Etienne PETIT
fa037267@skynet.be
Cette page Web est LA PENSEE VECTORIELLE
1
LA
PENSEE VECTORIELLE
AVANT-PROPOS
C'est en été 1964, qu'au cours d'une
lecture de vacances, j'ai découvert Pierre TEILHARD de CHARDIN, à travers
le plus populaire de ses écrits: Le phénomène humain. [1]
Je découvrais en même temps sa tentative de
synthèse et son intention de toujours tout re-situer par rapport à l'ensemble
dont il émane. Je venais de m'ouvrir à la sphère de Relativité.
Les événements de la vie - certains
parleront peut-être de hasard - ont fait que quelques années plus tard, je me
voyais chargé de la publication scientifique des quelque quatre-vingts sites
paléontologiques identifiés en Afrique Centrale (et principalement au Katanga,
encore parfois appelé Shaba).
Ce long travail d'identification avait été
entrepris par un moine bénédictin,
[[1]]
Dom Adalbert ANCIAUX de FAVEAUX qui, outre
les charges de son sacerdoce, avait consacré quarante années de sa vie
africaine à découvrir et classer une collection insoupçonnée d'os et d'outils
paléolithiques.
C'est ainsi que s'ébauchait lentement
devant lui, le vaste mouvement des peuples qui, durant plus de deux mille
millénaires, (deux millions d'années) ont sillonné l'ensemble de l'Afrique, du
Sud au Nord, et puis retour.
J'avais pour moi, ma jeunesse. Et lui, son expérience de savant et
d'octogénaire. Nous nous étions liés d'une très grande amitié. Et c'est ainsi
que j'ai pu percevoir, en témoin sans doute privilégié, ce que j'appellerai un
acte de foi scientifique. Mais également l'acte de foi théologique d'un homme
qui m'a plusieurs fois avoué ne pas tenter de concilier la pensée du religieux
qui célébrait la messe conventuelle du matin, et celle du scientifique qui
dessinait notre aventure humaine dans l'histoire du monde.
2
Souvenons-nous
que dans les années soixante, il était communément admis que l'homme était
apparu sur terre, voici environ 500.000 ans. Or, nous avions dans les mains des
vestiges, dont certains étaient incontestablement humains (grattoirs, kwés,
nucléi, vertèbres peut-être), que les techniques les plus sophistiquées de l'époque
(datation par potassium-argon) situaient aux environs de deux millions
d'années.
Du coup, l'animal humain attrapait un
sérieux coup de vieux puisqu'il devenait brutalement quatre fois plus âgé que
nous ne l'avions imaginé. L'enjeu était d'importance! Quelle devenait dès lors
la véritable Place de l'homme dans la nature ?
[4]
Depuis lors, d'autres découvertes ont
confirmé, et même sensiblement élargi, les deux millions d'années d'âge de
notre humanité. Le patrimoine paléontologique - aujourd'hui perdu - de l'ex‑Katanga
s'inscrit désormais dans une chaîne de plus en plus continue; mais à l'époque,
ces vestiges faisaient figure de documents isolés.
Pour mieux situer le personnage de Dom
Anciaux, (le Père-Cailloux comme il était surnommé à l'époque) je préciserai
qu'il était théologien et Docteur ès sciences. Elève de Marie Curie, il avait
été le condisciple de sa fille Eve. Entré très tard dans les ordres, à l'abbaye
de Saint‑André lez Bruges, il avait été envoyé vers les années 1936 dans la
"province bénédictine" du Katanga. Il y avait ainsi, à l'occasion de
ses travaux, souvent rencontré l'abbé BREUIL.
Si je raconte cet épisode de mes
pérégrinations et ma rencontre avec Dom Anciaux, c'est qu'il était aussi un ami
personnel de P. Teilhard de Chardin.
J'étais, se plaisait-il à me répéter, un des rares
intimes que Teilhard recevait dans son appartement de Paris, à l'heure du thé.
D'autre part, et sur un plan plus strictement scientifique cette fois, une
réelle collaboration s'était établie entre les deux savants; collaboration qui
avait rapidement débordé du cadre fort étroit de l'analyse des "collections
d'os de l'Age ancien et moyen de la Pierre", comme me le décrivait l'éminent E.BONE (S.J.),
le 21 mai 1968.
3
Cette complicité
entre des deux religieux est encore attestée par George B. BARBOUR lorsque la
même année, il m'écrivit:
I know that my late friend R.P. Teilhard
de Chardin with whom I visited Africa had a high opinion of his brother in the
Society of Jesus.
Son frère en la Société de Jésus! (?)
Anciaux de Faveaux n'était pas Jésuite. Et
pourtant, je pense que le vieux Barbour, dans son image équivoque, désirait ici
volontairement toucher du doigt la clef qui permet de saisir toute la portée de
la rencontre exceptionnelle entre les deux religieux, à travers des pensées si
proches et pourtant si divergentes. Pensées toutes deux bien chrétiennes; comme
l'ensemble de notre Occident, en somme.
Et il se fait qu'en dépit de mon jeune âge
- j'avais trente ans - je fus à l'époque le témoin bien involontaire de ces
deux recherches parallèles, passionnées l'une comme l'autre, en quête de la
synthèse totale qui aurait expliqué le Monde. Et ce sera Oméga pour Teilhard;
peut-être un autre Alpha pour Anciaux. Tous deux, sur base de la même
observation d'une réalité identique.
Voila mon point de départ.
Je présenterai dans ces pages, un
itinéraire de réflexions qui, à première vue, pourrait laisser croire à un
labyrinthe: essai philosophique égaré dans les domaines les plus divers de la
Science et d'une spéculation contradictoire.
Je voudrais reprendre ici la remarque de
Jacques MONOD, [7]
dans sa page de couverture:
Il est imprudent aujourd'hui, de la part d'un homme de science, d'employer le
mot de "philosophie", fût-elle "naturelle" dans le titre
(ou même le sous-titre) d'un ouvrage. C'est l'assurance de le voir accueilli
avec méfiance ...
4
Il me faudra
donc, avant d'entamer notre voyage, dévider le fil d'Ariane qui, - bien au delà
de l'apparente diversité de mes démarches, - aura tracé une route définie et
cohérente. L'objet unique de mes préoccupations reste uniformément l'Homme.
C'est à dire: pris dans son individualité et compris dans sa personne. Mais,
l'Homme aussi, lorsqu'il se structure en groupes, en sociétés; lorsqu'il se
fait humanité et s'inscrit dans l'Univers.
Je m'intéresse ainsi à moi. Je m'intéresse
à vous, dans notre "progression vers".
Presque un journal de bord. Etapes
fortuites d'une réflexion en quête d'elle-même. Ces pages ne sont pas une
somme. Elles n'apportent aucune réponse. Les questions qu'elles réveillent ont
plus de trois mille ans d'âge.
Itinéraire incomplet; survol trop rapide.
Quelle censure m'aura interdit:
- le Vietnam, l'Afghanistan, l'Iran l'Irak,
les génocides,
- la violence - les violences,
- la faim, les pollutions,
- le tiers-monde, les quart-mondes,
- les fondements politiques et ceux de la
propriété,
- nos démissions devant les révoltes,
- ...
Investigation de méthode, la lumière de nos
technologies contemporaines aura-t-elle la propriété de nous souligner un
relief jusqu'à présent insoupçonné, pour situer désormais notre humanité, par
rapport à notre profondeur nouvelle?
5
LA NOOSPHERE
Le miracle humain
On évoque couramment le terme de
"décadence" pour qualifier notre époque. Et l'on se souvient
volontiers du temps, bien proche encore, où au niveau des études - pour ne
prendre qu'un exemple facile - toutes nos connaissances s'inscrivaient dans des
structures strictement pré-déterminées, et pratiquement immuables.
A l'exception de quelques rares
intelligences vraies, la caractéristique intellectuelle de notre début de
vingtième siècle, était évidemment la référence à ces structures. Notons au
passage qu'il ne nous aura nullement fallu attendre mai '68 pour contester
cette rigidité de l'enseignement encore appelé "classique".
Mais la loi du balancier a joué et, de
réforme en réforme, c'est à une véritable entreprise de dé‑structuration que
nous nous sommes attelés. Jusqu'à l'enseignement dit "rénové" -
excellent dans son principe mais qui, s'il se veut être efficace, transforme le
corps professoral en véritable sacerdoce (ce qui n'est pas très réaliste!) -
avec sa multitude de passerelles qui doivent autoriser les élèves à glisser
d'une orientation scolaire vers une autre; permettant ainsi de corriger en
cours de route des éventuelles erreurs d'orientation.
Il est bien évident que les études ainsi
comprises ouvrent les portes à pratiquement toutes les disciplines. L'accès par
ordinateur aux bases de données, a encore amplifié l'éventail des possibilités
qui en sont devenues presque infinies. Mais les connaissances scientifiques
éparses ont alors souvent perdu le fil logique qui les reliait entre elles.
Nombreux sont aujourd'hui les jeunes qui
ont terminé leurs études avec succès, mais qui se retrouvent pourtant fort
désorientés devant la vie. Ils ont eu le loisir d'aborder presque toutes les
matières scientifiques. Ils s'y sont intéressés. Mais ils ont reçu toutes ces
connaissances "en vrac", comme une masse informe et sans squelette.
6
C'est dès lors
un désarroi souvent très grand qu'ils expriment, face à un univers dont ils ne
perçoivent pas directement la cohérence. Désarroi qu'ils dénoncent à travers la
"consommation" dont ils accusent notre société.
Et désarroi surtout devant ce qui devrait
être leur attitude d'homme, mais qu'aucune morale scientifique ne parvient à
dégager. De là leur inquiétude.
Cette inquiétude est parfois dénoncée comme
étant le propre de notre temps, alors qu'une autre caractéristique de notre
époque serait, paradoxalement, notre refus de regarder bien en face les vrais
problèmes dans leur réalité?
La pratique des méthodes exactes et la
rigueur du raisonnement concret donnent la routine d'aborder les problèmes dans
l'optique d'une solution démontrable. De nombreux sociologues suggèrent ainsi
que notre siècle est plutôt caractérisé par la recherche du vrai dans ce qu'il
nous propose de plus authentique: un vrai dépouillé à l'extrême de tout masque
destiné à nous proposer la vérité sous son jour socialement le plus acceptable.
Et voila! Les grands mots sont lâchés:
inquiétude, recherche du vrai, dépouillement des masques. Le tout, dans notre
contexte social.
Et c'est ainsi que nous nous trouvons
devant la contradiction:
- d'un doute, d'une part,
issu d'un manque de structure;
- d'une confiance
aveugle, d'autre part, en tout ce qui peut être qualifié de scientifique.
Il serait peut-être intéressant de
souligner dès maintenant la valeur provisoire de nos connaissances
scientifiques qui, proposées aujourd'hui comme des vérités, seront peut-être
contestées demain.
Il semble en effet qu'un mouvement de
retour, inverse dans une nouvelle rigueur - dans une nouvelle structuration -
se dessine dans l'enseignement depuis les années '
7
L'expérience de
la mathématique est exhaustive à cet égard. La déstructuration de la géométrie,
de l'algèbre et des autres sciences des nombres, a mis en évidence l'unité qui
se dégageait de ces diverses disciplines.
Comme beaucoup de parents des années 1970,
je me suis senti l'obligation de m'initier à la théorie des ensembles qu'une mathématique
moderne enseignait unanimement dans les écoles. Et je me souviens de mon
étonnement lorsque, à l'occasion d'un exercice d'implication, je me suis
surpris à décrire deux parallèles. Il était dès lors évident que la science des
nombres, celle des rapports et la géométrie ne formaient qu'une seule
mathématique.
On en revient cependant à un enseignement
plus traditionnel "des" mathématiques, (plurielles cette fois) avec
chacune leurs structures propres (comme la géométrie euclidienne), avec leurs
fonctions, etc... Ce nouvel enseignement est pourtant moins rigide qu'il y a
cinquante ans, car il reste ouvert à une construction orientée vers les autres
sciences des nombres, mais néanmoins élaborée dans une pleine rigueur mathématique.
Le double mouvement est ici très net:
- un premier élargissement, au prix d'une
déstructuration.
- et puis retour à la structure dans une science
élargie.
C'est une véritable évolution qui se trace
ainsi sous nos yeux.
Et nous pouvons très facilement imaginer que la prochaine génération ne
connaîtra plus - ou alors infiniment moins - le désarroi d'inquiétude que je
viens de déplorer.
8
Il y a
quarante ans, l'évolution des espèces était considérée comme une évidence; un
postulat, partagé par l'ensemble - ou presque - des scientifiques. Ce n'est
plus le cas aujourd'hui. Les années 1980 ont été l'occasion de nombreux
colloques où le principe-même de l'évolutionnisme a été remis en question.
Il nous faut désormais compter avec ces franges vraiment non-négligeables
[ [2]]
de
savants qui nient toute "Evolution". Il serait toutefois erroné de prétendre que nous
en sommes revenus au fixisme du siècle dernier. Mais il faut reconnaître que
les arguments ne manquent pas aux créationnistes contemporains. De là à leur
donner raison ...
Rares en effet sont ceux qui contestent
encore aujourd'hui, une ligne générale d'évolution. Dans la vie courante, nous
parlerons de progrès. Mais ce progrès peut rapidement s'interpréter comme la
manifestation épidermique d'un mouvement de fond qui se mesure lui, aux
dimensions d'une grande pulsation cosmique; semblable ainsi à une avalanche ou
un séisme qui ne peuvent scientifiquement s'interpréter et se comprendre qu'au
paramètre des grands synclinaux terrestres.
Dans sa "Vision du Passé",
Teilhard précise: [9]
Le système des plis alpins ne s'est pas formé brusquement. Semblable aux
rides que nous voyons se propager sur la surface d'un liquide en voie de
solidification, il est apparu graduellement en plusieurs phases. Les Pyrénées,
... puis ce fut le tour des Alpes.
L'Himalaya est notablement plus jeune.
Enfin, certaines régions des Andes ou de l'Alaska n'ont peut-être pas fini de
se plisser et de s'élever. Toutes ces chaînes forment bien un système. Elles
marquent les instants successifs d'un même mouvement.
Chaque jour nous révèle le progrès matériel
dans ses nouveautés et le mieux-être qu'il nous apporte. L'étude des grandes
civilisations nous découvre également le plus-être progressif de chacune des
couches d'histoire, par rapport aux ères antérieures.
9
Un même
mouvement se dessine très distinctement - malgré les lacunes inévitables et
souvent fort importantes de nos échantillonnages - lorsque nous nous penchons
sur l'évolution biologique.
