons et cités, mangeurs de viande
crue, inéducables, ingouvernables, et qui, une fois morts, ne sont même pas
ensevelis selon les rites."
Cette
description peu flatteuse
pouvait sans doute s'appliquer à toutes les populations nomades du II
millénaire; et jusqu'à la rupture du millénaire suivant, entre ~600 et
~400.
Il faudra attendre le milieu du 1er millénaire pour que l'ensemble de notre Occident soit marqué par un courant philosophique généralisé dont
nous trouvons la première manifestation dans le libéralisme perse qui permit à
Israël la fin de son Exil en Babylonie et son retour à des traditions ancestrales.
C'est le même courant de réflexion personnelle qui animera les philosophes
classiques grecs; de même que l'enseignement du Bouddha dans le bassin moyen du
Gange. A l'échelle de notre Occident, il s'agit d'un souffle
"planétaire" de conscience.
Mais à l'époque de l'invention des récits
bibliques et à celle de Moïse – le tout, au deuxième millénaire - les
populations sémites (et donc également les tribus d'Israël) devaient avoir une
conscience "éthique" très rudimentaire. L'intelligence était évaluée
à la faculté de se montrer plus malin que les autres.
Nous retrouvons d'ailleurs cette confusion
dans les histoires d'Ulysse, où le narrateur (Homère ?..) mesure l'intelligence
de son héros à la ruse dont il se montre capable. La roublardise et l'intérêt
que l'on peut retirer d'une situation prennent alors nettement le pas sur la
portée "morale" (au sens contemporain) de l'action.
181
Dans cette conception de la vie, si
"la fin ne justifie pas absolument tous les moyens" elle en
estompe toutefois pas mal de procédés pour y parvenir. Et les premiers récits
bibliques montrent ainsi que les peuples sémites (dans un premier temps), et
que le peuple hébreu surtout (dans la Bible juive) sont composés de gens
intelligents, capables de toutes les subtilités pour réaliser leurs intentions.
- C'est l'histoire de la bénédiction de Jacob extorquée par ruse à Isaac, en
lieu et place de celle à accorder
à Esaü, grâce à un déguisement "poilu" imaginé par Rébecca.
- C'est Laban qui, le jour des noces entre
sa fille cadette Rachel et Jacob, glisse sa fille aînée Léa dans le lit conjugal.
- Et les filles de Loth qui se font faire
un enfant par leur propre père, mais à son insu.
- Et dans la suite de cette tradition,
n'est-ce pas la mère de Moïse qui se présente comme nourrice au palais de pharaon, et récupère ainsi l'enfant
qu'elle à feint d'abandonner sur le
Nil?
Etc, etc …
Mais au nom de notre éthique, nous
refusons de lire ces histoires que nous qualifions de malhonnêtes. Nous les
arrangeons à la sauce de notre "morale", et en faussons dès lors
complètement le sens.
182
Lors d'une conférence sur "Le mal
dans la Bible", le Professeur André Wénin, exégète à l'UCL et spécialiste
de la Genèse, évoquait l'histoire d'Abraham en Egypte. Le mal, d'après sa
lecture, commençait par la parole d'Abraham à son épouse:
[Gn XII, 12] Quand les Egyptiens te verront …
et ils me tueront.
Commentaire du conférencier:
Comment
pouvait-il accuser les Egyptiens d'un tel futur meurtre, lui qui n'avait jamais
mis les pieds en Egypte? Le mal commence avec cette suspicion, cet a priori
défavorable vis à vis d'un autre qu'on ne connaît pas encore. Le manque de
re-connaissance de l'autre dans ce qu'il est réellement. Voilà le mal!
D'ailleurs, enchaînait André Wenin:
Pharaon le confia (Abraham)
à des hommes qui le reconduisirent à la frontière,
lui, sa femme, et tout ce
qu'il possédait. [Gn XII, 30]
Mais de passer
entièrement sous silence les deux versets qui montrent combien le patriarche
hébreu s'était montré plus malin que le puissant Egyptien. Notre conscience
morale nous pousse ainsi à oblitérer toute la justification de la ruse qui, aux
yeux des Hébreux, n'était évidemment pas moralement répréhensible:
Pharaon
traita bien Abraham à cause d'elle (Saraï);
il
eut du petit et du gros bétail, des ânes, des esclaves, des servantes,
des ânesses, des chameaux. [Gn XII, 16]
Et le récit biblique d'enchaîner
l'expulsion du territoire d'Egypte par:
[Gn XII, 30]
(moralité
de l'histoire)
"Abraham était très
riche en troupeaux, en argent et en or."
