5
A quelle époque commençons-nous notre histoire?
La question
s'impose car la situation des événements dans le temps est source de beaucoup
de malentendus, voire d'erreurs. Il me paraît très important de toujours garder
présent à l'esprit que la recherche historique prend l'aventure humaine au vol,
en cours de route. Et l'unité de temps est tout à fait différente selon qu'il
s'agit:
- de la présence des hommes avant
l'Histoire (la préhistoire),
- ou de l'époque durant
laquelle
s'établissent les sociétés humaines suivant les structures
qui leur resteront
propres (la Haute-Antiquité),
- ou des temps où nous situons des
événements et des personnages précis (l'Histoire).
Sans le moindre
accent péjoratif ici, la préhistoire s'intéresse à l'animal humain. Il s'agit
d'un primate supérieur qui réunit les potentialités qui lui permettront d'un
jour devenir un homme, mais qui ne se différencie pas encore vraiment des
autres animaux.
Nous retrouvons les
traces d'hominiens depuis des temps qui se mesurent en centaines de milliers
d'années. (x00.000 d'années). Le x représente sans doute un nombre entre 25 ou
30, ce qui ajoute un zéro supplémentaire au comput des temps préhistoriques.
Sans entrer ici dans le dédale de la paléontologie, les traces de l'animal à
potentiel humain se retrouvent principalement dans le système géologique de la
période Pléistocène de l'ère Quaternaire, soit à partir de près de deux
millions d'années (1,87Ma pour être précis). Mais quelques vestiges ont été
trouvés dans des couches géologiques encore antérieures. On estime ainsi que
les plus vieilles traces d'hominiens remontent à plus de deux millions et demi
d'années.
Nous ne sommes pas encore en Histoire. Simplement quelques traces d'un
animal qui privilégie la station debout, facilitant de la sorte le
développement du volume de sa boîte crânienne. L'habitat des hominiens
est
souvent ponctué de traces de feu. Autour des sites, on retrouve
couramment des
éclats (nuclei) qui attestent de manufactures de pierres ou d'os. Ces
objets ne
forment pas des "documents" à proprement parler. Ils ne racontent
rien en dehors de leur seule
réalité.
[[8]]
De l'ère
Quaternaire, en ce qui concerne la présence des hominiens sur terre, nous
retiendrons principalement l'époque du Pléistocène Supérieur qui couvre les périodes
de ~125.000 à ~10.000 ans. Ce n'est dès lors plus en centaines de milliers
d'années que se compte le temps, mais en dizaines de milliers. La fin de cette
très longue période (à partir de ~30.000) est ponctuée en Europe par la
décoration de grandes parois rupestres.
7
C'est l'exemple des
grottes Chauvet (estimée à ~30.000), Lascaux (estimée à ~17.000), Altamira en
Espagne (~13.500). A noter immédiatement que les quinze à vingt mille ans qui
séparent Chauvet d'Altamira représentent le triple de la durée totale de notre
Histoire. Nous sommes toujours en des durées géologiques, au delà d'une
véritable histoire des hommes.
Il ne faut pas
assimiler les grandes fresques d'Europe aux figurations sur rochers retrouvées
au Tassili, dans le Sahara. Nous verrons plus loin que les décorations
rupestres européennes ont sans doute été réalisées par une espèce maintenant
totalement éradiquée de la planète, tandis que les dessins du Tassili seraient
plus tardifs et témoigneraient d'une présence vraiment humaine, quand le Sahara
n'était pas encore complètement désertifié.
Nous sommes
toujours en paléontologie, et il me semble abusif de déjà citer des
"hommes". Les grandes décorations rupestres que nous venons d'évoquer
témoignent, sans nul doute, d'une conscience artistique très évoluée. Une telle
conscience suppose évidemment un mouvement de retour de la conscience sur
soi-même (la Réflexion de Conscience).
Les populations de Chauvet, Lascaux ou Altamira nous laissent ainsi les traces
d'une évidente percée dans la Réflexion. Les statuettes qualifiées de Vénus -
dont les plus anciennes doivent dater de ~15.000 - démontrent l'intention de
l'artiste d'animer son objet d'une présence au delà de sa seule réalité. C'est
un acte d'authentique réflexion.
Mais il me semble
judicieux de ne parler de véritable humanité, qu'après la percée définitive
de la conscience dans son processus de réflexion. Et là, il nous faudra encore
attendre quelques milliers d'années.
A la fin du
Pléistocène supérieur (entre ~40.000 et ~20.000), deux espèces différentes de
primates avaient atteint le seuil de la Réflexion de Conscience qui différencie
les hommes des autres individus vivants. Pour simplifier, je citerai le
pré-homme dont le portrait-robot serait l'Homme de Cro-Magnon, et un autre type
de pré-homme, dont l'industrie nous semble très raffinée, et que nous appelons
Neandertal. Mais le pas est souvent très grand, et difficile à franchir, entre
la potentialité et sa réalisation.
8
Je propose ici deux
"espèces" différentes, désireux d'insister sur la non-parenté
de ces deux humanoïdes entre eux. Une même espèce, en biologie, est
caractérisée par l'interfécondité de ses diverses variétés. Or nous n'avons
jamais retrouvé de traces de métissage, ni même de sites préhistoriques
partagés entre des Cro-Magnon et des Neandertal.
C'est sans doute un
indice – certainement pas une preuve – que les deux types d'hominiens ne se
fréquentaient pas. Au même titre qu'un même territoire n'est jamais partagé par
des espèces cousines du même étage dans l'évolution. L'exemple des grands
singes, nous montre que, s'il y a des chimpanzés, il n'y a pas de gorilles.
S'il y a des gorilles, il n'y a pas d'orangs-outangs. etc. … Il semble que l'on
puisse observer que s'il y avait des Neandertal, il n'y avait pas de Cro-Magnon.
D'autre part, s'il
est très généralement admis que l'origine primitive de l'Homo sapiens (dont
nous sommes les descendants) se situe dans les savanes africaines, nous n'avons
jamais trouvé de site Neandertal en Afrique.
Ces divers indices
convergent à distinguer deux espèces différentes parmi les candidats à
l'hominisation – la Réflexion de Conscience - à la fin de l'ère Quaternaire,
juste avant le début de la dernière grande glaciation.
L'observation
réfléchie d'un homme se différencie du regard des animaux, en ce sens que
l'homme ne se contente pas d'enregistrer ce qu'il découvre. L'homme s'intègre à
son observation et élabore les stratagèmes qui lui permettront de tirer parti
de l'objet observé. Aucun paysage naturel, par exemple, n'est apte à abriter
une cité. Mais par sa réflexion de conscience, l'homme aura la faculté
d'estimer la présence pèle mêle des ingrédients qu'il juge indispensables,
(eau, accès, disposition des terrains, …) et puis d'élaborer et enfin de mettre
en œuvre les adaptations (foraison de puits, élévation de digues, etc …) qui
lui permettront de finaliser son projet. Il inventera ainsi un paysage
susceptible de supporter l'agglomération urbaine qu'il aura imaginée.
Le regard de la
réflexion enrichit l'objet observé de l'intention de l'observateur.
9
Les objets qui
marqueront la présence d'un homme réfléchi seront empreints de l'intention qui
les aura façonnés. Les traces deviennent dès lors des documents puisqu'elles
nous traduisent – de manière encore compréhensible par nous - l'intention qui
aura présidé à leur réalisation. Un mur deviendra une enceinte. Une fosse
deviendra une tombe. Une parure deviendra l'attribut d'une valeur sociale.
Et lorsque dans une simplification extrême, on fait coïncider les
débuts de l'Histoire avec l'écriture (qui en est le critère
généralement
admis), ou avec la sédentarisation des populations, nous déplaçons la
véritable
charnière qui a fait basculer l'hominien vers l'Homme. Il est vrai que
les
activités sédentaires de semailles, d'élevage ou d'industrie supposent
une
intention préalable qui aura signé un comportement réfléchi. De même le
rassemblement du bétail en troupeaux (alors que les bergers, par
fonctions, ne
se sédentariseront pas …). De même, évidemment, la rédaction d'un
texte.
[9]]
Dans un processus
analogue, - mais nous y reviendrons plus longuement – il y aura l'attribution
d'intentions aux puissances occultes (à l'image de la réflexion humaine de
conscience) et l'organisation de ces puissances en sociétés. Les dieux et leurs
sociétés sont nés avec la réflexion de conscience humaine.
C'est à l'époque de
jointure entre le Pléistocène supérieur et l'époque géologique actuelle
(l'Holocène) – vers ~10.000 - que l'ensemble de l'humanité, répartie déjà sur
la quasi-totalité de la planète, a franchi de manière irréversible le cap de la
réflexion de conscience, et sa nouvelle façon de regarder les objets pour en
tirer profit.
Nous ne parlerons
pas de phénomène "brutal". Ce transfert d'un regard extérieur vers un
regard intériorisé (réfléchi) s'est effectué d'une manière plus lente qu'on ne
l'avait initialement imaginé. On avait proposé une "Révolution"
néolithique; on se rend compte actuellement que le cap d'hominisation couvre
généralement plusieurs milliers d'années. Entre les temps anciens
(paléolithiques) et l'ère nouvelle de conscience réfléchie (néolithique), se
situe une période intermédiaire très malencontreusement appelée
"Mésolithique". Malencontreusement, dis-je, car ces appellations se
réfèrent à des industries de la pierre (…lithique) qui n'ont souvent aucun
rapport avec l'évolution de la conscience.
10
Mais compte tenu
des deux millions d'années qui auront été nécessaires pour préparer un primate
à devenir un homme, une étape qui se franchit en moins de cinq mille ans par
l'ensemble planétaire de la population, doit tout de même être considérée comme
extraordinairement rapide. Le cap d'hominisation s'est ainsi franchi très
rapidement, et simultanément un peu partout sur notre planète Terre.
Seulement voilà.
Depuis ~21.000, et ce jusque ~2.500 environ – donc en pleine époque cruciale pour l'humanité – un événement banal
en géologie a complètement bouleversé le déroulement uniforme du cap
d'hominisation. Un refroidissement important de toute l'hémisphère Nord de la
Terre, a étalé la calotte polaire. Et les glaces ont recouvert la plus grande
partie de l'Europe et les vastes plaines septentrionales de l'Asie. C'est vers
~15.000 que l'on s'accorde à situer le pic de cette phase de froid qui porte le
nom de "Glaciation de Würm". La banquise s'est alors élargie
jusqu'aux flans Nord de la chaîne ininterrompue de montagnes, qui court de
l'Espagne jusqu'à l'Himalaya. Nous avons dans l'ordre: les Pyrénées, les Alpes,
les Carpates, le Nord de l'Asie Mineure, les Monts Zagros et les hauts plateaux
de l'Iran jusqu'aux contreforts de l'Himalaya.
Les glaces
combinées à l'altitude des reliefs formaient alors un rempart infranchissable,
avec une part d'humanité dans un Sud bien tempéré (voire chaud) et une autre
part d'humanité dans les vastes plaines froides du Nord.
La formidable masse de la banquise (plus de 300 mètres d'épaisseur
en moyenne, totalisant plusieurs millions de Km³ de glace) sur des territoires
aussi vastes, entraîna un abaissement notable du niveau général des eaux
marines, compensé partiellement, il est vrai, par l'enfoncement des continents
sous le poids des glaces. On évalue toutefois à 120 mètres la baisse
générale de niveau des eaux marines. Et le passage pouvait alors se faire à
pied entre l'Asie et l'Amérique du Nord, par le détroit de Béring.
Une autre
conséquence de ce stockage de glace, est un apport d'air frais sur des terres
aujourd'hui grillées par un ensoleillement que rien ne tempère. Ainsi, toute la
bande qui, à la hauteur du Sahara, court de l'Océan Atlantique (au Maroc)
jusqu'à la plaine méridionale de l'Indus (sur le flan Sud de l'Himalaya),
formait une région tempérée. Et assez bien peuplée.
11
Les 18.000 ans de
la glaciation donneraient à penser à une évolution lente d'un refroidissement
du climat, de ~21.000 à ~15.000, et puis d'un réchauffement progressif jusqu'à
la fin de la glaciation. Il n'en est rien.
Les épisodes de changement climatiques ont laissé des cicatrices de
très grande violence. Des débris d'insectes (des coléoptères pour la
plupart)
trouvés dans une couche géologique en bordure de Seine, et datée avec
précision
de ~12.400 à ~12.300 (soit tout juste un siècle), nous démontrent une
hausse
moyenne des températures estivales dans l'hémisphère Nord de … 15°
centigrades.
C'est comme si le climat du Caire s'était installé à Paris en un siècle
de
temps. C'est un bouleversement d'une violence que nous n'avions jamais
envisagée. Et si nous avons retrouvé des traces d'une telle violence
durant la
phase de récession de la glaciation, nous pouvons raisonnablement
envisager une
brutalité de même acabit durant sa phase
d'installation.
[[10]]
Violence telle
qu'un des deux candidats à l'hominisation n'y a pas survécu. Cantonné,
semble-t-il en Europe, le Neandertal se trouvait donc aux premières loges pour
affronter de plein fouet les rigueurs des changements brutaux du climat.
Les fragments de
son squelette découverts par nos paléontologues, témoignent d'une constitution
beaucoup plus fragile que celle de l'Homo sapiens. Ce dernier occupait un
territoire beaucoup plus étendu sur la planète, ce qui diminuait la portée d'un
événement relativement local (tout est relatif !). D'autre part, la robustesse
de sa constitution l'avait davantage préparé à résister aux rigueurs de tels
bouleversements dans son environnement.
- La glaciation de Würm a
ainsi
éradiqué le Neandertal par une vague de froid qui affecta
toute
l'hémisphère
Nord de la Terre.
- Elle a rendu fertile l'énorme
bande aujourd'hui désertique qui court du Maroc à l'Indus.
- Elle a enfin totalement isolé, par
des frontières de glaces et de déserts, cette petite partie de l'humanité que
nous revendiquons pour notre Haute-Antiquité.
La géographie entre
~10.000 et ~7.500 nous propose une large bande lacustre dans une région
tempérée, (puisque rafraîchie par la calotte glaciaire relativement proche).
Elle occupe tout le Nord de l'actuel Sahara, de la côte méditerranéenne jusqu'à
la profondeur du Sud de l'Algérie. Les lacs y sont poissonneux. Ils couvrent
des superficies de centaines de kilomètres carrés. (On évalue le Lac Tchad de
cette époque à 100.000 Km².) Ils abritent des crocodiles et des hippopotames.
Ils sont bordés de roseaux et de papyrus.
12
Entre les lacs:
antilopes, buffles, éléphants, rhinocéros, phacochères, lions et chacals. Cette
zone fertile occupe un tiers du Sahara actuel, avec un Sahel qui ne débute qu'à
la latitude des fleuves Sénégal et Niger. Et la population "humaine"
de cette région est nombreuse.
J'ai écrit humaine
entre guillemets, car il semble que nous soyons juste à l'époque charnière où
l'Homo sapiens passe son cap d'hominisation. Ainsi, les gravures du Tassili
témoignent-elles sans doute de la phase de sédentarisation de ces populations.
On estime que la
plaine lacustre et fertile que je viens de décrire (autour de ~7.500) s'est
désertifiée en moins de trois mille ans. Avec un sauve-qui-peut général des
populations, au Sud du 17è parallèle, et vers les contrées atlantiques. Une
parcelle de ces populations a peut-être trouvé refuge dans la vallée du Nil.
Il faut toutefois
relever un apparent paradoxe. Un premier réchauffement de la glaciation se
situe au XIIIè millénaire. C'est le tournant – brutal, comme nous
l'avons vu - qui inverse le mouvement de
refroidissement vers celui d'un réchauffement. Avec moins de brutalité, la
glaciation perd de sa rigueur jusqu'au IXè millénaire. Vers ~8.500,
le réchauffement de l'hémisphère Nord aura pour conséquence que les glaces,
toujours infranchissables par delà les montagnes du Nord, ne suffisent plus à
tempérer la zone Saharienne entre le Maroc et le Nil. La plaine lacustre
s'assèche complètement. Le Sahara devient un désert. De même que, au Sud de
l'Indus, toute la région du Thar.
La désertification du Sahara s'est un peu ralentie à la hauteur du Nil,
mais surtout de l'Océan Indien et de ses deux bras (la Mer Rouge et le Golfe
Persique) qui jouèrent leur rôle de volants thermiques. C'est ainsi qu'au
cinquième millénaire (vers ~4.500) et jusqu'aux environs des années ~2.000
(nous en avons des témoignages humains), la bande égyptienne entre le Nil et la
Mer Rouge, de même que toute la péninsule arabique continuèrent à bénéficier
d'un climat fort comparable à l'actuel climat atlantique du Sud de l'Europe
(Portugal et Espagne).
13
Les conséquences du
recul de la glaciation sont ainsi paradoxales. Les populations jusqu'au Nil, se
voient désormais complètement coupées, mais par le Sud cette fois, des régions
africaines. La frontière des montagnes du Nord reste envahie par les glaces, et
une nouvelle frontière de désert – tout aussi infranchissable que celle des glaces
– isole désormais complètement les trois populations prisonnières dans leur
Bulle.
Alors que de
~10.000 à ~7.000, il y avait encore une très théorique possibilité de passage
entre les populations de notre Haute-Antiquité et de très rares voyageurs venus
d'Afrique ou d'Asie par le couloir de l'Ouest de l'Inde, il n'y eut strictement
plus aucune relation – plus aucune – durant les époques que nous situerons
entre ~5.500 et ~3.500.
C'est pourquoi,
lorsque nous prenons l'aventure des hommes en cours de route – puisque nous
découvrons les premières civilisations sédentarisées vers ~3.400 – il nous faut
tenir compte du climat tempéré dans la zone où nous situons notre
Haute-Antiquité.
- L'Egypte ne se limite pas à la
vallée du Nil (comme au temps d'Hérodote),
et son territoire habitable s'étend
jusqu'aux rivages de la Mer Rouge.
[[11]]
- L'Arabie d'aujourd'hui est une
vaste terre de pâturages, avec une population nombreuse,
mais toujours nomade
en fonction de son activité spécifique: la garde des troupeaux.
- Et dans cette zone tempérée, il ne
nous faut pas oublier la plaine de l'Indus,
bien protégée derrière la mangrove
de son Delta,
et bien abritée sous la barrière Nord de sa chaîne Himalaya.
La géographie ainsi
comprise nous montre une singularité. Entre la désertification rapide du Sahara
(entre ~7.500 et ~5.000), et la fin totale de la glaciation (~2.500), Egypte,
Arabie, Mésopotamie (jusqu'aux rivages extrême-Est de la Méditerranée) et
l'Indus, se sont trouvés totalement isolés des groupes humains du reste de la
planète.
14
Il est faux de
présenter la Mésopotamie et l'Egypte au carrefour entre l'Europe, l'Asie et
l'Afrique. Loin d'être un carrefour, ces pays étaient enfermés dans une Bulle
hermétiquement close par les glaces au Nord, par des déserts et l'océan Indien
au Sud.
Il est faux
d'ensuite présenter Egypte et Mésopotamie en dehors de leur partenaire d'Indus.
15
Chacune des trois
régions se trouvait de la sorte aux extrêmes bouts d'un monde total, au delà
duquel il y avait certes d'autres contrées, mais dans un autre univers,
absolument inaccessible aux hommes. Au delà de la Mésopotamie, les montagnes du
Nord recouvertes de banquises. Au delà de la plaine de l'Indus, la barrière
infranchissable de l'Himalaya et le désert tout aussi infranchissable du Thar.
Et au delà du Nil, l'immensité d'un Sahara jusqu'à l'infini d'un Ouest
inaccessible. Au centre, un véritable "continent" d'Arabie, encerclé
par la mer.
Les rivages
(Méditerranée, golfes et océan) n'ont jamais représenté, pour les Anciens, des
portes ouvertes vers un inconnu à découvrir. Ils ont toujours, au contraire,
représenté la limite absolue de la terre des hommes. Il semble que la seule
population ancienne à s'être aventurée sur les mers, se résume à quelques rares
marins venus de Mésopotamie, mais dont la navigation se limitait au cabotage le
long des côtes de la péninsule arabique. Il y eut ainsi quelques échanges entre
la Mésopotamie et ses partenaires d'Indus et d'Egypte.
Des documents archéologiques
– des sceaux, entre autres – nous confirment ces échanges entre la Mésopotamie
et les comptoirs d'Indus au Sud-Est de l'Arabie; ainsi qu'en Egypte qui
importait de Mésopotamie des éléments de décorations architecturales.
Il y avait de rares
– mais régulières - ambassades entre l'Egypte et ses deux partenaires.
(L'établissement de ces ambassades fera en partie l'objet de mon présent
article.) Les Egyptiens ont quelquefois disputé aux populations mésopotamiennes
– les Sémites - les mines du Sinaï à la frontière terrestre entre le pays du
Nil et celui des deux fleuves. Mais sans plus.
Les trois
populations de la Bulle de notre Haute-Antiquité connaissaient leurs existences
réciproques. Mais les échanges sont toujours restés très limités, et nous pouvons
envisager la coexistence de trois populations indépendantes.
A l'époque des
sédentarisations intensives dans les vallées – premiers établissements élamites
en Mésopotamie, époque pré-dynastique en Egypte, et Mehrgarh en Indus –
l'absence de toute référence à des populations extérieures à la Bulle confirme
l'isolement absolu des trois poches d'humanités, par rapport aux autres
populations de la planète.
Jusqu'aux époques
de ~2.500, notre Histoire – ou du moins, celle que nous nous approprions – devra
rester strictement confinée dans cet univers totalement clos que je viens de
nommer "La Bulle".
16
Constitution des sociétés de la Haute-Antiquité
La distinction que
j'ai établie entre traces et documents présente l'intérêt de
laisser une passerelle entre l'Histoire proprement dite, et les périodes qui
l'auront précédée.
Cette démarche est
particulièrement intéressante dans "La Bulle" de notre
Haute-Antiquité, où nous avons un déséquilibre entre des traces spécifiquement
écrites et d'autres documents. En Egypte, nous avons des textes datant de la
construction des grandes pyramides (vers ~2600) et même des écrits funéraires
pré-dynastiques. Ceci nous fait commencer l'Histoire bien avant ~3000.
En Mésopotamie, le royaume
de Sumer nous a laissé des textes à partir de ~2500; alors que la première
civilisation d'Elam nous avait déjà
laissé quelques inscriptions. L'Histoire, ici aussi, commence dès le
début du troisième millénaire.
Les textes
primitifs de l'Indus ne sont pas encore lus aujourd'hui. Ils sont très nombreux
– équivalents aux littératures grecque et romaine réunies – mais rédigés dans
une écriture de type hiéroglyphique qui n'est toujours pas déchiffrée. A
prendre l'écriture comme point de départ de l'Histoire, il nous faudrait alors
attendre le repli des premières invasions indo-européennes, et les inscriptions
en sanskrit, y compris les transcriptions des textes anciens de la culture
indusienne, dans la langue – et donc la culture - des envahisseurs.
Notre
Haute-Antiquité se serait alors structurée autour des deux civilisations
historiques (Egypte et Mésopotamie), et d'un foyer préhistorique (Indus); ce
qui n'a évidemment pas beaucoup de sens. D'autant plus que, selon la
documentation en notre possession, l'Indus semblait abriter une véritable
civilisation qui suscitait le plus grand respect de la part des Anciens (des
Egyptiens en tout cas).
Si nous acceptons
de débuter l'Histoire, non plus avec l'écriture, mais avec tout document (trace
nous relatant, de manière encore compréhensible par nous, l'intention
qui aura présidé à sa réalisation), l'Indus, comme les deux communautés qui se
développent de pair avec lui, trouve également sa place dans notre histoire dès
le début du troisième millénaire.
De la civilisation
dite de Mehrgarh par exemple (en Inde du Nord-Ouest), les fouilles menées
depuis 1974 semblent dégager une lente évolution qui couvre quatre millénaires
et demi (de ~7.000 à ~2.500). Les seuls vestiges dont nous disposons sont des
fondations d'agglomérations. Les modifications de leur agencement au cours de
périodes géologiques situées les unes par rapport aux autres, nous permet de
lire ces constructions comme un glissement d'activités typiquement villageoises
vers l'organisation d'une structure urbaine, qui sera nettement définie à partir de ~2.500.
17
Nous quittons dès
lors le simple vestige préhistorique. Les fondations de cette cité deviennent
de véritables documents lorsqu'elles nous racontent ainsi - partiellement sans
doute - l'histoire de ses habitants. Ce ne sont plus de simples traces: nous
devons les lire comme des documents. Nous entrons en Histoire.
Les vestiges plus
tardifs de Mohenjo-Daro et de Harappa, de par leurs structures-mêmes,
témoignent d'une organisation urbaine très poussée avec, sur le haut de la
cité, une forteresse, des greniers, des bains et des édifices à vocation sans
doute religieuse.
-
Le haut de la ville représente
ainsi le secteur public.
- Dans le bas, nous trouvons des
habitations privées, des ateliers d'artisans ou des
boutiques de commerçants.
Le tout inséré dans un quadrillage très strict des voies
de communication.
Et – c'est ici que
ces vestiges deviennent de véritables documents – les états successifs de ces
structures urbaines témoignent d'un pouvoir fort avec l'autorité suffisante
pour imposer ces réaménagements.
D'autre part, les
modifications apportées dans la conception des cités, entre les villes de
l'époque de Mehrgarh (avant ~2500) et celles de l'époque de Harappa, témoignent
de modifications dans la mentalité des habitants (ou des maîtres des lieux). A
l'époque ancienne (Mehrgarh), aucune trace de place fortifiée, et aucune trace
non plus de clivage entre un secteur public et un secteur privé.