Pierre Teilhard de Chardin a mis en
évidence la continuité de cette pulsion générale du Monde. On pourrait dire du
Cosmos. Il a ressenti avant quiconque notre vertige face à cet irréversible
mouvement qui nous conditionne.
Je viens de commettre une imprudente
simplification dans ma manière d'envisager le plus-être progressif de
chacune des couches d'histoire. On pourrait interpréter que je n'aie retenu
que les couches successives des civilisations qui naissent et meurent,
superposées les unes aux autres.
Dans une telle vision simplifiée de
l'Histoire, j'écarterais un peu trop radicalement les civilisations
"extérieures" qui - par voie d'invasion, par exemple - viennent
brusquement s'ajouter et compléter (ou au contraire interrompre) la pyramide
des civilisations successives. Bien concrètement et aujourd'hui par exemple,
l'Occident est directement influencé par l'Extrême-Orient - et particulièrement
par le Japon - alors qu'une telle interpénétration était inconcevable, voici
cent ans.
Si ceci devient déjà perceptible au niveau
individuel de notre vie quotidienne (une répression trop musclée à Pékin
mobilise instantanément les foules à Paris ou Washington), quelles
répercussions ne devons-nous pas attendre au niveau social? C'est
vraisemblablement dans la sphère des découvertes scientifiques - par la voie
des communications - que l'échange horizontal et planétaire sera le plus actif.
Il n'en reste toutefois pas moins vrai que
toute l'histoire des hommes s'inscrit suivant une réelle continuité. Il y a bel
et bien un authentique courant de l'Histoire. Et c'est justement cette
continuité dans la pulsion générale du monde, que Teilhard a dénoncée.
Une conscience supérieure, dit-il, née des
lois-mêmes de l'évolution de la Conscience primitive - qui permettait aux
hommes de percevoir le monde extérieur - serait à l'origine de notre malaise
actuel.
10
L'homme nouveau
serait occupé à découvrir maintenant en lui, outre ses facultés, l'univers de
ses potentialités. Potentialités et réflexion d'une activité sur elle-même
revêtent ici un caractère évident de relativité.
L'homme d'aujourd'hui est ainsi occupé à
franchir le seuil totalement neuf de la Noosphère.
Et dans "Le phénomène humain", nous
lisons:
[1]
En ce moment même, pour quelque Martien capable d'analyser aussi bien
psychiquement que physiquement, les radiations sidérales, la première
caractéristique de notre planète serait certainement de lui apparaître, non pas
bleue de ses mers ou verte de ses forêts, - mais phosphorescente de Pensée. Ce
qu'il y a de plus révélateur pour notre Science moderne c'est d'apercevoir que tout
le précieux, tout l'actif, tout le progressif contenu originellement dans le
lambeau cosmique d'où notre monde est sorti, se trouvent maintenant concentrés
dans la "couronne" d'une Noosphère.
Comparable à celui qui viendrait de se
réveiller d'un état second, l'homme d'aujourd'hui serait pris de vertige devant
la réalité qui l'entoure certes depuis toujours, mais dont il vient seulement
de prendre conscience par son éveil. Dans cette ligne de pensée, nous pouvons
imaginer qu'il se produit actuellement un changement radical dans notre manière
de percevoir.
Jusqu'à présent - jusqu'à ces derniers
millénaires - notre conscience était principalement orientée vers l'extérieur.
L'homme s'attachait à découvrir son environnement. Or depuis quelques temps (et
quelques milliers d'années ne sont qu'un instant au regard de l'Histoire)
l'homme se tourne vers lui-même. Il se découvre ainsi tel qu'en lui-même, mais
aussi telles qu'en lui ses potentialités.
Et là, nous nous trouvons devant un
phénomène entièrement nouveau; et nous pouvons prétendre avoir franchi un
seuil totalement neuf dans notre conscience collective. C'est au delà de ce
seuil que Teilhard situe la Noosphère. Il ne s'agit plus pour nous de nous
contenter de regarder autour de nous, mais bien cette fois de plonger à
l'intérieur de nous-mêmes, pour sonder ainsi de quoi nous sommes capables.
11
Pour imager ma
pensée, je voudrais faire appel à des notions de photographie: champ de
profondeur et champ de netteté. Au fur et à mesure que nous tournons la bague
de mise au point de l'objectif, notre horizon de vision s'inscrit avec une
précision progressive dans le viseur. Outre la seule netteté de vision, chaque
objet trouve aussi mieux sa place par rapport à l'ensemble de l'image:
avant-plan, arrière-plan, horizon se situent ainsi les uns par rapport aux
autres.
De même pouvons-nous concevoir que c'est
très progressivement que nous nous sommes situés par rapport aux autres objets
de notre Univers. Et nous en arrivons maintenant - par un phénomène de
réflexion - à un champ tel de netteté que nous apparaissons nous-mêmes dans
notre propre viseur. C'est cette vision reflective qui nous permet enfin de
nous situer dans l'ensemble de l'Univers.
L'homme connaît. Il partage en cela la
Connaissance universelle qui prend une forme fort homogène dans l'ensemble du
règne animal. Mais la connaissance humaine se réfléchit sur elle-même. Si
l'homme sait, il sait aussi qu'il sait. Et c'est là, semble-t-il, une
caractéristique exclusivement humaine. C'est la Réflexion de Conscience.
En toute logique, cette réflexion devrait
également se répercuter au niveau de notre comportement. L'on peut donc
s'attendre à ce que l'homme ait également un comportement réfléchi, dans la
mesure du moins où il désire différencier son comportement de celui de
l'animal; dans la mesure où il décide de dépasser l'instinct.
C'est évidemment ici que s'inscrit la
Morale.
Nous pouvons donc raisonnablement espérer
qu'après un premier étourdissement dû à cette lumière nouvelle, l'humanité
trouvera dans la Noosphère un champ nouveau de profondeur. Il s'agira cette
fois de réfléchir notre propre activité sur elle-même.
Le seuil de la Noosphère ainsi compris, on
peut évaluer qu'il situe nos valeurs intellectuelles et morales par rapport au
relief nouveau qu'il nous donne.
12
Nos
préoccupations de conscience couvrent désormais, à l'image de la stéréoscopie,
un champ élargi à des dimensions qui ne sont plus exclusivement humaines. Et
notre activité réfléchie devient ainsi relative à l'ensemble du contexte
cosmique qui nous conditionne. L'humanité entre ainsi dans sa sphère de
Relativité.
Teilhard termine là l'évolution, mettant
ainsi un terme au mouvement général qui, selon lui, est appelé à se confondre
dans le Point-Oméga.
Dans " La Place de l'Homme dans
la
nature", il
précise: [4]
Par sa percée d'hominisation, l'onde de
complexité pensante a pénétré sur terre, suivant le phylum des anthropoïdes,
dans un domaine ou compartiment absolument nouveau pour l'Univers: celui du
Réfléchi.
Imaginons, à l'intérieur d'un solide
comparable au globe terrestre une onde émergeant du pôle Sud et s'élevant en
direction du pôle Nord. Sur tout son parcours, l'onde considérée se propage en
milieu courbe, et donc "rapprochant". Et cependant, sur la première
moitié du trajet (jusqu'à l'équateur), elle se dilate; tandis que plus loin
seulement elle commence à se contracter sur elle-même.
Eh bien, suivant un rythme tout pareil,
pourrait-on dire, paraît se poursuivre historiquement l'établissement de la
Noosphère. Depuis son origine jusqu'à nos jours, l'Humanité tout en se
ramassant et s'organisant inchoativement sur soi, a avant tout pour elle de se
multiplier et d'occuper la Terre. Et ce n'est que tout dernièrement, "la
ligne une fois franchie", que les premiers symptômes sont apparus dans le
monde, d'un reploiement définitif et global de la masse pensante à l'intérieur
d'une hémisphère supérieure, où elle ne saurait plus aller que se contractant
sous l'effet du temps.
Socialisation d'expansion, se
renversant, pour culminer en une Socialisation de compression.
L'auteur voit ensuite la contraction de la
noosphère en trois phases:
- Compression ethnique.
- Compression économico-technique.
- Augmentation concomitante de
conscience, science et rayon d'action.
13
Cette appréciation générale est sans doute
exacte à l'échelle des limites actuelles du monde terrestre. Mais la vie ne
serait-elle pas plutôt une des nombreuses manifestations d'une vague de fond
bien plus vaste, assimilable aux mouvements des galaxies dont la diversité nous
cache peut-être une impulsion unique? Il est sans doute encore fort tôt, dans
la rédaction de ces notes, pour commenter dès à présent cette évaluation - qui
me paraît très limitée - du Point Oméga.
Rapidement cependant, et sans entrer ici
dans trop de détails, mais pour autant cependant que nous admettions que
l'ensemble de l'Univers (le Cosmos) n'est qu'un simple moyen - nous évoquerons
plus tard le concept d'un "vecteur" - qui permet à une conscience
cosmique de s'exprimer; nous serons alors presque automatiquement contraints à
concevoir que "la réflexion est un processus normal de cette
Conscience".
Au même titre que la ligne est le
prolongement "normal" de la répétition du point (mais lui apporte une
dimension nouvelle); que la largeur est le prolongement "normal" de
la ligne (mais lui apporte également la dimension nouvelle d'une géométrie
plane); que la hauteur apporte également dans cette voie, et toujours de façon
"normale", la dimension nouvelle qui crée l'espace tri-dimensionnel.
De même pour l'Univers: qui m'apparaît
comme une formidable machine à se créer et à penser. Et sur notre petite
planète Terre, il semble que cette pensée se soit développée suivant le vecteur
spécifique de la Conscience. Et par le canal de l'homme, ce vecteur de
conscience a atteint le seuil dimensionnel de la Réflexion.
Apparemment la voie est féconde. Et si
cette réflexion (se connaître soi-même) donne réellement une profondeur
nouvelle à la conscience, nous pouvons nous attendre à ce qu'elle déborde très
prochainement des limites très étroites de notre seule humanité, pour
s'épanouir - comme tout ce qui est fécond - jusqu'aux limites d'une conscience
universelle appelée ainsi à devenir réfléchie dans sa totalité.
14
Je m'écarte ici
de la vision teilhardienne du Point Oméga, car le seuil de réflexion, loin de
m'apparaître comme un point final, me semble plutôt le point de départ d'une
conscience appelée à s'élargir et à prendre ainsi dans son champ de vision, sa
propre réalité.
Mais pour le religieux Teilhard de Chardin,
la seule interprétation cohérente qu'il pouvait donner à ce phénomène de
concentration qu'il pressentait, était un monde qui convergeait. Il conclut
donc:
Sous peine d'être impuissant à former clef de voûte pour la Noosphère, OMEGA ne
peut être conçu que comme "point de rencontre" entre l'Univers
parvenu à la limite de concentration, et un autre "Centre", encore
plus profond; Centre Self-subsistant et Principe absolument ultime, celui-là,
d'irréversibilité et de personnalisation: le seul véritable Oméga.
Dès lors, tous les problèmes humains, tant
aux plans personnel que social, ne devraient-ils pas être formulés en d'autres
termes? Et le pas n'est pas tellement grand pour que l'on s'interroge sur les
valeurs respectives de toutes les civilisations qui ont précédé la nôtre (qui
n'en serait, en somme, qu'une sorte de sommet), et d'examiner si nous n'avons pas
élaboré un monde de leurres et de mensonges, un univers d'erreurs avec nos
vérités fixes, et considérées comme immuables.
Un mouvement - par définition - se veut
être un déplacement "vers quelque part". Or, si nous nous dirigeons
quelque part, quel sens pouvons-nous accorder aux déplacements cosmiquement si
courts, imperceptibles même, que représentent nos petites existences
individuelles? Et si les valeurs sur lesquelles nous avons élaboré nos
existences personnelles n'étaient pas fixes, mais bien en mouvement au
contraire - comme tout ce qui les supporte - dans quelle direction
devrions-nous chercher ces valeurs?
L'expression populaire "Où
allons-nous?" ne prend-elle pas ici une résonance métaphysique
saisissante?
15
Ces notes ont
traîné pendant plus de trente cinq ans, sous forme de brouillon sans cesse
remanié, avant que je ne me rende compte que nous touchions ici du doigt, un
point essentiel dans une vision synthétique de l'Univers. Plus simplement:
d'une philosophie.
Je pose la question "Où allons-nous
?" et je donne à cette interrogation son sens le plus strictement
métaphysique. Il serait peut-être plus précis de poser autrement la question,
en demandant plus simplement "Que devenons-nous ?" Car c'est
dans cette optique de devenir - ou de mouvement vers - que je tiens
délibérément à consigner toutes mes présentes réflexions.
J'ai défini le mot "vecteur"
comme étant la synthèse, dans une ligne imaginaire de forces, de plusieurs
mouvements conjugués. C'est dans cette acception du terme que j'ai osé décrire
mes recherches comme une ébauche de philosophie vectorielle. Par opposition
ainsi avec notre habitude occidentale de toujours définir tout, suivant ce que
les choses sont, ou en fonction de la manière dont elles se manifestent
(Essence et l'Existence).
Je me propose quant à moi de toujours
obstinément rechercher les choses dans ce qu'elles deviennent. C'est une option
fondamentale. Il me semble que le devenir est le mode par lequel nous vivons le
moment présent. Vivre maintenant, c'est devenir soi.
Cette démarche prend de la distance par
rapport à la philosophie de l'essence, et même à celle de l'existence. Chercher
mon être - dans ce que je suis ou dans la manière dont j'existe - c'est me
complaire en ce qu'il y a de plus statique en moi. A la limite, me chercher
dans ce que je suis équivaut à accepter de me trouver dans ma mort, puisque
c'est elle seule qui me permettra de franchir la porte par laquelle je
quitterai la durée, pour ainsi arrêter mon mouvement.
Loin de moi la prétention d'apporter
réponse à toutes ces questions.
Je me propose simplement de confronter dans
cette optique, ce que nous indiquent les sciences dites "positives",
et nos manières de penser à travers nos philosophies ou nos religions.
16
L'optique
noosphérique
Ainsi posées les normes de notre étude,
essayons de saisir le "miracle humain" dans son ensemble analytique.
Au premier chef, nous nous heurtons
inéluctablement à l'anthropométrie de toutes les activités humaines, tant
cérébrales que simplement matérielles; à l'image des petits enfants qui
définissent instinctivement l'ensemble du petit monde qui les environne, à
l'échelle et en fonction des problèmes qui les touchent personnellement et au
moment présent.