[Gn XIII, 2]
183
Je trouve cet incident tout à fait
exemplaire. Nous sommes dans une conférence universitaire – mais teintée d'un
endoctrinement religieux fondamental (d'une Université "Catholique").
Nous utilisons les textes bibliques pour étayer un enseignement que nous
considérons comme sacré … mais qui ne se trouve nulle part dans la Bible. Et
très malheureusement, nous finissons souvent par l'y trouver…
La tradition présente Moïse comme l'auteur
du Pentateuque. C'est-à-dire:
La Genèse, l'Exode, le Lévitique, les
Nombres et le Deutéronome.
Nous avons vu que la mise par écrit de ces
textes date de plusieurs siècles après leur auteur. Il n'en demeure pas moins
probable que ce soit Moïse – ou bien les notables dans la suite logique de son
enseignement – qui soit à la base de la codification de ces textes.
La codification de la Genèse reprend
certainement l'ancienne cosmologie sémite, avec la création et la place
particulière de l'homme. Et puis la place particulière des descendants de Sem
(les populations de culture sémitique) après le déluge. A partir de là, par
l'effet entonnoir que je viens de décrire, l'attribution à des personnages
probablement cités dans la mythologie ancienne, de restrictions de la famille
sémite aux seuls descendants d'Isaac (avec élimination d'Ismaël), et de Jacob (avec
élimination d'Esaü).
Pour expliquer la présence d'Israélites en
Egypte, nous trouvons également la prospection très lucrative d'Abraham auprès
de Pharaon, suivie – dans la ligne – de l'installation de Joseph. Ces textes
justifieront plus tard, à partir d'une tradition commune, l'ensemble de la
Diaspora.
Reste à expliciter le droit sur Canaan,
que nous retrouvons dans la promesse (l'Alliance) divine avec le dernier
ancêtre du tronc commun de tous les Sémites. Dans la même lecture, mais avec
l'Exode, nous quittons définitivement la tradition mythologique ancestrale pour
entrer de plein pied dans l'Histoire.
184
Le deuxième Livre de la Bible est écrit
dans le plus pur style épique. Ce qui en signe évidemment la rédaction
relativement tardive par rapport aux personnages et aux événements rapportés.
Lorsque les récits de l'Exode sont mis en place, Moïse est déjà devenu un héros
de légende; et la saga d'indépendance des Hébreux est déjà de l'histoire
ancienne. Il faut maintenant l'inscrire dans la mémoire collective, et lui
donner le statut mythologique des "exploits".
Mais le problème de la légitimité par voie
du sang reste entier. Le royaume de David et puis de Salomon est sans doute
bien installé avec Jérusalem comme capitale, mais il faut continuer à en justifier
la légitimité. Nous sommes dans une société de type traditionnel.
Puisque avec l'histoire de Joseph, on
accepte maintenant la légitimité de Moïse, il reste à continuer la légende du
peuple hébreu, dans la prédilection divine des dieux devenus Yahvé. C'est un
des points essentiels de l'Exode.
Yahvé est "un", avec les
attributs déjà suggérés de "personne".
Ici encore, il ne s'agit pas d'une
profession "religieuse", mais bien plutôt de la définition de
l'identité du chef suprême de l'Etat. Yahvé "Un et Personnel" est le
point de convergence politique de la structure constitutionnelle de l'état à
mettre en place.
Durant l'Antiquité, il n'y a pas de
séparation entre les pouvoirs civils et l'autorité religieuse. Le mythologique
Abraham (récupéré dans la Genèse en sa version très "mosaïque"), est
un notable religieux d'origine mésopotamienne. Il a ainsi, de par sa fonction
sacerdotale, accès aux dieux dont il est l'intermédiaire vis à vis des hommes.