Mohenjo-Daro nous
raconte – et c'est là bien une "histoire" – l'installation d'une
organisation plus pragmatique et les visées nettement moins pacifiques des
nouveaux maîtres. L'oppidum qui surplombe la ville en témoigne. C'est l'arrivée
des Indo-Européens.
Toutefois, dans les
trois poches de cette Haute-Antiquité – tant en Mésopotamie qu'en Indus, et
même en Egypte (mais dans une moindre mesure) - les documents dont nous
disposons ne nous racontent une histoire continue qu'à partir du milieu du
troisième millénaire (~2.500). C'est malheureusement fort tard car les sociétés
prisonnières de la Bulle sont déjà bien organisées à cette époque.
18
Or, il me semble
important de chercher à comprendre comment, dès leur origine, elles ont pris la
forme structurelle dont elles ne se départiront jamais. C'est une idée que je
défends à la manière d'un postulat: "pour comprendre aujourd'hui, je
dois avoir compris hier". Et "hier" doit remonter jusqu'à
son origine. Il y a toujours un continuum dans une civilisation.
Les idées ne
laissent souvent les traces d'aucun élément matériel. Les textes qui nous
relatent la manière dont les populations primitives envisageaient leur vie,
leur place dans leur monde, leurs attitudes face aux inconnus, datent tous
d'une époque très tardive par rapport à la mise en place de ces conceptions. Il
nous faudra dès lors nous référer aux traditions qui, très souvent hélas, nous
auront relaté ces grands concepts, mais déjà intégrés dans les structures de
sociétés très organisées.
C'est à travers les récits traditionnels de Sumer – société déjà superposée
à celle d'Elam – que nous pourrons partiellement découvrir les fondements de la
mentalité mésopotamienne, mais à travers le filtre d'une interprétation
indo-européenne.
[[12]]
C'est à travers
l'organisation déjà très structurée de rites funéraires que nous pourrons
approcher la conception officielle – et non pas individuelle – qui prévalait en
Egypte.
La recherche sera
plus compliquée en Indus, puisque nous n'avons pas encore accès à la pensée
dans ses formulations originales. Nous n'approchons l'Indus qu'à travers les
transcriptions tardives (vers ~1700), en concepts étrangers, indo-européens.
Le mode de
transmission des récits traditionnels nous donne déjà de précieux
renseignements. Les Sémites s'expriment volontiers en termes d'allégories.
L'ensemble de la cosmologie mésopotamienne nous est parvenue à travers des
récits oraux très imagés.
Dans une étude
précédente sur Dieu (Allégories et concepts), j'ai attiré l'attention sur un
processus largement décrit par Paul DIEL. Une image originelle sert à illustrer
un concept souvent abstrait. C'est le buisson ardent ou la voix qui descend du
ciel. Cette technique permet – par une méthode strictement orale - de
visualiser des données qui ne sont pas toujours évidentes.
19
Il est ensuite
fréquent que le concept abstrait ne soit plus perçu qu'à travers l'image qui
l'aura illustré. Cette image alors devient une allégorie.
Reprenons l'exemple
du buisson ardent. L'image, dissociée de sa signification allégorique, perd dès
lors toute sa signification. On oubliera très vite que le foyer ardent (braise
ou feu), était le symbole de l'Etre Primordial.
Un pas
supplémentaire peut ensuite transformer l'image et la concrétiser dans sa
matérialité. Après être devenue une allégorie, l'image devient alors un mythe.
C'est l'exemple du "poma" (le fruit) cueilli par Eve au paradis
terrestre. Etait-ce une pomme? De très doctes Pères de l'Eglise ont défendu
sérieusement la thèse d'une figue. … Le sexe des anges entre dans le même
processus de mythisation d'allégories qui illustraient initialement des êtres
pensants (peut-être réfléchis) qui n'étaient pas des humains.
L'orbite
mésopotamienne – que je qualifierai de "sémite" – utilise
principalement une transmission "orale", avec risque important de
transformer les images en allégories, et les allégories en mythes.
La géographie qui
abrite les Sémites explique partiellement la préférence accordée à la tradition
orale. Une part seulement des gens se sont sédentarisés le long des deux
fleuves. La fraction la plus importante de la population que nous devons
rattacher à la Mésopotamie, nomadise dans de très vastes régions, en Asie
Mineure et dans la péninsule arabique. La vie nomade (ou semi-nomade)
privilégie évidemment la tradition orale par rapport à l'ornementation de
complexes architecturaux. Dans cette optique, le texte écrit sur support léger
(parchemin) représentera une alternative aux récits purement oraux.
La géographie du Nil change quelque peu la donne. Il y avait bien
quelques bergers égyptiens. Mais une part beaucoup plus importante de la
population était regroupée en cités. L'écriture ornementale a dès lors pris le
pas, comme mode de transmission, sur le récit oral. Et dans ce mode égyptien de
transmission, la part graphique s'est taillé la part du lion.
[[13]]
20
Des concepts à
l'origine abstraits, comme "dieux", "vie" ou
"harmonie" ont pris forme, et très souvent visage humain. Ils ont à
leur tour, dans un processus autre que celui de la transmission orale, été
représenté par une image. Et cette image est rapidement devenue allégorie dans
un rituel de représentations qui restera presque immuable tout au long des
trois millénaires de l'histoire pharaonique. La plupart du temps, l'image
restera l'image, et ne deviendra pas la réalité matérielle telle que rencontrée
dans le mythe. Le plus souvent, la statue du dieu restera sa statue, et ne
deviendra que très rarement le dieu lui-même.
Une image
d'ailleurs par trop ressemblante à son modèle, aurait risqué d'en devenir un
"ba", une sorte d'abri matériel de rechange capable d'héberger l'
"âme" (terme impropre ici) de l'objet ou de la personne représentée.
Il est à ce propos intéressant de remarquer qu'en dépit d'une faculté
d'observation peu commune, le hiéroglyphe représentant l'abeille est toujours
représenté avec quatre pattes, pour qu'il ne puisse sans doute jamais servir de
ba.
La tradition de
l'Indus ne nous est pas parvenue directement. Puisque nous ne sommes toujours
pas capables de lire les hiéroglyphes indusiens, nous sommes contraints de nous
en remettre aux traductions en sanskrit, de ce qui est considéré comme les
textes religieux et philosophiques fondamentaux.
Le
premier monument littéraire sanskrit qui nous soit parvenu est le Rg Véda.
C'est une anthologie d'hymnes religieux composés dans le Nord-Ouest de l'Inde.
On ignore les dates de sa composition. Les textes du noyau le plus ancien du Rg
Veda (livres II à VII) sont rédigés en un sanskrit très archaïque que la
comparaison avec les autres dialectes indo-européens invite à situer au début
du IIè millénaire. (L'étude philologique des traits de la langue
nous permet d'en esquisser une chronologie relative.)
La rédaction du corpus principal du Veda a dû se répartir, de façon
continue, sur plus d'un millénaire, entre les XVIIIè et VIIIè
siècles. Toutefois, certaines strophes semblent être la mise par écrit de
compositions orales du IIIè millénaire déjà, tandis que certaines
Upanisad (commentaires) sont postérieures au VIIIè siècle.
21
Les cosmogonies
Est-il possible, sur base des documents les plus anciens – donc les
moins contaminés par la nouvelle structure indo-européenne qui finira par
submerger toute la Bulle géographique de la Haute-Antiquité – est-il possible
de dégager les grandes lignes directrices d'une pensée développée séparément
dans les trois civilisations urbaines (et fluviales)?
Dans ce type d'interrogation, les diverses représentations du monde
(les cosmogonies) me semblent un élément de très grande stabilité. Les
nouvelles connaissances humaines ne modifient généralement pas les récits
traditionnels qui racontent "le monde".
C'est ainsi qu'à notre époque, nous n'avons toujours pas de tradition
quantique pour nous raconter les débuts de l'Univers. La théorie du
"Big-bang" se cantonne dans les formules mathématiques qui tentent de
le décrire; et le récit biblique de la création continue à former la base de
notre représentation du monde.
C'est pourquoi les cosmogonies antiques me semblent une excellente
source pour comprendre la mentalité fondamentale d'une population. Elles nous
racontent le monde, tel que perçu par les hommes, et la manière dont ils
peuvent s'en servir. Elles racontent également le Mystère au delà du monde, et
la position de l'homme par rapport à cet inconnu. C'est le résultat du regard
réfléchi posé par l'homme sur son environnement, dans l'intention d'en tirer un
parti optimum.
Les récits sur les débuts du monde, sur son fonctionnement, sur sa part
de mystère et sur la place et le rôle de l'homme dans la nature sont ainsi les
premiers signes évidents d'une conscience qui se retourne sur elle-même, de la
Conscience réfléchie.
On peut affirmer que l'homme, aussitôt franchi son cap d'hominisation,
a commencé par s'élaborer la synthèse de ses cosmogonies. A travers les récits
mythiques traditionnels, nous remontons à la pensée humaine primitive. Les
"genèses" représentent en quelque sorte le Big-bang de la pensée
humaine.
22
Le franchissement définitif du seuil de la Réflexion de conscience
s'est déroulé très simultanément, un peu partout dans le monde. Et certainement
en des périodes très proches dans un territoire aussi réduit que celui de la
Bulle de notre Haute-Antiquité. Les représentations du monde et de sa part
inconnue remontent ainsi à la même époque, et en Egypte, et en Mésopotamie, et
en Indus.
On peut supposer les récits égyptiens les plus anciens (fin du IVè
millénaire) quasiment contemporains de la prise de conscience réfléchie, et
donc de la construction de la cosmogonie qui s'en suivra.
Les
textes en sanskrit qui nous relatent ce que nous pensons être au cœur du Rg
Véda trouvent sans doute leurs premières rédactions aux environs des années
~1700.
L'épopée de Gilgamesh ne sera rédigée par écrit – tradition orale
mésopotamienne oblige – qu'au début du deuxième millénaire. On peut donc
considérer sa mise par écrit comme contemporaine de la transcription du Rg
Véda.
Mais une autre cosmogonie, beaucoup plus importante pour notre
tradition occidentale, est celle que nous retrouvons dans la Bible. Elle ne
sera, elle, mise par écrit qu'encore un bon millénaire plus tard.
Nous nous trouvons ainsi devant des mises par écrit décalées de
certainement 2500 ans, entre les premiers textes égyptiens et les écritures des
textes bibliques; mais de récits qui sont nés à des époques fort voisines.
Les trois communautés de la Haute-Antiquité semblent partager un point
commun: les hommes sont tous conscients de ne percevoir qu'une partie du monde.
- Ils n'en perçoivent que la part
reçue par leurs sens et ils seront très vite conscients que ces sens ne leur
communiquent qu'un fragment de l'ensemble.
- Ils n'en perçoivent qu'une
parcelle géographique car ils savent qu'au delà de leur horizon, il y a
d'autres régions qui leur sont inaccessibles.
23
Cette conscience de la relativité dans les savoirs est la conséquence
immédiate du rebondissement de la connaissance sur elle-même, que j'ai décrit
comme la "réflexion" de conscience. Je puis encore facilement
regarder un paysage, en analyser les éléments et les combiner mentalement pour
qu'ils répondent à mon intention (de créer une cité, par exemple). Si je
regarde la trajectoire des astres dans le ciel, des phénomènes de marée,
d'orage, de tempête ou de volcans; si je veux tirer parti du rythme des saisons
ou des crues d'un fleuve, je réalise alors rapidement qu'il faut prendre en
compte d'autres éléments qui échappent à mon observation et à ma perception. Il
y a ainsi un inconnu, qu'en une étude précédente, j'ai appelé "Le
Mystère".
[[14]]
[
En
Mésopotamie et en Egypte, le Mystère semble avoir été géographiquement localisé
dans un domaine propre. A l'Ouest, en Egypte. Plus vaguement "au
delà" en Mésopotamie. Cette localisation est moins évidente en Indus où le
domaine du Mystère était sans doute composé d'éléments différents que le monde
physique de notre environnement.
Nous voici devant une première distinction, à mon sens intéressante.
-En Mésopotamie et en Egypte: un
territoire des dieux.
-En Indus: un monde qui échappe à
nos sens mais qui appartient au même Univers.
Si le monde dans son entièreté est composé de deux régions, et si la
première de ces régions est peuplée (aussi) par les hommes, la seconde sera
peuplée (aussi) par les dieux. Et si les hommes forment une population, il est
vraisemblable que les dieux forment à leur tour une population. Le concept "dieu"
suppose, dans sa perception première, l'attribut de pluralité. Il y a ainsi le
domaine des hommes et le domaine des dieux.
Les dieux sont présents dans le monde, au même titre que les hommes,
les plantes ou les animaux. Ce qui les différencie des hommes, est beaucoup
plus d'ordre quantitatif que d'ordre qualitatif.
[ [15]]
Et c'est normal, dans la mesure où le dieu réside dans le monde du
Mystère. Or ce Mystère concerne très souvent les éléments qui échappent à la
compréhension et à la domination par les hommes. Les dieux possèdent ainsi une
puissance manifestement supérieure à celle des hommes.
24
Le dieu n'est pas essentiellement le "fabricant" de l'homme.
Certains récits nous racontent même l'histoire des hommes avant l'existence des
dieux. Mais il est évident que la majorité des cosmogonies égyptiennes et
mésopotamiennes nous proposent des dieux artisans qui ont façonné les hommes.
En Mésopotamie, ce sera Marduk qui, après un combat vainqueur avec
d'autres dieux, façonnera le premier être humain avec le sang d'un dieu vaincu.
Les hommes furent ainsi inventés au service des dieux, pour les décharger des
tâches fastidieuses.
En Egypte, une cosmogonie (d'Héliopolis) nous propose le Soleil (Atoum)
sorti de l'océan primordial, et tirant les autres dieux de sa propre substance.
Chaque dieu reçut la charge de diriger une partie du monde. Et un des dieux
(Horus) fut investi de la responsabilité de gouverner les hommes.
Et nous voici devant une deuxième distinction:
-
En Mésopotamie, les hommes
existent au service des dieux.
-
En Egypte, les hommes sont
gouvernés par les dieux.
Les dieux mésopotamiens sont fondamentalement transcendants. C'est à
dire que rien de la partie visible du monde ne peut les perturber. Ils sont au
dessus de notre monde concret. Ils sont également tout-puissants, dans le sens
qu'ils ont la force de contraindre les règles de la nature et n'ont de compte à
rendre à personne. Et quand le Dieu sera proclamé unique, il gardera cette
transcendance et cette toute-puissance.
L'homme au service des dieux n'a pas de raison d'être par lui-même.
Tout ce qu'il est et tout ce qu'il fait se réfère à la satisfaction de ses (ou
de son) dieu(x). Tout acte considéré comme négatif, est une offense directe à
la divinité. L'homme se trouve dès lors coincé entre l'acte qui rencontre
l'agrément divin (acte d'obéissance), ou bien, au contraire, l'acte qui ne
satisfait pas les dieux: c'est le péché.
25
La notion de péché, encore très présente dans les religions
d'aujourd'hui, trouve son explication dans la finalité humaine "au
service des dieux". Et l'extension vers un "péché originel"
s'inscrit parfaitement dans la logique de l'imperfection de la nature humaine:
un homme peut se fatiguer, tomber malade, et même mourir. Il peut se tromper,
mal accomplir une tâche. Il peut mentir, tricher, etc … Il peut, par nature, ne
pas satisfaire les dieux.
Les dieux égyptiens sont investis de la responsabilité de bien
gouverner le monde. Mais ils sont eux-mêmes asservis à des principes qui
guident leurs actions et qu'ils ne peuvent transgresser. Ils ne sont pas
transcendants. Les principes majeurs auxquels doivent se soumettre les dieux
dans leur gouvernement des hommes, seront Ankh et Ma'at.
Ankh, c'est la vie. Mais qui très vite, dès la fin de l'Ancien Empire,
ne sera plus seulement la vie du responsable des hommes sur la Terre (le
pharaon), mais aussi la vie de chacun des hommes. Cette vie trouvera sa
finalité lorsque tout devenir, tout changement sera rendu impossible, et que
l'entièreté de l'être se réalisera dans la mort. Dans cette vision, la vie est
génératrice de mort dans sa plénitude. D'où l'importance des rites funéraires
et des tombeaux.
Ma'at, le second principe, (traduit généralement par
"vérité") est le respect de l'harmonie indispensable au déroulement
correct de la vie. Ma'at n'a aucune résonance d'une vérité à admettre, comme un
éventuel dogme. Ma'at, c'est le déroulement harmonieux des événements qui
permettent la vie.
Dans cette optique, il n'y a évidemment jamais de notion de
"péché". Si un individu transgresse la loi, il n'outrage pas
directement le dieu; il transgresse le principe vital que le dieu (ou son
représentant) est chargé de faire respecter. Ce serait l'exemple d'une
infraction de roulage qui n'est évidemment pas un outrage au législateur ou au
responsable de police chargé de faire respecter le code de la route.
Il y avait bien entendu des tribunaux en Egypte. Mais le principe de la
loi était avant tout la transgression – ou non – de Ma'at dans la vie publique.
Et, à titre tout à fait exceptionnel, on a relevé les minutes de procès
condamnant des "sacrilèges". Ce qui est fort éloigné de notre
conception de péché. Il s'agit ici de la non-observance d'un rite, ou de la
dégradation intentionnelle d'un objet de culte.
26
Il y avait aussi, plus fréquentes, des profanations de tombeaux, dans
l'intention très lucrative de leur pillage. Il s'agissait là d'une infraction
majeure, souvent sanctionnée par la peine de mort. Mais ces fautes relèvent
principalement de ce que nous appellerions aujourd'hui des infractions aux
codes civil, pénal ou correctionnel. La peine capitale pour crime contre la
communauté (ou contre la personne du pharaon) était appliquée. L'archéologie
compte une collection de pals …
A l'origine du monde, un dieu avait été chargé du gouvernement des
hommes sur la terre. C'était Horus. Lors de son départ définitif vers le
royaume des dieux, il investit un homme de la charge de gouverner les humains
en son nom. Pour remplir sa mission, il donna à pharaon le pouvoir de garantir
Ma'at, et de la contraindre s'il le fallait.
Avec pharaon, il n'y aura pas de désordre, pas de catastrophe. Pharaon
est ainsi, pour l'ensemble des hommes (de la Bulle …) garant de toutes les
conditions favorables au déroulement harmonieux de la vie.
Il serait plus exact que nous comparions la charge pharaonique à celle
d'un pape, plutôt qu'à celle d'un empereur ou d'un chef d'état. La puissance
temporelle de pharaon vient relativement en second, par rapport à sa charge
sacerdotale. Bien qu'il s'agisse évidemment, de pleins pouvoirs, sans aucune
contrepartie.
[[16]]
Pour permettre à pharaon d'assurer Ma'at, les dieux l'ont investi des
pleins pouvoirs. Seul maître après les dieux, il assume en tant qu'homme une
responsabilité divine et se trouve, de ce fait, au dessus de toute contestation
humaine. A noter que ce ne sera qu'après sa mort, qu'il deviendra alors
lui-même un dieu à part entière.
Cette
plénitude de pouvoir dans le chef d'un souverain associe bien évidemment
l'image d'un pharaon à celle d'un monarque absolu, voire d'un dictateur. Il y
eut de bons pharaons, exerçant leur pouvoir divin dans une optique de Ma'at; il
y eut de violents dictateurs abusant de l'autorité dont ils s'estimaient
investis.
27
Il y eut
même – mais nous y reviendrons plus longuement – le cas exceptionnel
d'Akhenaton qui refusa sa charge de contraindre Ma'at. Il se prétendit
"serviteur de Ma'at". Il fut alors jugé par un de ses successeurs,
Ramsès II, comme ayant renoncé à sa fonction pharaonique. La sanction de ce
jugement fut la radiation des listes royales, et la durée de son règne fut
alors attribuée au chef des armées et de la police (Horemheb) qui, dans la
pratique, fut celui qui assuma concrètement le bon ordre durant le règne du
pharaon théologien. Il me faudra nuancer cette histoire.
Nous venons de cerner deux entités dans la Bulle.
- Les Sémites de tradition
orale, part numériquement la plus importante, mais éparpillés dans le
territoire immense de l'Asie Mineure et de la péninsule arabique, avec quelques
rares points de sédentarisation le long des deux fleuves de Mésopotamie. Leurs
dieux sont transcendants et tout-puissants.
- Les Egyptiens de tradition
écrite, confinés entre leur vallée et la Mer Rouge, avec une part importante de
la population sédentarisée. Leurs dieux les gouvernent par l'intermédiaire de
pharaon, dans le respect de Ankh et de Ma'at.
Avec l'Indus, nous changeons radicalement de cosmogonie. Les
anciens Indusiens – je me permets ce néologisme, car le terme
"Indien" recouvre tellement de réalités différentes – ont, comme dans
les deux autres régions de leur Bulle, parfaitement ressenti que d'autres
dynamiques interféraient avec le monde sensible. La présence de ces
"autres choses" était une évidence.
J'ai souligné, dans une étude précédente,
qu'une évidence
[[17]]
ne suscitait
jamais le besoin d'être démontrée. Ainsi, la vie et la pensée par exemple, sont
tellement des évidences pour nous aujourd'hui, qu'elles n'ont de ce fait jamais
été démontrées jusqu'à ce jour;
et qu'elles n'ont jamais été définies non plus (ce qui est sans doute
plus dommageable).
28
Déjà, parmi les objets du monde sensible, se comptent des éléments
qu'il nous est difficile de qualifier ou encore de quantifier. Comme la
lumière, par exemple. Ou le bruit. Ou bien la chaleur. Les odeurs, les
harmonies de couleurs, etc …
Très vite, il apparut aux anciens Indusiens que nos sens ne percevaient
qu'une partie du monde. Et que ce dernier était aussi composé d'éléments
non-matériels. En Indus, la matière se catégorise en fonction de cinq éléments.
Cinq, et non quatre. La terre, pour tout ce qui est solide. L'eau, pour ce qui
est liquide. L'air et le feu. Ceci reste encore classique. Mais aussi l'éther.
Sans en donner ici une définition trop précise, c'est ce qui occupe le vide.
Près de 5000 ans plus tard, nous retrouverons cet éther à la naissance
de l'astronomie moderne et de sa fille, l'astrophysique. C'est à Einstein qu'il
revient d'avoir affirmé, et puis démontré dans la confirmation de ses formules
mathématiques, que l'éther n'existait pas.
Mais au delà de ces cinq catégories d'éléments, les Indusiens ont très
tôt compris que le monde perçu par nos sens, baignait en quelque sorte dans un
système beaucoup plus vaste et, selon toute vraisemblance, constitué d'éléments
autres que matériels. Et très tôt, dès les premiers écrits du Rg Véda en tout
cas, pointe l'idée que les objets matériels ne représentent qu'une partie
minoritaire de l'ensemble.
[[18]]
Comme cet ensemble, matériel ou non, forme un système unique, il
devenait évident que le monde qui échappe à nos sens devait répondre aux mêmes
lois, aux mêmes normes que le monde matériel qui nous conditionne et dont nous
sommes issus. Les rythmes des astres, des saisons, des crues du fleuve
incitèrent très vite les Indusiens à envisager un système beaucoup plus vaste
que le monde. La matière, pour eux, n'était que l'accident - momentané sans
doute puisqu'elle se détériore avec le temps - d'une entité bien plus
fondamentale.
Cette première perception directe du monde leur apprit ainsi –
immédiatement: sans qu'il ne soit nécessaire de mieux structurer cette évidence
- qu'outre le monde, il y avait aussi un
Univers. Cette idée est radicalement différente des deux autres conceptions. Et
les objets matériels n'étant que de simples "accidents", c'était dans
une autre direction qu'il nous fallait chercher le centre essentiel.
29
Il leur apparut alors que chaque objet de notre monde était, dans son
individualité, l'expression parfaite d'une faculté d'être. Devenir présent au
nombre des objets de l'Univers est potentiellement possible parce que le
système-Univers est fondamentalement un être à la recherche de sa propre
expression.
Outre l'Univers, les Indusiens affirment ainsi un Etre Premier (ou Etre
Primordial).
Comme il se manifeste – comme il existe – à travers des objets (tant
matériels que non-matériels), l'Etre Primordial doit nécessairement être une
source d'énergie pure, mais à la dimension de l'Univers. Cette énergie pure
sera souvent imagée sous la forme d'un foyer lumineux rayonnant de chaleur. Le
soleil en sera l'allégorie la plus fréquente. Mais, plus modestement, le feu
lui aussi.
Les anciens se sont alors posé la question de comprendre pourquoi
l'Etre Primordial se dépensait en Energie pour se concrétiser dans la matière
et dans les autres objets qui structurent l'ensemble.
Ici, il est surprenant d'observer que très tôt – près de deux mille ans
avant les Grecs – les sages de l'Indus ont élaboré une cosmologie vraiment
métaphysique. (Au delà des objets simplement physiques.) Le raisonnement est
assez simple dans son principe.
Si l'Univers est réellement la "Totalité–du-Tout", il ne peut
se comparer qu'à lui-même. Sans autre point de référence, il s'exclut de toute
identité:
- identité simple
comme l'individualité,
- ou plus complexe
comme la personnalité,
- ou plus complexe
encore.
Pour se créer une identité, l'Etre Primordial doit se concrétiser en
objets multiples – matériels ou non – qui deviendront ses points de référence.