C'est d'ailleurs cette vision uniforme de
toutes choses, à travers une optique toujours trop exclusivement humaine, qui
nous incite à attribuer de véritables personnalités (avec les caractéristiques
humaines de déception ou d'espoir) à nos animaux domestiques ou aux objets
familiers de notre vie quotidienne, voire à certains paysages.
Ensuite, et le jeu de la tradition
s'ajoutant cette fois, il fallut composer la perception anthropométrique de la
nature, avec les lois encore occultes qui se manifestent concrètement, mais au
delà de l'échelle humaine. On accommoda ainsi notre perception intuitive avec
le "Mystère". Les puissances des quatre éléments (eau, terre, air,
feu) dans leurs manifestations les plus spectaculaires; les secrets de la vie et
de ses rythmes; les possibilités pressenties aux niveaux de la connaissance et
du pouvoir.
Dans une étude précédente, je me suis
intéressé à la naissance
[[3]]
et à l'évolution des concepts divins. J'y
ai souligné qu'une première démarche a doté les divers éléments d'une âme,
d'une intention. C'était l'ère des Esprits. Mais les esprits restaient
insaisissables dans l'énigme de l'élément qui les incarnait.
[10]
17
Puis l'intention
s'est personnalisée et muée en action. C'est la naissance des dieux, que l'on
peut sans doute placer vers le septième millénaire avant notre ère. A l'inverse
de l'Esprit, l'éventuelle élimination de l'élément matériel à travers lequel
les dieux s'expriment ne modifie en rien leur identité. Le dieu n'habite pas
son élément. Il lui est transcendant. Et par rapport à l'esprit, il est aussi
beaucoup plus "permanent".
Esprits et dieux relèvent ainsi de
perceptions très anthropométriques, mais de réalités bien concrètes, à mettre
en accord avec les lois d'une dynamique supérieure supposée. D'où cette
impérieuse nécessité d'embrayer très rapidement sur une philosophie.
Cette gymnastique d'équilibre entre le
divin et sa réalité-objet, a fatalement abouti au scientifisme du siècle dernier,
pour devenir athéisme dans sa forme contemporaine.
Face à cette sphère pensante de l'humanité,
nous devons encore compter avec la masse beaucoup plus nombreuse des
indifférents; et le noyau désespérément combatif de ceux qui ont la foi du
charbonnier (eux-mêmes dirigés par quelques intelligences qui s'accrochent
malgré tout à concilier des impossibles).
Notre société contemporaine est ainsi
compartimentée en cellules étanches: églises, loges, sectes, etc... Comment en
sommes nous arrivés là?
C'est une question que je désire aborder
d'emblée. Intuitivement d'abord, puis de manière progressivement plus
consciente, il m'est apparu, au fur et à mesure de la rédaction de ces notes,
que nous nous trouvions actuellement prisonniers d'une société philosophique
occidentale à tout jamais clivée, opposée en camps retranchés chacun sur ses
positions et qui, me semble-t-il, ne sont nullement disposés à chercher un
terrain d'entente. C'est la guerre des concepts.
Les uns représentent la Tradition dans sa
ligne de continuité. Ils sont l'aboutissement actuel d'une réflexion qui n'aura
pas dévié d'un iota depuis l'instant de sa percée dans la conscience; depuis,
oserais-je dire, le Néolithique.
18
Cette tradition
bien pensante (l'orthodoxie), sur base d'un vocabulaire pourtant très
rudimentaire, répète indéfiniment les éternels problèmes élémentaires de
l'homme "perceptif" - j'utilise ici le terme en
opposition à celui de l'homme réfléchi - et se contente de véhiculer une
pensée consciente et réfléchie qui aura évolué sans la moindre déviation
jusqu'à nos jours. Elle en est ainsi tout naturellement arrivée à avoir
évidemment raison.
Quiconque aura l'audace d'aborder une voie
de recherche en dehors de cette ligne pré-établie, tombera automatiquement dans
l'erreur. Et le chemin ne sera plus très long pour que l'on nous présente ces
ennemis de la tradition comme les suppôts-mêmes du Mal. Et ce sera tout de
suite l'opposition ouverte du Vrai contre le Faux; et le Faux deviendra
synonyme de Mal.
Je m'occupais encore à décrypter les
documents paléontologiques du Katanga et le Professeur VANDEBROEK de
l'Université de Louvain prenait souvent le temps de me recevoir pour me
communiquer les premiers rudiments de sa science. Il était à l'époque "le"
spécialiste de l'identification des dents. Or les documents ostéologiques de
Jadotville (l'actuelle Likasi) comportaient justement un grand nombre de dents
que nous éprouvions d'insurmontables difficultés à identifier. Aucun document
historique ne pouvant à l'époque quitter, même provisoirement, le sol du Zaïre
(Congo).
En ce qui concerne mon propos présent, je
me souviens de cet après midi où je priai le Professeur VANDEBROEK de bien
vouloir m'excuser de le quitter ce jour là, plus tôt que d'habitude. J'avais un
rendez-vous à l'Institut des Sciences Naturelles de Bruxelles, chez le
Professeur CAPART.
VANDEBROEK était la courtoisie incarnée.
Mais il changea brutalement d'attitude et devint d'une agressivité surprenante,
compte tenu de son habituelle affabilité. Comment, me dit-il, - et c'est ici le
point que je tiens à souligner - vous fréquentez ces gens-là! (sic) Vous
n'ignorez cependant pas que Capart signe avec les trois points (me signifiant
par là que Capart était membre de la franc-maçonnerie).
19
Je lui répondis que dans le cadre des
fouilles, je m'intéressais très peu à l'opinion philosophique ou religieuse
personnelle des scientifiques auxquels j'étais appelé à m'adresser. Notre
entretien se termina néanmoins sur je ne sais plus quelle remarque acerbe. Et
les choses en restèrent là.
Et par la suite, je ne parvins plus jamais
à revoir le Professeur VANDEBROEK.
L'attitude de ce vieux savant - investi de
la catholicité de son université de Louvain - est un exemple à mon sens caractéristique
(quoique caricatural, je l'espère) de ce sectarisme qui tente de faire pièce
aux membres de "l'église d'en face".
Et puis, dans l'autre camp, il y a la
pensée libre, recherche d'investigation dans les sentiers jusque là ignorés par
la tradition. Pensée libre, en quête peut-être de concepts nouveaux pour
traduire plus correctement les réalités nouvellement apparues dans notre champ
de perception; traductions donc plus précises et mieux adaptées à notre époque.
Mais la lutte est désormais ouverte.
Anticléricalisme d'un côté, et sectarisme de l'autre. Très rapidement, des
problèmes pourtant essentiels deviennent des polémiques d'écoles, déformés en
fonctions de dialectiques opposées.
On commence à comprendre alors, l'aversion
d'un nombre sans cesse croissant de gens qui se détournent de ces questions
qualifiées de "philosophiques", alors qu'elles recouvrent tout
simplement nos problèmes humains de base. Cette méfiance envers les
"spéculations" se retrouve jusque dans l'enseignement des sciences
humaines. Les éminents professeurs Anne MORELLI (histoire des religions) et
Claude VANDERSLEYEN (égyptologie) ont plusieurs fois mis en opposition, mes
"spéculations philosophiques subjectives" avec leurs "méthodes
scientifiques objectives".
20
Quoi qu'il en
soit, et avant même de pousser plus avant mes investigations dans une voie plus
logique, - mais pour autant que nous ayons la réelle intention de sortir de
l'impasse où se complaît notre Occident depuis quatre millénaires - il me
paraît fécond de situer l'homme:
- dans son propre
mouvement tout d'abord (évidemment),
- mais encore et
surtout dans le mouvement d'amplitude cosmique dont il émane.
Je crois opportun de souligner ici que si
la vie s'inscrit dans une très longue durée (à calculer en millions d'années),
son mouvement ne doit pas pour autant tracer une courbe nécessairement
uniforme, ni en vitesse, ni en amplitude. Il serait sans doute plus exact - et
plus conforme aux réalités observées, tant dans le micro que dans le macrocosme
- de nous l'imaginer en forme d'un mobile gravitant en ellipse autour de ses
axes. Il tracerait ainsi un déplacement constant si nous le mesurons en degrés
d'angle, mais à des vitesses constamment changeantes en mesure linéaire.
Trop longtemps, nous nous sommes contentés
de chercher à savoir ce qu'était l'homme, au sens de son être, et par
rapport à son existence. Qui était-il? Que faisait-il? Que pensait-il?
Prenant comme limites:
- d'une part, sa petite vie personnelle (ou individuelle)
- et d'autre part (mais plus
rarement) la société dans laquelle il était né, où il vivait, et qu'il
était appelé à quitter à travers sa mort.
Je pense quant à moi que c'est plutôt
l'humanité tout entière qui est ici en cause. C'est au sein de cette humanité
que nous prenons notre place et que nous accomplissons notre rôle. La question
n'est désormais plus de savoir ce que "je" deviens ou ce que
"je" suis. Le véritable problème sera de situer le devenir de toute
l'humanité dans le vaste mouvement que représente l'ensemble de la vie. Et nous
verrons alors, dans un chapitre prochain, que la vie est une dimension
universelle. La matière, c'est la vie.
21
Quoi qu'il en
soit, nous ne pourrons concevoir ce mouvement vital qu'en fonction de son
accélération (ou de sa décélération), faute de quoi il deviendrait rapidement
un mouvement "d'inertie", à l'instar d'un satellite séparé du moteur
qui l'aura mis sur orbite. Il n'a dès lors plus aucune possibilité créatrice,
si ce n'est de poursuivre un mouvement devenu inéluctable dans sa continuité.
En opposition, un mouvement que je
qualifierai de "dynamique" se veut riche en potentialités; ce qui
suppose une accélération interne permanente. Or, le mouvement vital d'amplitude
cosmique est créateur. Il est donc accélération. J'évoque ici une accélération
interne, qui recouvre vraisemblablement le concept de téléonomie évoqué par
Jacques MONOD. [7]
D'autre part, en abordant les réalités de
mouvement, je suis immédiatement amené à évoquer les thèmes d'accélération:
accélération réelle et accélération impression. Ce qui importe à mon avis,
c'est cette approche de moi dans mon environnement et dans mon mouvement. Et je
ne peux concevoir mon mouvement que dans la seule mesure où il est novateur.
Donc où il est accélération.
C'est ainsi que mon humanité ne m'intéresse
que pour autant qu'elle soit créatrice. Et elle ne sera créatrice que si elle
s'inscrit dans un mouvement moteur, et non pas seulement dans un simple
mouvement à la traîne de tout ce qui bouge.
C'est cette distinction que je me permets
d'établir entre un mouvement "d'inertie" et un mouvement
"dynamique" (ou moteur).
Souvenons-nous également que les dimensions
astronomiques nous paraissent incommensurables au paramètre de notre nature
humaine. Il est donc dans l'ordre des choses que le mouvement de la vie ne nous
parvienne qu'à travers la déformation d'une extrême lenteur, puisqu'il
s'inscrit certainement dans une pulsion d'amplitude cosmique. Notre durée de vie
se résume en somme, à la durée nécessaire à un certain nombre de révolutions de
notre terre autour de ses axes. Ainsi comprise, une fraction de seconde
représente une somme astronomique de siècles pour le moindre électron.
22
Il nous faut
donc raisonnablement renoncer à jamais observer d'éventuelles mutations dans
l'univers sidéral. Or...
La voie est néanmoins ouverte. Et la
recherche scientifique semble s'orienter dans cette direction. Dès
Dix ans plus tard, ce même Tr. X.
THUAN n'hésitait pas à affirmer:
[[4]]
Les galaxies subissent une évolution
dynamique inéluctable, au sein de leur environnement... Les propriétés
observées dans les galaxies sont le résultat de propriétés "gé-né-tiques"
déterminées au moment de la formation de la galaxie, mais modifiées
inévitablement par l'environnement.
Nous ne pouvons évidemment tirer aucune
conclusion même provisoire, de telles affirmations. Il est cependant
intéressant de remarquer qu'une science dite "positive" s'oriente
dans la direction qu'une démarche spéculative avait déjà pressentie.
L'indice de valeur de vérité d'une
hypothèse augmente dans une progression géométrique, chaque fois qu'une
discipline indépendante et étrangère (et par des voies radicalement
différentes), aboutit à des conclusions analogues qui confirment l'hypothèse de
départ. C'est, me semble-t-il, le cas en ce qui concerne l'évolution
biologique, mais étendue cette fois bien au delà des limites classiques de la
biosphère, et alors que nous lui donnons une dimension littéralement cosmique.
De récentes observations comparatives entre galaxies elliptiques dans des amas
qualifiés tantôt de "denses", ou au contraire dans des zones plus
éparpillées, suggèrent de véritables phénomènes de phagocytose (plus
familièrement qualifiés de cannibalisme). On évalue à un milliard d'années la
durée nécessaire pour qu'une galaxie puisse en absorber une autre. Il est bien
évident que l'absorption de tels "repas" augmente l'énergie
disponible (et plus particulièrement la luminosité) de la galaxie cannibale.
Sur base donc de la luminosité que nous observons, nous pouvons estimer que
certaines galaxies "gourmandes" ont déjà ingéré quatre de leurs
semblables.
23
Un rapide calcul
nous renseignera de l'extraordinaire activité de tels phénomènes. Si nous
plaçons le Big-Bang à quelque treize ou quinze milliards d'années en recul par
rapport à nous, il aura fallu près d'un tiers de cette durée pour que certaines
galaxies se structurent (durée de leur jeunesse et de leur adolescence); tandis
que les deux autres tiers de leur vie se seront consacrés à digérer les
ensembles galactiques voisins. Et à ainsi jouer un rôle actif dans l'organisme
de notre Univers.
Pour autant que l'élément déterminant de la Vie soit la rapidité des processus
de croissance et l'importance des dépenses énergétiques, il ne me semble pas
fou de prétendre que notre observation directe nous met bel et bien en face
d'un processus de vie - au sens premier et élémentaire - tel que nous le
rencontrons dans notre biosphère terrestre.
L'accélération apparente du progrès depuis
deux siècles s'explique sans doute par le seuil contemporain de conscience
réfléchie. Cette nouvelle phase de notre faculté de perception nous donne un
champ de profondeur plus étendu, puisque l'évolution elle-même de notre
humanité se trouve maintenant comprise dans les limites de notre nouvelle vision.
Et par là même, fût-il cosmique, le processus de notre propre évolution se
trouve ainsi ramené à des proportions plus humaines.