Mais il est également un notable politique, qui prend des décisions officielles
relatives au bons fonctionnement des populations civiles dont il a la charge.
Après le récit de la première
officialisation d'une lignée (celle d'Isaac par rapport à Ismaël), le texte en
revient sans tarder à la fonction publique du Patriarche qui passe une
"alliance" (traité politico-économique) avec Abimélek, à propos de
l'utilisation de l'eau du puits de Bersabée. Le partage de l'eau est évidemment
un problème civil crucial.
185
En ce sens, la séparation des deux codes –
code religieux du Lévitique et code civil du Deutéronome – est une véritable
innovation. C'est une des traces les plus anciennes de la séparation des
pouvoirs civils et religieux.
Mais de nouveau ici, il n'y a pas de
conceptions à proprement parler "religieuses". La vie communautaire
d'une société impose certaines règles. Tu ne tueras pas, tu ne voleras pas,
etc… n'ont rien de préceptes moraux ou religieux. Ce sont des normes de
conduite indispensables dans une vie sociale structurée. C'est une erreur contemporaine
d'inclure ces règlements dans une optique de "Morale".
Quant au Lévitique, c'est également un
code de rituels principalement, mais aussi de conduite spécifique à ceux qui
sont en charge du culte. Notre société contemporaine se réfère également à un
droit canon (réservé au clergé) ou à des normes déontologiques propres aux
différents ordres de professions spécifiques (médecins, notaires, etc…)
J'ai détaillé combien à mon sens, le Livre
des Nombres était une justification "civile": le dénombrement de tous
les citoyens redevables à l'impôt. En termes pseudo-religieux d'aujourd'hui,
nous devrions évoquer le "code fiscal" du pouvoir temporel de l'état
d'Israël.
Dans la préoccupation d'une légitimité à
sans cesse affirmer, et de certains clans à exclure de l'Alliance, il n'est pas
rare que certains biblistes ajoutent encore les deux livres suivants (Josué et
les Juges) au même lot de lecture. On propose ainsi, non plus seulement un
Pentateuque, mais encore un Hexateuque, voire un Heptateuque. Laissons aux spécialistes
le soins de s'entredéchirer sur ces détails.
Ce qui me paraît toutefois essentiel,
c'est de bien écarter toute révélation religieuse de ces écrits fondamentaux de
la Bible. Aucune préoccupation morale non plus. La Torah (et peut-être ses deux
annexes de Josué et des Juges), est un ensemble de récits traditionnels,
agencés de manière à prouver la légitimité d'un régime politique à mettre en
place. Et lorsque Dieu y est cité, c'est uniquement pour confirmer le récit et
y apporter sa caution.
186
Ces écrits forment les codes:
- constitutionnels avec l'Exode et sa
définition du chef de l'Etat (Yahvé),
- mais aussi le code civil dans le
Deutéronome
- et le code du droit canonique avec le
Lévitique.
Reste les Nombres que, dans ma lecture,
j'assimilerais volontiers au "code fiscal".
Les récits bibliques ont été
"codifiés" – j'y ai insisté à plusieurs reprises. C'est à dire,
censurés dans leur manière d'être racontés. Plus tard, ces codifications
s'appliqueront aux mêmes récits lorsqu'ils seront mis par écrit, et puis
récités aux fidèles dans une lecture publique.
La Bible finit ainsi par devenir
l'entièreté de la culture. Avec la conséquence immédiate d'alimenter une fierté
nationaliste de plus en plus affirmée, jusqu'à l'exaspération. L'histoire des
Patriarches et son enchaînement sur l'enseignement de Moïse a créé chez les
Hébreux le sentiment d'appartenir à une classe humaine privilégiée de Dieu. Le
Peuple élu.
Ce sentiment nationaliste servit de
dynamique très efficace lors de la constitution d'Israël en Canaan. Mais ce
même nationalisme engendra par contre, pour les Hébreux, des difficultés
incontournables aux détours de l'Histoire, lorsque Israël perdit de sa
suprématie.