D'autre part, sous peine de rester totalement passif, - sans avenir et
sans devenir - il faut que l'Etre Premier s'enclenche dans un processus de
causes à effets. La multiplicité des
objets - plusieurs dans leurs nombres et plusieurs dans leurs structures -
permettra la mise en route de ce mécanisme de devenir, au point de départ de
leur seule interférence.
30
Pour devenir et entrer dans une histoire, l'Etre Primordial se trouve
dans l'absolue nécessité de susciter l'événement. S'il n'entre pas dans son
histoire, l'Etre Premier n'existe pas; il ne sera que virtuel. Pour exister, il
doit devenir. Il n'est dès lors plus seulement un Etre Premier, il porte tout
autant en lui le principe de causalité. Il est également Cause Première.
La sagesse indusienne a ainsi mis en évidence:
-
que la partie sensible du monde
n'était qu'une partie d'un Univers.
- que la partie non-matérielle, sans
doute la plus importante, devait être régie par les
mêmes lois que la fraction
visible du monde.
L'Univers est un système unique.
- que les objets de l'Univers, tant
matériels que non-matériels, étaient les concrétisations
d'une énergie
à
concevoir sous forme d'Etre Primordial.
- que l'Etre Premier était lui-même
Source Première.
Ce système de pensée a rapidement évolué.
Il est à l'origine de
l'actuel hindouisme.
[[19]]
Dans l'étude qui nous concerne ici, nous retiendrons que la même
constatation d'un "quelque chose au delà" n'a pas toujours donné
naissance à la représentation de dieux. La réflexion indusienne s'est polarisée
sur l'unicité du tout (par simple définition). Sur un Etre Primordial (un, par
définition également) et Cause Première (donc unique) de tout ce qui advient.
Il n'est dès lors pas étonnant que dans les deux autres organisations
humaines de la Bulle, les sages aient été frappés par cet attribut d'unicité
qui qualifie l'ensemble du monde (y compris la partie que Mésopotamiens et
Egyptiens considéraient comme le domaine des dieux); unicité qui caractérise
l'Etre Primordial; unicité qui caractérise la Cause Première.
Et – mais j'y reviendrai dans un chapitre suivant – l'Indus fut ainsi
souvent appelé le Pays où le Mystère est Un, rapidement transformé en
"Pays d'un seul dieu", "Pays du dieu".
31
Dans les deux autres communautés humaines de la Bulle, les dieux
résidaient dans un domaine différent de celui des hommes. Ils étaient donc hors
d'atteinte de ce qui pouvait advenir dans la parcelle humaine du monde. Ils
étaient inaccessibles, au dessus du lot. La philosophie les qualifiera de
transcendants.
Dans la conception indusienne d'un Etre Primordial qui se concrétise en
chaque objet individuel, et qui est la Cause Première de tous les événements
engendrés par ces individus, il devient évident que l'Etre fondamental – d'au
delà de nos perceptions – est toujours directement impliqué dans chacun des
éléments qui constituent le monde. Par évidence – et ce ne sera dès lors jamais
démontré – l'Etre Premier est l'essence même de chaque objet de l'Univers.
Cette implication et cette présence en chaque chose sera qualifiée d'
"immanence" par la philosophie.
Alors que les dieux sont transcendants, l'Etre Primordial est immanent.
Cette distinction est importante dans la mesure où ces deux attributs
sont exclusifs l'un de l'autre. On est impliqué ou on ne l'est pas. On est
dedans ou on est dehors. [[20]]
L'Etre Primordial que nous rencontrons en Indus est le générateur de
chaque objet présent dans l'Univers. Chaque individu est la concrétisation de
cet Etre Premier qui invente sa propre existence dans la substance des objets à
travers lesquels il s'exprime.
Je suis conscient de la difficulté de lecture de mon approche de cet
Etre Primordial. Plus simplement, à l'inverse des dieux qui ont pris de la
matière pour fabriquer le monde, l'Etre Primordial structure l'Univers de sa
propre substance. Alors que les dieux sont les artisans ou les responsables du
monde, l'Etre Primordial est créateur.
Cette distinction est également importante dans la mesure où les dieux,
s'ils appartiennent à l'Univers, ne l'ont évidemment pas créé. Et si les dieux
deviennent "Un", il y a un contresens à le qualifier de créateur.
[[21]]
32
Je viens de mettre en évidence tous les ingrédients que nous
retrouvons, aujourd'hui encore, dans les diverses philosophies et théologies
occidentales. La localisation de l'origine de ces concepts me semble
importante, car elle nous permettra de mettre un peu d'ordre dans l'association
de ces concepts entre eux.
Nous ne percevons qu'une partie du monde. C'est le seul point commun
des trois communautés humaines qui se partagent la Bulle.
En Mésopotamie et en Egypte, il y a sur la Terre, le domaine des dieux
et une autre région habitée par les hommes. En Indus, nous ne percevons que la
part matérielle du monde. Mais ce fragment de matière baigne dans un Univers
beaucoup plus vaste et qui n'est pas nécessairement matériel. Chaleur, lumière,
énergies constituent sans doute, la part la plus importante de l'Univers.
Les dieux mésopotamiens habitent un domaine régi par d'autres normes
que le monde des hommes. A commencer par le temps de dieux qui débouchera bien
vite sur leur immortalité.
Les dieux égyptiens ont été investis, à leur naissance, de la
responsabilité de gouverner le monde matériel, dans le respect de principes
auxquels ils sont eux-mêmes soumis. Et nous avons relevé un premier principe
"Ma'at" (l'harmonie) et un deuxième principe "Ankh" (la vie
dans son développement jusqu'à la mort).
Il n'y a
pas de dieux en Indus. Ceux que les textes védiques appellent "dieux"
s'apparentent davantage aux "héros" rencontrés dans la mythologie
grecque. Ils n'ont pas de fonction spécifiquement divine. Mais il y a, comme
élément constitutif de l'Univers, une aptitude à Etre et à Devenir, que nous
avons appelé Etre Primordial et Cause Première.
En Mésopotamie,
les dieux sont transcendants, hors d'atteinte des
hommes.
En Egypte,
le problème est moins d'actualité; il ne se pose pas
vraiment. [[22]]
Les dieux
n'y sont ni transcendants, ni immanents.
En Indus,
l'au delà, l'Etre Primordial, est immanent.
33
Si une part du monde est peuplée par les hommes, l'autre partie du
monde est peuplée par "les" dieux. Le concept fondamental du divin,
porte intrinsèquement en lui l'attribut de pluralité, à l'inverse, bien
entendu, du concept d'Etre Primordial qui, par évidence (et non par définition)
ne peut être que "Un".
[[23]]
En Mésopotamie, l'invention de l'homme par des dieux, pour les servir
et les soumettre à leurs bons plaisirs, entraîne la notion de
"péché". Et l'imperfection structurelle de l'animal humain conduit à
la notion de "péché originel".
En Egypte, une infraction aux lois ou aux règles de la vie n'est pas
une atteinte directe à un dieu. La notion de "péché" est inexistante.
En Indus, il semble qu'en dehors de règles strictement sociales – le
vol, le meurtre, etc … - il n'y ait même pas de notion de "mal".
L'Etre Primordial tend vers un plus large devenir, dans chacune de ses
structures et dans chacun de ses événements. Il y a simplement un mécanisme de
défense qui permet à la société de se débarrasser des éléments qui entravent le
bon fonctionnement de son ensemble.
[[24]]
34
L'événement indo-européen.
Pour illustrer le
type de relations entre les Indo-Européens et les autochtones de la Bulle, je
voudrais faire appel à la comparaison avec un processus de contamination par
virus. Un rapide rappel en biologie s'impose ici.
On se souvient de
l'échelle en forme de double hélice décrite par Jacques Monod, et qui constitue
le patrimoine génétique de toute cellule vivante. Le virus est une molécule
qui, simplifions l'explication, ne
possède qu'une seule hélice – un seul côté de l'échelle. Dans cet état, nous ne
pouvons pas le considérer comme vivant. Il n'a pas de gènes complets et son
"demi" patrimoine ne lui permet pas de se développer ou de se
reproduire. Molécule inerte, on l'appelle alors "virion". Fort proche
d'un "cristal", il peut demeurer des temps très longs, comptés
souvent en milliers (voire en millions) d'années.
Inerte, non-vivant, le virion est néanmoins capable de détecter la
présence, dans une autre cellule, d'éléments qui lui permettraient de
construire la partie manquante de son échelle de vie. Cette autre cellule
devient sa cellule-cible. Il peut alors traverser la membrane d'une cellule
vivante qu'il a reconnue comme complémentaire à son patrimoine, et y pénétrer.
[[25]]
Une fois à
l'intérieur de sa cible, le virus dissocie en une sorte de bouillon, (cette
opération porte le nom de "lyse") tous les éléments vitaux de la
cellule vivante, qui s'en retrouve dès lors totalement déstructurée. Le virus
peut ensuite "aller à la pêche" et, avec les éléments épars de la
cellule infectée, reconstituer la partie manquante à son propre génome.
Le virion est
maintenant pourvu d'une double hélice complète. Il est vivant et s'appelle
désormais "virus". Il peut se développer et se multiplier,
contaminant ainsi des milliers d'autres cellules. C'est, en gros, le processus
des maladies virales.
Je compare
l'arrivée des Indo-Européens dans la Bulle de notre Haute-Antiquité, à un
mécanisme viral. Leur seule présence a totalement déstructuré – comme un
phénomène biologique de lyse – les cellules culturelles bien organisées dans la
plaine de l'Indus, et en Mésopotamie et enfin en Egypte.
35
Ils ont, de leur
côté, apporté des éléments qui nous semblent absents chez les populations
autochtones:
- Une conception certainement plus
pragmatique de la société, avec la volonté – c'est
nouveau ça! – d'uniformiser
des croyances par trop locales.
- Un esprit de "challenge"
et une ambition de type conquérant
dont nous ne trouvons aucune trace avant
leur arrivée.
- Et certaines innovations
techniques dont vraisemblablement le cheval harnaché – et la
conséquence
directe de distances désormais plus rapprochées.
Nous n'avons pas de
documents écrits de l'arrivée de ces Indo-Européens dans la plaine de l'Indus.
L'archéologie nous a seulement livré des structures urbaines qui, assez
brutalement, changent radicalement l'organisation des villes à partir de ~2300.
C'est la transition de la civilisation dite de Mehrgarh vers celle de Harappa
(ou Mohenjo-Daro). Nous avons de même retrouvé des objets de céramique
nettement plus fonctionnels qu'auparavant. Plus stéréotypés également.
Il semble y avoir
eu une présence indo-européenne permanente, de ~1800 à ~800. Les fouilles de
Pirak (à une vingtaine de kilomètres de Mehrgarh) nous ont livré des figurines
féminines et de taureaux en terre cuite dans les couches les plus anciennes. A
partir de ~1700, elles seront
systématiquement remplacées par des statuettes de chameaux, de chevaux, et d'un
cavalier mythique à tête d'oiseau.
Il ne semble pas que nous puissions évoquer des "invasions"
indo-européennes. Nous n'avons aucune trace de batailles ou d'armées. Il serait
sans doute plus exact de nous imaginer des voyageurs, mieux armés croit-on et
mieux équipés que les autochtones, avec leurs chameaux (peut-être) et leurs
chevaux (sûrement). Un sens aigu de l'organisation et la volonté de s'installer
en maîtres (et non en hôtes) dans cette contrée fertile au climat agréable.
J'ai souvent été tenté d'établir une comparaison avec l'installation des
"coloniaux" de nos XIXè et XXè siècles.
[[26]]
36
Peu nombreux,
semble-t-il, ils s'entourent de serviteurs à leur solde. Les nouveaux maîtres
forment en fait un petit noyau d'étrangers, soutenus par un groupe plus
important de serviteurs. Doit-on ici parler de "collaborateurs"?
Les Indo-Européens
avaient leur écriture, le sanskrit. Sur base des traces écrites que
l'archéologie nous a transmises, nous pouvons définir les diverses origines de
ces étrangers désormais présents dans ce qui, hier encore, était une bulle
hermétique. Il s'agit d'Aryens (Indo-Iraniens), dont la présence devient
constante à partir de ~1800. Avec les Indo-Européens se termine la
Haute-Antiquité, et commence une Histoire que nous pouvons désormais
revendiquer comme "notre" antiquité.
A une époque fort voisine – peut-être de quelques siècles antérieure -
des étrangers venus des montagnes de l'Est
apparaissent, s'installent et
prennent le pouvoir en
Mésopotamie. Ce sont ces étrangers dont fait mention la Bible
[Gn XI, 1]
Voir note
N°4
Ces étrangers détricotent les traditions locales, et imposent leurs
structures fonctionnelles.
Contrairement à
l'Indus, nous avons des récits écrits, à lire certes avec grande précaution, de
cette période de l'Histoire d'entre les deux fleuves. Nous savons ainsi qu'en
Mésopotamie, une part de la population autochtone des Sémites organisa une
longue résistance. Toute l'histoire de la région tourne autour de la reprise du
pouvoir par les Sémites. C'est le royaume d'Akkad, fondé contre Sumer, par
Sargon II.
C'est dans ce contexte-là qu'il me semble intéressant de comprendre le
récit initial de l'histoire d'Abraham, à situer aux environs de ~2000. Pour
calmer sa population désemparée devant l'arrogance des étrangers au pouvoir, un
prêtre-dignitaire Sémite, Abraham, rassure son peuple en affirmant que les
dieux favoriseront toujours l'autochtone par rapport à l'étranger.
C'est ce que les Occidentaux appellent la "Première
Alliance", passant ainsi sous silence les deux Alliances précédentes, avec
Adam et puis avec Noé. [[27]]
Mais le détricotage
des traditions d'origine élamite aura laissé des traces indélébiles. Ainsi la
langue Sumérienne (donc indo-européenne) restera-t-elle longtemps encore, bien
après l'éviction politique de Sumer, le véhicule savant et religieux de la
culture sémite. Ce sera la langue sacrée.
37
C'est évidemment
dans le même mouvement d'ingérence indo-européenne que nous devons comprendre,
mais deux siècles plus tard, l'épisode des Hyksos qui prirent le pouvoir dans
le Delta du Nil, et scindèrent ainsi l'Egypte en deux pays. Les Hyksos
occupèrent le pouvoir de ~1800 à ~1550, époque à laquelle la XVIIIè
dynastie reprit l'entièreté du pays.
On a tendance à
sous-estimer les séquelles laissées par les Hyksos. Il est vrai que le pouvoir
pharaonique reprit tous ses droits, et que la splendeur égyptienne trouve son
apogée à cette époque. Mais les Indo-Européens ont une évidente tendance à
uniformiser les cultures, dans leurs religions, leurs rites, leurs traditions.
Et là, la cicatrice reste profonde.
Lorsque l'Egypte
était simplement une des trois entités de la Bulle de la Haute-Antiquité, et
que chacun des trois foyers de civilisation connaissait l'existence des deux
autres, chacun vivait dans le respect – ou l'indifférence – du voisin.
Mais face à un
étranger avide de s'imposer, chacune des trois civilisations a dû trouver sa solution
individuelle, pour un résultat somme toute commun. Domptés par la domination
indo-européenne, les trois foyers se sont cloîtrés, chacun dans son silence. Il
est remarquable que, durant les premiers siècles du IIè millénaire,
aucun document ne nous transmet la moindre expédition, le moindre voyage
officiel à l'étranger. L'expédition au Pays de Pount sous Sésostris II (~1874)
n'est même pas objectivement attestée.
Sous la domination
indo-européenne, on a l'impression que les seules populations à encore se
déplacer sont … indo-européennes. Le commerce maritime – peu important, il est
vrai – entre la Mésopotamie et l'Egypte, le long des côtes d'Arabie, semble
totalement interrompu. Le fragment de gouvernement encore égyptien s'enferme
dans la ville très méridionale de Thèbes (l'actuelle Louksor) et n'en bouge
pratiquement pas. Ô temps, suspens ton vol …
Uniformiser les
cultures.
38
Cette idée
indo-européenne perdurera. Une tradition égyptienne des plus anciennes
entretenait des relations régulières, deux fois par siècle environ, avec le
pays de Pount. Après avoir bouté les étrangers dehors, il fallait maintenant
renouer avec cette tradition. Et ce n'était pas simple: ni en Egypte, ni en
Indus, ni chez les Sémites.
C'est en effet au cours du IIè millénaire, après un court
arrêt dû aux volants thermiques du Nil et des mers, que la désertification
générale reprit son cours. Et nous en avons des témoignages. Juste avant les
Hyksos, une expédition pour le Pays de Pount offrit aux dieux un sacrifice de
milliers de bœufs et de gazelles, dans la bande de terre qui borde la Mer
Rouge. Cette même expédition avait créé des potagers immenses le long du
littoral.
[7]
Et cinq cents ans
plus tard, sous la souveraineté absolue retrouvée par les Egyptiens, une
expédition analogue vers le même Pays de Pount, ne nous renseignera plus aucun
sacrifice d'une telle ampleur, ni plus aucune plantation de potager pour
alimenter le chantier. Et au retour de cette expédition, il y aura des arbres à
encens qui ne poussent qu'en des endroits extrêmement arides.
Outre l'indispensable réorganisation du pays, il fallait encore renouer
avec les anciennes relations, totalement interrompues durant les Hyksos.
C'est
ainsi qu'il fut décidé d'une visite traditionnelle
[[28]]
– bien qu'interrompue depuis
quatre siècles – au Pays de Pount.
Du côté Sémite, la
désertification galopante de l'actuelle Arabie changeait complètement la donne
des populations de pasteurs. Le champ principal de pâturages devenait
inhabitable. La population jusqu'alors nomade par nécessité – puisque meneurs
de troupeaux – devait absolument être sédentarisée. Mais il n'y avait pas de
fleuve dans la péninsule arabique. Il leur fallait inventer un pays nouveau. Le
problème reste, hélas, de pleine actualité !
Du côté de l'Indus
– d'où notre documentation est moindre – il semble que l'expérience
indo-européenne ait laissé une cicatrice ouverte. Les Indusiens se croyaient à
l'abri entre l'Himalaya et leur désert du Thar. Le passage des étrangers leur
fit comprendre que leur civilisation était en danger. Ils adoptèrent dès lors
deux manières de protéger leur patrimoine culturel. Rédiger leurs traditions
orales dans une langue internationale. Ils choisirent le sanskrit. Ensuite,
essaimer à travers le monde, et y fonder des communautés védiques.
39
Le Pays de Pount
La localisation du
Pays de Pount reste, classiquement, une des énigmes de l'Histoire. Et pourtant,
à lire les documents tels qu'ils nous relatent les récits de voyages à Pount,
nous avons un ensemble d'indications qui devraient nous aider à localiser ce
"Pays du dieu" que les premiers égyptologues qualifiaient encore
volontiers de Neterto, (Netjer = dieu).
Les documents
égyptiens les plus anciens – je pense à la pierre de Palerme – mais également
des documents plus récents ou beaucoup plus détaillés (comme au grand temple de
Deir-el-Bahari par exemple) nous relatent des ambassades égyptiennes à Pount,
depuis ~2500 en tout cas, à la fréquence régulière de deux expéditions par
siècle.
Traditionnellement,
on situe Pount sur les côtes de la Corne de l'Afrique, quelque part en Somalie.
Cette localisation provient de la déduction des éléments suivants:
- On se rend à Pount en gros bateaux
Ménesch, adaptés à la navigation sur mer.
- Ces bateaux sont souvent
construits près d'un Vert Grand (Ouadj Our).
- Pount se trouve au delà d'une
longue navigation sur mer (Ym).
Bateaux, Ouadj Our
et Ym se retrouvent dans toutes les descriptions de voyage à Pount.
Le Delta du Nil est
très souvent qualifié de "Grand Vert". Le professeur Claude
VANDERSLEYEN a par contre démontré que l'expression Ouadj Our ne désignait
jamais la mer. Dans une correspondance privée, il me souligne le mot jamais.
Pour reprendre sa description: "Ouadj Our est apparenté à toutes les
eaux qui fécondent la terre égyptienne et au dieu-même de la vie."
Je me suis penché
longuement sur les documents qui basent son étude. Il y en a 322 au total: nous
avons donc une source importante.
Une lecture critique confirme qu'il est tout à fait exact que Ouadj Our
ne désigne jamais le grand large des mers ou d'un océan. C'est toujours un
marécage en bordure littorale, où pousse une végétation extrêmement luxuriante,
comme à la rencontre des eaux douces d'un fleuve et des eaux plus salées de la
mer. Il y croît une végétation parfaitement adaptée à ces hautes teneurs en
sel.
[[29]]
40
Les géographes
connaissent ces énormes marécages mixtes (eau douce et eau salée) sous le nom
de mangroves. A scientifiquement définir une mangrove, il s'agit d'une
"forêt amphibie couvrant de vastes marécages littoraux en zones
intertropicales". A strictement nous en tenir à sa définition, le Delta du
Nil n'étant pas en zone intertropicale, on ne devrait pas le qualifier de
mangrove. Mais les géographes évoquent couramment les mangroves
méditerranéennes aux embouchures du Rhône (la Camargue) ou du Pô (Venise). On distingue ainsi les
mangroves froides (en Méditerranée par exemple) des mangroves chaudes.
Les mangroves les
plus riches se situent sur les rivages de l'océan Indien, en Floride, au Japon
du Sud et au Nord de la Nouvelle Zélande. Le palétuvier appartient à la
végétation spécifique des mangroves chaudes.
A ma connaissance,
les historiens n'ont jamais assimilé le Grand Vert (Ouadj Our) des Anciens, aux
mangroves. Et dans une géographie trop étroite que les égyptologues
restreignent à la stricte vallée du Nil, un Ouadj Our ne peut désigner que le
Delta (évidemment) ou bien, par assimilation, un marécage en bordure de Nil.
D'où la restriction dans la définition de Vandersleyen d'un Grand Vert
"qui féconde la terre égyptienne". Cette limite n'a aucune
raison d'être.
Classiquement, les
chantiers navals spécialement aménagés pour la construction de bateaux à
destination de Pount sont abrités par un Ouadj Our. Toujours classiquement, les
bateaux sont donc construits quelque part dans le Delta.
Certains textes
précisent que le chantier naval est à Coptos. Et il y a un Coptos, chantier
naval, à une soixantaine de kilomètres en aval de Thèbes, à l'entrée de la
haute vallée du Nil. Et il y a une route commerciale qui relie ce Coptos au
port maritime de Qocéir, sur la Mer Rouge. Mais lorsque les textes s'étendent
quelque peu sur le site de Coptos, leurs descriptions ne correspondent vraiment
pas au paysage de Coptos sur Nil. On y évoque le Ouadj Our de Coptos, une
montagne de Coptos, un désert de Coptos, des falaises qui se font face d'Est en
Ouest … Rien de tout ça à Coptos sur Nil.
En fait, le mot hellénisé de "Coptos" nous a été transmis par
les historiens grecs qui ont vocalisé, à la manière grecque, un lieu écrit gbt
(le "ος" étant un suffixe grec). [[30]]
41
Sur base de ces
renseignements, il a toujours été traditionnellement admis que, même s'ils
avaient été assemblés à Coptos sur Nil (à 750 Km du Delta !), les
bateaux à destination de Pount descendaient le Nil jusqu'à son Delta pour
naviguer ensuite sur la Mer Rouge jusqu'à Pount. Il en découle évidemment que
ce mythique Pays de Pount se trouve en bout de Mer Rouge. Et nous voilà sur la
Corne d'Afrique, quelque part en Somalie.
Cette version se
retrouve encore aujourd'hui dans presque tous les manuels d'histoire. Or, elle
fourmille d'invraisemblances. A commencer par le fait qu'il n'y eut jamais de
canal navigable, même pour des petits bateaux, entre le Delta et la Mer Rouge.
Il nous faudra attendre les années ~519 et Darius pour ouvrir le Canal de
Néchao à la navigation.
Les documents
égyptiens nous relatent très souvent un chantier naval spécialement aménagé
pour la construction des bateaux à destination de Pount. Les textes précisent
des campagnes de prospection pour déterminer où installer ce chantier. Le
chantier de Coptos sur Nil existe. Il n'est nullement besoin de prospection.
L'installation
momentanée de ce chantier naval est souvent accompagnée d'un contingent
militaire important, entre 3.500 et 3.750 hommes. Pourquoi une telle protection
serait-elle utile dans la vallée égyptienne du Nil?
Si la navigation
doit passer par la Mer Rouge, pourquoi choisir un chantier en bord de Nil? Avec
nécessité de démonter les bateaux pour les conduire en pièces détachées,
jusqu'à leur mise à l'eau définitive. !!!
L'argumentation
pour nier l'installation du chantier naval sur la Mer Rouge repose aussi sur
l'environnement désertique de la zone qui borde le rivage, et qui rend
impossible l'approvisionnement en eau et en nourriture pour autant de
personnes.
J'ai déjà
signalé qu'en bordure littorale de la Mer Rouge, dans le Ouadi Gaouasis, nous
avons retrouvé des bornes qui nous indiquent clairement "C'est ici que le
chantier …" Un autre texte nous décrit avec précision dans le Ouadi Hammamat
(plus au Sud), le défrichement et la mise en culture d'un vaste terrain, dans
une orientation Nord-Sud parallèle au rivage de la mer, pour approvisionner
toute la main d'œuvre du chantier. Et ce chantier se terminera par un énorme
sacrifice de bœufs et de gazelles.
42
Le texte est clair.
Mais l'historien n'a pas l'habitude de sortir de sa spécialité et d'aller y
voir ailleurs. Il oublie qu'en ~2000, la désertification n'en était pas à son
stade actuel. Et les Ouadi qui, en zones désertiques, séparent aujourd'hui
l'ancienne Thèbes du rivage de la Mer Rouge , étaient à l'époque encore
relativement fertiles.