L'homme perçoit donc son propre progrès
avec une acuité de conscience plus grande que par le passé. Ceci nous donne une
impression prononcée d'accélération. Nous compléterons cette
accélération-impression par une accélération réelle, due à la combinaison des
grands nombres entre eux.
Jamais l'humanité ne fut quantitativement
aussi développée. Les chances se trouvent ainsi actuellement d'autant
multipliées pour que, par le jeu des combinaisons potentielles, le genre humain
marque des points vers un mieux-être (voire un plus-être) qui devrait s'allumer
d'abord à l'échelon individuel, pour ensuite rayonner à travers toute la couche
humaine des générations futures.
24
Il est
saisissant d'observer que les moyens de communication de plus en plus nombreux,
précis, performants et rapides que l'homme contemporain ne cesse d'inventer,
trouvent justement leur florescence à cette époque critique où la naissance
d'une conscience nouvelle détermine un des facteurs les plus importants et les
plus marquants de notre humanité contemporaine.
N'observons-nous pas ici la traduction bien
concrète de ce besoin nouveau de ne laisser échapper aucune parcelle
d'illumination, source justement de tout progrès? La seule somme des énergies
dépensées dans cet unique secteur des communications ne prouverait-elle pas à
suffisance, le seuil nouveau dans la conscience que l'homme vient d'acquérir à
travers son humanité? Et sa foi dans un "plus-être" personnel, grâce
à cette humanité.
Dans sa critique du Traité du Vivant
de J. RUFFIE, [6] Ch. DEVILLERS écrit:
[[5]]
Des insectes aussi vivent en société
sous stricte détermination génétique, rigide contrôle sélectif.
L'individu-insecte n'apprend rien de sa société. Et, de l'étude de celle-ci,
l'homme ne peut tirer aucune conclusion concernant la sienne propre,
contrairement aux affirmations de certains sociobiologistes. L'individu-homme,
au contraire, apprend de la société, et ce savoir se transmet, s'amplifie, dans
les générations successives.
Déterminisme génétique, contrôle
génétique jouent toujours dans la société humaine, mais ont perdu leur pouvoir
exclusif. Apprentissage et transmission de la connaissance permettent à l'homme
de contrôler, d'infléchir l'évolution. La société humaine n'est plus du type
darwinien, contrairement aux dires des sociodarwiniens, une fois encore.
25
Première question
préliminaire
La somme sans cesse croissante de nos
connaissances historiques nous permet maintenant d'apprécier les grandes lignes
de l'organisation originelle des premiers groupements humains, en dépit de
lacunes souvent importantes dans notre information.
Certaines sociétés anciennes nous sont
mieux connues que d'autres. Quelques unes ne nous apparaissent qu'à travers un
secteur bien déterminé de leur économie. D'autres enfin transparaissent dans un
halo de mystères, à commencer par la réalité-même de leur existence.
La paléontologie recherche avec autant de
patience que d'obstination, les origines du genre humain. Elle note et apprécie
avec la plus extrême minutie, les divers symptômes physiologiques qui jalonnent
notre évolution. Il est ainsi maintenant très généralement admis que le rameau
humain se greffe sur la branche beaucoup plus importante des vertébrés
supérieurs, dont nous ne serions en somme qu'un bourgeon actuellement - et
provisoirement - en florescence.
Teilhard a mis en évidence la difficulté -
pour ne pas dire l'impossibilité - d'atteindre le chaînon de transition sur
l'Arbre de la Vie, entre le bourgeon déjà formé et la branche qui le supporte.
Il interprète même ce "blanc" comme une véritable preuve de
l'évolution. Pour justifier sa thèse, il évoque le petit nombre des
intermédiaires mutants, leur fragilité, et la chance infime pour nous d'un jour
les retrouver.
Pour peu satisfaisante qu'elle soit, nous
accepterons provisoirement cette explication. Et, brûlant toutes les étapes,
nous poserons immédiatement la définition de l'homme, tel que nous acceptons
ce terme aujourd'hui.
Dans ce contexte, un des problèmes
essentiels sera de déterminer si l'homme est mono, ou au contraire
poly-phylétique. La réponse nous renseignerait s'il nous faut considérer une
seule humanité de base; ou bien si au contraire, le phénomène humain est la
résultante d'un ensemble composite.
26
Le problème sera
de préciser si les hommes qui composent notre humanité d'aujourd'hui,
descendent tous d'une souche initiale unique, pour s'être ensuite diversifiés
suivant leurs ethnies propres.
L'humanité serait alors monophylétique.
[[6]]
Ou bien, au contraire, devrions-nous
envisager les six milliards d'individus humains comme étant issus de souches
diverses? L'humanité serait alors la résultante de plusieurs phyla distincts
qui, chacun ayant franchi un premier seuil de réflexion, se seraient trouvés
réunis par un dénominateur commun: la Conscience Réfléchie.
C'est la thèse du polyphylétisme.
Remarquons encore que la question que je
soulève dans ces pages, n'est pas tellement celle des "races"
humaines (et du racisme), mais bien plutôt celle du moment où des individus,
dans une contrée donnée de la terre, ont définitivement franchi leur seuil
d'hominisation, prenant ainsi leur distance par rapport au règne animal dont
ils émanaient.
Après un premier processus de prise de
possession de l'espace par occupation de la surface disponible sur la terre,
chaque population, suivant son origine géographique propre, s'est légèrement
différenciée, acquérant ainsi ses caractéristiques ethniques. Mais nous savons
- et l'histoire contemporaine nous le confirme - que jamais ces ethnies ne sont
restées hermétiques entre elles. De tout temps, il y eut des métissages qui
créèrent à leur tour, des ethnies nouvelles.
C'est ainsi qu'avec Th.
DOBZHANZKY
, [17]
nous remarquerons que les races naissent,
vivent et meurent. Il nous est dès lors impossible d'en dresser un catalogue
fixe, immuable et définitif.
La controverse du polyphylétisme pose, en
réalité, la grande question:
"Tous les hommes sont-ils
frères?"
27
A propos du
clivage de notre humanité actuelle en véritables "races"
[[7]]
(au sens biologique du terme) une polémique
très vive oppose:
- certains
sociobiologistes convaincus de l'existence de telles races fondées sur des
réalités
génétiques;
- et d'autre part ceux
qui prétendent que la notion-même de races dans l'espèce humaine n'a
pas grand sens biologique (comme affirmé dans une
déclaration de l'UNESCO
connue sous le titre d'Appel d'Athènes).
Cette discussion prend malheureusement une
coloration très polémique et il est clair qu'en filigrane à ces prises de
position très solennelles mais contradictoires, se dessinent tantôt la thèse du
bien fondé du racisme au sens politique et philosophique, et tantôt au
contraire, celle de son inanité. Le débat est des plus passionnels.
Des techniques très sophistiquées nous
permettent cependant à l'heure actuelle, de mesurer suivant la fréquence de
leurs gènes (Ia, Ib, Io) les distances génétiques qui séparent les différentes
ethnies. Ces distances génétiques sont infimes, quelles que soient les
populations humaines envisagées. Et la gamme des variances génétiques ne semble
pas plus étendue si nous cherchons à établir la concordance des groupes
sanguins (A, B, O, Rh, etc...)
Les sciences de la génétique, en
contradiction ainsi avec nos paléontologues, semblent mettre en évidence que
tous les individus réunis dans notre humanité, ont quelque part un point
commun dans leur histoire: soit un ancêtre commun. En outre
l'interfécondité entre n'importe quelles races humaines, semble confirmer ce
moment commun de leur histoire.
A l'encontre des sciences de la génétique,
l'étude interprétative de la paléontologie semble mettre en lumière plusieurs
points géographiques d'éclosion d'humanité. Je ne citerai, à titre d'exemple,
que les trois berceaux distincts de Chou-kou-Tien, celui d'Afrique du Sud, et
celui (avorté peut-être) d'Amérique Centrale. Il semble quasiment impossible
d'établir des liens généalogiques entre ces trois foyers, trop distants dans
leurs espaces et dans les époques de leurs éclosions.
28
En termes
bibliques, c'est l'interprétation à accorder au mythe d'Adam et Eve. La réponse
des sciences conjuguées dans les études préhistoriques nous donnera peut-être
un jour le sens à donner à cette interprétation, et au Phénomène Humain.
- Ou bien, nous sommes le
rameau privilégié qui, par le jeu des multiples combinaisons potentielles de la
vie, a percé dans le domaine de la conscience, à travers son vecteur réflectif,
en vertu de la loi du moins probable.
Cas unique donc,
et inscrit en dehors de l'Histoire.
- Ou bien, nous représentons la
première percée dans la conscience, d'une réflexion qui se prépare depuis les
origines.
Cas appelé cette fois à
se renouveler chaque fois que les conditions suffisantes se trouveront réunies.
L'homme ne représenterait plus ici le sommet de l'Arbre de la Vie, mais
bien plutôt un simple rameau momentanément éclairé.
Le choix se pose donc entre la thèse - que
je qualifierai de "classique" - de l'homme "sommet et
aboutissement" de la création; ou bien l'homme qui ne représente qu'un
simple moment de l'Histoire.
Je crois utile d'insister une fois encore,
sur l'aspect religieux du problème. Il est bien évident que le Dieu de
l'Occident ne peut se concevoir qu'en terme d'une humanité monophylétique. Avec
la répercussion directe que si cet homme unique a, dès son origine,
commis la désobéissance, ce sera évidemment une alliance unique qui
apportera le salut à cet homme-un rassemblé dans le Peuple élu de Dieu.
L'ensemble de la construction théologique de l'Occident repose sur cet axiome.
Pour les besoins des fouilles Katangaises,
j'ai été amené à rencontrer Dom Théodore GHESQUIERES, Abbé à l'époque en
l'abbaye Saint-André à Loppem-lez-Bruges dont dépendait Dom ANCIAUX de FAVEAUX.
La chrétienté était encore fortement secouée - presque traumatisée - par les
remous très récents du concile Vatican II.
29
Lorsque je lui
fis part de mon intention de reprendre à mon compte les fouilles de Likasi,
quelle ne fut pas ma stupeur - et j'en suis toujours sidéré - d'entendre ce
Révérend Abbé me répondre qu'il avait déjà suffisamment de soucis ainsi, avec
toutes ces nouvelles directives de Rome. Il lui semblait très malvenu et
parfaitement inopportun de publier maintenant, des recherches sur l'origine
mono ou poly-phylétique de l'humanité (!) Et il me soulignait à quel point les
états de nos connaissances pouvaient être ponctuels et transitoires. (Ce en
quoi, du reste, il avait parfaitement raison.)
Envisageons, me disait-il, que "vos" fouilles Katangaises puissent
laisser supposer un berceau humain différent du berceau des Européens; imaginez
la répercussion au niveau religieux, en cette période où c'est l'autorité de
Rome qui est remise en question. Et puis, comment alors justifier dans nos
provinces extérieures, le Dieu que nous y présentons?
J'ai vécu cette rencontre, et j'en porte
témoignage. Quarante ans plus tard, je la relate encore avec souffrance. Je
laisse au lecteur, le soin d'apprécier.
Don Anciaux de Faveaux avait quatre vingt
deux ans à l'époque, et "son" abbé, celui envers qui il avait promis
obéissance, s'impatientait de sa mort. Dans l'intention de détruire à tout
jamais les archives malvenues qui représentaient pourtant toute une vie de
savant, mais qui risquaient - également et surtout - de troubler la douillette
tranquillité de ce qui devait rester une apaisante réflexion religieuse.
Comment ne pas, ici, penser à l'Inquisition?
Remarquons que, sous des formes plus
nuancées peut-être, mais tout aussi virulentes, Teilhard de Chardin a rencontré
exactement les mêmes oppositions, tant de la part de Rome que de ses supérieurs
directs. Et pour la même raison évidemment.
30
Ne nous y
trompons pas. C'est bel et bien cette communion dans l'incompréhension que le
vieux BARBOUR soulignait lorsqu'il m'écrivait, à propos de Dom Adalbert
Anciaux:
"my late friend R.P. Teilhard de Chardin... had a high opinion of his
brother in the Society of Jesus."
Je ne me sens, quant à moi, lié par aucun
dogme, ni attaché par obéissance à aucun supérieur. C'est ce qui explique que
je me sois senti l'obligation impérative de réfléchir librement, mais aussi à
haute voix. Il est bien naturel que, dans cet itinéraire de réflexion (ma Voie
Lactée, comme je l'ai parfois appelée) je n'aie pas été appuyé par grand monde.
Retournons le problème, et envisageons le
cette fois sous l'angle moins anthropocentrique d'un Univers en perpétuelle
mobilité et en constant équilibre dans ses mouvements, aux plans du macro et du
microcosme.
Si nous admettons que la vie est le
résultat d'une combinaison d'éléments interférant entre eux, nous devons
également admettre que toute parcelle de réalité doit aussi être porteuse de
multiples potentialités de cette vie, pourvu simplement qu'elle se combine
favorablement avec d'autres.
Et si le mouvement cosmique tend vers plus
de conscience, ne nous apparaît-il dès lors pas comme évident que chaque
parcelle unitaire du Cosmos doit également tendre vers une plus‑conscience,
et ce tant individuellement qu'à l'échelle de son ensemble, en vertu simplement
du mouvement cosmique lui-même.
Ceci nous amène à considérer que, depuis
les origines, chaque particule est en marche vers une plus-conscience pour
elle-même d'abord (au regard de ce qui l'aura précédée), mais également pour
tout le genre dont elle fait partie.
Cette conception étend la loi d'évolution à
l'ensemble de l'Univers, en tous ses niveaux, fussent-ils inertes. Je n'en
affirme pas pour autant que toute évolution doive nécessairement se réaliser
suivant le processus unique décrit dans l'évolution des espèces.
31
C'est ici que je
m'écarte radicalement des postulats du Principe Anthropique
[[8]qui affirment qu'il n'y a qu'un seul
processus d'évolution passant nécessairement par la
Conscience Réfléchie humaine.
Il faut évidemment cesser de situer l'Homme
à une place d'exception dans l'Univers. Nous y occupons au contraire notre
place spécifique, en harmonie avec les autres processus de connaissance qui se
réalisent autour de nous. Je prétends que seul cet évolutionnisme universel
peut rendre compte de l'Histoire. La loi-même des combinaisons qui donnèrent
naissance à la vie - pour prendre un exemple qui répond à notre intuition -
suppose un mouvement fondamental, puissant et novateur.