Alors que les populations du Proche Orient
s'assimilèrent encore relativement facilement dans la civilisation
géographiquement plus ouverte apportée par une fédération araméenne qui donna
la "Dynastie Chaldéenne" (~627 - ~539), les Sémites d'Israël
s'entêtèrent à revendiquer leur statut de "Peuple élu". Il s'en
suivit, en ~597, une première déportation en Chaldée de notables hébreux (3.023
selon une tablette des archives babyloniennes que l'archéologie nous a
léguées).
Ce coup de semonce ne suffit pas à calmer
le nationalisme des habitants de Canaan qui continuèrent leur résistance à
l'envahisseur en réclamant d'être traités en Peuple privilégié de Dieu. Dix ans
plus tard, sous Nabuchodonosor toujours, ce fut la destruction de Jérusalem et
les déportations successives de Juifs sur les bords de l'Euphrate où ils
atteindront une population d'environ
40.000 personnes. Ils y seront traités en "quatinu" -
c'est-à-dire en étrangers aux droits limités – et seront astreints à des
travaux d'agriculture le long des canaux d'irrigation.
187
Cette période dura une soixantaine
d'années, jusqu'en ~538 à l'avènement des Perses Achéménides qui succédèrent
aux Chaldéens. Les Perses pratiquaient une politique d'autonomie des peuples
asservis. Pour autant que la suprématie perse soit bien reconnue, chacun était
invité à en revenir à ses coutumes ancestrales et à ses cultes religieux. A
Jérusalem, ce sera alors la reconstruction d'un temple, et la nouvelle lecture
de la Loi par Esdras.
Ces soixante années – que la bible
qualifie d' "Exil" - restent un épisode douloureux de l'histoire
d'Israël. Durant cette période, les récits traditionnels continuèrent à
colporter la culture des exilés. Mais ils n'alimentaient plus aucun sentiment
nationaliste, puisqu'il n'y avait plus de nation. Il se produisit alors une
mutation dont l'importance reste primordiale aujourd'hui encore. Les textes
fondamentaux de la Bible (la Torah: la Loi) furent alors commentés. Ils ne
servirent plus à seulement établir une légitimité politique dans la ligne de la
tradition; ils devinrent textes sacrés avec les prophéties d'Ezéchiel, de
Baruch et de Daniel.
La Torah changeait de statut et, de loi
constitutionnelle à un régime politique, elle devenait désormais un texte
religieux. Et cette mutation passa quasiment inaperçue dans un régime politique
construit sur base d'une théocratie. Ce changement s'inscrivait en quelque
sorte "dans la norme".
Ce fut ensuite la grande rédaction
officielle de l'ensemble des textes – sacrés cette fois – dans l'édition des
LXX. Avec, pour les 7 premiers livres: le récit traditionnel (la Genèse) et
l'organisation du peuple hébreu indépendant sous Moïse (l'Exode). Le code des
finances (les Nombres), le code sacerdotal (Lévitique) et le code civil
(Deutéronome). Ajoutons y la tradition historique avec Josué et les Juges, pour
affirmer la légitimité des dirigeants.
Mais ces textes désormais religieux
reflètent dorénavant la Parole de Dieu.
Un second événement, à mettre en parallèle
avec l' "Exil", mais en deux temps cette fois, et plus définitif dans
ses conséquences, fut la domination romaine de la Province de Judée (d'où le
terme de "Juifs"), la première destruction du Temple en 70 de notre
ère, et sa destruction définitive en 135.
188
Cette fois, c'en était fini d'un texte
pour consacrer le constitution d'un état.
Il n'y avait plus d'état.
Restait par contre une importante diaspora
où le sentiment nationaliste demeurait très vif. Les textes bibliques, en grec
d'abord (avec les versions des LXX et celle d'Alexandrie) mais ensuite en
hébreu (avec la version massorétique) restaient le lien commun de ces communautés
réparties dans toutes les régions politiques d'Asie, d'Afrique et d'Europe.
Il est évident que la communauté politique
des textes devait céder le pas à la parole sacrée qu'ils renfermaient. Et pour
la deuxième fois, la Bible abandonnait sa fonction politique à l'avantage de sa
seule fonction religieuse.