Je comprends dès lors mal l'ironie de certains historiens qui, pour
nier l'inscription trouvée sur place argumente que "on dira que les
abords de la mer Rouge ne sont pas verdoyants; que des gazelles peuvent
s'y
rencontrer … mais non des bœufs".
[[31]]
Il me semble
intéressant de noter qu'un demi millénaire plus tard, vers ~1470 sous la Reine
Hatshepsout, le texte très détaillé de Deir-el-Bahari qui nous décrit une
expédition à Pount, ne nous signalera plus la mise en œuvre de potagers et de
sacrifices à ce point somptueux. Le texte ne signale pas …
Nous ne pouvons
tirer aucune conclusion de ce silence. Mais nous pouvons nous étonner qu'un
récit à ce point minutieux en détails, et axé uniquement sur l'aspect
"exploit" de l'expédition, ait omis de mentionné ce qui aurait
vraiment été extraordinaire. C'est sans doute le témoignage indirect que, vers
~1500, la zone entre le Nil et la Mer Rouge s'était déjà très désertifiée.
Les historiens
commencent à se rendre compte qu'un voyage vers un Pays de Pount situé sur la
Corne d'Afrique ne représente pas vraiment un exploit. Or, un pharaon qui a
patronné un tel voyage au cours de son règne, ne manque généralement pas d'en
faire mention dans sa biographie. Aller à Pount est un haut-fait de règne.
Et puis, les
Egyptiens n'étaient certainement pas de hardis navigateurs. Lucien Basch, que
l'on peut considérer comme l'expert en bateaux et en navigations anciennes, m'a
confirmé que les bateaux Menesch égyptiens étaient de véritables sabots, en
comparaison avec les navires autrement performants – et également nommés
Menesch – des Phéniciens, mais construits à une époque ultérieure. Et on peut
établir un parallèle entre les performances techniques d'un bateau et les
performances techniques (ou l'aptitude à naviguer) du marin.
43
D'autre part,
pourquoi s'entêter à se rendre par une voie maritime que l'on maîtrise mal, là
où il serait parfaitement possible de se rendre par voie de terre?
Le Professeur
Vandersleyen a fait remarquer que les fresques du temple de Deir-el-Bahari et
qui illustrent une telle expédition, ne représentent absolument pas un paysage
marin. Pourquoi, dès lors, limiter nos recherches, pour la localisation de
Pount, à une situation en bordure littorale? Cette observation est tout à fait
pertinente.
Je m'écarte de
Vandersleyen lorsque, sur base de cette observation, et sur base d'expressions
imagées qui ont parfois utilisé le terme de Ym (la mer) pour désigner des
étendues d'eau non marines, - pensons à la Mer d'airain qui ornait l'entrée du
temple à Jérusalem - il tente alors de démontrer (ce qui est toujours une
faute, à mon avis) que Pount se trouve au plus profond des terres en Afrique,
le long d'un "ym" qui n'est autre que le Nil. Et nous voici en
Ouganda, à l'encontre des illustrations qui nous représentent des Pountites pas
du tout – mais alors là, pas du tout – de type négroïde.
Nous retiendrons
que le Pount n'est pas nécessairement en bordure littorale. Mais, on y va en
bateau. Il pourrait donc également se trouver le long d'un fleuve.
D'autre part, les
illustrations de la navigation nous montrent des poissons typiquement marins.
Il y a donc aussi une navigation sur mer. Nous voici dès lors à la recherche
d'un fleuve qui, par rapport à l'Egypte, se trouve au delà d'une mer.
L'ensemble des
textes qui nous entretiennent de Pount aboutissent en ce sens. Le récit des
voyages à Pount nous racontent un Ouadj Our (la mangrove) qui, compte tenu du
contexte, a toujours été interprété comme ne pouvant être que le Delta du Nil.
Mais d'autres textes nous signalent également un Ouadj Our derrière lequel se
situe le Pays de Pount.
Nous
avons même une description très scientifique qui nous décrit le type de végétation
qui pousse dans la mangrove de Pount. De toute évidence cette fois, nous sommes
dans une mangrove chaude de laquelle on nous décrit un palétuvier. J'ai cité le
texte in extenso dans la note N°29.
44
Une mangrove est
une embouchure de fleuve. Pount se trouve ainsi, le long d'un fleuve, abrité
derrière la mangrove de son embouchure. A la manière du Memphis égyptien qui se
trouve également à l'abri de la mangrove du Delta du Nil.
L'ensemble des
documents nous donnent encore d'autres renseignements. Il en ressort que le
fleuve de Pount coule en sens inverse à celui du courant du Nil, puisque, après
un coude (l'eau qui tourne, Mou Qed) on
descend le fleuve vers le Sud et on le remonte vers le Nord. Les historiens ont
alors pensé à l'Euphrate. Mais le reste du contexte de cette expédition n'a pas
permis de retenir cette hypothèse.
Un autre
point de navigation, à mon sens important, c'est que la première manœuvre des
bateaux en route vers Pount, est un changement de cap, bâbord vers l'Est:
[[32]]
-
Conduire à bâbord (à gauche?,
vers l'Est?)
-
On navigue vers le Sud dans
Ouadj our,
-
Faire un bon départ vers la
Terre du Dieu,
-
Toucher terre en paix au pays
de Pount.
Contrairement à la
lecture qu'en fait Cl. Vandersleyen, je ne crois pas du tout que ce texte soit
un récit de voyage à la manière d'un journal de bord. Les textes de Deir-el-Bahari
nous racontent l'exploit que représente une telle expédition. Et le
premier exploit de la navigation proprement dite, c'est de virer de bord vers
l'Est.
Dès maintenant nous
pouvons noter une navigation maritime, partie d'Egypte, cap à l'Est. Impossible
à partir du littoral méditerranéen, puisque nous sommes à la limite Est de la
mer. Non plausible à partir du littoral de la Mer Rouge. L'étroitesse du golfe
implique davantage une traversée qu'une expédition maritime (même pour des
marins peu expérimentés). Nous n'avons plus le choix: le seul cap à l'Est
encore possible, c'est l'océan Indien, le long de la côte Sud de la péninsule
arabique.
Et l'exploit
consiste à avoir quitté l'abri relatif d'un golfe pour s'engager dans une
navigation sans fin de plus de 2.000 kilomètres d'océan, jusqu'à l'entrée du
golfe d'Oman. La technique des mats et des voiles, bien précisée sur les
illustrations du grand temple d'Hatshepsout, nous permet encore de qualifier
cette navigation vers l'Est, de navigation "sans retour". Le Menesch
égyptien avait une maniabilité très relative et ne permettait certainement pas
de remonter le vent. Or, nous sommes dans une zone où les vents sont très constants
et ne changent qu'avec les saisons. Partir vent en poupe, c'est partir sans
retour.
45
Un second exploit
consiste à naviguer cette fois vers le Sud, à l'intérieur de la mangrove. Ceci
nous donne une indication précieuse sur le trajet de la navigation. S'ils
abordent la mangrove cap au Sud, c'est qu'ils ont navigué jusqu'en sa partie
Nord (c'est une lapalissade). Ils ont donc fait tout le trajet en cabotage, en
pénétrant dans le détroit d'Oman pour ne le traverser qu'au fil des îles du
détroit d'Ormuz. Là, ils ont suivi la côte perse jusqu'au Delta de l'Indus
qu'ils abordent par le Nord.
La localisation de
Pount en Indus paraît à première vue invraisemblable. (Et pourquoi pas la lune
?) Elle est pourtant parfaitement conforme aux documents et rend
compréhensibles des invraisemblances dans une autre géographie.
Je viens d'avoir
connaissance d'une thèse de doctorat proposée à l'Institut Catholique de Paris
et qui a défendu la proposition de situer le Pays de Pount en Inde. Le
promoteur de cette thèse était le professeur René Lebrun de l'U.C.L. à
Louvain-la-Neuve (Belgique). Ce qui me semble intéressant, c'est que la
recherche qui a aboutit à cette conclusion de Pount sur Indus n'a absolument
aucun rapport avec mes démarches. La thèse part de la représentation à Deir-el-Bahari
d'un rhinocéros "unicornis" ramené de Pount. La conclusion est que
Pount doit être en Asie car le rhinocéros africain est muni de deux cornes.
Des recherches
totalement différentes qui aboutissent à une même conclusion: ceci, à mon sens,
est plus démonstratif qu'un argument unique de preuve. Je sais aussi que cette
thèse a été défendue devant Marc Gabolde dans le jury. C'est également un signe
que l'argument ne manquait pas de poids.
Dans le même ordre
d'idées, il y a un félin sur les représentations de la cargaison ramenée de
Pount. L'Américain Naville (vers 1910), sans penser plus loin, l'avait qualifié
de jaguar, alors que le jaguar est un félin typiquement américain. Conscient
désormais du problème, et au moment de décrire cet animal, Claude Vandersleyen
l'a qualifié de guépard. Pourquoi guépard? Mais parce que tout le monde sait
bien qu'il n'y a pas de tigres en Afrique.
Le tigre ramené de
Pount est sans doute, lui aussi, la signature indusienne du pays.
Il me paraît
évident qu'une étude plus systématique de la cargaison ramenée de Pount
(j'expliquerai pourquoi je n'aime pas qu'on parle de "butin") – la
forme des lingots par exemple – devrait nous confirmer la provenance indienne
de l'expédition.
46
Influence pountite en Egypte
Pourquoi me suis-je
ainsi attardé à la localisation du pays de Pount?
La XVIIIè dynastie marque l'indépendance retrouvée en
Egypte. Or cette période est caractérisée par une crise culturelle dont le
paroxysme sera la proclamation d'Akhenaton dans son schisme d'El Amarna.
[[33]]
Tout finira par
rentrer vaille que vaille dans l'ordre mais Chr. DESROCHES NOBLECOURT,
spécialiste de la dynastie suivante, ne pourra s'empêcher d'accuser Ramsès II
d'avoir été un renégat, lorsqu'il a éradiqué des listes royales, les souverains
d'El Amarna. D'après elle, c'est bel et bien la réforme amarnienne qui est à
l'origine des réorganisations religieuses du Grand Ramsès.
Marc Gabolde,
spécialiste lui de la XVIIIè dynastie et de la période amarnienne
très précisément, insistait pour que j'associe la pensée d'Akhenaton à
l'ensemble d'une pensée phénoménologique qui a commencé bien avant lui, et qui
perdurera après El Amarna.
L'épisode des
Hyksos aura marqué la mentalité égyptienne bien plus profondément qu'on ne
l'imagine habituellement. A travers ces "Princes étrangers",
(Héka-khasout = chef étranger) le monde a tout d'abord changé de dimensions,
puisque maintenant, au delà de la Bulle, il y avait d'autres régions où
vivaient d'autres hommes.
Une des
caractéristiques indo-européennes, que nous retrouverons d'ailleurs tout au
long de notre histoire, est la tendance à fusionner et à amalgamer tous les
points communs que l'on croit retrouver en des concepts différents. Et dans le
domaine des dieux, les Indo-Européens étaient persuadés que tous les hommes –
ou à peu près – vénéraient les mêmes dieux, mais sous des noms ou des
représentations différentes.
C'est ainsi qu'à
leur retour en force avec les Perses, et puis les Grecs et enfin les Romains,
ils fusionneront systématiquement les diverses divinités réparties dans les
différentes parties de leurs empires. Zeus sera amalgamé à Jupiter (et même
parfois Yahvé). Isis sera confondue avec Vénus (voire à Marie), tandis que Thot
deviendra Hermès, etc …
47
Bien que durant la
première rencontre, que l'on a appelée "les invasions
indo-européennes", les trois éléments de la Bulle soient restés chacun
chez soi, la libération du joug de ces étrangers a tout de même créé un
sentiment commun d'insécurité. Sémites, Egyptiens et Indusiens se rendirent
très vite compte que l'alerte avait été chaude et qu'il fallait désormais
rester sur ses gardes et se protéger de telles ingérences culturelles.
En Egypte, c'est la
XVIIIè dynastie qui marque la reprise en main de l'ensemble du
pouvoir par une autorité exclusivement autochtone, et la réunification du Nord
et du Sud de la vallée du Nil en une seule nation. Le fondateur de cette
dynastie, Amosis, ne manqua jamais de profiter de circonstances exceptionnelles
– une tempête restée célèbre, entre autre – pour affirmer sa présence et sa
protection dans le Nord de la vallée, région jadis dirigée par des étrangers
mais désormais rendue à Ma'at et à Ankh sous sa protection de pharaon.
Il n'est sans doute
pas innocent que la Reine Hatshepsout, cinquième souveraine de cette lignée de
pharaons, ait tenu à ériger son temple funéraire dans la proximité immédiate de
celui de Mentouhotep II, cinquième souverain lui aussi de la XIè
dynastie. Sous certains aspects, on peut considérer que cette XIè
dynastie est la dernière famille authentiquement égyptienne du Moyen empire.
Pour rappel, la XIIè
dynastie comporte des parentés nubiennes qui peuvent en altérer la pureté
ethnique d'une tradition exclusivement égyptienne. Il y aura encore (vers
~1940) une ambassade au Pays de Pount sous Sésostris I, et cinquante ans plus
tard sous Sésostris II, mais l'on peut comprendre que, dans une revendication
d'une pureté pharaonique retrouvée, Hatshepsout ait considéré cette XIIè
dynastie comme animée par un esprit de conquête traditionnellement étranger aux
relations amicales avec les Pountites.
De la XIIIè
à la XVIIè , les dynasties se chevauchent et les gouvernements sont
partagés entre des étrangers dans le Nord (les Hyksos), et un pouvoir égyptien
amenuisé qui s'accroche tant bien que mal dans le Sud. L'implantation du temple
de la Reine Hatshepsout à Deir-el-Bahari doit, dans ce contexte, être
interprétée comme la volonté de marquer la continuité dans la plus pure
tradition pharaonique, mais aussi d'un réel renouveau pour marquer
l'indépendance retrouvée.
48
Dans un acte de politique extérieure, Hatshepsout organisera – mais
bien dans la ligne d'une tradition ancienne – une ambassade au Pays de Pount
dans la géographie nouvelle apparue avec les Indo-Européens.
Dans ce
contexte-là, on peut accepter la terminologie d'expédition [[34]]
géographique parfois
utilisée pour décrire cette expédition.
Nous avons le
compte rendu détaillé de l' "exploit" que représentait cette
expédition. J'insiste sur ce côté "performances" du récit, car les activités
de routines ne nous sont pas rapportées. C'est ainsi qu'un transbordement de
cargaison – activité banale - ne sera pas illustré parmi les choses
extraordinaires de ce voyage.
Je me
permets cette parenthèse parce que certains historiens ont été tentés
de lire
le compte rendu de cette expédition à Pount, comme un journal de bord.
Et on a
parfois tiré des conclusions à propos de l'absence d'illustration pour
des
manœuvres de routines. Vandersleyen a même estimé que, puisqu'il n'y
avait pas
d'illustration de transbordement, c'est que le voyage s'était fait
d'une seule
traite à partir de Louksor.
[[35]]
Outre une faute
évidente de logique – on ne peut jamais tirer de conclusion de l'absence d'un
document – cette localisation de Pount en bordure de Nil présente encore une
série d'invraisemblances. Je noterai ici la navigation sur fleuve par bateaux
Ménesch très peu maniables; le franchissement éventuel des cataractes; le
physique des Pountites qui ne ressemble pas du tout au type négroïde des
habitants de l'Ouganda.
Ce n'est en effet
pas le détail de la navigation qui nous est rapporté sur les fresques du
Temple; c'est l'exploit que représente la manœuvre illustrée. Si, comme nous
pouvons le penser, la route maritime n'a plus été fréquentée depuis quatre
siècles (époque de l'arrivée des Hyksos), il y a alors évidemment un exploit à
s'aventurer dans une expédition maritime qui n'a plus ses points de balise.
A noter que, parmi
ces exploits, figurent des Pountites eux-mêmes. La fresque de Deir-el-Bahari a
toujours été interprétée comme un voyage des Egyptiens vers Pount. Alors que
les illustrations et les textes nous citent des notables Pountites (Paréhou et
son épouse Aty). A l'arrivée, la cargaison compte de nombreux Pountites, avec
leurs enfants; ce qui est considéré comme quelque chose d'important, puisque
cette présence fait l'objet d'une illustration.
49
Le détail de cette
illustration ne nous montre aucune entrave. La relation amicale toujours
entretenue avec le Pount exclut d'ailleurs la vraisemblance d'en ramener des
esclaves. D'autre part, la présence d'enfants témoigne sans nul doute de
l'intention des Pountites débarqués ainsi en Egypte, d'y accomplir un séjour
prolongé. Une ambassade ne trimballe pas femmes et enfants.
La lecture de
l'expédition à Pount, illustrée dans le grand temple de la Reine Hatshepsout,
devient beaucoup plus cohérente lorsqu'elle nous raconte comment, profitant
d'une visite égyptienne, des notables de Pount ont demandé à s'intégrer au
voyage de retour avec l'intention de fonder un de leurs foyers en Egypte.
Et ceci est
parfaitement dans la ligne de l'histoire de l'Indus. La rencontre avec des
Indo-Européens et leurs ambitions dominatrices ont fait comprendre aux
Indusiens le danger de voir se contaminer leur culture spécifique. Un premier
réflexe de sauvetage de cette culture sera la traduction, en langue plus
"universelle" que la leur, des récits principaux de leur patrimoine
culturel. C'est une première rédaction du Rg Véda en sanskrit.
Un deuxième réflexe
de sauvegarde de leur culture, sera un véritable essaimage de communautés
indusiennes, un peu partout dans le monde. Et depuis l'arrivée des
Indo-Européens, le monde s'est élargi au delà de la frontière des glaces. On
découvre ainsi des communautés venues d'Indus, s'installer au Cambodge où ils
participent à l'édification de temples Khmer. On retrouvera leurs traces
jusqu'en Asie de Sud-Est.
Il est parfaitement
dans la ligne que, dans un même mouvement de sauvegarde de leurs traditions
spécifiques, les Indusiens – des Pountites – demandent à installer une de leurs
communautés dans une extension vers leur Occident, en Egypte.
L'archéologie ne nous a pas encore livré de
traces
[[36]]
de cette
installation à demeure.
50
Il est vrai que les
souverains de la dynastie suivante ont mis tout en œuvre pour effacer et rayer
de la mémoire de l'Histoire, l'épisode amarnien et l'hérésie de son dieu
unique. Il est vrai aussi, que personne n'a jamais cherché de "monastère
védique" (!) dans la vallée du Nil ou dans ses proches environs. Il est vrai
enfin que la construction de la ville d'Akhetaton – proposée comme nouvelle
capitale d'Akhenaton à El Amarna – a toujours été envisagée comme
l'établissement d'une cité civile et administrative, une capitale. On pourrait
tout aussi bien la considérer comme une "Thèbes-la-Neuve", en
remplacement des cultes rendus jadis à Louksor et à Karnak désormais devenus
obsolètes.
Ce ne serait dès
lors plus la création d'une ville, mais bien plutôt l'installation du lieu
national de culte de type abbaye (avant la lettre, bien évidemment). Et dans
cette lecture, nous aurions la trace archéologique que, jusqu'à ce jour,
personne n'a jamais cherchée.
Ceci pourrait même
signer une présence pountite permanente en Egypte de ~1470 à ~1335 (environ).
Dans la proximité de la cour de pharaon dès son installation en Egypte; et à la
cour royale directement, sous Aménophis IV très certainement; et déjà sous son
père Aménophis III, selon bien des indices qui nous orientent en ce sens.
Aton est le nom
d'un dieu de la mythologie égyptienne la plus ancienne. Il qualifie l'astre
solaire dans sa matérialité. Sans trop de détails ici, le dieu Aton est déjà
bien présent dans une fête Sed restée dans les anales de l'Histoire, et
célébrée dans le palais de Malqata à l'occasion du trentième anniversaire de
règne du père d'Akhenaton. La déification majeure à cette occasion, d'Aménophis
III de son vivant (son entrée au panthéon), est une dérive certes; mais elle
s'inscrit dans la logique des attributs de Atman et de Brahmane qui caractérisent
le Rg Véda. (Nous y reviendrons).
Je relèverai enfin
que, lorsqu'il décida d'éradiquer tout l'épisode amarnien de l'Histoire, Ramsès
II s'en prit également à la Reine Hatshepsout qui assura le pouvoir … un siècle
auparavant. Si nous nous souvenons que c'est elle qui, par l'hospitalité
accordée à la délégation pountite, a introduit le ver dans le fruit …
Les lectures de
Pount-sur-Indus et d'installation védique en Egypte durant plus d'un siècle ne
sont certes pas classiques. Elles paraissent tout à fait farfelues, à première
vue. Mais une étude plus approfondie nous en montre la parfaite cohérence, tant
dans les faits que dans leurs justifications.
51
Le Rg Véda et les Occidentaux
Les proclamations
du pharaon Aménophis IV, qui déclare ne plus rendre culte qu'à l'unique dieu
Aton et qui change son nom en référence à ce dieu – il se fera désormais
appeler Akhen-Aton – sont souvent considérées comme un accident de l'Histoire.
Et comme ils n'arrivent pas à expliquer ce qui leur apparaît comme un événement
totalement imprévu, les historiens qualifient classiquement l'épisode amarnien
de "coup de tonnerre dans un ciel bleu". Ils s'en tirent à bon
compte.
A remarquer que,
dans la même vision classique de l'histoire, l'enseignement monothéiste de
Moïse semble tout aussi imprévu. Rien, apparemment, n'aurait annoncé une telle
théologie. Et nous re-voici devant un tonnerre et son ciel tout bleu.
Il me semble
difficile d'accepter une forme de génération spontanée de la pensée en
philosophie ou en histoire religieuse. Les concepts amarniens et l'enseignement
de Moïse sont basés sur des postulats solides. Il ne s'agit pas d'une idée
sortie toute neuve d'intuition. Nous nous trouvons devant une construction
philosophique déjà bien structurée, mais comprise de manière radicalement
différente par Akhenaton ou par Moïse.
Contrairement à ce que je m'étais imaginé lors de mes premières
recherches, je ne pense plus qu'il y ait de relations directes entre la
personne de Moïse et celle d'Akhenaton. A y regarder d'un peu plus près, le
seul point commun entre les deux proclamations, est le titre de
"monothéisme" par lequel les historiens qualifient les deux
doctrines.
Mais nous verrons que le terme énonce des concepts vraiment fort
différents.
[[37]]
Il y a aussi,
évidemment, une relative proximité chronologique entre des deux événements.
Aucun historien ni aucun bibliste n'accepterait de situer Moïse avant
~1550 (date du départ définitif des Hyksos et de l'avènement de la XVIIIè
dynastie). La datation donnée par les textes bibliques affirme la première
Pâque juive – le départ d'Egypte – 480 années avant la pose de la première
pierre du temple de Jérusalem par Salomon en ~970. La datation biblique, à
prendre avec la plus grande précaution, nous situe de la sorte l'Exode en
~1450. Nous sommes sous Touthmôsis III, régnant seul ou encore sous la tutelle
de la Reine Hatshepsout.
Voilà pour la date la plus haute.
[[38]]
52
Un document daté de Merenptah vers ~1200, la stèle d'Israël, nous affirme
qu'à cette époque, Israël était une puissance ennemie dont il fallait désormais
tenir compte. A la XIXè dynastie, [qui ne dura en fait qu'un bon
siècle, avec Ramsès II comme souverain principal] l'état hébreu était donc déjà
bien installé.
Or Moïse doit être considéré comme l'événement qui à constitué
l'état hébreu. [[39]]
Après ~1550 et
avant la XIXè dynastie. Nous n'avons plus le choix. L'événement
Moïse s'est nécessairement passé à l'époque de la XVIIIè dynastie,
celle d'Akhenaton.
Les textes bibliques – notre seule source –
qui nous relatent
l'histoire de Moïse, nous situent le personnage au départ d'Egypte. Le
récit
confirme ainsi une relation entre ce qui s'est passé en Egypte durant
la XVIIIè
dynastie, et l'installation d'une théocratie en Israël.
Une dénomination
commune pour des mouvements imprévus de pensée: le monothéisme. Un point de
départ localisé en Egypte dans les deux cas; et une proximité des événements
dans le temps. Nous ne pouvons pas aller plus loin.
53
La période amarnienne
A proprement
parler, il s'agit d'une période assez courte durant laquelle Aménophis IV
(Akhenaton) transplanta sa cour dans une cité nouvelle à construire à El
Amarna, dans une plaine d'environ 30 Km², entre le Nil et la chaîne arabique.
L'endroit était réputé n'avoir jamais été occupé auparavant. Le souverain dédia
l'entièreté du domaine à Aton, et le délimita par des bornes monumentales qui
répètent le serment de réserver ce territoire à Aton pour l'éternité.
Nous ne connaissons
pas les dates précises du règne d'Akhenaton. N'a-t-il exercé le pouvoir
qu'après la mort de son père, Aménophis III; ou bien a-t-il commencé à régner
lorsque son père vivait encore? Cela peut décaler les dates d'une bonne dizaine
d'années.
On a retrouvé, dans
les ruines de la cité éphémère d'Akhetaton à El Amarna, un lot de 382 tablettes
– les lettres d'El Amarna - représentant le courrier diplomatique depuis l'an
30 du règne d'Aménophis III jusqu'à la fin du règne de son fils Akhenaton. Le
père a régné 38 ans. Les 8 dernières années représentent-elles une co-régence –
ce qui expliquerait la présence du courrier diplomatique de ces dernières
années dans les archives de son fils?