Le vivant ne nous apparaît d'ailleurs qu'au
delà d'une certaine complexité en deçà de laquelle il nous est difficile de
reconnaître d'emblée un phénomène de vie. D'autre part, nous limitons notre
reconnaissance du vivant à une combinaison déjà très complexe des
micro-organismes. C'est peut-être une vision trop limitative de la vie telle
qu'elle est partagée par l'homme.
La physique postule en effet une dynamique
primaire qui aura permis aux particules de parfois se constituer en atomes,
pour ensuite se combiner avec d'autres et ainsi évoluer vers des unités plus
importantes, viables d'abord et vivantes ensuite.
Il semble que la Vie s'inscrive dans le
sens de l'Histoire puisqu'elle a son commencement avant lequel, semble-t-il,
rien ne vivait sur Terre. (Notre observation de la Vie se limite actuellement à
notre planète.) Nous voyons ainsi se dessiner une transformation qui
part de l'inerte vers le vivant. Ceci suppose une loi de la mutation.
32
L'homme semble,
à première vue, un rameau privilégié dans l'ordre de ce qui a évolué dans le
sens de la vie. Mais rien ne nous autorise à estimer que la vie soit la seule
forme d'évolution susceptible de franchir un seuil de Conscience (prise
ici au sens général du terme).
La physique nous apprend en effet que de
tous les rayons lumineux, notre oeil n'en distingue que quelques uns. Rien ne
nous autorise pour autant à ne qualifier de lumineux, que ces seuls
rayonnements, puisque nos appareils en détectent d'autres.
Si nous nous replaçons dans un Univers
moins centré sur l'homme, nous sommes contraints d'admettre que - si l'humanité
a certes bien passé un certain seuil de conscience dans son secteur très
déterminé de la Réflexion - rien ne nous autorise pour autant à décréter que
cette même conscience (sous d'autres formes peut-être) ne puisse percer en
d'autres secteurs, sous des angles auxquels nous sommes moins perceptifs.
Il nous dérange relativement peu que
l'humanité soit amenée à évoluer vers une mieux-conscience, et à nous donner
ainsi plus tard - mais dans un avenir que nous imaginons cependant volontiers
très proche - de nombreux petits Einstein. C'est dans une ligne qui nous agrée
et nous réconforte. Mais nous admettons beaucoup plus difficilement qu'une
forme de conscience, non plus nécessairement réfléchie mais bien plutôt
"sociale" par exemple (analogue à celle de certains insectes comme les
termites ou les abeilles) vienne progressivement s'imposer sur terre.
Et pour reprendre l'image de Teilhard, nous
éprouvons quelque difficulté à imaginer que:
Pour quelque Martien capable d'observer
tant psychiquement que physiquement la Terre, elle ne lui apparaisse non pas
bleue de ses mers, etc... mais bien plutôt phosphorescente de socialité.
Une planète Terre sociale de pensée ! Ceci
nous dépasse évidemment.
33
Or la seule
observation objective de la pellicule reconnue vivante sur terre nous démontre
que les insectes dits "sociaux" ont déjà envahi la totalité des
terres émergées, par leur nombre tout au moins. Au même titre en cela que
l'homme qui, au seuil de son humanité, a véritablement envahi l'ensemble de
toutes les terres habitables, éliminant de la sorte - par sa seule présence -
la presque-totalité de ses cousins primates, rivaux potentiels sur l'Arbre de
la Vie. Il s'agit là bel et bien d'un premier processus qui se déroule
actuellement sous nos yeux; mais cette fois parmi des animaux "autres"
(dans la ligne) que nous. Le seuil de dimension nouvelle de cette conscience
sociale (équivalent au seuil de réflexion dans la conscience humaine) n'a sans
doute pas encore été franchi; ce qui pourrait expliquer que l'individu-insecte
n'apprend encore rien de sa société.
Mais ne détectons-nous pas, dès à présent,
les premières étapes d'un processus peut-être irréversible? Cette remarque ne
comporte évidemment aucune affirmation de ma part. J'observe et je décris; et
cette description pourrait peut-être nous déranger quelque peu.
Dans ce type d'observations, l'humanité ne
se présente plus, ni comme un sommet, ni même comme un rameau privilégié; mais
bien plutôt comme une étape normale d'une évolution beaucoup plus large et qui
aurait revêtu notre caractère propre de Conscience, par sa forme de Réflexion.
Ainsi toute science historique - dans les deux sens: vers l'origine et vers
l'aboutissement - me semble avoir été faussée initialement, par une
interprétation erronée et exagérée que nous avons accordée à notre importance
dans le Cosmos.
On peut se demander si les premiers hommes
à avoir franchi une certaine percée dans la conscience réfléchie, n'ont pas été
tellement éblouis par cet horizon nouveau qu'ils en auraient oublié leur propre
mission évolutive. Ne se sont-ils pas installés dans ce qu'ils ont cru être
leur privilège: le monopole d'appartenir à l'univers de la Connaissance?
Puisque par la Réflexion, ils venaient de goûter au fruit de l'arbre de la
connaissance du bien et du mal?
34
D'où la
nécessité, subitement devenue impérieuse, d'inventer "des" dieux
d'abord ("un seul" plus tard) régisseurs de cette réalité qui
échappait partiellement à leurs sens, puisqu'ils n'en percevaient que l'angle
très aigu où s'ouvre la fenêtre de la conscience réfléchie.
Or les réalités ainsi perçues foisonnaient
de phénomènes non-directement perceptibles ou compréhensibles. La réflexion
crée la conscience du Mystère. Et nous voyons très rapidement se développer les
divers courants religieux qui caractérisent les époques dites historiques de
notre aventure humaine. C'est aux scientifiques de nos derniers siècles qu'il
faut attribuer le mérite d'avoir dénoncé le mirage théiste qui leur est apparu
comme superflu - voire en contradiction avec leurs observations. Certains s'y
sont attaqués avec acharnement, poussés par une nécessité quasi-mystique de
dénoncer un non-vrai. D'autres, plus nombreux, se sont contentés d'un
haussement d'épaule, sous prétexte que cela ne les intéressait plus. Oeuvres négatives
en somme, puisque ni les uns ni les autres ne pouvaient remplacer ce qu'ils
venaient de dénoncer.
L'attitude la plus pleinement scientifique
qu'il m'ait été donné de rencontrer est celle de savants qui, en toute
humilité, acceptaient de renoncer à concilier:
- d'une part, les données de leur science qui leur révélait
un Univers en mouvement, mais
dans une amplitude tellement au delà de l'angle aigu de
notre perception consciente.
Cette amplitude cosmique est en effet en flagrante contradiction avec la place
prétendument privilégiée de l'Homme dans la nature.
- et d'autre part, leur croyance aveugle (la foi du
charbonnier) mais néanmoins réellement et
vitalement engagée envers ce Dieu que, malgré tout, ils continuaient à
reconnaître et à adorer; parce que
pour eux, les lois mathématiques ne décrivent que partiellement
l 'Univers.
Le Monde leur apparaît également comme infiniment beau. Et la seule science ne
suffit pas à rendre compte de la beauté, tandis qu'un Dieu nous permet de
la percevoir.
35
Il m'est très
difficile de comprendre cette position, non seulement double, mais encore, me
semble-t-il, contradictoire, de ceux qui à travers leur science sont amenés à
constater "Je ne vois pas Dieu dans cette nature que j'observe et
étudie.", mais qui par contre affirment ce même Dieu, parce que la nature
leur semble aussi belle.
C'est une attitude d'humilité que je
n'arrive pas encore à partager, mais qui force mon admiration. C'est même sans
doute la seule attitude que je qualifierai de "réellement
scientifique" dans la mesure où la science elle-même arrive ainsi à se
concevoir dans sa propre relativité.
La sève cosmique pourtant n'est-elle pas
plus exaltante encore qu'un Dieu (indéfinissable, et donc jamais nommé)
puisqu'elle hausse non seulement nos individus, mais encore nos personnes au
niveau d'un Univers, qui ne connaît que les limites du Cosmos?
36
Conséquences
éventuelles d'un polyphylétisme
Le problème du mono ou du polyphylétisme
peut paraître théorique lorsqu'il est posé dans les termes où je l'expose ici.
La question aurait cependant pu - aurait même dû - avoir des conséquences bien
plus importantes au niveau social sans doute, mais aussi et surtout au niveau politique,
pour autant que la problématique de nos origines ait été abordée dans une
optique réfléchie.
Je pense plus précisément à toute cette
folle épopée du dix-neuvième siècle et de la première moitié de notre vingtième
siècle: toute l'histoire des colonisations. Et plus concrètement encore, je
voudrais évoquer les colonies en Afrique, car je les ai abordées de plus près
(y ayant moi-même concrètement participé).
Est-il vraiment caricatural de clicher les
attitudes coloniales en deux portraits opposés:
- une colonisation de profit;
- une colonisation humanifiante.
Dans ce contexte de colonisation, qu'il me
soit permis de raconter l'anecdote suivante.
Mon voisin était pilote de port, et
recevait à ce titre de très nombreux cadeaux (dont certains étaient même
parfois somptueux). En bon musulman pratiquant, il ne buvait pas d'alcool; ce
qui, compte tenu des circonstances, ne l'empêchait pas d'en avoir une armoire
pleine. Il amassait les meilleures bouteilles, comme des trophées ou des coupes
de championnat.
Je me souviens du jour où il m'invita chez
lui pour me montrer sa dernière acquisition: une splendide caméra Paillard
- "Mais dis moi, Monsieur, à quoi
ça sert, cette machine?"
37
Cette histoire -
que j'atteste authentique - me paraît exemplaire. Il s'agissait en fait ici de
néo-colonialisme. Mais l'attitude coloniale était restée inchangée.
Comment, dès lors, s'étonner de notre
faillite?
Le sentiment du colonisateur humanifiant
étant que tous les hommes sont strictement égaux, c'était un niveau identique
que nous avions le devoir d'apporter dans les pays nouveaux, en confort et en
civilisation. (Etant bien entendu qu'il n'y avait qu'une seule civilisation: la
nôtre.)
C'était une attitude
colonisatrice que je qualifierai de généreuse - mais
assez rare, faut-il le dire - et qui eut pour résultat le plus évident
d'apporter la bicyclette, la machine à coudre et le vêtement "décent"
(évidemment!); puis, plus récemment, le transistor et la télévision, même dans
les endroits les plus reculés (parfois dépourvus de distribution
d'électricité), hors de portée des zones d'émission.
Plus grave - et plus troublant sans doute -
ce même a priori d'égalité stricte entre tous les hommes (quels que soient
leurs groupes ethniques), est aussi à l'origine des missions dans le
chef du moins, des missionnaires eux-mêmes.
Des études récentes mettent l'accent sur la
préoccupation avant tout politique qui incita un Léopold II par exemple, à
s'adresser à la congrégation de Scheut pour envoyer des missionnaires dans ce
qui était devenu le Congo Belge. Et son but principal - derrière une couverture
d'évangélisation - était certainement de former un contingent de fonctionnaires
capables de gérer, dans les tâches subalternes et journalières tout au moins,
cet immense empire colonial qui venait de s'édifier en Afrique Centrale.
Les missionnaires donc, outre les hôpitaux
et les écoles conçues à travers une conscience typiquement occidentale, ont
aussi apporté une religion et une morale, souvent totalement déphasées par
rapport aux populations auxquelles elles s'adressaient. Ici encore, comment
nous étonner de notre faillite?
38
Souvenons-nous,
par exemple, que les grands principes de toute morale sexuelle varient en
fonction de la répartition géographique des ethnies envisagées:
- soit la virginité de l'épouse qui garantira la lignée paternelle
de la descendance. L'épouse
deviendra partie du
patrimoine et se soumettra au pouvoir de son mari.
- soit la fécondité de la
mère qui garantira la prospérité de la famille ou du clan.
Ce sont là des données ethnologiques de
base. Comment dès lors dégager le caractère moral que nous attribuons à la
virginité de Marie, alors que dans une tradition Sud-Saharienne, elle aurait dû
au contraire enrichir le clan d'une innombrable descendance?
Dans le domaine de l'égalité entre
tous les hommes, j'hésite à faire appel à un exemple pourtant bien familier:
celui des différentes races de chiens. Comparer l'homme au chien prend souvent
une teinte péjorative que je tiens à radicalement écarter dans ma comparaison.
Je me cantonne au strict plan biologique.
Il tombe sous le sens commun qu'un petit
chihuahua n'aura pas les mêmes besoins qu'un chien-berger, et que ce dernier
aura des besoins encore totalement différents qu'un lévrier ou qu'un gros chien
sédentaire. Il ont tous cependant cette même dignité de chien. Ils
tombent tous sous les mêmes lois de protection des animaux. Ils sont ainsi
égaux dans leur "caninité". Mais leurs besoins sont néanmoins à
chacun bien différents.
Il nous faut, dans la toute grande majorité
des cas, saluer l'immense bonne volonté des religieux dans leurs missions. Mais
cette bonne volonté était aussi souvent à la dimension de leur incompétence.
En opposition à l'attitude généreuse
d'égalité absolue entre tous les hommes, une autre forme de colonialisme (plus
cynique sans doute, mais également plus fréquente) visait uniquement au profit
maximum par l'exploitation des ressources dans les pays envahis. Cette fois,
plus le moindre scrupule. Les populations indigènes ne sont plus que des
sous-hommes, avec qui il fallait malgré tout bien composer.
39
Il y eut certes
quelques nuances entre ces deux attitudes trop nettement clichées dans la
description succincte que je viens d'en faire. Mais l'Histoire nous a-t-elle
jamais rapporté de véritable réflexion politique coloniale ?
Une étude rigoureuse des thèses mono ou poly-phylétiques
de l'humanité aurait peut-être évité quelques erreurs politiques dans notre
aventure des colonies.
40
Deuxième
question préliminaire
Il nous reste encore à préciser cette
notion d'homme tel que nous acceptons ce terme aujourd'hui.
Les débuts de notre histoire doivent se
situer à quelque trois millions et demi d'années par rapport à nous. Nos études
historiques jonglent avec leurs durées en siècles, en millénaires, voire en
millions d'années. Et nous éprouvons parfois grand peine à différencier ces
concepts si proches et pourtant si différents, puisqu'il ne s'agit en fait pour
nous, que d'ajouter quelques zéros ...
Or trois millions et demi d'années (date
probable d'affirmation des premiers anthropoïdes), représentent près de deux
mille fois la durée de notre ère chrétienne. Et c'est pourtant à cette échelle
qu'il nous faut contempler l'évolution.