Il me semble intéressant de relever, dans
cette analyse, une simultanéité:
- la disparition de l'état de Judée dans
sa partition politique,
- et la nouvelle lecture rigoureusement
religieuse dans l'apparition des christianismes.
Il n'y avait pas d'autre issue.
Souvenons nous de l'imprécation du
Prophète Mahomet:
Ceux qui étaient chargés
de la Torah [Coran, LXII, 5]
et qui ensuite, ne l'assumèrent pas...
L'exemple donné par ces gens
quand ils ont traité les Signes de Dieu de mensonges,
est détestable.
- Dieu ne dirige pas le peuple injuste! –
189
Occidentale, disons-nous. Mais pour les musulmans, cette notion
d'Occident n'existe pas. Pour eux, il y a un seul Dieu à qui culte est rendu
par les Juifs, par les chrétiens et par les musulmans. Et ceux qui étaient
chargés de la Torah, c'était primitivement le peuple d'Israël, pris en relais
par les chrétiens, et enfin remis dans la droite intention divine par le
Mahomet et son enseignement.
L'accusation du prophète porte certainement autant sur les chrétiens
que sur les Juifs. Ces chrétiens qui ont détourné l'instruction civile donnée
par Dieu Lui-même et relative à la société des hommes sur terre – la politique
– pour l'interpréter dans on ne sait quelle "communion des Saints",
dans le monde extra-terrestre d'une religion.
Et aujourd'hui encore – dans cette période où l'extrémisme islamique
effraie tellement notre société – il est sans doute utile de nous rappeler que
les "arabes" ignorent notre notion d'Occident. Les conflits actuels
tournent autour des concepts de "fidèles" (les musulmans) et
d' "infidèles" (les Juifs, bien évidemment) mais aussi tous
ceux de culture chrétienne qui mettent en place – et tentent d'imposer – une
structure en totale contradiction avec l'organisation sociale et politique
commandée par Dieu.
C'est dans ce contexte qu'il faut sans doute placer la revendication de
certains états musulmans d'en revenir à la "Charia" pour
l'élaboration constitutionnelle de leur pays. Nous considérons en Occident,
qu'il s'agit là d'un abus. Mais, reconnaître un abus, c'est également
reconnaître les vertus ou le bien-fondé de l'objet. Déclarer un abus d'alcool
par exemple, c'est reconnaître les vertus de l'alcool: l'abus porte sur la
quantité. Déclarer un abus de droit, c'est reconnaître ce droit, mais dans une
application plus limitée.
De même, trouver qu'il est abusif d'en revenir à la Charia, c'est
reconnaître le bien -fondé de cette loi fondamentale; l'abus réside dans son
application trop stricte.
Sur base de cette constatation, il serait peut-être temps – non plus de
condamner tout simplement toute Charia – mais d'envisager plus sereinement
comment établir des lois constitutionnelles en harmonie avec la Règle que
d'aucuns considèrent comme divine. Nos codes civils d'Occident ont des
colorations chrétiennes évidentes: les quatre jours fériés légaux, le dimanche
jour chômé, l'obligation imposée par le code de la route de s'arrêter et de
porter secours en cas d'accident grave, etc…
1900
Nous allons peut-être un peu vite en besogne lorsque nous nous
contentons d'avoir peur de ceux que - comme nous ne les connaissons pas – nous
appelons "terroristes". Leur revendication d'une référence à la
Charia est-elle vraiment de l'extrémisme ?
Ils tuent des innocents … mais comme dans toutes les guerres après
tout. Souvenons-nous de Dresde en février 1945. Et d'Hiroshima. Il me semble
que l'argument des innocents est fallacieux.
Ils massacrent à l'aveugle. L'accusation est plus pertinente. Pas
d'armée, pas de tactique, pas de stratégie.
Il est bien évident que nous ne pouvons pas subir une agression anonyme
qui utilise l'attentat comme seule arme de dissuasion. Et il n'est - tout aussi
évidemment - pas question de céder au chantage ou à la panique. Nous condamnons
sans appel de telles méthodes.