Les dates relatives
aux règnes de cette période n'étant pas définies, on a une fourchette
d'incertitude de plus de 8 ans, selon qu'il y aurait eu règne en commun ou
selon que les deux règnes se seraient succédés. Il est cependant généralement
admis qu'Akhenaton bénéficia d'un pouvoir non partagé, durant 11 ans. Certains
historiens prolongent même cette période d'encore deux ou trois ans. Marc
Gabolde date ainsi certains documents de l'an 14 du règne.
La cité d'Akhetaton
à El Amarna est de toute évidence la réplique aux cités religieuses de Karnak
et de Louksor (qui comptaient, à elles seules, près de 80.000 prêtres). On voit
immédiatement la portée politique de déclarer sans objet les cultes (d'Amon
principalement) et de se débarrasser ainsi de l'influence d'un clergé trop
important.
Mais derrière
l'opération politique, il y a – personne ne le conteste – la volonté religieuse
d'imposer un concept nouveau de l'inconnaissable et de l'au delà. Et il me
semble indéniable que la pensée amarnienne a commencé bien avant Akhenaton pour
se terminer bien après lui. C'est une série de petits indices, non signifiants
par eux-mêmes, mais qui, mis bout à bout, témoignent d'une non-orthodoxie tout
au long de cette XVIIIè dynastie.
54
L'art, passant
outre le risque de créer des représentations susceptibles d'abriter les défunts
après leur mort (des "ba"), représente les objets et les personnages
dans ce qui les individualise. Dans leur identité. C'est une démarche à
résonance très védique.
Le père
d'Akhenaton, Aménophis III, se fit de son vivant, placer au panthéon égyptien.
Avec Ramsès II qui, par une autre voie et pour d'autres raisons, tenta lui
aussi de se faire déifier avant sa mort, ce sont là, à ma connaissance les deux
seuls cas durant les trois millénaires de l'histoire de l'Egypte.
Le pouvoir
hypertrophié d'un pharaon peut expliquer, en partie du moins, ces tentatives de
se compter vivant parmi les dieux. Il y a dérive, certes, mais il faut
néanmoins trouver justification à de telles dérives. Et le problème disparaît
si le monde des dieux obéit aux mêmes règles que celui des hommes. Dans la
mesure où chaque objet du monde – et
donc chaque homme également – est la concrétisation de l'Etre Primordial, c'est
dès maintenant qu'il participe au grand-au-delà de l'Univers. Si je dois être
dieu, il n'y a aucune raison d'attendre ma mort. Je suis toujours dans un
raisonnement védique.
Aton – le soleil
"horizontain" à qui l'on rend culte – est la concrétisation de
Rê-Horakhti.
Ce qui paraît compliqué quand on tente de l'expliquer hors de son
contexte, devient très simple quand on replace les concepts dans leur univers
d'origine: le Véda. L'être Primordial est
Rê-Horakhti. C'est lui l'Unique. Aton est sa représentation la plus
explicite comme foyer d'énergie rayonnant de lumière et de chaleur. Aton est
l'icône de Rê-Horakhti.
[ [40]]
Par rapport à Amon
qu'il a supplanté dans les cultes, Aton est l' "Evident". L'ancien
Amon représentait également le Soleil, mais dans ce qu'il avait de
"caché"; celui qui chaque soir disparaît dans le royaume de
l'inconnaissable, le domaine des dieux.
Nous restons dans
une relative orthodoxie par rapport au Rg Véda. Le seul point qui semble offrir
une difficulté, c'est d'abandonner la notion de "dieu"
(l'inconnaissable) vers le concept d'Etre Primordial (concrétisé en chaque
objet). Passer du Mystère à l'Evidence.
55
Akhenaton a
délimité son nouveau lieu de résidence à El Amarna, par une série de quatorze
bornes dont la réalisation a pris plusieurs années. Il s'agit de pans complets
de collines, taillés, polis et enfin gravés. Le texte proclame le serment de
toujours réserver ce domaine à Aton. Les historiens ont pu établir l'ordre
chronologique dans lequel ces bornes ont été réalisées. Et d'une stèle à
l'autre, varie graduellement la graphie des cartouches représentant les noms
d'Aton. Ces variations d'écriture traduisent en fait les variations dans la perception
du concept d'Aton.
Sur les bornes les plus anciennes, Aton est représenté avec tous les
attributs divins traditionnels. Il est le dieu unique. Sur les bornes les plus
récentes, ont systématiquement disparu tous ces attributs divins. Aton nous est
nommé sous son nom d'Etre Premier, donc unique. Il nous est ensuite nommé sous
le nom de ce qu'il fait.
[ [41]]
Dans la logique
d'un "principe d'être" qui n'est concrétisé qu'à travers les objets
de l'Univers, Aton n'est évidemment pas représentable. Il est ce que l'on
appelle "aniconique", c'est à dire "non représentable par une
image". Toute image en effet diminuerait, et même anéantirait, cette
faculté d'Etre Total qui le définit.
Par contre, chaque
objet de l'Univers apportant son identité propre à l'Etre Primordial, les
hommes enrichissent cet Etre Premier de leur propre personnalité. Il devient
dès lors logique qu'Aton soit cité au moyen de noms propres. Et le nom des
souverains, dans la graphie hiéroglyphique, se distingue par des cartouches.
56
La titulature
complète d'un souverain depuis la IVè dynastie, comporte
classiquement cinq noms qui s'enchaînent pour ne former qu'une seule
proclamation. Deux de ces noms sont entourés de cartouches.
Nous retrouverons
ces cartouches, signes d'un nom royal, dans la titulature d'Aton. Le premier
cartouche le citera ainsi dans son identité, et le second dans ce qu'il fait,
ce dont il est la source. C'est la transcription égyptienne de l'Etre Premier
et de la Cause Première. Et l'ultime simplification consistera à ne plus nommer
Aton qu'en son expression la plus dépouillée: un simple cercle (mais pointé,
pour en souligner le volume: une sphère).
La cité d'El Amarna
est chevillée autour du temple. Un lieu à ciel ouvert. A remarquer qu'à Louksor
déjà, de même qu'à Karnak, le père d'Akhenaton fit construire des allées
délimitées par des colonnes (allées hypostyles), mais elles aussi à ciel
ouvert. Il faudra attendre les dynasties suivantes pour compléter ces allées
par des salles couvertes. Ce culte à rendre à ciel ouvert marque sans aucun
doute une volonté religieuse. Le temple devient un seuil sur l'infini d'un
Univers, à contre-sens des cultes anciens qui abritaient les dieux des regards
impies en les enfermant dans des naos.
Culte à rendre à un
Etre non représentable – donc abstrait – et qui se situe en dehors du domaine
des dieux. C'est certainement la notion la plus difficile de la pensée
amarnienne, la moins compréhensible par le commun des mortels.
Il me semble
important de souligner combien Akhenaton s'en tint à son rôle de gouverner la
"société" des hommes, intervenant le moins possible dans la
conviction privée de ses concitoyens. Akhenaton organisa les cultes publiques.
On ne connaît pas d'intervention de sa part vis à vis d'un privé. La religion
égyptienne n'engage pas les fidèles dans un acte de foi; elle se contente de
proposer les rites.
Je voudrais citer
deux tombes: celle d'Horemheb, qui fut le dernier souverain de la XVIIIè
dynastie; et celle de Toutankhamon.
57
La tombe du
premier, qui était responsable de la police et de l'armée sous Aménophis
III et au début du règne d'Akhenaton, a
été entièrement réalisée sous le règne d'Akhenaton. Y sont néanmoins
représentées les figures multiples des dieux de l'ensemble du panthéon
classique égyptien.
La tombe de
Toutankhamon était sans doute originellement destinée à Aÿ. A la mort
prématurée du jeune souverain, la tombe fut réquisitionnée, croit-on, et
transformée à la hâte pour recevoir un hôte royal. Or, une part importante des
travaux de cet hypogée datent également de l'époque d'Akhenaton. Et ici aussi,
dans le domaine de la vie privée, culte est rendu à l'ensemble des dieux du
panthéon traditionnel.
La réforme
amarnienne se limite ainsi au culte officiel pratiqué en Egypte. Il y eut une
relative persécution, mais elle s'en prit aux effigies publiques des dieux de
l'ancien régime. Ce fut le martelage des noms d'Amon à Louksor surtout. Aucun
document ne nous rapporte de contrainte religieuse envers une personne.
On connaît la suite
de l'aventure d'El Amarna. La succession d'Akhenaton est marquée par une
période d'instabilité. Le jeune Tout-ankh-aton finit par recevoir l'investiture
pharaonique, trois ans, semble-t-il après la mort d'Akhenaton (entre ~1339 et
~1328; 11 ans de fourchette d'incertitude). Il restaura le culte à Amon et prit
désormais le nouveau nom de Toutankhamon. Mais il mourut très jeune, avant 20
ans, après 9 années de règne.
On peut penser que
la théologie nouvelle d'El Amarna rencontrait le désir métaphysique de certains
érudits, de participer à la fonction pharaonique et à la construction du monde.
Il dut certes y avoir des nostalgiques qui tentèrent de perpétuer quelque peu
le culte toujours mal compris, car émanant d'une structure philosophique fort
élaborée. En dehors d'El Amarna, sous le règne d'un des successeurs éphémères
d'Akhenaton (Smenkhkaré), il y eut même l'aménagement de prières nouvelles
(l'hymne au Soleil, par exemple) à adresser aux anciens dieux. (!)
58
Il est délicat de
situer le point final de cette histoire. J'ai été frappé par un fait. Une
expédition à Pount a toujours été considérée comme un événement majeur d'un
règne. Or, d'après les documents retrouvés dans des tombes contemporaines de la
fin de l'épisode amarnien, il dut y avoir une expédition à Pount sous le règne de
Toutankhamon. Mais ici, pas de tapage. Ce voyage est entouré de la discrétion
la plus totale.
J'interprète ce
silence comme l'épisode peu glorieux d'un rapatriement forcé (musclé peut-être)
de la communauté pountite responsable, par son enseignement, de la perturbation
durant la période amarnienne. On en termine là et on remballe!
Un siècle plus
tard, le grand Ramsès II radiera des listes royales, les cinq souverains
amarniens et la reine Hatshepsout. La Reine, pour avoir introduit le mal en
Egypte. Akhenaton et sa suite pour avoir renoncé à leur mission pharaonique de
"contraindre Ma'at"; puisqu'ils ont proclamé se soumettre à Ma'at.
C'était évidemment une abdication dans les faits, de leur fonction pharaonique.
L'événement "Moïse"
Si l'épisode d'El Amarna
est définitivement classé dans les anales de l'Histoire, l'événement que nous
appelons Moïse est encore aujourd'hui d'une effrayante actualité. Il est aussi
le sujet central de la présente analyse.
Nous devons nous
résigner à approcher Moïse comme un personnage de la mythologie sémite, juive
tout particulièrement. Nous n'avons aucun document direct sur sa personne, ni
aucun témoignage contemporain. La Bible d'ailleurs termine pratiquement son
cinquième livre, le Deutéronome, par cette constatation navrante:
"Jusqu'à ce jour, nul n'a connu son tombeau."
[Dt
34, 6]
Les sciences
historiques fondent leurs recherches sur les documents, et éventuellement sur
les témoignages contemporains aux faits, et reconnus fiables. Rien de pareil à
propos de Moïse. Il nous faut ainsi renoncer à l'approcher par la voie de
l'Histoire. Moïse n'est pas un personnage historique.
59
Il est vrai que,
traditionnellement, les premiers livres de la Bible, la Thora, lui sont
attribués. Serait-ce le document que nous cherchons?
Une approche
philologique des textes bibliques nous montre qu'il s'agit de plusieurs
traditions arrangées en un seul récit plus ou moins cohérent. Ou en récits
juxtaposés, lorsque les diverses traditions ne sont pas compatibles entre
elles. C'est l'exemple des deux récits de la création. Dans le premier, tout
est bien. Dans le second: c'est le péché.
On pourrait encore
admettre que ç'aurait été Moïse qui serait l'auteur de cette première rédaction
d'un seul récit aux origines diverses. Mais la même philologie – sur base du
vocabulaire par exemple, ou de l'appellation de Dieu (Yahvé ou Elohim), des
noms de lieux et de certains personnages – démontre qu'il est impossible que la
mise par écrit de ces textes date d'avant le Ier millénaire. Or,
Moïse, nous l'avons vu, est contemporain de la XVIIIè dynastie. Il
est dès lors impossible de lui attribuer une première rédaction biblique.
Certains rabbins du Talmud, dans les premiers siècles de notre ère,
s'étonnaient d'ailleurs déjà que Moïse ait pu décrire avec autant de détails,
et sa mort et son enterrement !
On situe
généralement la rédaction biblique des textes les plus anciens, au IXè (considéré
comme très optimiste) et plus souvent à la fin du VIIIè siècle,
voire même plus tard encore. Pour ma part, je suis frappé de l'intérêt
personnel qu'aurait pu tirer un Salomon de l'insertion des chapitres XXV à XXXI
de l'Exode, qui décrivent avec force détails, et le temple à construire, et son
mobilier et les rites à y pratiquer. Ce texte est tout à fait déplacé dans une
marche en plein désert. Aucun sens à cet endroit. Mais c'est le seul moment,
dans tout le récit de la longue marche, où Moïse aurait pu avoir avec YHWH un
tête à tête suffisamment long pour entrer dans de tels détails d'architecture,
et énumérer une liste aussi exhaustive d'objets sacrés et de rites de liturgie
à célébrer dans le temple.
Je voudrais
remarquer que, si l'on supprime ces chapitres à mon sens ajoutés, l'on obtient
un texte parfaitement continu. Et nous avons:
[Dt XXIV, 18] Il gravit la montagne
sur laquelle il
demeura quarante jours et quarante nuits.
[Dt XXXII, 1] Le peuple, voyant que Moïse tardait à
descendre de la montagne …
60
Dans la même ligne,
il me semble que c'est toujours Salomon qui aurait trouvé son avantage à ce que
chacun payât l'impôt exceptionnel qu'il comptait lever pour la construction
somptuaire de son temple. Il organisa donc un recensement complet, recoupé dans
tous les sens, pour bien montrer que cet impôt était dû par 603.550 personnes,
comme il est dit dans le livre des Nombres. Mais il s'agit évidemment du
recensement des citoyens déjà installés dans le royaume d'Israël. Ce n'est pas
le nombre au départ, c'est celui de maintenant, lors de la rédaction du texte.
Par le même mécanisme d'imposer la volonté royale en la faisant passer comme
étant la parole de Dieu, Salomon associe son recensement du décompte des
Hébreux au départ d'Egypte.
Il est bien
évidemment impossible que plus de six cent mille hommes en âge et condition de
porter les armes – ce qui nous donne une population totale de près de deux
millions de personnes – aient pu séjourner quarante ans dans des régions
devenues très arides et sans doute désertiques déjà, en bien des endroits. Il
est également impossible qu'un tel déplacement de population n'ait pas été remarqué
– ni mentionné – par les gouvernements voisins dont nous possédons pas mal
d'archives. Rien. Aucun déplacement suspect n'est signalé. Ni aux abords de
l'Egypte, ni dans les territoires traditionnellement surveillés par la police
mésopotamienne.
C'est ainsi qu'à
l'encontre de l'avis des philologues qui basent leurs lectures sur des critères
linguistiques objectifs, je suis persuadé qu'il faut envisager une première
rédaction, provisoire sans doute et partielle peut-être, de certains récits que
nous retrouverons plus tard dans les écrits canoniques. Le livre des Nombres et
le récit intercalé au pied du Sinaï me semblent porter la signature de Salomon,
seul bénéficiaire majeur de telles ajoutes.
Mais, même en
situant certaines rédactions vers l'an ~1000, il est toujours exclu que Moïse
puisse en être l'auteur. Les écrits bibliques ne peuvent dès lors pas être
considérés comme des documents historiques sur Moïse.
Comment dès lors
entreprendre une recherche méthodique sur ce personnage qui échappe aux
investigations de l'Histoire? Heureusement, l'Histoire n'est pas la seule
méthode qui nous permette d'approcher les événements. A travers la tradition
mosaïque, vieille maintenant de trente trois siècles, il doit être possible de
déceler des constantes, des amalgames peut-être de concepts originellement
séparés (voire totalement différents).
61
Nous n'avons pas les éléments pour affirmer le "personnage"
de Moïse. A force de tenter d'inscrire ce Moïse dans l'Histoire, les légendes
au cours des siècles nous l'ont proposé sous les formes multiples de
personnages les plus divers: du pharaon frustré jusqu'au maîtres des pestiférés
chassés d'Egypte.
[[42]]
Je renonce pour ma
part à rechercher un homme physique. Dans la mesure toutefois où nous le
considérons comme le fondateur de l'état hébreu, nous avons des éléments qui
nous permettent d'affirmer son œuvre.
Et cette action de
Moïse est double. C'est autour de sa personne que se polarisent tous les actes
politiques qui finiront par aboutir à l'installation dans la région du
Jourdain, des Hébreux unifiés sous forme d'un peuple. Le moteur de cette
unification aura été un argument religieux. Je verrai donc également en Moïse,
le long cheminement qui aura structuré cette pensée jusqu'à sa mise par écrit.
Dans cette allégorie-ci, oui, nous pouvons accepter que Moïse soit alors le
promoteur d'une rédaction des premiers écrits religieux.
La tradition fait
démarrer l'action politique de Moïse à partir de Φαρ'αω, (Pharao)
transcription
littérale en grec (lors de la rédaction des LXX) du terme égyptien
per'aa. Nous
trouvons pour la première fois le terme dans la Bible, en Gn XII, 15.
En Egypte, ce nom désigne "la grande maison", c'est à dire,
le Palais. Très vite, le mot désignera l'administration centrale du
pays, à la
manière de "par ordre du palais …". Généralement, le souverain était
appelé le Roi, ou encore Seigneur ou bien Sa Majesté.
Ce n'est qu'à
partir de la période amarnienne que le mot Pharao servira à nommer la personne
du roi. Mais encore sera-t-il alors toujours accompagné d'une formule de
révérence de type "Puisse-t-il vivre, avoir grande renommée et se bien
porter". Il nous faudra attendre ~1000 pour que le terme seul désigne
le souverain, ainsi qu'il est utilisé dans les textes de la Bible. C'est
peut-être une indication.
Au départ de
l'Egypte donc, Moïse entreprend une action de longue haleine. La Bible cite
quarante ans, et précise qu'aucun de ceux qui ont commencé l'action n'en
verront le résultat. Ce sera la génération suivante qui arrivera dans la vallée
du Jourdain. Cette histoire nous est rapportée sous forme allégorique. Moïse
lui-même, près d'aboutir, mourra sur le Mont Nébo (toujours allégorique) à
partir duquel il pourra néanmoins entrevoir le résultat de son œuvre, mais sans
en jouir personnellement.
62
Le sommet épique de
la narration de l'Exode est certainement le passage de la mer. Les multiples
exégèses se disputent entre Mer-Rouge et Mer des Roseaux, m'incitant à la plus
grande prudence quant à la précision de cette mer (Ym, comme nous l'avons vu
plus haut).
Comme la Bible
remplace un certain moment dans le récit, le terme Pharao par celui de Ramsès;
et que le texte précise que les Benéi Israël ont quitté Ramsès pour Soukhot,
les historiens-biblistes ont conclu que le départ de l'Exode se situe
nécessairement à proximité du Delta du Nil. Ramsès avait en effet réinstallé sa
capitale au Nord-Est du Delta, dans l'ancienne capitale des Hyksos, à Avaris.
Nous connaissons bien la géographie de l'Egypte à cette époque, mais nous ne
connaissons aucun bourg du nom de Ramsès. Il est vrai que le nouveau quartier
royal d'Avaris s'appelait Pi-Ramsès. Et certains exégètes ont ainsi estimé que
la Ramsès biblique devait être ce Pi-Ramsès de la géographie. Il n'y a pas
d'autre argument pour faire coïncider la Pâque juive avec le règne de Ramsès.
Notons immédiatement que la Bible remplace assez facilement le mot de
Pharao, par celui de Ramsès. C'est ainsi que Joseph, plusieurs siècles avant
Moïse, reçoit une terre royale déjà appelée Ramsès.
[Gn
XLVII, 11]
Pourquoi dès lors
ne pas lire le texte de la manière la plus simple:
"Les Benéi Israël quittèrent
le palais royal en direction de Soukhot."
D'autant plus qu'il
faut vraiment nous torturer l'esprit pour trouver le Soukhot biblique dans une
bourgade du nom de Tchékou aujourd'hui … Vraiment peu convaincant.
Dans le même
contexte des entrevues de Moïse avec son Pharao, il est cité une frontière
maritime à l'Est. Il est question d'un sacrifice qu'Israël voudrait faire à son
Dieu, dans le désert, à trois jours de marche de la résidence royale. Et puis
enfin, pour se rendre d'Avaris au Jourdain, après quarante années de marche
(pour 350 Km
tout au plus), pourquoi les Hébreux sont-ils passés par le Sinaï?
Si nous nous
souvenons que l'événement Moïse se passe nécessairement sous la XVIIIè
dynastie (impossible avant, et c'est déjà fini après), l'Exode cette fois se
fait au départ de la résidence royale. Et nous voici au Sud de l'Egypte. J'ai
initialement pensé à El Amarna. Mais la distance avec la Mer Rouge y est
énorme: plus de 300 Km,
dans une zone malgré tout fort aride à l'époque. Alors qu'à quelque 60 Km au Nord de la Thèbes
antique (les actuels Karnak et Louksor), il y avait à partir de Coptos une
route commerciale vers Qocéir sur Mer Rouge. La distance cette fois est réduite
de moitié.
63
J'ai eu l'occasion
d'avoir en main les originaux des relevés géographiques préliminaires au
percement du canal de Suez. Ces relevés concernent en réalité la totalité de la
vallée du Nil, mais aussi cette route qui part de Coptos, avec une topographie
très détaillée du littoral à Qocéir. Quelle ne fut pas mon étonnement de
trouver sur la carte de cet endroit, la mention "Ici, il y a des
madrépores". Nous sommes en début du XIXè siècle de notre
ère. A l'époque, le terme français désigne des récifs coralliens qui se
découvrent au gré des flots. Ici, à marée basse, on peut marcher à pieds secs
dans le lit de la mer.
L'exode vers le Jourdain part d'une localité très au Sud de l'Egypte et
passe par la Mer Rouge. L'épisode de la Bible nous raconte que "les
Benéi Israël ont marché dans un endroit habituellement occupé par les eaux, la
mer (Ym) leur servant de rempart à droite et à gauche."
Mais il n'est
nulle part question d'une quelconque traversée.
[Ex XIV, 29]
Ils ont sans doute
traversé, mais pas nécessairement lors de cet épisode fameux. S'ils ont
traversé le golfe, ils se retrouvent dans la péninsule arabique. Et comme les
Egyptiens occupaient une zone beaucoup plus importante qu'on ne l'imagine
aujourd'hui, tout au long du littoral ouest de la Mer Rouge vraisemblablement,
il n'est pas du tout exclu qu'il y ait eu un épisode de mer, très au Sud
peut-être, comme à la hauteur de l'archipel des sept frères. Et là, une
traversée est tout à fait possible, à vue, sur petites embarcations de fortune.
Personnellement, je
lis cet épisode de mer en deux temps.
- Premier temps, les chars
s'embourbent dans le sol trop meuble du littoral.
La police égyptienne abandonne la poursuite.
- Deuxième temps, plus tard, les
Hébreux arrivent à traverser la mer.
Ils sont maintenant en Arabie, à l'abri des poursuites.
Cette fois, tout se
tient. Et le passage devient obligé par le Sinaï, pour atteindre le Jourdain.
Et les frontières se trouvent à leur place. Et les distances commencent à
correspondre à une réalité possible. Restent les quarante ans. Le nombre est
évidemment symbolique, mais il est élevé et doit se lire comme "beaucoup",
à répartir sur des années.
Commence maintenant
la partie politique obscure. La vraie mission de Moïse.
64
Quarante ans et 603.550 personnes
Nous ne connaissons
l'histoire de Moïse qu'à travers les épopées de l'Exode et des Nombres. Il serait
me semble-t-il absurde de vouloir inscrire chaque épisode de cette saga dans
une hypothétique vérité historique.
La lecture du texte
nous indique clairement trois éléments:
-
la migration
qui s'est terminée par la
fondation de l'état d'Israël;
-
le discours politique qui a présidé à l'établissement de cet état;
-
le discours religieux qui en est le fondement.
Il nous faut
exclure un déplacement de six cent mille hommes – soit près de deux millions de
personnes – dans des régions immenses, en voie de désertification, pendant une
quarantaine d'années. Aucun gouvernement de droit comme l'Egypte ou comme la
Mésopotamie n'aurait toléré l'errance d'une telle population dans la proximité
de leurs frontières. Et une telle migration aurait – sans doute aucun – laissé
des traces dans les archives de la police et de la sécurité de ces royaumes. Or
les archives restent totalement muettes sur un quelconque déplacement suspect
de population.
D'autre part, les
Egyptiens étaient farouchement jaloux du privilège de résider dans leur vallée.
Qu'à titre exceptionnel, une autorisation de résidence ait été accordée à un
notable étranger et à sa famille – comme ce fut peut-être le cas pour Joseph,
quatre siècles avant Moïse – reste dans la limite des choses concevables. Mais
qu'une population d'étrangers ait eu la liberté d'établir un ghetto, un
quartier, ou une ville de résidence le long du Nil, c'est absolument exclu. Et
à supposer que cette installation impossible ait tout de même existé, nous en
aurions des traces dans les rapports de sécurité. Les six cent mille hommes
relatés par le texte des Nombres se rapportent sans doute à une population des
Benéi Israël, mais pas en Egypte, et pas à cette époque.