Des vertébrés supérieurs s'apprêtent depuis
bientôt trois mille cinq cents millénaires (oui!), à franchir un seuil d'hominisation,
en se dirigeant vers une réflexion de conscience.
Une conscience déjà très éveillée est
certes leur caractéristique, quoique probablement encore très fruste
comparativement à la nôtre.
Et comme toute espèce à la tête d'un
vecteur, ce sera d'abord la multiplication des individus qui composent ce
phylum de pointe - par rapport aux progrès de la vie en cours dans les secteurs
les plus voisins - qui caractérisera la première phase évolutive. C'est alors
que se situe l'élimination, au profit des seuls hominiens, des autres primates,
"cousins concurrents" sur l'Arbre de la Vie.
Il semble établi que le cap définitif
d'hominisation ait été franchi dans une autre phase, beaucoup plus tardive, de
l'histoire humaine: le Néolithique. Il apparaît toutefois clairement que le
seuil néolithique a été abordé presque simultanément partout sur notre planète
Terre. Un des phénomènes très répandus du Néolithique - et dans certains cas
indispensable - est la fixation de l'individu à un territoire qui devient sa
propriété.
41
Avant de devenir
hommes, les hominiens ne sont pas propriétaires. Ils nous apparaissent comme
des animaux migrateurs, vivant - comme le disent si bien nos premiers manuels
d'histoire - de cueillette, de chasse et de pêche.
Mais c'est une simplification. Certains
hommes ont franchi la conscience néolithique sans jamais se fixer à un
territoire. Ils ont alors adapté les techniques sédentaires - élevage, poterie,
métallurgie - à leur mode de vie resté migrateur.
Quand la phase de peuplement des
populations devenues sédentaires eut investi la plus grande part des terres
disponibles, il y eut inévitablement concurrence entre ceux qui s'étaient
approprié de vastes ensembles de territoires, et ceux restés nomades qui, sans
revendication de propriété, usaient de biens réputés appartenir à autrui.
Ce conflit est primordial. Il intéresse le
processus primaire par lequel les hommes ont franchi leur seuil critique de
Réflexion; le processus qui aura conduit l'Homme à son humanité.
Nous voyons ainsi se dessiner deux voies
qui mènent de la conscience à la réflexion. L'avantage du nombre semble revenir
aux "sédentaires" mais les "nomades" ne semblent pas prêts
à assimiler une conscience inscrite dans une réflexion étrangère à leur
processus de pensée.
Vers les années 1950, on estimait à
quelques générations la durée nécessaire à un peuple pour se fixer à son
territoire. La rapidité de cette sédentarisation - au regard des quarante mille
ans de tradition du paléolithique supérieur - ont fait parler de révolution
du Néolithique, en opposition à une simple évolution.
La sédentarisation n'est plus considérée
aujourd'hui comme le critère majeur du passage de l'homme archaïque à l'homme
moderne. Et l'on considère actuellement que l'accession à une conscience
nouvelle s'est réalisée en un temps plus long qu'on ne l'avait originellement
pensé.
42
Entre l'âge
ancien (Paléolithique) et l'ère nouvelle, se situe donc une époque
intermédiaire, d'environ deux mille ans, malencontreusement appelée
"Mésolithique", qui couvre:
- la préparation à une conscience nouvelle,
- et le franchissement néolithique dans la
Réflexion.
C'est au Mésolithique - comme je l'ai
détaillé dans un précédent essai - [13]
que s'estompe le culte des Esprits, et que
naissent les dieux. Une première figurine de déesse se généralisera dans tout
le Proche-Orient, vers les années ~6600. C'est la première trace tangible - le
premier document - que nous laisse l'Histoire, du changement fondamental de la
perception humaine de l'Univers.
La conception d'un dieu suppose la connaissance (la conscience) d'un Univers
tout à fait réel, mais qui échappe à nos perceptions directes. Pour concevoir
un dieu, l'homme doit tenter de situer son monde physique "par rapport à
quelque chose" de plus fondamental que sa simple manifestation naturelle.
Le concept d'un dieu traduit une perception
"relative" à autre chose. Et comme les dieux des hommes ont une
répercussion sur les hommes eux-mêmes, la sphère de "relativité" doit
ainsi s'étendre à l'homme lui-même qui tente de s'évaluer par rapport aussi à
cette autre chose.
Nous venons de décrire le phénomène de
miroir qui réfléchit la pensée consciente dès son seuil de réflexion. L'homme
ne se contente plus de percevoir; il situe ses perceptions dans un imaginaire
qu'il suppose cohérent.
Les philosophes ont vainement tenté, au
cours des âges, de nous donner diverses définitions de l'homme; définitions
partielles s'il en est: de l'animal raisonnable à celui qui rit.
Je me contenterai pour ma part, de mettre
en garde contre ce qui me paraît être un abus de langage. Rappelons une fois
encore, combien il est difficile d'atteindre le pied d'un phylum biologique,
dès qu'on parle en termes d'évolution.
43
Il nous est donc
actuellement impossible de déterminer avec précision le moment décisif et
précis où l'homme a définitivement conquis son titre et sa spécificité.
Chacun sait que la station verticale
(évoluée vers la verticalité), l'usage des outils et la maîtrise du feu sont
les critères qui déterminent la présence humaine dans la préhistoire. Mais dans
mon analyse, je ne peux considérer la présence de l'homo sapiens (homme
pensant) que dans la seule mesure où il présente une pensée suffisante pour
prendre au moins une forme et une traduction.
Je considérerai donc l'humanité comme telle
quand elle nous proposera une ébauche d'organisation sociale ou de
manifestation artistique, un premier début d'économie tant soit peu structurée,
ou une quelconque manifestation intellectuelle dans les domaines religieux ou
philosophiques.
Certes, l'animal vertical (avec tout ce que
cette station suppose), celui qui utilise le feu, la masse de pierre ou le
tranchant des os, potentialise en lui notre humanité actuelle. Mais le pas est
souvent très grand entre la potentialité et sa réalisation.
Le plus élémentaire des cours d'histoire
nous fera mention de l'événement méso-néolithique, à situer entre ~8000 et
~6000 dans notre Proche-Orient. Ce même événement finira par bouleverser toute
l'enveloppe humaine. On insiste à mon sens beaucoup trop peu sur les
conséquences irréversibles de cette "révolution" qui porte,
erronément d'ailleurs, le titre général de Néolithique. La rapidité de cette
transformation radicale démontre pourtant à suffisance la maturité de tout le
substrat humain qu'elle aura transformé.
Les Européens ont débarqué en masse en
Afrique Centrale, dès la fin du XVè siècle. Cette intrusion brutale
dans la vie nomade des Africains eut une conséquence vraiment considérable,
puisqu'elle aura artificiellement, et de manière accélérée dans les territoires
ainsi conquis, figé des populations Sud-Sahariennes alors en pleine migration.
44
Notre
paléontologie moderne nous permet de suivre les grands mouvements de ces
migrations du Sud au Nord du continent africain; et puis contraire, du Lac
Tchad (en assèchement) retour vers l'Afrique du Sud. Mais l'intrusion
européenne a fixé ces populations, alors en plein mouvement migratoire, accélérant
ainsi un processus de sédentarisation.
Il est délicat, dans ce domaine, de se
cantonner à la seule description des faits, sans aussitôt susciter de violentes
polémiques et réveiller passions, susceptibilités ou vexations. Objectivement
cependant, nous pouvons affirmer que les Européens ont découvert une Afrique
Centrale (Terra incognita) en pleine mutation; et justement cette mutation-clef
qui figeait le passage à la Réflexion de Conscience.
N'oublions cependant jamais que nous devons
concevoir toute évolution en forme de feuilles d'artichaut (ou de pomme de
pin); et qu'une étape franchie antérieurement par un groupe ethnique déterminé
ne signifie nullement que ce groupe soit "plus évolué" que l'ethnie
voisine qui n'a pas encore franchi cette étape.
Au contraire, oserais-je dire. Un seuil
plus nouvellement franchi a toujours statistiquement devant lui, une plus
longue espérance de vie que la branche qu'il vient d'évincer.
Il semble que le seuil de réflexion ait été
franchi dans le Proche-Orient puis en Europe, quelques millénaires avant
d'autres régions plus lointaines - tels les pays Sud-Sahariens. Notre apophyse
n'en sera sans doute que plus rapprochée.
On est surpris de constater combien peu la
révolution Néolithique est liée à la pierre polie (ou industrie nouvelle de la
pierre) dont elle porte cependant le nom.
La chronologie de la préhistoire en âge de
la pierre taillée (monoface, puis biface), succédé de la période de la pierre
polie, suivie à son tour des trois grands âges des métaux, ne recouvre plus ou
moins de réalité historique que dans notre seul contexte occidental d'Europe et
de son Proche-Orient. Dans cette classification beaucoup trop rigide, le
Néolithique devrait se situer entre l'âge de la pierre polie et celui des
métaux.
45
Dans la
pratique, et pour peu que nous étendions notre étude au delà des limites de
l'Europe, nous constatons que certaines étapes sont régulièrement
"oubliées" par l'Histoire.
Notons également que l'âge de l'os recouvre
tous les temps historiques et se prolonge de nos jours encore dans les pays de
l'Extrême Nord, par exemple.
Le Néolithique marque la naissance d'un
mode de vie entièrement nouveau. C'est la naissance de la culture des céréales,
des fruits et des légumes. C'est l'élevage des porcs, des moutons, des chèvres
et des volailles.
(Les bovidés sont moins évidents
aux VIII
et VII
millénaires).
[14]
Avec la sédentarisation qui ponctue souvent
la phase néolithique, ce sont aussi les premières industries (poterie, émaux et
plus tard métaux).
Le Néolithique est surtout le fruit d'une
situation "réfléchie", symptôme évident d'un mouvement de pensée
(peut-être même le premier mouvement de notre pensée), et marque de ce chef une
étape décisive de notre évolution. Il marque aussi le seuil de la prison
de notre spécialisation. (Nous n'en sortirons jamais.)
Au cours de ces pages, j'ai envisagé
l'avortement de certaines tentatives pour franchir des seuils d'hominisation.
Je pense ici aux grandes fresques paléolithiques de Lascaux, d'Altamira ou de
la Dame-Blanche.
André LEROI-GOURHAN a cru pouvoir mettre en
évidence
[[9]]
un système cohérent d'emplacements réservés à certaines espèces et aux signes
géométriques qui leur étaient généralement associés. Il y décrivit tout un
Univers, représenté en deux groupes distincts (males et femelles). Une telle
cosmologie aurait été le signe évident d'une relativité de pensée, par effet de
miroir, qui aurait situé l'homme par rapport à son Univers supposé. Donc le
signe d'une Réflexion de conscience.
46
Mais Jean CLOTTES et Gilbert MAURY ont
vivement contesté cette classification des peintures pariétales en symboles
complémentaires et antithétiques.
Il semble donc que nous devions considérer
les grottes ornées du Paléolithique, non pas comme une tentative avortée vers
une plus-conscience, mais bien plutôt comme une étape pré-néolithique de la
perception du Mystère à travers chacun de ses éléments. C'est la phase du culte
des Esprits, qui précède nécessairement le culte des dieux d'abord, du Dieu
unique ensuite.
Le cas de "l'Homme de Neandertal"
est plus significatif d'une percée dans une conscience très avancée.
L'esthétique des manufactures bifaces (outils et bijoux) ne laisse aucun doute
sur la perception du beau qui habitait ces artisans. Or la Beauté émane de la
Réflexion de conscience.
On s'accorde actuellement sur l'élimination
totale de cette souche pré-humaine. Le Neandertal a été complètement éradiqué.
On peut, je pense, affirmer qu'il n'est pas notre ancêtre. Et son artisanat
pourrait alors se proposer comme un premier point de chute d'une prime percée
dans la conscience néolithique, mais qui n'aurait pas trouvé de continuation.
Il nous faut donc chercher, à l'origine de
notre humanité présente, une première percée, définitivement établie, de la
Réflexion de notre savoir sur lui-même. Je pense qu'il n'est pas aventureux
d'affirmer que c'est à partir de cette phase - et de cette phase seulement -
que commence l'humanité au sens où nous l'entendons aujourd'hui. Il est
remarquable d'observer combien, à partir de ce moment, la nappe humaine a pris
de l'accélération dans son progrès.
Presque aussitôt, l'homme découvre le
dessin comme moyen d'expression écrite. Puis, c'est la céramique et le tissage.
L'écriture ne tardera pas; les métaux suivront. Agriculture et élevage
deviennent systématiques, avec déjà une sélection dirigée des graines et du
bétail. L'homme domine ainsi son entourage et devient "novateur".
L'homme devient Homme.
47
Dans son Traité
du Vivant, Jacques RUFFIE remarque:
[6. 26]
Aujourd'hui, dans les pays industriels,
la prédation tient davantage du sport que d'une nécessité ... Seule la pêche
industrielle reste encore du domaine de la prédation, avec les résultats que
l'on sait. Si l'humanité veut continuer à tirer une partie de sa subsistance
des animaux marins, il faudra bien " néolithiser " l'océan et
appliquer au moins dans certaines zones côtières et pour certaines espèces, les
méthodes d'élevage mises en vigueur depuis des millénaires chez les oiseaux et
les mammifères domestiques, sans lesquelles les civilisations n'auraient jamais
pu s'épanouir.
Référons-nous à l'image d'une maison. A
quel moment une construction devient-elle vraiment une maison? La réponse
semble évidente: quand elle est habitable. Il en est de même de notre humanité
qui n'est devenue telle qu'à partir du moment où les hommes sont devenus
Hommes. Donc, à leur passage définitif au seuil de leur spécificité: la
Conscience Réfléchie.
C'est pourquoi il ne me semble pas absurde
de prendre comme point de départ de notre humanité - comme moment zéro - la
première manifestation évidente de l'intelligence réfléchie: soit la
révolution Néolithique (qui se situe d'ailleurs à des millénaires d'intervalle
selon les aires géographiques de l'Histoire).
Pour défendre ce point de vue empirique, je
voudrais encore préciser qu'il ne me semble pas vraisemblable qu'une
intelligence puisse se développer durant des millénaires, sans se traduire
tangiblement. Or il nous faudra attendre le Néolithique pour déceler une
activité humaine spécifique, par rapport aux autres activités animales. Ceci
revient à faire coïncider les débuts de notre humanité avec les débuts de
l'Histoire.