Mais il me semble un peu court de décréter que nous ne pouvons avoir
aucune communication avec ces gens-là. A croire l'opinion commune, le
terrorisme serait le résultat d'un "lavage religieux de cerveau" au
seul profit de ceux qui ne se mouillent pas dans l'action des attentats. Les
kamikazes seraient drogués… Et j'en passe.
Bien! Mais tout en refusant catégoriquement un quelconque dialogue sous
terreur, il me paraît qu'il serait tout de même fécond de prêter l'oreille aux
"raisons" (non!) qui prétendent justifier le refus islamique vis à
vis de la société que nous qualifions d'occidentale, mais que les fidèles
musulmans qualifient de chrétienne.
Et cette fois, une analyse comme celle que je termine ici peut sans
doute apporter quelques éclaircissements. Je suis bien entendu un fervent
défenseur des droits de l'homme ... et de la femme. Je suis tout aussi fervent
partisan d'une réelle démocratie. Je suis pour le droit des travailleurs à
bénéficier du fruit de leur travail. Je suis pour la liberté de pensée. (Le
présent essai en témoigne).
191
Mais je suis
également conscient qu'une culture ne s'exporte pas aussi facilement qu'une
machine à coudre. Et je ne crois pas que la "liberté" américaine soit
transposable partout dans le monde, ni même dans la fraction occidentale de
l'Europe. Je ne crois pas qu'une charge présidentielle assumée de père en fils
(G.W. Bush pour ne pas le nommer) soit le modèle parfait d'une saine
démocratie. Je ne crois pas qu'une nation (ou qu'un ensemble de nations) ait
jamais reçu mandat d'être le gendarme du monde. Je ne crois pas à la valeur
déontologique du compresseur économique ni à la valeur absolue de l'argent.
De la même manière, je ne crois pas à la vérité
politique, à la vérité économique ou à la
vérité religieuse.
Notre cursus de l'Histoire nous a poussé à séparer radicalement les
trois pouvoirs: religieux, législatif et judiciaire. Et cette séparation est
certainement un très grand progrès dans notre manière de gérer la société
occidentale d'Europe et d'Amérique du nord. Nous alimentons une société civile
indépendante de toute autorité religieuse (en principe en tout cas), et ceux
qui décrètent nos lois sont (en principe toujours) indépendants de ceux qui les
font appliquer. Et c'est très bien ainsi; sans doute "le mieux
possible" dans l'état d'ici aujourd'hui.
Des régions proches de notre Europe vivent dans l'intime conviction que
la société humaine est régie par un ordre supérieur (Dieu). Et ce Dieu ne se
contente pas de prendre en charge la société des hommes après leur mort; il
édicte ses lois dans la société humaine sur terre.
A propos de ce Dieu, il existe un fonds commun: La Bible. Elle fut
complétée au cours des siècles par trois addenda: les écrits chrétiens, les
commentaires talmudiques et le Coran.
Comme j'ai tenté de le montrer, les écrits chrétiens ont transposé la
loi constitutionnelle de l'Etat d'Israël, en un enseignement religieux. Ce
passage du politique au religieux avait déjà été préparé par les prophètes,
lors des avatars de l'Histoire (Exil et destruction du Temple). C'est ce
passage tardif dans le secteur religieux qui a assuré la pérennité de
l'enseignement biblique qui, historiquement, était condamné à l'oubli. Mais il
s'agit d'un détournement d'intention.
192
Les rabbins des Talmud ont à leur tour, mais dans l'espace restreint de
la communauté juive éparpillée au quatre coins du monde, établi les
commentaires théologiques, moraux, mais aussi sociaux (et donc politiques) du
texte biblique relu dans une optique délibérément religieuse.
Et voilà la fureur de Mahomet. Pour lui, on a reporté à plus tard,
après la mort, - à jamais - les prescriptions divines qui organisent la société
civile des hommes.
Le problème qui se pose aujourd'hui est celui d'une "Parole
divine" comprise en Islam, en dehors de tout contexte. La même
compréhension hors contexte se rencontre chez les ultra-orthodoxes juifs. La
même lecture "hors contexte" se rencontre au Vatican.