L'Exode nous
raconte le départ, à l'encontre de l'assentiment des autorités égyptiennes
désignées sous le terme de Pharaon, d'un groupe de Sémites réquisitionnés pour
une entreprise publique égyptienne. Le texte insiste sur le refus par pharaon
d'accorder l'autorisation d'éloignement ou de départ. Dans une mise en scène normale
dans le contexte d'une épopée, la prise de liberté est déjà présentée comme une
action d'éclat, et comme une première preuve de la protection divine. Tous les
événements qui s'en suivront seront présentés sous leur aspect extraordinaire –
c'est la naissance de la notion de miracle – avec chaque fois, la récupération
d'une protection divine particulière.
65
Dans le désordre,
ce seront la manne, la colonne de fumée et de feu, l'eau amère, … et (bien que
le texte ne le dise pas) ce qui est toujours compris comme étant la traversée
de la mer.
Des épisodes sont
ensuite rapportés, sans ordre chronologique très précis, et centrés sur la
toute-puissance de Yahvé et sur ses interventions personnelles. Les textes
bibliques resteront néanmoins presque muets sur l'essentiel de ce long séjour
"dans les déserts": les longues tractations pour rallier les diverses
tribus à la cause politique commune préconisée par Moïse. Voilà les quarante
ans.
La difficulté de
créer l'entente entre les clans n'est pas un élément d'épopée. Et les
tractations secrètes de ce qui ressemble à une rébellion ne font pas toujours
l'objet de publications dans les manuels d'histoire. Or, les récits bibliques
ont également la prétention d'avoir relaté la formation de l'état hébreu, selon
les événements historiques rapportés. Nous nous en tiendrons donc à quarante
ans, jusqu'à la génération suivante.
Il n'est
ainsi pas du tout évident que le Moïse du départ d'Egypte soit la même personne
que celui des interminables tractations entre tribus. Dans ce contexte – et je
relate ici l'avis de beaucoup d'historiens – Moïse peut parfaitement être le
personnage mythique autour duquel se polarisent tous les événements qui
finiront par l'établissement d'un état sédentaire, pour des populations
jusqu'alors toujours nomades.
Dans son discours
politique, Moïse attache une importance majeure à affirmer sa légitimité. Le
récit de son exposition sur le Nil, dans un panier d'osier recouvert de poix,
est la répétition littérale de l'exposition sur l'Euphrate, de Sargon II
fondateur de l'empire d'Akkad qui, près de mille ans auparavant, avait libéré
les Sémites mésopotamiens de la domination indo-européenne de Sumer. D'emblée
de jeu - le récit est sans ambiguïté - Moïse se présente comme celui qui va
apporter une liberté politique à son peuple; dans la ligne bien traditionnelle
des royaumes sémites dont il se revendique.
Un petit épisode des récits traditionnels (qui ne forment pas encore la
Bible à l'époque de Moïse) raconte l'histoire d'Abraham, un Prêtre-Roi de Mésopotamie,
qui aurait reçu l'assurance que les dieux accorderont toujours leur
prédilection aux peuples autochtones. Cette promesse divine fait l'objet d'un
contrat bien traditionnel, en quatre points, et
que nous connaissons sous le nom d'Alliance.
[[43]]
66
Sous l'impulsion de
Moïse, ce personnage Abraham devint un emblème de sa légitimité. Il devint le
petit fils de Sem, fils de Noé, l'ancêtre commun à tous les Sémites. Si nous
considérons Abraham comme un personnage réel de l'Histoire - lui non plus ne
nous a laissé aucun document: il n'est donc pas historique – nous devons le
situer aux alentours des années ~2000. A cette époque, les populations sémites
sont toutes polythéistes. Et Abraham n'a donc pu être inspiré que par
"les" dieux.
Mais pour rester
logique avec lui-même, Moïse sera contraint de se réclamer d'un Abraham qui,
lui aussi, a passé une Alliance avec Dieu (au singulier, cette fois). Dans la
foulée, les deux Alliances précédentes (avec Adam et puis avec Noé) seront
également présentées comme des contrats avec le Dieu unique, Yahvé. Et Moïse
présente la légitimité de sa mission divine, dans la lignée directe des
Alliances précédentes mentionnées dans les récits oraux traditionnels.
Des études
philologiques assez pointues indiquent que tout l'épisode biblique relatif à
l'histoire d'Abraham – qui occupe une quinzaine de chapitres dans la Genèse – a
été mis en forme très tardivement.
A commencer par la
ville d'origine du patriarche mentionnée comme étant "Ur, en
Chaldée". La Chaldée est une région qui ne portera ce nom qu'à partir des
années ~1000 pour désigner une partie de Sumer, et vers ~650 pour désigner la
région babylonienne avec la ville d'Ur (ou Our).
J'explique ici pourquoi il me semble plus judicieux de proposer une
tradition "mosaïque", en préférence au terme de
"abrahamique" parfois utilisé pour définir les trois monothéismes
occidentaux. Je considère qu'Abraham est un ancêtre tardivement rapporté pour
légitimer l'enseignement de Moïse.
Le monothéisme provient de Moïse.
[ [44]]
La préoccupation
politique de Moïse ne se limite pas à revendiquer sa légitimité. Il amenuise et
récupère au seul profit de son clan, une tradition divine qui, originellement,
devait bénéficier à tous les descendants de Sem, les Sémite.
67
Rappelons
rapidement que ce sont les descendances des trois fils de Noé qui, après le
déluge, donnèrent naissance à toutes les nations de la terre.
-
Cham fut maudit pour avoir
sodomisé son père en état d'ivresse.
Il est à l'origine des nations
Chamites:
c'est à dire les occupants autochtones de
Canaan (les mauvais qui seront
chassés par Israël) et, par assimilation, les mauvais
Egyptiens.
- Le deuxième fils de Noé est
Japhet, père des autres nations réparties sur la terre
comme des îles.
- Mais le fils, authentique héritier
de la prédilection divine pour Noé, sera
Sem,
père de toutes les nations
sémites au nombre desquelles nous devons compter les
habitants de
la péninsule
arabique et ceux de l'ancienne Asie Mineure.
Le terme biblique et religieux de "Sémites" recouvre
principalement les Araméens, les Akkadiens, les Babyloniens, les Assyriens, les
Amorrites et les Hébreux.
[[45]]
Dans son
enseignement, Moïse restreint le terme de Sémite des anciennes Alliances, et
limite le terme aux seuls Hébreux. Il n'a pas l'intention de créer une nation
sémite. Il veut créer un état pour les Hébreux, leur promettant une vallée où
coulent le lait et le miel. Et les proclamations de Moïse sont assassines à cet
égard. Il ne manque pas une occasion de préciser que son Dieu est celui
d'Abraham, d'Isaac et de Jacob.
Pour nous,
Occidentaux, ces proclamations passent inaperçues. Pour les Sémites
non-Hébreux, ces termes sont de véritables déclarations de guerre. Voici
pourquoi:
Son épouse Sarah
étant stérile, Abraham eut un premier enfant, Ismaël né de sa servante Agar.
Quand plus tard, par une intervention divine, il eut tout de même un enfant de
son épouse légitime, il l'appela Isaac. Il répudia Agar de même que son premier
fils Ismaël. Les textes de la Bible juive insistent à outrance sur le côté
bâtard de cette aventure. Agar était égyptienne et Ismaël épousa une
égyptienne. Et dans la Bible juive, les Egyptiens appartiennent à la
descendance de Cham: les maudits.
Dans
l'épisode d'Abraham qui accepte de sacrifier son fils aîné, ce sera Isaac qui
sera nommé par la version juive de la Bible. Il fallut bien justifier cette
élection d'Isaac par rapport à son frère aîné Ismaël. C'est alors que dans la
loi juive, et contre toute tradition sémite de transmission de l'hérédité par
le père, ce sera la mère qui désormais transmettra la nationalité. On est juif
par sa mère. Dans cette nouvelle application légale, Ismaël restera égyptien
par sa mère.
[[46]]
68
L'histoire de Jacob
relève d'une ségrégation de même type. Le droit d'aînesse revenait à son frère
jumeau Esaü, premier né de cette double naissance. L'affirmation mosaïque que
Dieu donne sa préférence aux descendants de Jacob (et non d'Esaü) exclut ainsi
de l'Alliance les clans hébreux éparpillés dans des régions autres que celles
où Moïse entreprendra sa prospection.
Nous sommes
en pleine histoire politique contemporaine. Les descendants actuels
d'Ismaël –
ceux que, dans une confusion des termes, nous appelons "Arabes" – se
réclament évidemment d'être également les privilégiés de Dieu. C'est
eux, les
élus de Dieu. Et c'est dans ce contexte que nous devons lire les
versets du
Coran où le Prophète accuse Israël d'avoir corrompu le texte
biblique.
[[47]]
Et c'est dans ce
contexte également qu'il nous faut lire toute notre histoire
contemporaine au Moyen Orient. Et ici, nous sommes devant une position
politique prise par Moïse.
Il est fort
probable que Moïse était lui-même Sémite, et tout aussi vraisemblablement
Hébreu. Son ambition politique consiste à procurer à sa famille – mais à sa
famille seulement - une issue à la vie nomade qui devient de plus en plus
difficile, impossible même, dans des pâturages d'Arabie qui ne cessent de se
désertifier.
Ce projet politique suppose deux impératifs:
- Faire accepter la transition de
vie du bon pasteur (Abel) à celle du mauvais sédentaire
(comme Caïn, qui
devient même constructeur de villes …)
[[48]]
- Limiter cette action politique
pour la rendre applicable.
Et l'expression
biblique de "quarante années" attestent simplement que ce projet
politique ne s'est pas réalisé aussi simplement qu'il n'y paraît à première
vue. D'autre part, les nombreux épisodes de rébellions nous attestent de la
difficulté pour Moïse de faire admettre et son autorité et son point de vue
religieux d'un Dieu Unique.
A n'en pas douter,
derrière la saga de Moïse, se trouve un déplacement réel de populations réunies
dans un sentiment religieux commun. Au départ de clans semi-nomades de
pasteurs, l'événement Moïse illustre la démarche d'éveiller un sentiment
national et de construire une nation autour du concept unificateur d'un Dieu
unique qui lui accorde sa protection. Et le récit, en conformité avec
l'Histoire, se termine par l'installation d'un régime politique puissant.
Mais, outre
l'argument religieux d'une protection divine particulière, l'enseignement de
Moïse repose sur une xénophobie qu'il est impossible de nier. Ce n'est même pas
une caricature de lire que tout ce qui n'est pas Juif (le terme est plus tardif
et date de la période romaine) doit être considéré comme étranger. Avec
l'intransigeance relative à l'affirmation universelle de leur Dieu, ce sera le
reproche majeur que leur adresseront toutes les nations non-juives.
69
YHWH
Le projet de Moïse
est indiscutablement une réalisation politique. Son enseignement religieux
n'est que le moteur qui propulsera cette ambition politique.
Les historiens ont
remarqué, à juste titre, que ni la tradition sémite, ni la tradition égyptienne
ne préparaient à l'enseignement d'une telle forme de monothéisme. Moïse nous
étant présenté comme issu de ces deux traditions, on peut se demander pourquoi
il aura choisi le moteur religieux monothéiste de type théocratique.
Nous avons vu qu'à son époque, un foyer culturel venu d'Indus, au
Nord-Ouest de l'Inde, s'était installé en Egypte sous la protection rapprochée
des souverains. Si nous connaissons la date de l'installation indusienne
(~1470), nous n'arrivons pas à situer Moïse avec la précision qui nous
permettrait d'estimer l'impact à son égard, de la présence – et sans doute
aussi de l'enseignement – védique. Moïse est-il contemporain de Touthmôsis, en
début de dynastie, ou bien plutôt de la période amarnienne en fin de cette même
dynastie?
[[49]]
Il apparaît
toutefois clairement que, comparativement à un Akhenaton par exemple, Moïse
avait assimilé de façon beaucoup plus superficielle, les concepts fondamentaux
du Véda. Dans les milieux hautement culturels de la cour, le cap le plus
difficile semble avoir été le passage de l'image concrète des dieux au concept
fort abstrait de l'Etre Primordial.
Les textes bibliques
nous confirment que jamais Moïse n'a envisagé que son Yahvé pourrait n'être
qu'un principe. Il en est toujours resté à la vision concrète d'un Dieu (bien
qu'il se refuse de le représenter). Yahvé s'est toujours cantonné dans une
proposition physique de sa personne. Le Dieu de Moïse est "concret",
ce qui ne signifie pas nécessairement
élaboré suivant les quatre (ou cinq) éléments de la "matière".
Nous devons
toutefois nous souvenir que le Dieu mosaïque nous a été transmis plusieurs
siècles après sa "révélation" à Moïse. La figuration fort concrète de
Yahvé provient-elle de Moïse lui-même, qui n'aurait dès lors jamais accédé à
une conception métaphysique; ou bien provient-elle d'une compréhension
insuffisante de ceux qui ont maintenu la tradition jusqu'à sa mise par écrit?
Toujours est-il que le Dieu des trois religions monothéistes gardera par la
suite, son attribut de "Personne", à comprendre dans une acception de
personne physique, animée d'une psychologie fort humaine.
70
Le Dieu de Moïse ne
s'inscrit plus dans la tradition mésopotamienne. Par son unicité, il ne
s'inscrit pas non plus dans la tradition égyptienne. Le Yahvé de Moïse ne
s'inscrit en fait dans aucune tradition. Il se présente plutôt comme la somme
de concepts épars:
- toute-puissance des dieux
mésopotamiens (El, El-Shaddaï),
- personnification comme Aton dans
les deux cartouches qui écrivent son nom,
- Etre Premier, comme en Indus.
J'ai décrit ce
phénomène d'amalgame comme une caractéristique des Indo-Européens: toujours
tenter d'assimiler les diverses spécificités pour les fusionner ensuite. Et de
ce point de vue, le Dieu de Moïse est le fruit d'une synthèse de type
spécifiquement indo-européen.
On pourrait
peut-être déceler ici la trace d'une longue fréquentation avec les Hyksos qui,
comme chacun sait, étaient Indo-Européens. Peu nombreux, ils étaient toutefois
secondés par des collaborateurs locaux, Sémites principalement. L'arrivée de
Joseph en Egypte coïnciderait-elle avec celle de ces Sémites collaborateurs du
nouveau régime? Et les Benéi Israël dont l'Exode nous relate le départ
seraient-ils les descendants de ces Sémites traîtres à leur autonomie politique
et culturelle?
Moïse serait-il
ainsi mouillé dans l'épisode de la libération de l'Egypte par l'avènement de la
XVIIIè dynastie; et serait-ce dès lors, réduit en servage pour cause
de collaboration avec l'ennemi, qu'il se serait retrouvé en camp de travail?
Nous savons qu'il y eut de tels camps de travail pour Sémites, dans le Sud de
la vallée. Nous avons des documents qui attestent de la mise en place, à la
hauteur d'Assouan et de l'île Eléphantine, de lieux de culte pour ces
travailleurs Hébreux, avec la construction de leur temple.
Nous ne savons rien
de plus. L'hypothèse d'un Moïse réquisitionné dans les colonies juives en Egypte
du Sud, contient des éléments intéressants et ne peut certainement pas être
écartée a priori. Mais nous restons ici dans le domaine des interrogations.
La logique
toutefois dans la présentation des faits, la forme des allégories, le rappel
des traditions dans la prédication de Moïse sont par contre incontestablement
de type sémite. C'est la dualité de Moïse. Très Indo-Européen dans ses
amalgames, très Sémite dans sa pensée. C'est le côté insaisissable de la pensée
mosaïque; c'est son côté très cosmopolite.
71
Yahvé fait sa première apparition dans l'Exode, sous la forme
[[50]]
du
Buisson Ardent. Ceci me semble la
signature d'un enseignement védique.
L'Etre Primordial
est, en Indus, imaginé sous la forme d'un foyer d'énergie rayonnant de lumière
et de chaleur. Le soleil est souvent pris comme exemple réel – matériel - de
cet Etre Premier qui engendre tous les objets de l'Univers; objets matériels
mais aussi objets non-matériels à l'exemple de la lumière, la chaleur, la
pensée, les rythmes, la vie, etc … qui émanent de l'Etre Primordial mais ne
sont pas constitués de matière.
La rédaction des
récits bibliques tels qu'ils nous sont parvenus, est postérieure, nous l'avons
vu, de plusieurs siècles certainement après les faits rapportés. Les images qui
nous illustrent ces faits ont également "macéré" dans leur tradition
orale durant ces mêmes siècles d'attente. Elles ont ainsi largement eu le temps
de se transformer en allégories, et les allégories sont à leur tour devenues de
mythes.
Dans le cas du
Buisson Ardent, le processus est exemplaire. Moïse se sent investi d'une
mission importante. Il exprime l'aspect sacré de sa vocation à travers l'image
bien comprise à l'époque, du Foyer primordial. Rapidement on évoquera cet
épisode par le foyer tout seul. L'image devient allégorie. Plus tard encore, ce
foyer prendra forme matérielle et deviendra "buisson". L'image est
devenue un mythe. Des exégètes pourront désormais discuter sur l'identification
de la plante de ce buisson, sur l'intensité de la flamme en plein jour …
Nous sommes en
pleine dérive.
Mais que son Dieu
se soit exprimé par l'image d'un foyer; là, nous ne sommes plus dans la
tradition mésopotamienne, ou sémite, ni même hyksos. C'est l'influence directe
du Véda.
Dans cette même
première apparition, Yahvé prend la parole. La Parole est une des
caractéristiques du Dieu de Moïse. Et s'il parle, c'est principalement pour
atténuer le manque d'évidence de sa présence et de ses instructions. Ceci peut
se comprendre dans la ligne de la personnification du dieu amarnien à travers
les deux cartouches. S'il est une personne, il a le don de la parole. Ce sont
deux processus de pensée fort voisins.
72
Avec toutefois une
différence essentielle:
[[51]]
- Aton
reçoit, par ses cartouches,
la personnalité du maître le plus puissant de la terre.
C'est le
pharaon qui
donne l'investiture à Aton, en lui accordant les attributs de sa
royauté.
- Le Dieu de Moïse est
"personne" par lui-même. Et dans un développement plus tardif de la
pensée, le mouvement d'investiture sera inversé puisque, la Personne
Primordiale sera Yahvé, et l'homme n'en sera qu'une image.
Ceci est une
méprise irréversible par rapport à la vision védique fondamentale. Chaque objet
de l'Univers permet à l'Etre Primordial de s'individualiser, puisque, par
lui-même, l'Etre Premier – Entièreté du Tout - est sans identité.
Il semble que
Moïse, ou ceux qui ont développé la doctrine après lui, n'aient jamais compris
l'orientation des identités individuelles par rapport à l'Etre Primordial. Dans
la logique sémite, tous les rapports sont dirigés à partir du divin vers
l'homme. Il n'a jamais été envisagé un rapport inverse à partir de l'humain
vers son dieu. Et comme dans l'interprétation sémite, l'identité du Dieu est
détournée de son sens logique, il deviendra indispensable que Yahvé s'explique
à ce propos. Et il prendra la parole.
'èhyèh 'àshèr 'èhyèh , la parole est célèbre.
[Ex III, 14]
Selon les écoles
des diverses orthodoxies mosaïques, (judaïsme, christianismes ou Islam), cette
déclaration divine a été traduite par: "Je suis celui qui suis" ou
bien par "Je suis celui qui est". La différence réside principalement
au niveau du sujet de cette déclaration.
- Dans le premier cas, il affirme
qu'il est Lui-même.
Cette déclaration s'apparente à un "Moi, c'est
Moi".
On n'est pas loin d'un "Je n'ai de compte à rendre à
personne".
- Dans le deuxième cas,
l'affirmation se rapproche de l'Etre Premier (la possibilité d'être)
mais perçu
à travers quelqu'un déjà identifié.
73
La traduction de
cette déclaration par les premiers exégètes qui éprouvent la plus grande
difficulté à la comprendre, part d'hypothèses vraiment non confirmées:
-
L'assimilation du verbe hwy (être)
au tétragramme YHWH n'est pas établie.
-
Et si le verbe Etre avait été
utilisé, on ne sait pas:
-
s'il faut le lire à une troisième personne d'un imparfait-présent,
-
ou s'il faut tenir compte d'un éventuel causatif de la racine
"qui
occasionne l'être".
Dans son contexte sémite, cette parole reste très énigmatique. Replacée
dans un contexte védique, cette définition de l'identité divine n'a pas
beaucoup de sens car elle émane d'une évidence, et que l'évidence de l'Etre
Primordial ne doit être ni démontrée ni définie. Mais à tant faire que de se
définir malgré tout, se présenter comme étant le "principe d'être"
entre dans une parfaite orthodoxie.
Dès les premières mises par écrit, le texte a été commenté par les
rédacteurs qui eux-mêmes ne comprenaient manifestement pas très bien la portée
de cette définition. Et nous trouvons aussitôt des gloses autour de cette
parole énigmatique: "ce qui signifie …"
J'ai déjà évoqué plus haut le problème de l'incompatibilité, dans le
même concept, des attributs d'Immanence et de Transcendance.
Dans la logique sémite de la toute-puissance et de l'inaccessibilité
des dieux, il était bien clair que Celui qui devait immuniser Israël de tout
adversaire, et lui garantir la bonne fin de son
dessein politique, était un protecteur totalement transcendant. Dans la
logique nouvelle d'un Dieu qui - par inversion de pensée, nous l'avons vu –
donne à chaque homme sa personnalité, il fallait que ce Dieu soit totalement
immanent.
Cette contradiction est intéressante dans la mesure où elle démontre,
dans le chef de Moïse ou de ceux qui ont continué sa doctrine, la
non-compréhension de l'Evidence védique. Nous demeurons dans un monde partagé
entre une partie (géographique) accessible à nos sens et un autre domaine
inconnaissable qui gouverne notre monde concret au gré d'impératifs qui
échappent à notre compréhension.
74
Alors que le Rg Véda propose un Univers dont la totalité émane d'une
Evidence, le monothéisme de Moïse se cantonne dans le Mystère.
Yahvé est un être réel, matérialisé en une personne. Alors qu'Aton
était l'icône de l'Etre Primordial, YHWH en est l'identité même.
La conséquence est immédiate. Chaque objet présent dans l'Univers est
une forme individuelle de l'Etre Premier, que la philosophie védique appelle
"Atman". Atman est cette possibilité qui a permis à chaque objet de
devenir présent. En ce sens, chaque objet émane directement de Atman que l'on
doit dès lors considérer comme celui qui génère tout, à partir de sa propre
substance. Atman est "Créateur".
Si nous restons dans la conception théiste, il n'y a aucune raison que
les dieux – fussent-ils "Un seul" – soient des créateurs. Et la
théologie contemporaine n'ayant toujours trouvé aucune justification logique à
cette "création", doit se contenter de l'imposer par voie de dogme.
Je pose l'acte de foi d'affirmer que Dieu est créateur de tout … Alors que
l'Etre Primordial était créateur par évidence (origine d'une individualisation
tirée de sa propre potentialité), le Dieu des monothéistes ne peut justifier
son action créatrice qu'au nom d'une toute-puissance affirmée, mais non
justifiée.
A noter que la physique, si elle s'accommode encore bien d'un
créateur (les sciences aiment des "causes"), elle ne le postule
absolument pas comme indispensable. Nous observons les composants de la matière
dans un cycle constant d'apparitions et de disparitions qui ne suppose en soi
aucune intervention extérieure.
La logique formelle ne peut se satisfaire d'un Dieu-Créateur. La
définition-même d'un Univers devrait être "Entièreté du Tout". Dieu,
s'il appartient à ce Tout ne l'a évidemment pas crée. Et s'il n'appartient pas
au Tout, l'Univers ne répond plus à sa définition.
La cosmologie quantique nous apprend d'autre part que le temps
n'a pas toujours existé sous sa forme expansée de durée; ni l'espace sous sa
forme expansée de volume. Dans la mesure où la création dépasse la seule
intention et devient un "acte", il lui faut pour s'actualiser et un
volume et une durée. L'acte de création n'a ainsi pu se réaliser qu'en un
espace et un temps déjà expansés. Dans cette optique, ce que nous imageons sous
la forme d'un Big-Bang a nécessairement dû précéder un éventuel "acte"
de création, qui en perd dès lors sa propre définition. Le terme
"création" porte en lui, sa propre contradiction.
75
Une autre difficulté majeure rencontrée par l'enseignement nouveau, a
été de faire admettre l'idée même que le Dieu est unique. Cette unicité n'est
pas du tout évidente.
Dans une conception universaliste d'un Grand-Tout, le principe
fondamental qui permet à chaque objet de s'individualiser est nécessairement
identique pour toutes les parts de cet Univers dont nous ne percevons qu'une
partie. Et les composants qui échappent à notre perception, émanent néanmoins
du même principe fondamental d'être, que nous avons appelé l'Etre Primordial ou
l'Etre Premier.
La conception théiste divise le monde en une partie que nous
appréhendons par nos sens, et en un autre domaine auquel nous n'avons pas
accès. Pourquoi, alors que notre monde est peuplé d'une multitude d'êtres
vivants parmi lesquels les hommes, l'autre région du monde ne pourrait-elle
être habitée que par un seul être, Dieu? Cela ne s'inscrit dans aucune
vraisemblance.