48
L'écriture est
communément admise comme critère de différenciation entre la préhistoire et
l'histoire. Ce critère peut certainement être considéré comme parfaitement
fondé, dans la mesure où l'écriture suppose toujours un substrat humain qui a
dépassé la phase révolutionnaire de la pensée réfléchie. Son apparition
coïncide d'ailleurs presque toujours avec la céramique et l'industrie des
métaux. Et bien souvent, avec la sédentarisation de la population.
N'oublions cependant pas que l'écriture est
une manifestation évidente du passage à la nouvelle sphère de
conscience. On peut supposer des états moins évidents d'une conscience
néanmoins déjà réfléchie. Dans ces conditions, il me paraîtrait logique
d'inclure, dans l'Histoire proprement dite, l'âge du dessin (que certains
peuples n'ont du reste jamais dépassé).
Pour autant que cette rectification soit
acquise, nous pouvons parfaitement prendre l'Histoire comme point de départ de
notre humanité.
49
HISTORIQUE DES CONCEPTS
Eveil à la réflexion
On attache à mon sens, trop peu
d'importance au passage de la conscience humaine à son seuil de réflexion.
L'histoire nous apprend que cet éveil s'est vraisemblablement réalisé en un
laps de temps très court, puisqu'on estime à moins de deux mille ans la durée
nécessaire à une population pour s'établir et se fixer.
Je crois important d'insister sur la
rapidité qui a marqué le cap d'hominisation. Seul ce facteur de vitesse (à la
manière de l'éclatement d'une bulle) peut expliquer que la conscience devenue
réfléchie, n'ait pas trouvé le moyen d'explorer l'éventail des multiples
possibilités qui se présentaient à sa dimension nouvelle.
Chaque conscience s'est réfléchie selon son
vecteur propre, dans une direction déjà dessinée dès l'origine et qui l'aura
obligée, depuis le départ, à prendre une orientation parfaitement définie. Et
une fois franchie la sphère de réflexion, celle-ci a simplement continué sans
dévier, la trajectoire par laquelle la conscience avait franchi son seuil. D'où
l'importance des Cosmogonies. C'est une question que j'ai abordée dès l'abord
de la présente étude.
Une orientation de conscience définie
depuis son origine me paraît une notion-clef pour qui cherche à comprendre
l'éventail vectoriel actuel qui souligne la diversité des cultures humaines.
D'autres ethnies, à d'autres moments, ont
franchi d'autres caps d'hominisation sous des angles qu'expliquent leurs divergences.
Comme le seuil qui mène de la conscience sensitive à la conscience réfléchie se
franchit très rapidement, ce seront des orientations extrêmement définies qui
marqueront les différentes réflexions.
C'est ce qui explique le paradoxe de notre
culture occidentale qui, si elle se veut universelle, n'en n'est pas moins
hermétiquement incommunicable à une réflexion issue d'Orient ou d'Afrique.
C'est toute la problématique de l'échec des colonisations.
50
Une anecdote, à
ce propos, a profondément marqué mon séjour en Afrique, et je ne résiste pas au
plaisir de la raconter ici. Il est une superstition très tenace dans les hautes
terres du Shaba. Il y est en effet généralement admis que si l'on touche un
caméléon, on risque de changer instantanément de sexe.
Toujours est-il que je me suis un jour
amené en classe (j'y enseignais la "civilisation" et je prenais
l'Histoire comme exemple), avec un beau gros caméléon que je tenais
ostensiblement en main et avec lequel je m'amusais à jouer tandis que je
commençais mon cours. Mes élèves étaient dissipées et ne s'intéressaient
manifestement pas à ce que je pouvais leur raconter. L'attention était
ailleurs. Pendant un bon quart d'heure, je fis mine de ne rien remarquer,
imperturbable dans mon exposé et les résumés au tableau noir. Absolument comme
s'il ne se passait rien.
Puis brusquement je leur fis face, à mes
élèves.
Il y eut un long moment de silence. Mon
caméléon était là et les fascinait.
- Alors, leur dis-je,
c'est bien cette bestiole qui vous empêche de travailler aujourd'hui.
Vous savez
pourtant bien que ce n'est pas du tout méchant, un caméléon.
Toujours le silence.
- Mais je crois savoir
que peut-être, il y en aurait quelques unes parmi vous qui auraient peur.
Peur de quoi? ...
Toutes les attentions étaient tournées vers
moi.
- Parce que peut-être
craignez-vous ... - sait-on jamais - que je ne change de sexe?
Stupeur! J'avais osé. J'avais publiquement
articulé leur tabou. Cette fois j'avais été trop loin et je sentais mes gosses
en plein désarroi. La balle était maintenant dans mon jeu.
51
-
Vous savez pourtant bien que tout cela n'est que légende et que rien ne va
m'arriver.
Et d'ailleurs... Et d'ailleurs, supposons que je devienne subitement
une femme, là, devant
vous. Ne me suffirait-il pas de toucher ce caméléon une deuxième fois pour
qu'aussitôt je change
à nouveau de sexe, et que je redevienne ainsi un homme?
Là, il y eut un long silence méditatif. Ma logique
les avait évidemment troublées dans son évidence. Mais elles n'étaient toujours
pas convaincues. C'est alors que l'une d'elles a levé le doigt. Elle s'est
adressée à moi avec la plus grande déférence, et m'a dit:
- Oui, Monsieur, ce que
tu dis est vrai ... pour toi.
Je n'oublierai jamais ce "pour
toi".
Je venais de réagir en Européen. Et dans
l'arsenal de ma culture occidentale, je n'avais pas hésité à utiliser justement
cette arme absolue contre laquelle les non-occidentaux se sentent sans
réplique. Mais à cause de laquelle, sans nul doute, nous leur sommes odieux.
J'avais utilisé le raisonnement logique.
J'ai depuis compris la monstruosité de mon
ironie et la cruauté de ma logique. Je me trouvais tout simplement devant des
gamines qui avaient peur. N'aurait-il pas été plus "universellement"
humain d'apaiser leur angoisse, de les prendre en charge, de leur montrer avec
patience que rien ne pouvait leur arriver.
Elles auraient certainement mieux apprécié
ce langage du cœur que l'ironie de ma raison. Cette histoire illustre
l'incommunicabilité entre deux consciences ayant chacune franchi son seuil de
réflexion dans une aire géographique et temporelle différente.
L'instant de naissance, puis rapidement
l'ensemble du vecteur de toute l'histoire de notre pensée occidentale, est à
mon sens un indice suffisant à démontrer la rapidité - à la manière d'une
explosion - avec laquelle s'est franchi le seuil de notre conscience par delà
la réflexion.
52
- Conscience
sensitive qui, par le truchement du langage, deviendra conceptuelle. C'est
l'état de pré-hominisation durant lequel les hommes-en-puissance se donneront
pour tâche principale de se multiplier et de couvrir toute la surface
disponible de la planète; au détriment bien souvent, des autres primates
supérieurs de grande taille, rivaux potentiels (parmi lesquels nous compterons
le Neandertal). Ceci se situe durant le Paléolithique.
- Et puis, c'est la brusque dimension
nouvelle qui permet à la conscience déjà conceptuelle, de devenir réfléchie. Au
même titre en cela qu'un cube dessiné en plan (donc en deux dimensions
seulement) et qui sans transition prend brusquement son relief; soit en hauteur
par rapport au papier (vers celui qui le regarde); soit tout aussi brusquement
et également sans transition, en profondeur ou en creux par rapport au plan (en
s'éloignant de celui qui le regarde).
Profondeur et hauteur ne sont ici que de
simples directions vectorielles opposées d'une même troisième dimension
réfléchie par celui qui la perçoit. Il s'agit d'une brusque dimension nouvelle,
mais qui n'existe que dans la seule conscience de celui qui regarde le dessin.
C'est bel et bien un phénomène de réflexion qui suggère cette troisième
dimension, tantôt en hauteur et tantôt en profondeur, alors que le dessin en
est, lui, objectivement dépourvu.

Si le passage à la réflexion avait été
l'aboutissement d'un long processus, la recherche exploratoire qui aurait
conduit à cette réflexion aurait certainement pris la peine d'explorer
plusieurs voies pour orienter cette réflexion. Or il semble que nous observions
strictement le contraire; chaque groupe ethnique ayant atteint sa sphère de
réflexion dans une direction qui lui est propre.
Et dans le cas de l'Occident, c'est le
vecteur "logique" - j'entends ici la logique conceptuelle - qui
semble la caractéristique de notre réflexion. J'ai précisé que notre logique
est fondamentalement "conceptuelle" en opposition aux tentatives
d'établir des logiques "formelles", chargées de vérifier a priori les
valeurs de vérité que nous pouvions accorder à la forme de certains
raisonnements.
53
Notre logique
occidentale est intrinsèquement conceptuelle. Elle représente une authentique
explosion de conscience, mais dans une voie déjà étroitement déterminée, et
limitée dans une direction unique dont elle ne s'écartera que très
difficilement.
En d'autres points de la terre, des
consciences autres (pourtant également réfléchies), ont emprunté des directions
différentes. Je pense ici à l'Orient qui semble s'être épanoui dans sa propre
réflexion, non plus par la voie de la logique, mais bien plutôt par le canal de
l'intériorisation de l'homme qui se cherche en lui-même, et aboutit finalement
à la contemplation. La logique, cette fois, prend une importance assez limitée.
Comme la troisième dimension d'un cube
dessiné en plan apparaît en explosion dans une seule dimension de son
relief; de même pour la réflexion: le sens - nous dirons le vecteur - une fois
établi, la voie ainsi tracée dès l'origine restera une caractéristique de la
pensée devenue réfléchie.
Dans le cas de notre Occident, nous avons
certes vu exploser une logique; mais une logique exclusivement binaire. Poussée
d'ailleurs jusqu'en son aboutissement actuel, par nos ordinateurs. Elle en
reste encore à la stricte binarité du tip et du top, du oui ou du non, du vrai
ou du faux.
Il m'a semblé important de souligner cette
caractéristique - née d'un phénomène très explosif, - pour traduire notre
passage quasi instantané au delà du seuil de réflexion. Seul ce facteur de
rapidité peut expliquer cette orientation non-raisonnable qui marque la limite
du champ vectoriel des différents points d'explosion de la Réflexion sur notre
planète Terre.
Qui aujourd'hui - à l'exception peut-être
de quelques érudits - veut encore s'intéresser aux Aristote et Platon? C'est
d'ailleurs bien souvent avec regret que, sans trop nous l'avouer, nous constatons
que ces vénérables précurseurs de notre pensée occidentale ne nous accrochent
que très médiocrement.
En clair, nous aimerions proclamer que ces
respectables penseurs ne nous apparaissent plus tout à fait "dans le
vent". Ils ont certes enflammé nos jeunesses ...
54
Nous venons de
toucher ici du doigt un indice évident de l'évolution de notre époque par
rapport aux générations qui nous ont précédés. Certains y trouveront peut-être
cette recherche de vérité dépouillée à l'extrême dont je faisais mention aux
premières lignes de cette étude. Car enfin Socrate a-t-il jamais réellement
satisfait une authentique curiosité métaphysique? Et quelle est, en définitive,
la réalité profonde que nous pouvons dégager derrière les acrobaties verbales et
purement intellectuelles d'un Aristote?
Accordons toutefois à ces princes de
l'intelligence formelle, le mérite d'avoir structuré nos modes de pensée. Ils
nous ont légué - et remercions les - les dangereux mécanismes d'un outil
précieux à la recherche scientifique. Mais comme bien souvent hélas, ces
habiles artisans de la pensée ont été tentés d'appliquer leur science nouvelle
aux seules préoccupations du moment.
Nouvelles dans l'arsenal des consciences
d'alors, les méthodes syllogistiques d'Aristote ou inquisitoires de Platon ne
s'attachèrent qu'aux seuls grands thèmes d'une époque actuellement révolue.
Problèmes éternels, s'est-on trop souvent plu à répéter, puisque s'attaquant au
sens profond des choses essentielles: la vie, la mort, et les phénomènes
envisagés comme des réalités.
Replacés dans les contextes de l'époque (et
vus sous l'angle d'une évolution dynamique), les grands thèmes de la
philosophie nous apparaissent comme la synthèse des inexplicables d'alors - car
non encore saisis par nos sens ou par la science -; et comme la synthèse
également des explications dogmatiques diverses, selon la diversité-même des
centres culturels du monde antique.
Nous voyons ainsi que les systématiques
sont nées de la tentative de résoudre, et ce par des méthodes nouvelles, le
cercle des dogmes contradictoires. Cet effort de renouvellement de la réflexion
ne fut pas perdu car, s'il n'apporte finalement que très peu de solutions
concrètes aux mystères envisagés, il n'en eut pas moins l'avantage de dégager,
outre les normes de la recherche à travers les lois du connaissable, les
principes de l'indéfinissable. Il les baptisa du terme équivoque de
"Dieu" et les qualifia d'éternels.
55
De là la
classification encore très largement répandue de nos jours, d'un univers
matériel fini opposé à cet autre univers, spirituel celui-là, sans limites et
donc immortel. Il était inévitable que l'homme se plaçât au point
d'intersection de ces deux univers opposés, puisqu'il émergeait physiquement de
l'un pour s'épanouir spirituellement dans l'autre, à travers sa neuve faculté
d'intelligence logique.
Par un mécanisme identique à celui qui
l'avait poussé à imaginer des dieux, il devenait impérieux que l'essence-même
de l'Eternel revêtît un caractère d'intelligence, au sens réfléchi du terme.
De même que quelques millénaires auparavant
était apparue la toute-puissance des forces supérieures (de paire avec le neuve
faculté novatrice des hommes du Néolithique) apparaissait maintenant le
caractère d'Intelligence (de paire avec la découverte des premières lois
scientifiques dans leur rigueur) qui devait nécessairement régir le Cosmos.
Lorsque je souligne combien le processus de
réflexion dans notre Occident s'est toujours poursuivi sans déviation,
je me contente de constater la fixité de l'orientation vectorielle de base qui,
dès l'origine, a marqué le seuil dimensionnel nouveau de la pensée devenue
réfléchie.
En ce début de troisième millénaire, nous
en sommes toujours au même point. Avec une recherche philosophique occidentale
toujours en quête de l'homme, mais toujours de l'homme en dehors de lui-même.
56
La naissance de l'Occident
Deux mouvements se dessinent distinctement
dans la durée:
- la représentation de
puissances supérieures anthropomorphes,
- l'attribution à ces
puissances des qualités d'éternelles et d'intelligentes.
Vient encore s'ajouter l'intuition
progressive de l'organisation interne qui doit structurer tous les éléments de
l'Univers.