Or l'Histoire a changé. L'organisation planétaire et notre connaissance
des hommes a changé. Nos connaissances en général ont changé. Il devrait être
possible d'organiser une lecture commune du patrimoine tri-millénaire de la
Bible, mais en tenant compte des multiples changements survenus depuis ses
premières rédactions. Lire la Bible dans son contexte d'aujourd'hui
Des hommes de bonne foi et de bonne volonté – juifs, chrétiens et
musulmans – constatent leurs points de vue divergents sur un texte pourtant
commun. Mais en réalité, c'est le monde chrétien qui a pris le plus de recul
par rapport à la portée civile de la Bible.
Je lance ici une invitation. Le monde chrétien, c'est l'Occident dans
ses deux parties d'Europe et des Etats Unis. Lors des négociations, ce sont
toujours les Occidentaux qui invitent les belligérants (c'est-à-dire les
autres, jamais nous …) à se mettre d'accord autour de principes démocratiques. La
démocratie, celle qui trouve ses origines chez nous, et que nous croyons
opportun d'imposer partout dans le monde.
Ne serait-il pas possible de nous mettre à l'écoute de ces vilains
belligérants (c'est-à-dire les autres, jamais nous …), d'abandonner pour eux
nos principes démocratiques, et de choisir les principes fondamentaux de leur
patrimoine tri-millénaire. Leurs concepts sur la propriété? Leur cellule
fondamentale de la famille (et non plus nécessairement de l'individu)? Leurs
conceptions de l'ordre et de l'autorité, sur le modèle du père ou du patriarche
(qui sait? Peut-être aussi solide que le modèle d'un président … même
héréditaire)?
Nous mettre à l'écoute …
Les gens nourris de politique n'en seront sans doute jamais capables.
Restent alors peut-être les philosophes … et ceux qui auront eu la
patience de les lire.
193
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Notes et commentaires
[1] L’histoire d’Abraham occupe les chapitres XII à XXV
de la Genèse. C’est un personnage-clef, déjà présent dans les compilations les
plus anciennes des textes. Mais les commentateurs de l’Islam affirment qu’il
faut tenir ces chapitres comme tardivement remaniés et « harmonisés »
[7] Nous
retrouverons cette tentation vers l'ésotérisme, tout au long de l'histoire
religieuse occidentale.
- C'est sans doute l'histoire de l'Eglise de Jacques à Jérusalem, en
opposition à celle de Paul.
- C’est tout le mouvement de la Kabbale.
[8] Une
étude de Hélène VALLADAS a mis en évidence que les changements climatiques
imputables à une telle glaciation ont été d'une brusquerie et d'une violence
insoupçonnées jusqu'ici.
En ce qui concerne le
présent article, ce n'est pas la position géographique précise de chantier (que
seules des fouilles pourraient confirmer), c'est le principe d'accepter ce
chantier en Mer Rouge, et à une latitude Sud où jamais on ne l'a cherché.
[14] Je
me rends compte, lors de la mise par écrit de la présente recherche, que je
suis amené à utiliser des mots de vocabulaire qui demandent absolument à être
définis. Transcendance et Immanence.
201
[17] J'ai développé la lecture de ces cartouches, dans la deuxième partie
de cette étude:
Moïse et son enseignement
[20] Rappelons
les chronologies classiquement admises:
Saül: 1er
roi hébreu, ~1080 - ~1010
David: 2è
roi hébreu, ~1010 - ~970
202
[21] La
création.
J'ai
développé combien le concept de création était insolite à l'époque de Moïse,
tant en Mésopotamie qu'en Egypte. Les dieux antiques n'ont jamais été
"créateurs".
J'ai
cru pouvoir relever que cette notion de création provenait de l'amalgame de
concepts incompatibles. Celui de "dieu", (pluriel par essence, et
appartenant à l'ordre naturel du monde) et celui jusqu'alors étranger
d'Etre-Primordial et Cause-Première que l'on rencontrait le long de l'Indus.
La
fusion à donné un "dieu créateur"
[22] Les
Indo-Européens:
rapportés
sous le nom hellénisé de Hyksos (Héka-khasout) par l'historien égyptien
Manéthon,