L'enseignement mosaïque tel que nous le lisons dans les livres les plus
anciens de la Bible ne mentionne pas le concept de "cause". La
volonté divine (sa satisfaction, mais plus souvent sa colère) peut déclencher
tel bienfait (la manne) ou telle catastrophe (les 7 plaies d'Egypte). Mais le
YHWH Dieu ne se présente pas comme la "Cause Primordiale".
Les adeptes du Rg Véda avaient conscience de la nécessité, pour se
manifester et se construire dans une histoire, d'entrer dans un processus de
causes à effets; l'effet devenant lui-même la cause d'autres effets. Et ainsi
de suite, dans un devenir sans fin. Outre le principe d'identité, il y avait
aussi un principe de causalité: la Cause Première (Brahmane).
Ce principe fondamental ne se retrouve nulle part
[[52]]
dans l'enseignement
mosaïque. Dieu est créateur, nous l'avons vu, mais par sa propre volonté. Et
son acte de création n'engage que la créature elle-même, en dehors de toute
conséquence éventuelle de son existence.
76
Dieu étant créateur de toute chose, il sera également l'inventeur de
chaque événement.
Le Dieu des monothéismes est une forme de négation de tout processus de
cause à effet.
Conscients de cette lacune dans la fonction divine, diverses approches
théologiques aboutiront à la fonction eschatologique de Dieu dans l'Histoire.
Les événements successifs suscités par Dieu s'inscrivent dans son dessein
historique de mener l'humanité dans sa gloire divine. Ce type de raisonnement
répond peut-être au questionnement de certaines facultés très intellectuelles
de théologie. Les Hébreux nous sont unanimement présentés par les nations
voisines de Mésopotamie et d'Egypte, comme des gens fort éloignés de toute
préoccupation spéculative.
[[53]]
Il est beaucoup plus vraisemblable de considérer qu'un événement sans
cause évidente, était très facilement imputé à des esprits ou à des forces
occultes. Les Esprits sont devenus YHWH, les forces occultes sont devenues
YHWH. Les événements incompréhensibles ont donc continué à être provoqués par
YHWH, qualifiés désormais de punitions ou de récompenses; voire de
"miracles" lorsqu'ils étaient totalement incompris.
77
Moïse aujourd'hui
Il n'y a pas de réelles statistiques pour dénombrer les membres d'une
religion, qu'ils soient Juifs, Chrétiens ou Musulmans. Pèle mêle, les chiffres
comptent les pratiquants convaincus, et ceux qui sociologiquement appartiennent
à une tradition religieuse. En gros, on peut évaluer à 1.750 millions dans le
monde, les personnes qui ont reçu une éducation dans la ligne d'une tradition chrétienne officielle. Mais comme
le critère de ce décompte est le nombre de baptêmes, ne sont ainsi pas
comptabilisées les innombrables sectes qui se réclament d'un enseignement chrétien
dissident de type Mormons, Témoins de Jéhovah, et autres Armées du Salut. Dans
la même imprécision statistique, on évalue les Musulmans à environ 950 millions
de fidèles dans le monde. Le dénombrement des Juifs est un peu plus précis,
avec une évaluation à 17 millions.
La tradition religieuse instaurée par Moïse toucherait ainsi quelque
deux milliards six cent millions de personnes. Nous approchons de la moitié de
la population planétaire.
Le présent essai a mis en évidence des mauvaises compréhensions, des
incohérences, et même des manipulations politiques qui expliquent les
antagonismes qui opposent aujourd'hui les trois religions monothéistes.
Les déclarations de YHWH, Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob,
relèvent du domaine politique. Elles sont malheureusement inscrites dans une
très longue tradition. C'est la proclamation fondamentale de la légitimité
d'Israël en terre de Palestine. Et c'est un fondement religieux. Ce sera donc
une assemblée religieuse – et non civile – qui sera seule capable peut-être de
proposer une solution à ce conflit.
Il est évident que je reste viscéralement accroché au principe de la
séparation absolue entre les pouvoirs religieux et les pouvoirs civils. Mais
lorsqu'une législation a été adoptée au nom d'un principe religieux – ce qui
est le cas de l'éviction des Arabes de l'Alliance mosaïque – il faut retourner
à la doctrine religieuse qui a "dérapé" dans la législation civile.
Et rattraper ce dérapage ne sera possible qu'à travers une nouvelle lecture de
la source religieuse.
78
Ç'aurait pu être le cas dans nos pays catholiques à l'occasion des
votes, par les institutions civiles, de lois relatives aux problèmes qualifiés
d'éthiques: interruptions de grossesse, soins palliatifs, euthanasie, etc … La
législation civile doit garder sa totale indépendance vis à vis des principes
religieux; mais elle ne peut pas les ignorer. Nos traditions culturelles (et
donc religieuses) interdisent par exemple, que l'on applique chez nous les
solutions radicales imposées en Chine pour la limitation des naissances. Ceci
est l'observation d'un fait.
Les Musulmans ont gardé, profondément ancrée en eux, la notion de
"péché". Une infraction à l'ordre établi est une atteinte à
Dieu en personne. L'auteur d'une telle infraction suscite la malédiction divine
sur l'ensemble des hommes. Il doit être éliminé.
En fait, la loi mosaïque lue en Islam distingue le "péché"
commis à l'insu de tous, de celui commis en public et qui suppose dès lors
l'assentiment de tous. C'est l'exemple journalier, en pays musulmans, de celui
qui, en cachette, prend son petit verre d'alcool ou boit du vin derrière le
comptoir; ou, à l'opposé, de ceux qui en réunion, servent des apéritifs
alcoolisés. Le premier, vu de Dieu, attire le châtiment sur lui seul. Le péché,
en jargon chrétien, sera dit "véniel". Les seconds attirent la colère
de Dieu sur la société qui partage leur péché: leur faute est grave.
Avec, la dérive évidemment – que les Occidentaux qualifient
d'hypocrisie – de désobéir aux lois en cachette, sans se faire prendre, parce
qu'alors, ce n'est pas mal.
Notre Occident lit aussi la tradition mosaïque en terme de
"péché", puisque le fils de Dieu en est le rédempteur. Péché
originel, non défini, qui justifie la Rédemption.
Mais la tradition mosaïque – telle que vécue à notre insu, dans nos
pays – qualifie très rapidement de "péché", une faute qui n'est
répréhensible qu'en fonction du groupe social. Les sept péchés capitaux de nos
catéchismes sont en réalité des infractions à l'ordre social. Tuer, mentir,
voler, manquer de respect, prendre le conjoint de l'autre. Aux seules
exceptions de la masturbation et de la gourmandise qui émanent d'un héritage
épicurien des premiers siècles de notre ère.
79
Et puis, il y a l'infraction à l'appartenance au groupe social. Ainsi
les interdits alimentaires. Bien sûr, ils concernent aussi des normes
d'hygiène. La conservation du porc est en effet difficile en pays chauds. Mais
ils concernent surtout l'identité de ceux qui les appliquent. Le porc
fut historiquement le premier animal à avoir été élevé par des sédentaires. Et
en terre de Canaan, très particulièrement. Ainsi devint-il rapidement le
symbole des "mauvais" sédentaires (qui mangent du porc) en opposition
aux bons pasteurs (qui mangent du mouton). C'est une autre traduction de Caïn
et d'Abel. Manger "casher" est, aujourd'hui encore, une prise de
position politique et religieuse.
Une relative uniformisation – non pas des coutumes ou des traditions –
mais des infractions serait indispensable. Je ne suis personnellement pas
partisan de l'amour libre, mais je ne puis tolérer l'assassinat de tous les
amants.
[[54]]
De même que les modes vestimentaires ne peuvent, dans la mesure d'une
décence traditionnellement admise, jamais faire l'objet de délits. La prison ou
des sévices physiques pour le port du voile !!! Non!
Mais outre ces cas fort médiatisés – généralisés, j'en conviens, dans
certains pays actuellement exacerbés dans un climat d'extrémisme religieux – ce
ne sera pas sur base exclusive d'un code civil qu'il sera possible de mener à
bien une telle uniformisation. Des Comités de Défense des Droits de l'Homme n'y
pourront rien. La coutume – et ici, la coutume religieuse – est un facteur de
stabilisation des conflits.
Je garde la conviction – et c'est d'ailleurs la justification
d'ouvrages comme la présente approche – qu'il est indispensable de remonter aux
sources des textes qui aujourd'hui, prêtent à conflits. Pourquoi telle
prescription? Pourquoi telle coutume? Dans quel contexte économique, ou
politique, ou social, telle proclamation a-t-elle était faite? C'est, par
exemple l'éclairage à apporter à l'Alliance d'Abraham, qui prend son sens vis à
vis de l'envahisseur étranger, mais qui devient source de conflit en dehors de
ce contexte.
80
D'un point de vue plus théorique – la théologie sert également à
structurer la pensée religieuse – il serait temps que l'on prenne l'Histoire en
compte. Il y eut rencontre entre des systèmes divergents pour organiser le
monde. Il y avait le système cohérent des dieux. Il y avait le système cohérent
de l'Etre Primordial. L'amalgame des deux systèmes a abouti à des incohérences
qu'on a dû se résoudre à imposer par voie de dogmes. C'est lamentable!
Je suis persuadé que, si le dogme est à la religion ce que le postulat
est à la science, ils sont tous deux des abdications de l'esprit.
L'enseignement de Moïse s'est développé suivant les trois voies
différentes que nous retrouvons encore aujourd'hui, avec:
-
Israël qui, alors qu'il proclame
sa laïcité, se réfère encore facilement à une loi fondamentale
traditionnelle.
Même les Juifs libéraux n'échappent pas à cette tentation de type bien
plus
identitaire que religieuse. J'ai connu un libéral manifestement athée,
invité à
présider la célébration de
Shavouôth, la fête religieuse de remise de la Thora
par
Yahvé, au Sinaï.
- Les multiples chrétientés ont
préférentiellement développé certains aspects de la divinité
révélée à
Moïse.
Ainsi la traduction de l'Etre Primordial (Atman), dans son
individualisation –
sous sa forme la plus parfaite: la nôtre évidemment (!) –
c'est-à-dire une
individualisation humaine de type "personnel". Les catéchismes
primaires ne
manqueront jamais de bien préciser que Dieu est une
"Personne".
- Les diverses Eglises, par contre, insistent beaucoup moins sur
l'attribut divin de Cause
Primordiale. L'Occident n'a pas assimilé la
qualification de Brahmane. Les sciences
occidentales se sont construites
sur le
postulat de la cause et de son effet. Une cause
pour un effet. Mais au niveau
de sa vie personnelle, l'occidental chrétien n'a pas
supporté de se trouver
engagé sans issue, dans un processus infini d'actes
irrémédiables.
Chacun de
mes actes se répercutera dans une chaîne sans fin d'effets
qui
deviendront
eux-mêmes des causes, etc. Intolérable
pour un Occidental !
81
Et Dieu est dès lors devenu la porte de sortie par laquelle il sera
peut-être possible d'y échapper. La prière – y compris le rite central des
christianismes: l'Eucharistie – est ainsi la demande à se voir appliquer
l'exception.
- L'Islam contournera également
cette difficulté intolérable de se voir engager dans un processus irréversible.
Ce ne sera pas l'acte personnel du croyant qui enclenchera le processus. Dieu
ne permettra que la seule réalisation des actes qui auront son aval, car
Lui-seul connaît l'avenir, et sait prévoir les répercussions à long terme de
l'acte dont il a permis l'exécution.
Les développements philosophiques de cette proposition, Lā ilāh
illā'llah (il n'y a de Dieu [causal] que Dieu) peuvent conduire à de terribles
extrémismes. Si la bombe que je porte à la ceinture explose en plein marché,
c'est que son explosion entrait dans le dessein de Dieu …
Il est possible que Moïse lui-même – ou le comité de sages qui portent
son nom – n'ait pas assimilé cette notion de Brahmane. Est-il d'ailleurs
tolérable, dans une vie active et en dehors d'une pure méditation, de supporter
le poids incessant d'une perpétuelle conséquence universelle de chacun des
actes que l'on pose? L'évolution historique du Véda s'est ainsi tournée vers
les pratiques très méditatives de l'Hindouisme. Mais nous quittons alors le
domaine de la pensée occidentale auquel je tiens à limiter les présentes notes.
82
Les doctrines mosaïques
Dans une mise au point rapide de l'enseignement mosaïque, laissons pour
l'instant de côté la question de l'identité de Moïse. Les deux thèses
opposées sont retenues d'un authentique personnage historique, ou d'un groupe
de personnes dont l'histoire se souvient sous le nom de Moïse (msi). Pourquoi
"msi"? Y aurait-il une relation avec le terme égyptien (msi) qui
signifie "fils de"? Mais alors, fils de qui?
A titre strictement personnel – je ne propose ici qu'un simple avis –
il me semble que le nom de Moïse pourrait désigner un Hébreu dont l'ambition
était de rassembler son clan dont les tribus nomadisaient éparses dans la
péninsule arabique. Il s'était assigné de leur inculquer un sentiment commun
suffisant pour se sentir appartenir à un même peuple d'où sortirait une vraie
nation: Israël.
L'Arabie devenait totalement désertique et n'abritait aucun fleuve. Il
était devenu impératif de changer de territoire, et de changer radicalement de
mode de vie. Moïse devait transformer son clan nomade en une population
sédentaire. Et la seule région éventuellement encore disponible – par voie
d'invasion armée, il est vrai - pour une sédentarisation nouvelle, était la
vallée du Jourdain, déjà habitée par des populations réputées ennemies.
La tâche fut longue. Moïse seul n'eut sans doute pas le temps de mener
à bien son entreprise. Et ses successeurs continuèrent à rassembler et à
convaincre les diverses tribus de l'Israël naissant, dans la tradition – et
sous le nom sans doute – de Moïse.
Mais la question reste ouverte, et nous ne savons actuellement pas
déterminer si Moïse a personnellement existé, s'il représente un seul
personnage ou bien s'il est le nom-code donné aux dirigeants d'une révolution
qui aboutira à la création du "Royaume d'Israël".
L'approche de l'enseignement mosaïque nous permet toutefois d'établir
certains points.
83
La pensée fondamentale est - et reste - mésopotamienne, avec:
-
les hommes existent au service (et
à la merci, aux bons vouloirs) du divin;
-
les dieux transcendants ne sont
soumis à aucun principe éthique
(Ankh et Ma'at);
-
la conduite humaine reste coincée
entre l'obéissance et le "péché";
-
la volonté divine est la base de
tout événement (pas de cause intrinsèque).
Cette pensée initiale a été enrichie par des notions égyptiennes:
-
le divin assure aussi le
gouvernement des hommes (d'où le décalogue);
-
le culte religieux est un puissant
moteur politique.
L'apport indusien a ensuite été amalgamé aux vieux principes
fondamentaux:
- les dieux ont été identifiés à l'Etre
Primordial (d'où "les" dieux devenus "Un");
- la personnalité a été intégrée au
concept de ce dieu devenu Un, mais dans le sens
opposé de la personnification
indusienne de l'Etre Primordial;
- puisque devenu
"personne", Dieu s'est mis à parler, et à donner des instructions;
- assimilé à l'Etre Primordial, Dieu
est devenu immanent, et ainsi créateur;
(dans la
tradition mésopotamienne, il est cependant resté transcendant)
- un contrat traditionnel d'Alliance
a cautionné la parole du Dieu-Un.
Il y a également, semble-t-il, des associations conceptuelles plus
complexes. La question d'une éventuelle survie n'occupe pas une place
fondamentale dans les littératures élamite, sumérienne ou akkadienne. Dans la
mesure où l'être humain a été inventé dans l'unique dessein du bon plaisir des
dieux, il n'y a aucun sens à chercher une finalité de l'homme individuel en
soi. Il sert, il obéit et les dieux lui évitent leur malédiction. Vivre
maintenant dans l'agrément des dieux.
Plus tard, le "Messie" attendu par Israël, s'inscrira lui
aussi dans un "maintenant" très concret. La conception messianique
initiale attend un libérateur politique très concret, qui doit assurer la
suprématie d'Israël dans un temps très présent.
L'enseignement mosaïque, tel que nous le découvrons dans les premiers
livres de la Bible, n'est pas du tout axé sur une félicité après la mort.
Toutefois, la mort n'est pas totalement absente, mais elle est reportée à plus
tard. Avec un jugement (comme en Egypte), mais à la fin des temps. Et ne
survivront que les bons.
84
Ce seront les développements ultérieurs de la pensée mosaïque qui
détermineront que, puisque l'homme a été créé à l'image de son Dieu, il pourra
partager le temps de ce Dieu. Et cette idée est sans doute renforcée par une
interprétation – mal comprise à mon avis – de la Cause Primordiale, qui
s'ouvre, elle aussi, sur un infini.
En Indus, l'individualisation de chaque objet permettait à l'Etre
Primordial d'entrer dans le processus infini de l'acte qui engendre des effets,
qui eux-mêmes engendrent d'autres effets, etc. L'homme se trouve dès lors
impliqué quelque part dans un processus infini, dans un processus d'éternité.
Curieux mélange:
– d'un concept indusien de cause,
qui débouche sur un "sans fin";
– d'un concept inversé de l'homme
à l'image de Dieu,
donc partageant le temps de Dieu;
– d'une recherche d'un non-absurde
au niveau individuel.
Nous pouvons également trouver l'embryon du concept de
"créateur", dans l'immanence de l'Etre Primordial en Indus. Puisque
chaque objet de l'Univers est la concrétisation de cet Etre Premier, il devient
évident que cet Etre est la source unique de chaque élément de l'Univers.
Quand, dans une compréhension inversée, le divin sera assimilé à cet Etre
Premier, il deviendra "Un", mais aussi source unique de tout ce qui
est: "Le Créateur".
Moïse et les docteurs qui ont élaboré son enseignement, n'ont jamais
imaginé que le monde matériel pouvait n'être qu'une étape dans un processus
beaucoup plus universel. La pensée originelle d'où sortiront les trois
monothéismes, se réduit à envisager la "matière" ou "rien".
Et cette matière peut être dotée de "Vie" et d' "Esprit".
Dieu est alors Vie, Esprit et Créateur de la matière qu'il peut animer.
L'évolution de la pensée monothéiste mettra l'accent sur l'attribut
"personnel" de Dieu qui cumulera toutes les caractéristiques d'une
Personne humaine. (Colères, menaces, et regrets aussi, rien n'y manque). Il n'y
aura pas de "Personnalité" spécifiquement divine.
85
Le Dieu monothéiste crée – Matière, Vie et Esprit – dans un acte
permanent de création. Nous ne trouvons nulle part le processus de Cause à
Effet. Le développement de la pensée créationniste ouvrira rapidement sur la
notion de "miracles". L'intervention divine est une porte de sortie
au processus infini des causes et des effets (ressenti comme une fatalité). La
doctrine chrétienne propose un miracle permanent.
L'enseignement de Jésus sera éparpillé dans les différentes Eglises,
avec une prépondérance très vite marquée de la doctrine élaborée dans une
pensée spécifiquement grecque. Le terme-même de christianisme (Χριστος = Christ
= qui a reçu l'onction, en grec) indique que c'est bien l'interprétation
grecque qui nous est parvenue. Tous les écrits canoniques du Nouveau Testament
ont été rédigés en grec.
Au delà de la physique (de cause à effet) et du rationalisme grecs,
subsisteront toutefois:
- la notion de création;
- la notion de rédemption,
qui elle-même suppose:
o
le péché intrinsèque, dit
péché originel;
o
le miracle, par
intervention divine (de type création) pour contrecarrer la nature
spécifiquement
mauvaise des hommes;
- la notion de survie.
L'enseignement de Mahomet reprendra ces ingrédients, à commencer par la
"Personne" divine; en diminuant toutefois l'importance de
l'intervention de "rédemption" (puisque l'islam nie la divinité de
Jésus), mais en augmentant par contre la notion de création permanente. L'Islam
aussi contourne le processus "de cause à effet".
C'est l'expression bien connue "In shā'a'llāh" . Ce n'est pas le hasard, ni – comme nous le
considérons souvent – une forme de fatalité. C'est la soumission constante aux
vouloirs discrétionnaires de la personne de Dieu. Lā ilāh illā'llah: il n'y a
pas d'autre Dieu que Dieu. A comprendre ici comme "il n'y a pas d'autre processus
d'enclenchement (Cause) que Dieu."
86
Au moment de mettre une fin de cette approche, je suis surpris à la
lecture des textes doctrinaires des divers christianismes. Christianismes parce
que, de culture occidentale, j'ai hérité d'un mode de pensée spécifiquement
chrétien. Ne dit-on pas que la France est la fille aînée de l'Eglise ?
A la simple lecture des "credo" chrétiens, chaque expression,
chaque mot m'apparaît comme le reflet d'une opposition, d'une réflexion, d'une
discussion, d'une prise de position avec un adversaire évidemment hérétique. Le
texte commence par l'affirmation de "Un seul", on garde la notion de
"Dieu", on affirme "Créateur", on maintient la seule
existence de la "Matière" (le ciel et la terre) …
Il se fait que
depuis maintenant plusieurs milliers d'années – c'est tout de même beaucoup –
les fidèles qui se réclament des trois monothéismes sont en désaccord constant
alors que leur proclamation religieuse fondamentale est identique. Ce désaccord
religieux est la toile de fond de toute l'Histoire d'Occident. A la seule
exception d'une trêve idéologique de deux siècles en Espagne à la fin du
Moyen-Age, ces désaccords prennent des allures de haine et tournent très
souvent en conflits armés. Ces conflits de plus en plus violents se soldent,
aujourd'hui, par plus de dix morts par jour, en moyenne. (Et nous sommes en
période réputée calme …) Des milliers, des millions de morts.
Dans ce contexte,
faire l'effort d'entrer dans l'univers mental de l'autre, et pas seulement de
manière superficielle. Réfléchir ensemble, avec méthode: c'est ça, la
philosophie. Mettre ce que nous avons en commun avec, souligné en rouge, le
point précis où tel prédicat peut être interprété comme ceci dans un certain
mode de pensée, et comme ça dans une optique différente. Eliminer nos notions
de "vrai" et de "faux". Accepter la logique de l'autre.
87
- Très peu de chrétiens sont
conscients de la démarche politique de Moïse qui visait
"aussi" à
magnifier une seule tribu.
- Très peu de Juifs sont conscients
de la rupture totale entre l'Alliance de Moïse,
et celle d'Abraham.
- Très peu de musulmans sont
conscients qu'ils ne disposent que d'une information
t
ronquée des textes
bibliques, et jamais dans leur version originale.
Deux systèmes de
pensée ont été artificiellement amalgamés. Ces systèmes se sont développés dans
des univers clos où ils étaient chacun parfaitement cohérents.
- L'organisation d'un monde gouverné
par les dieux propose un système tout à fait cohérent de pensée.
- Un Univers issu d'une potentialité
d'être que nous avons appelé Etre Primordial, s'inscrit aussi dans une pensée
parfaitement cohérente.
C'est la fusion des
deux systèmes en une pensée unique qui a déclenché leurs incohérences.
Dans ce domaine
précis, je persiste à croire que des recherches théoriques, comme celles que je
termine, pourraient servir à établir un état commun de la question, état autour
duquel pourraient se rassembler de gens de bonne volonté venus des trois
confessions.
Utopie, bien
entendu. Utopie … Mais ça vaut la peine. Non?
88
BIBLIOGRAPHIE
Ne sont repris ici que les seuls ouvrages
qui ont un rapport direct avec la présente étude.
Une bibliographie beaucoup plus complète se
trouve en fin des "Mosaïques".
Les citations de textes bibliques
proviennent de:
E.B.
Jérusalem
La
Sainte Bible
D. D.B.
1955
CHOURAQUI
A.
La
Bible
D.
D.B.
1992
Les citations des textes du Coran proviennent de:
MASSON
D.
Le
Coran (2 vol)
Gallimard
1967
MONTET Ed.
Le Coran
Payot
1963
SAVARY M.
Le Koran
Clas.
Garnier
1953
89
Bibliographie générale:
01 AKHENATON
(Aménophis
IV)
Le Grand Hymne à Aton
Samir
Mégally
Paris
1991
02 DESROCHES
NOBLECOURT
Christiane
Ramsès
II. La véritable histoire
Pygmalion
Paris
1996
03 DIEL
Paul
La
Divinité (symbole et signification)
Payot
Paris
1971
04 Le
symbolisme dans la Bible
Payot
Paris
1975
05 FINET
André
Rapport
entre Moyen-Euphrate et Canaan
RIHAO
n.s.
Buenos
Aires
1994
06 LEROI-GOURHAN
André
Préhistoire
de l'Art Occidental
Mazenod
1965
07 MONOD Jacques
Le
hasard et la nécessité
Seuil,
Paris
1970
90
08
NAVILLE
Edouard
The Temple of Deir el-Bahari (7
volumes)
Eg. Explor.
Fund
Londres
1894-1907
09 PETIT
Etienne
Dieu,
allégories et concepts
Calligraphie
Bruxelles
1996
10
La
Cohérence
Calligraphie
Bruxelles
2000
11 Mosaïques
Calligraphie
Bruxelles
1995-2005
12 RIFFLET Jacques
Les
mondes du Sacré
Ed. MOLS
2000
13 RUFFIE
Jacques
Traité
du
Vivant
Fayard
Paris
1982
14 SHRI
AUROBINDO
La
Bhagavad-Gitâ
Albin-Michel
Paris 1970
15 TEILHARD
de CHARDIN Pierre
Le
Phénomène Humain
Seuil,
1959
16 La
Vision du Passé
Seuil,
1957
17 La
Place de l'Homme dans la
Nature
Seuil,
1956
91
18 TRAUNECKER
Claude
Les
dieux de l'Egypte
Que
sais-je
(PUF)
Paris
1993
19 VANDERSLEYEN
Claude
Ouadj
our (Un autre aspect de la Vallée du Nil)
Conn.
Egypte
Anc.
Bruxelles
1999
20
L'Egypte
et la Vallée du Nil (T.
2)
Nouvelle
Clio
(PUF)
Paris
1995
21 VERCOUTTER
Jean
L'Egypte
et la Vallée du Nil (T. 1)
Nouvelle
Clio
(PUF)
Paris
1992
92
Notes et commentaires
[1] Les spéculations philosophiques
Jacques
Monod déjà, dans la dernière page de couverture de son livre "Le hasard
et la nécessité" signale lui aussi le mépris des scientifiques pour le
mot "philosophie". "C'est l'assurance, écrit-il, de le
voir accueilli avec méfiance par les hommes de science et, au mieux, avec
condescendance par les philosophes."
Je
voudrais ajouter que les chaires universitaires d'Histoire sont tout même
rattachées aux facultés de Philosophie et Lettres. Et je comprends mal que l'on
puisse approcher des concepts théologiques – donc les religions – en dehors des
raisonnements qui les ont mis en place.
[2] Yahvé, dieu d'importation
Dès
1992, à ma première approche de la pensée de Moïse en parallèle avec celle
d'Akhenaton, je me suis rendu compte que son enseignement comportait de
nombreux éléments étrangers à toute tradition mésopotamienne: Un, créateur,
immanent, etc … Et à mon grand effroi, d'oser déjà proposer un "dieu
d'importation". Je fus quelque peu rassuré quand, à l'Institut Martin
Buber à Bruxelles, on me confirma que d'autres personnes partageaient cet avis.
Le présent article ne s'assigne nullement de défendre telle ou telle position.
J'y explique simplement comment, au fil d'une longue enquête de près de
quarante ans, je suis lentement arrivé à certaines conclusions.
[3] La culture occidentale
offre,
par rapport aux autres organisations humaines de la planète, les
caractéristiques d'une forme de sédentarisation qui semblent lui être propre
(les civilisations urbaines), et un mode de pensée théiste (Dieu-personne) très
particulier.
[4] Traces
bibliques de l'arrivée des Indo-Européens
La Bible porte des traces de
cette arrivée d'étrangers. Nous sommes après le déluge, et avant Abraham. C'est
le début de l'épisode de la tour de Babel. [Gn X,1-2]: "Tout le monde se
servait d'une même langue et des mêmes mots. Partis de l'Orient, des hommes
trouvèrent une plaine au pays de Shinéar (la Mésopotamie) et ils s'y
établirent."
La confusion des langues est
ici clairement imputée aux étrangers à la Bulle. On peut en déduire que tous
les habitants des Proche et Moyen Orients se comprenaient entre eux, avant
l'arrivée des Indo-Européens.
[5] L'amalgame de diverses cosmogonies est en fait le thème central
de la présente étude.
[6] Amarna, épisode paroxystique d'un mouvement de fond beaucoup
plus vaste.
Dans
une correspondance privée datée du 21 mars 2002, Marc Gabolde, spécialiste de
la XVIIIè dynastie me confirmait : "Je crois, à la suite
d'Assmann, que la religion d'Akhenaton n'est que la forme radicale de la pensée
phénoménologique apparue sous Amenhotep III et qui se retrouve après la période
amarnienne."
Nous
verrons, dans la suite de cette étude, que dans la ligne exactement, je vais
cependant plus loin de Marc Gabolde. Je situe l'origine de la pensée amarnienne
sous la Reine Hatshepsout. Le "schisme" amarnien aura duré près d'un
siècle et demi.
[7] Le Professeur Claude Vandersleyen a rassemblé 322 textes qui
mentionnent le terme de Ouadj Our (grands marais maritimes, encore nommés
mangroves par les géographes). Certaines de ces mangroves ont servi de
protection pour des chantiers navals. Et certains de ces chantiers se
trouvaient en bordure de Mer Rouge.
Le texte répertorié 142 fut trouvé dans le Ouadi Hammamat. Il date de
Mentouhotep IV (vers ~2000) et cite "[la plantation de] tous légumes de
Haute Egypte. Je transformai les vallées en zones vertes, ses terres hautes en
rectangles d'eau (pour l'irrigation). Je harponnai des volailles, je harponnai
des bovidés …" Mais l'historien de donner le commentaire suivant:
"Ce rivage aride ne peut servir de terrain de chasse".
Une
autre inscription (répertoriée 143), également trouvée en bordure de la Mer
Rouge, signale à la même époque de ~2000, une grande offrande de bœufs de
deux sortes et de gazelles. Mais certains auteurs d'ironiser que les abords
ne sont pas verdoyants; que des gazelles peuvent s'y rencontrer, mais non des
bœufs.
Ainsi,
à l'encontre des affirmations des documents trouvés sur place, certains
historiens se cramponnent à leur vision contemporaine de la géographie,
ignorant superbement des modifications climatiques affirmées pourtant par les
sciences géographiques et climatologiques.
[8] Préhistoire = étude d'un animal
Il
faudrait limiter le terme "Homo (ou hominien, ou plus simplement homme) de
la paléontologie pour désigner un animal qui se tient debout, fabrique des
outils et utilise le feu.
[9] Sédentarisation = élément secondaire en Histoire
L'exemple
des bergers, non sédentaires par fonctions, me semble intéressant dans la
mesure où il démontre que la sédentarisation n'est qu'une étape - et une étape
nullement indispensable - de l'accession à la Conscience Réfléchie.
[10] L'association de l'étude des insectes à la stratigraphie relève d'un
protocole développé à l'Université de Londres par Russel Coope. Le principe en
fut appliqué par Hélène Valladas près d'un gué de la Seine.
[11] Le désert arabique doit être intégré à l'histoire de l'Egypte
Je
voudrais citer ici Jean Vercoutter qui, en avant propos de son volume
"L'Egypte et la vallée du Nil" (ouvrage de référence), déclare: "…
le désert arabique, à l'Est [de la vallée du Nil] reste très mal connu, pour ne
pas dire vierge au point de vue archéologique, au Soudan comme en Egypte."
[12] Sumériens = Indo-Européens
On
peut considérer comme acquis que les Sumériens ne représentent pas la population
autochtone qui était sémite. Ce sont des envahisseurs indo-européens, venus de
l'Est. Les cosmogonies qui nous sont parvenues dans leur langue sont ainsi déjà
une transposition, en concepts étrangers, de la mentalité originelle que nous
recherchons en Mésopotamie.
[13] Les hiéroglyphes sont originellement une écriture ornementale
et architecturale. Ils ne sont initialement pas destinés à être lus à haute
voix.
[14]Le
Mystère. Voir Dieu, allégories et
concepts.
1996
[15] C'est dans son cours sur les religions et les rites religieux en
Egypte antique, que M.-C. Bruwier estime que la différence entre hommes et
dieux est beaucoup plus d'ordre quantitatif que d'ordre qualitatif. Hommes et
dieux sont de la même substance fondamentale. C'est la force et la puissance
qui les distinguent.
[16] pharaon = pouvoir spirituel
C'est
ainsi qu'un traité de médecine par exemple, pour être orthodoxe et pouvoir être
enseigné, doit recevoir l'aval de pharaon qui en deviendra l'auteur. C'est le
problème technique des textes amarniens
qui ont évidemment reçu l'aval d'Akhenaton. Mais en est-il réellement
l'auteur?
[17] Une évidence ne se
définit pas. Elle ne se démontre pas non plus.
La
Cohérence: 1998
[18] Le système Univers
Il
me semble important de souligner que Sémites et Egyptiens ne semblent avoir
jamais eu conscience d'un "Univers". Il y avait le monde dans les
régions que nous connaissons, et, dans le même monde, d'autres régions
auxquelles nous n'avions pas accès. Nous n'avons retrouvé aucun document - avant
la philosophie grecque (donc indo-européenne) - qui aurait présenté le ciel et
la terre pour reprendre l'expression consacrée, comme un "système".
C'est en Indus que nous découvrons cette notion de Grand-Tout auquel nous
appartenons, et que nous contribuons à structurer. Sans moi, et la cascade de
causes et d'effets que j'engendre, tout le système Univers ne serait pas ce
qu'il est occupé à devenir. Chaque objet est l'élément d'un système unique.
[19] Rg Véda, origine de l'Hindouisme
avec
toutefois les différences essentielles: le Véda ne connaît pas les classes
sociales, n'enseigne pas la métempsycose, alors que les techniques du Yoga
n'apparaîtront que très tardivement, après le VIIIè siècle,
semble-t-il.
[20] Transcendance et immanence
La
fusion des deux attributs exclusifs l'un de l'autre, d'immanence et de
transcendance pour qualifier un même Dieu, est une des étrangetés des trois
monothéismes occidentaux. La théologie s'en tire ici avec un tour de
passe-passe qui affirme qu'insondables sont les mystères divins. (!)
[21] L'acte créateur de Dieu
ne
s'inscrivant dans aucune logique, il a été nécessaire de l'inclure dans un acte
de foi des différents "credo". Je dois poser un acte de foi pour
admettre que Dieu est créateur.
[22] Théorie de l'antécréation
Une
théorie contemporaine, développée par Traunecker, et appelée théorie de
l'antécréation, propose la transcendance des dieux avant la création, et leur
immanence après.
Le
développement théorique de cette explication me semble fort
"occidental" et ne tient pas compte qu'en Egypte, les dieux ne sont
pas "créateurs".
[23] Evolution progressive vers le monothéisme
L'explication
classique d'une organisation de la société divine qui aurait dégagé un dieu
principal qui aurait fini par devenir Dieu-unique, ne tient pas aux yeux de
l'historien. Ce ne sont pas des séminaires de réflexion de la part de prêtres
polythéistes qui ont abouti à la conclusion qu'il ne devait y avoir qu'un seul
Dieu. Dans les deux cas recensés par l'Histoire (Akhenaton et Moïse), la notion
de monothéisme a été imposée par voie d'autorité, voire par la violence. Ce
sera la mise à pied des 80.000 prêtres d'Amon à Thèbes et le martèlement des
noms divins à Louksor sous Akhenaton; ce sera le massacre au pied du Sinaï, sur
l'ordre de Moïse, pour en terminer avec l'épisode du veau d'or. Et nous lisons
[Ex XXXII, 29]: "Les fils de Lévi exécutèrent la consigne de Moïse et, ce
jour là, environ trois mille hommes du peuple perdirent la vie."
[24] Rg Véda, sans canon
Il
n'y a pas de canon de bon ou de mauvais, de beau ou de laid, de bien ou de mal.
Tel objet ou tel événement qui nous paraît monstrueux, est une étape de
devenir au même titre que l'objet ou l'événement survenu dans ce que nous
considérons comme "la bonne règle".
Il
y a simplement un réflexe de défense de la part de la société, qui pour
survivre, doit éliminer tel comportement (le vol, l'homicide, etc …), voire tel
individu (le coupable dangereux).
Tel
acte ne sera jamais ni bon ni mauvais en soi. Il sera compatible ou non avec la
société dans laquelle il s'est produit. Teilhard de Chardin termine d'ailleurs
son "Phénomène Humain" par des réflexions de ce type. Lui non plus,
ne comprend pas très bien ce qui peut être qualifié de mal dans le monde. Et il
laisse aux théologiens – s'ils s'y croient tenus – le soin de définir ce
problème (!)
[25] Le virus: un phénomène de conscience?
La
capacité de reconnaissance d'un virion présente de curieuses similitudes avec
la "Réflexion" de conscience. Le virion non vivant, serait-il capable
de re-connaissance? Et d'une connaissance retournée sur elle-même, pour en
tirer avantage et profit?
[26] Motivation des Indo-Européens
On
s'est interrogé sur les motivations qui ont poussé des Indo-Européens dans les
pays de la Bulle. Un climat nettement moins rigoureux que dans les vastes
plaines encore bien froides de l'Europe et de l'Asie du Nord. C'est l'actuel
phénomène de nos retraités sur la Côte d'Azur ou en Floride. Mais aussi
certainement, le mode de vie totalement original de la civilisation urbaine.
[27] "Alliances" = des traités sémites traditionnels
Ils
sont codifiés en quatre points: après l'identité réciproque des partenaires,
1
la promesse,
2 l'engagement (très souvent
négatif de "Je ne ferai pas …"),
3
le sceau,
4
et enfin la malédiction en cas de non-respect.
On
connaît les Alliances de Dieu avec Adam, Noé, Abraham, Moïse, Jésus, Mahomet,
et … la septième qui sera révélée au Jugement final.
Remarquons
immédiatement que, dans la mesure où ces traités accordent des privilèges,
l'Alliance des christianismes avec Jésus abolit tout privilège, puisque tout le
monde est privilégié… Comprise dans le sens chrétien, l'Alliance de Jésus est
la négation-même de toute Alliance.
[28] Expédition à Pount = tradition ancienne
C'est
dans ce contexte de "renouer avec une tradition ancienne" que se
situe l'expédition à Pount organisée sous la Reine Hatshepsout, et l'exploit
duquel nous avons un compte rendu très détaillé qui orne le deuxième portique
du grand temple. Les textes y sont illustrés à la manière de nos bandes dessinées.
Certaines illustrations sont malheureusement dans un état de conservation
lamentable qui nous en rend la lecture parfois difficile.
[29] Le palétuvier des mangroves
A
propos de la végétation qui pousse dans le "Grand-Vert", nous avons,
parmi les 322 documents de Vandersleyen, une description très scientifique en
provenance d'Edfou qui nous décrit un arbre de l'entrée du pays de Pount: "Sa
couleur est noire, c'est l'œil de Seth; on n'en mange pas le bois; il est sur
un arbre de Ouadj Our, là où est Pount; son arbre est comme l'arbre à encens;
quand il grandit, il est rouge."
C'est
la description type d'un palétuvier, caractéristique des mangroves chaudes de
l'Océan indien.
[30] Goubhet (gbt) dans l'archipel des Sept Frères
Dans
le sixième chapitre des "Mosaïques" qui clôture – provisoirement du
moins – mes études sur Moïse, je signale qu'à l'extrémité de la Mer Rouge, près
de son ouverture sur l'Océan Indien, il y a une île caractéristique qui,
aujourd'hui encore, porte le nom de Goubhet (gbt). L'endroit est idéalement
situé pour un chantier naval à destination de l'Inde du Nord. Et les
descriptions géographiques coïncident cette fois parfaitement avec les textes
anciens.
Il
est malheureusement impossible pour l'instant, d'entreprendre des fouilles dans
cette partie du Soudan. Il y a cependant là, à mon sens, un site à explorer.
Seules bien entendu, des fouilles archéologiques pourraient confirmer la
validité de ce qui, pour l'instant, n'est encore qu'une simple hypothèse.
[31] Argumentation contre la Mer Rouge:
Claude
Vandersleyen, "Ouadj Our: un autre aspect de la vallée du Nil",
Connaissance
de l'Egypte ancienne, Bruxelles 1999. (étude N° 7)
[32] Itinéraire vers Pount
Ce
détail de la navigation vers Pount est cité dans le texte du grand temple de
Deir-el-Bahari. Il est répertorié N°61 dans la liste des 322 textes de
Vandersleyen. Il me semble que nous nous trouvons là devant un document-clef.
Or, la seule navigation possible vers l'Est doit nécessairement se faire sur
l'Océan Indien.
[33] Crise culturelle sous la XVIIIè dynastie
Marc
Gabolde la qualifie de pensée phénoménologique. Elle est également soulignée
par Claude Vandersleyen qui, reprenant à son compte l'expression de Pascal
Vernus, termine son ouvrage sur "L'Egypte et la vallée du Nil" en
évoquant une crise des valeurs.
[34] Pount = une exploration?
Je
me suis parfois insurgé contre l'appellation d' "exploration"
géographique, dans une région fréquentée depuis plus de 1000 ans, nous en avons
des documents. On peut néanmoins reprendre le terme, dans une géographie
changée par l'arrivée des étrangers. J'accepte le terme; je n'en accepte pas
l'interprétation classique.
[35] Pount-sur-Nil
L'argumentation
de Claude Vandersleyen (p.282): "Les cinq bateaux de l'expédition
naviguent jusqu'au pays de Pount, puis reviennent accoster à Karnak sans aucune
rupture de charge; toute l'expédition a donc dû se faire par le Nil."
[36] Pas de trace archéologique
Cette
lacune archéologique déforce bien évidemment mon affirmation. L'Histoire ne
peut se construire que sur base de documents. Et aucun document ne signe une
installation à demeure de Pountites en Egypte, pendant près d'un siècle et
demi. Il faut dire que l'on n'a jamais cherché les traces d'une telle
résidence. Et les grandes réalisations architecturales entre Hatshepsout et
Horemheb ont toujours été interprétées comme des constructions à usage
strictement égyptien.
Une
lecture toutefois du plan de la cité éphémère d'Akhetaton (capitale dit-on,
d'Aménophis IV/ Akhenaton) pourrait nous conduire à l'édification d'un temple
très indusien.
Nous
n'avons pas les éléments qui nous permettent aujourd'hui d'affirmer quoi que ce
soit. Il n'y a donc pas "spéculation" de ma part. Je pense simplement
qu'il y a une piste que beaucoup d'indices renseignent comme intéressante.
[37] Panthéisme (athéisme) ↔ théocratie
Une
différence fondamentale entre les deux monothéismes:
- celui d'Akhenaton mène a une forme de panthéisme. C'est la porte
ouverte vers l'athéisme.
- L'enseignement de Moïse conduit à une théocratie, avec un Dieu total
et transcendant.
[38] Le nombre de 480 années cité par la Bible
Ce
nombre ressemble étrangement à 12 x 40. Les symboles numériques sont constants
dans les textes bibliques. Douze fois un règne parfait … C'est en tout cas
l'avis de l'historien israélien, Nikiprowetzki. Nous avons certes une
indication, mais qui n'implique sans doute qu'un ordre de grandeur.
Situer
ainsi la Pâque sous Touthmôsis ne me semble pas avoir beaucoup de sens.
A
noter que l'historien égyptien hellénisé Manéthon, au IIIè siècle
avant notre ère, estime que l'incident Moïse - dont parlaient encore à l'époque
les communautés juives d'Alexandrie - devait se situer quelque part à l'époque
d'Amosis.
[39] La stèle d'Israël
Les
historiens d'Israël d'aujourd'hui, à l'affût du moindre indice qui pourrait
légitimer la création de leur état, ont parfois interprété la "stèle
d'Israël" (seul document de toute la littérature pharaonique qui cite
Israël) comme une attestation égyptienne de l'inauguration d'un état voisin.
Mais Israël y est cité dans une liste d'ennemis dont il faut désormais tenir
compte. Israël était donc déjà bien formé à l'époque, soit vers ~1200.
[40] Aton, icône de l'Etre Primordial (Rê-Horakhti)
Je
signale, pour l'objectivité de mes notes, qu'à la lecture de ma qualification
d' "icône" pour désigner Aton, Claude Vandersleyen a réagi avec
violence, en m'écrivant textuellement: "Ce que vous avez écrit est tout
à fait imaginaire, et pour moi, faux, sans fondement; Faites attention à
l'imagination! Bien à vous. C.V."
[41]
Les deux cartouches supérieurs sont ceux qui écrivent le nom d'Aton au
début de la période amarnienne. Les deux cartouches du bas transcrivent le même
nom, mais à la fin de la période.
Dans une correspondance privée, Marc Gabolde me situe le changement de
graphie, en l'an XIV du règne, et non l'an XI comme généralement admis. Si je
me permets de citer Gabolde, c'est qu'à l'heure actuelle, il est considéré
comme "le" spécialiste de la période amarnienne.
Comme l'indiquent les fragments repris dans le bas, le faucon (signe
divin par excellence) est remplacé par Héqa (prince, gouvernant). Chou, (la
plume et son symbole divin) – susceptible de rappeler le dieu Chou - est
remplacé par Chouty (deux plumes seules), lumière d'Aton.
Dans le troisième chapitre de mes "Mosaïques", je confirme
qu'une lecture de "Père de la lumière" est fausse. Les deux plumes
appartiennent au même concept (comme le démontre un manuscrit conservé à Turin)
et évoquent ainsi le concept de "lumineux", "évident".
En résumé, suppression des symboles pouvant rappeler l'ancienne
nomenclature divine, et introduction du concept d'évidence.
Une traduction "théologique" donnerait le texte suivant:
Premier cartouche:
Dans le domaine de la vie,
(à ne pas lire, simplement pour situer le contexte)
foyer de lumière et de
chaleur qui, en [toute] évidence
est maître des deux
horizons (horizon = ce qui est au delà) (de l'origine et de l'après).
La seconde partie ajoute:
Soleil (Aton) qui dans un
flux de lumière,
revient sous forme
d'astre.
[42] Moïse au cours du temps
A
propos des représentations au cours des siècles, de ce Moïse mythologique, je
voudrais signaler aux Editions du Seuil, une étude remarquable de Philippe
Borgeaud:
"Aux origines de l'histoire des religions".
[43] Une Alliance est toujours, après l'identité des contractants, un
contrat en quatre points. L'Alliance avec Abraham a changé au cours du temps,
avec l'installation de la monarchie sous David.
Avant David:
1 promesse nombreuses
nations et don inaliénable de Canaan
2 obligation culte
à rendre au divin
3
sceau
circoncision
des enfants mâles
4 malédiction l'exclusion du contrat
Après David, les termes du contrat changent:
1 promesse fonder
une dynastie éternelle
2 obligation théocratie
sous YHWH
3
sceau
le
Temple
4 malédiction division du royaume
[44] Mosaïsme et non abrahamisme
Je
pense principalement à l'étude de Jacques Rifflet "Les mondes du Sacré",
dans laquelle l'auteur semble attribuer à Abraham, la théologie d'Israël. Je ne
partage pas cette opinion.
[45] S
émites, sémitiques sont des termes linguistiques
Une définition moderne plus scientifique
qualifie de "sémites" tous les peuples qui partagent des
caractéristiques linguistiques communes. Mais nous sommes ici en sciences
philologiques, et non plus en religion.
[46] Le schisme mosaïque
Contrairement
aux apparences qui émanent de l'imagerie d'une tradition ancienne, cette
ségrégation des Juifs dans l'alliance divine, par rapport aux
"Arabes", est aujourd'hui encore le fondement idéologique de la
résistance palestinienne. Il y a, bien sûr, une spoliation des terres en 1947. C'est relativement
mineur pour des populations encore fort mobiles.
Les
Palestiniens auraient encore facilement accepté l'aménagement, ou même le
déplacement de leurs villages, et même de cohabiter avec des Israéliens. Mais,
par un décret divin étrangement dicté
par l'opportunité de justifier Isaac par rapport à Ismaël, les Palestiniens
sont, devant Dieu (et devant l'état d'Israël) déclarés citoyens de seconde
zone, voire maudits.
Ce ne sont évidemment pas des discussions
autour de cartes déployées dans des états majors – et à Washington encore bien
- qui vont apporter une solution à ce problème.
Les
populations autochtones auront-elles la maturité de réunir une sorte de
"concile œcuménique", autour des textes bibliques, entre chrétiens
(les Occidentaux), Israéliens et Palestiniens?
Ce serait pourtant la seule solution.
[47] L'accusation contre Israël dans le Coran sera:
LXII, 5: Ceux qui étaient chargés de la
Torah
et
qui ensuite ne l'assumèrent pas …
II,75
certains d'entre les fils
d'Israël
ont
altéré sciemment la Parole de Dieu
après
l'avoir entendue.
[48] Gn IV, 17 Caïn devint un
constructeur de villes.
[49] Le psaume biblique CIV
Le
Grand hymne au Soleil date de la période amarnienne et est même généralement
attribué à Akhenaton lui-même. Or, le psaume biblique CIV est la traduction mot
à mot de ce poème amarnien. L'intégration de cet hymne (à Yahvé-Dieu, dans la
version hébraïque) dans le patrimoine poétique de Benéi Israël qui ont quitté
l'Egypte, pourrait peut-être nous indiquer que l'Exode se situe
"après" la période amarnienne. Leur départ serait alors postérieur à
Akhenaton.
Dans
le premier chapitre de mon étude sur Moïse, je conclu à une très grande vraisemblance
de situer la Pâque de l'Exode, lors de la restauration du culte à Amon; sous Aÿ
ou Toutankhamon. Une date approximative: vers ~1335 (?)
[50] Le buisson ardent: Ex III, 1-6
[51] Les mains d'Aton
Les
manuels officiels remarquent rarement que les mains d'Aton qui, dans
l'iconographie amarnienne, terminent les rayons du Soleil, ne présentent pas la
paume. Elles ne sont pas dans la position de mains qui donnent. Elles
reçoivent, au contraire. Elles prennent.
[52] Essence et existence
Par
rapport à l'essence, l'existence est la manière dont un être se manifeste.
L'essence est pratiquement synonyme d' "identité", l'existence est
assimilable à l' "action".
[53] Les Hébreux: peuple fruste
J'aimerais
citer ici, selon la traduction de J. Cooper (Baltimore, 1983), la description
mésopotamienne des tribus qui hantaient les déserts syro-arabes,: "Ces
nomades de l'Ouest, qui occupent la terre; ignorent céréales, maisons et cités;
mangeurs de viande crue; inéducables, ingouvernables; et qui, une fois morts,
ne sont même pas ensevelis selon les rites."
[54] Adultère: Dt XXII, 22.
Si
l'on prend sur le fait un homme couchant avec une femme mariée, tous deux
mourront; l'homme qui a couché avec la femme et la femme elle-même. Tu feras
disparaître d'Israël le mal.