Sous les traits du roi des autres dieux
d'abord; puis de manière plus appuyée (selon le mode dictatorial d'un Aménophis
IV); sous forme de dogme enfin (avec Moïse), apparaît lentement l'idée de
monothéisme.
YHWH-Dieu de l'Alliance avec Abraham porte
déjà en lui, tous les gènes d'un monothéisme en puissance. Mais il faudra
encore un long processus de réflexion avant d'aboutir à la structure mentale du
Dieu unique et métaphysique d'un Akhenaton (Aménophis IV), ou du même Dieu
unique, mais moulé dans des catégories mentales (et politiques) autres, comme
nous les a proposées Moïse.
Les théologies - tant juives que
chrétiennes (puisqu'il n'y a pas de véritable théologie musulmane) - nous
présentent la Parole comme une Révélation. Elles mettent ainsi l'accent sur sa
gratuité, mais elles soulignent également la progressivité du message transmis.
A la manière d'un procédé photographique qui révèle progressivement l'image sur
le papier.
S'il nous est encore relativement aisé de
reconstituer la démarche intellectuelle qui "raisonnablement"
aboutirait à une certaine forme de monothéisme (Dieu des autres dieux), il
n'est historiquement pas du tout évident que la notion d'harmonie, de
Grand-Tout qui synthétise l'ensemble du Cosmos, soit l'aboutissement
raisonnable d'une intelligence logique.
On a tenté d'expliquer que la notion de
Dieu-Unique n'était pas contraire à la logique, mais aucun raisonnement logique
ne nous y conduit. Qu'il nous suffise à ce propos de nous référer au vocable
même de YHWH.
57
Dans la deuxième
partie des "MOSAÏQUES", LE MALENTENDU: la
Parole de YHWH [13]
et en accord avec des orientalistes
réputés, j'ai cru pouvoir montrer qu'en se nommant lui-même YHWH, Dieu n'a pas
donné la définition biblique de Je suis celui qui suis (ou qui est).
La parole divine "'èhyèh 'àshèr 'èhyèh
" peut se comprendre comme un refus de répondre. Moi, c'est moi [un
point, c'est tout]. Ce qui rejoint une approche de l'Indéfinissable. Il me
semble quant à moi - mais nous entrons ici dans le domaine de l'hypothèse
subjective que redoutent tant les historiens - que le concept de monothéisme
traduise plutôt un émerveillement devant la cohérence et la beauté du monde. A
l'opposé d'une connaissance. Le dieu d'Akhenaton est un concept qui s'inscrit
mal dans une logique binaire du vrai ou du faux, (du positif et du négatif),
telle que celle qui caractérise notre Occident.
Dans une étude précédente MOISE: Où?
Quand? Comment?, je relève une série d'incohérences entre le YHWH-Dieu de
Moïse, et le peuple nomade auquel il s'adressait. Compte tenu du long séjour
des fondateurs d'Israël en Egypte, j'en suis arrivé à suggérer que YHWH avait
tous les attributs d'un dieu d'importation. Cette déclaration n'a d'ailleurs
pas vraiment créé l'étonnement à l'Institut Martin Buber (Centre laïc d'études
juives) à Bruxelles.
En simple observateur et d'un point de vue
de Sirius, il me semble que l'accident intuitif de l'Histoire qui a défini
l'unicité du domaine divin, s'est singulièrement chaque fois produit dans un
endroit géographique extrêmement restreint: El Amarna pour les uns, la cour de
Pharaon dans les Ecritures.
De plus, ce sont des traditions sans doute
tout à fait différentes, mais qui nous relatent des événements tellement
semblables, et à des époques tellement proches! Et ce sera Aménophis IV
(Akhenaton) d'une part; Moïse de l'autre.
C'est généralement sur base de seules
chronologies relatives que nous remontons, échelon par échelon, - mais sur des
échelles différentes - les dynasties pharaoniques d'un côté, et les généalogies
bibliques d'autre part. C'est ainsi qu'on a très longtemps assimilé le Pharaon
dont se souviennent les Hébreux au Grand Ramsès II (~1279 ~1212).
58
Le problème
provient du fait qu'Aménophis IV régna vers la moitié du siècle précédent. (On
peut situer son règne de 17 ans entre -1359 et -1331.) Il y aurait donc un
décalage de cinquante à cent ans d'histoire, qui plaide en la défaveur de la
coïncidence que je me plais à voir entre Moïse et la prolongation de la période
amarnienne.
N'oublions cependant pas que Pharaon des
Ecritures y est représenté (compte tenu du style épique du texte) dans une
magnificence telle qu'il ne pouvait évidemment s'agir que du plus grand des
monarques égyptiens de l'époque. C'est ainsi que Ramsès II devint tout naturellement
le Pharaon auquel se mesura Moïse. L'Histoire se mélange toujours à la légende,
et tend à ne retenir que les chansons de gestes de Géants.
Qu'une formule de génie - et le monothéisme
en est une, au même titre que le E=mc² de Einstein - soit découverte par des
personnages différents, mais à des époques très proches (pour ne pas dire en
même temps) et dans un même endroit (presque un même village); il me paraît
invraisemblable que la pensée de ces deux génies ne se soit pas rencontrée.
C'est cette coïncidence que je ne peux
m'empêcher de relever entre Akhenaton et Moïse.
La "fuite" des enfants d'Israël
s'expliquerait mieux lors d'une période de "persécution" (à écrire
sous réserve) d'un dogme de monothéisme. Placer l'exode sous la "restauration"
qui a succédé au pharaon théologien; et nous voici aux environs de ~1335,
époque proche de Toutankhamon. J'ai longuement développé les arguments de cette
thèse, dans les deux essais déjà cités.
Le monothéisme contient en effet la
contradiction logique d'une immanence conjuguée à la transcendance. Le
monothéisme est le fruit d'une illumination intuitive: il s'inscrit en dehors
de la logique. Il s'agit, en toute évidence, - donc sans démonstration
nécessaire - d'un concept de conscience réfléchie, mais dans une réflexion
issue d'un vecteur étranger au mode occidental de déduction logique.
Par un canal que nous connaissons sans
doute mal, d'intériorisation ou d'intuition, selon une trajectoire sécante (ou
déviée) par rapport à l'intelligence logique de l'Occident, le monothéisme au
sens large - Grand-Tout de l'Univers, et extérieur à toute représentation
anthropomorphe - ce monothéisme-là a brusquement surgi avec une évidence telle
que, bien que s'inscrivant au delà de la logique binaire, il n'en a pas moins
gardé sa place parmi les vérités évidentes, de par son évidence-même.
59
L'harmonie, la
transcendance et le beau ne trouvent pas leurs places dans les catégories
mentales qui ont fait naître nos mathématiques. Il n'en demeure cependant pas
moins que nous sommes parfois contraints d'admettre certaines évidences, même
en dehors de notre seule logique.
Il s'agit en fait pour nous de la
récupération, par nos catégories mentales, (distinctes de la pensée d'origine),
d'une vérité établie par des voies certes réfléchies, mais suivant un vecteur
de réflexion divergent du nôtre.
Notons toutefois que le monothéisme, dans
sa forme occidentale, prit très rapidement un caractère d'intransigeance et
d'intolérance; écueil qu'arrivera à éviter partiellement l'Orient.
Historiquement, le monothéisme fut imposé par un véritable plan gouvernemental
chez les Hébreux.
La notion d'unité organique des diverses
forces supérieures récolta ensuite une audience accrue auprès des milieux
cultivés, par étapes successives, de la période hellénistique aux premiers
siècles de notre ère. Le projecteur d'une prise de conscience progressive
souligne particulièrement les grandes figures, tant du Christ d'abord, que de
Mahomet ensuite. Les six siècles qui séparent ces deux géants de la pensée
occidentale, prennent d'ailleurs leur pleine signification dans notre
perspective évolutionniste de la maturation de conscience.
Si le premier est le pivot d'une nouvelle
conscience "morale" au plan individuel, Mahomet se présente plus
particulièrement comme le premier instant d'une conscience morale au stade
"collectif". Les deux phases de toute évolution sont ici tellement
claires sur le fil de l'Histoire!
60
Le plus grand
génie du Christ est certainement d'avoir basculé le plan d'intérêt de
conscience pour le transposer du domaine de l'interrogation intellectuelle et
philosophique où il était confiné, vers celui de l'affectif et de la règle de
conduite journalière. C'est une définition de la Morale.
Si à l'aube de l'ère chrétienne, l'amour d'autrui et les sentiments
humanitaires marquaient la plus récente étape de notre conscience en devenir,
le plus grand apport du Christ fut certainement de rassembler en une norme
cohérente de conduite, les culminences de la conquête philosophique, en
harmonie avec les impératifs nouveaux d'une vie centrée sur les rapports des
hommes entre eux.
A l'image, selon Claude VANDERSLEYEN, du concept indo-européen
[15] [[10]]
d'un Dieu-Père, comme décrit
par DUMEZIL.
Un livre ne suffirait pas à souligner la résonance que l'empire romain, de par
son organisation économico-sociale, devait donner à l'enseignement de la jeune
chrétienté. Rappelons simplement les écarts formidables, à l'époque, entre les
diverses classes sociales. Les citoyens, au sens plein du terme, ne formaient
qu'une infime minorité, au regard des innombrables habitants soumis (plébéiens
et esclaves) qui composaient la grosse part du Populus Romanus. La
centralisation administrative de Rome assura également une diffusion idéale à
la nouvelle doctrine.
De telles contingences sociales et
politiques assuraient d'avance un plein succès à la théorie de fraternité et
d'égalité entre tous les hommes. C'est ainsi qu'on a pu dire que l'époque du
Christ était historiquement exceptionnelle. Et certains dévots n'ont d'ailleurs
pas manqué de remarquer combien "Dieu avait su choisir son moment".
La terre d'Israël enfin: carrefour central
du Monde romain, et de surcroît peuplée de Sémites qui ont drainé leur civilisation
propre des quatre coins du monde. Il faut souligner cet aspect particulier
(presque privilégié) de la société juive, pour autant qu'elle véhicule une
pensée à prétention universelle.
61
Tributaires tant
des Mésopotamiens que des Egyptiens, en relations commerciales étroites avec le
lointain Orient, ils parviennent naturellement à élaborer la synthèse
philosophico-religieuse des divers éléments du Mystère divin. C'est dans
ce brassage de civilisations disparates qu'il nous faut trouver l'audience
universelle de l'enseignement de Jésus qui, filtré à travers les concepts de la
philosophie grecque, deviendra enseignement chrétien.
Remarquons toutefois que la mentalité très provinciale de la Judée Romaine
était peu préparée à recevoir un message universel, tel que traduit dans les
concepts grecs et chrétiens des Actes des Apôtres.
Ce dernier argument est parfois avancé pour nier
l'historicité
[[11]]
de Jésus qu'il nous faudrait alors
considérer comme un personnage inventé par les premiers chrétiens, pour appuyer
leur message.
Quoi qu'il en soit, on a, je pense, trop
peu souligné le manque d'originalité de la religion chrétienne. Mais à défaut
de cette originalité, reconnaissons lui au moins le mérite certain d'offrir une
synthèse étonnamment cohérente et presque parfaite des diverses civilisations
qui ont engendré la nôtre.
Mahomet eut, lui, moins de chance en un
sens que son illustre prédécesseur (pour autant qu'on attribue à Jésus seul,
l'entièreté de l'enseignement chrétien). Pourtant, le Prophète de l'Islam
marque un échelon nettement supplémentaire dans l'escalade de la conscience.
Si en Judée, nous avons assisté au
glissement de la conscience sur le plan moral, le génie du Prophète fut d'élargir
cette morale à l'échelle sociale en allant jusqu'à la transformer en véritable
politique. On a beaucoup discuté et contesté les méthodes de Mahomet, mais la
démarche essentiellement sociale de son enseignement est évidente et marque un
progrès évolutif par rapport au salut personnel annoncé par le christianisme.
Il est évidemment hors de propos de traiter
ici des liens multiples qui unissent en leurs fondements (bien plus qu'ils ne
les séparent), l'Eglise et l'Islam. Qu'il me suffise de souligner la parenté
directe entre les deux religions.
62
Le paradoxe
occidental
Observer notre univers mental à travers une
optique délibérément évolutive, met particulièrement en
lumière combien notre Occident - après qu'il eût isolé, parmi la
disparité des autres civilisations, les premiers éléments de sa réflexion - a
développé ses concepts au sein d'un paysage intellectuel devenu très rapidement
hermétique.
Notre philosophie méditerranéenne s'est
toujours suffi à elle-même; close à la manière d'une bulle. C'est bien
évidemment ce qui fait sa cohérence; mais c'est également ce qui explique
qu'elle soit très vite devenue incommunicable à l'étranger et au non-initié.
C'est par facilité - presque par paresse -
que dans le cadre de ces quelques notes, je me suis le plus souvent contenté de
multiplier les exemples religieux. Ils me paraissent simplement très
démonstratifs.
Mais ce sont malheureusement toutes nos
catégories mentales qui sont imprégnées de nos intransigeances. Qu'il nous suffise
de nous éloigner quelque peu de notre Europe pour aborder soit les Asiatiques,
soit les populations Sud-Sahariennes, et nous réalisons aussitôt que jamais
nous n'arriverons à nous débarrasser de nos vérités fixes; et à vraiment
communiquer par échange de valeurs, et ainsi nous comprendre.
Nous en déduisons bien naturellement que ce
sont "eux" (les autres) qui jamais n'accéderont à notre niveau de
savoir et de culture. Alors qu'il est probable que c'est notre seule
intransigeance et la mesure extrêmement étroite de nos catégories mentales qui
pousse les autres consciences - elles aussi réfléchies - à refuser de se
limiter à des dimensions aussi restreintes et peu nuancées que les nôtres.
Cette autarcie de nos concepts s'est en
outre toujours développée suivant le mode limitativement binaire de catégories
antagonistes entre elles: vrai ou faux, bien ou mal, simple ou multiple. Sans
aucune ouverture à une quelconque modulation de penser. Cette binarité stricte
est certes à l'origine de la structure apparemment très rassurante de notre
science occidentale.
63
Mais si notre
mode de penser est de la sorte devenu une construction intellectuelle
satisfaisante, sa structure uniformément binaire n'en marque pas moins sa
limite, son infranchissable frontière. Et nous aboutissons, ici encore, à notre
incommunicabilité.
C'est le grand paradoxe de l'Occident qui,
s'il se veut représenter une culture à prétention universelle, n'en a pas moins
inventé un langage hermétique et restreint dans son expression;
- de par sa cohérence intrinsèque d'une part,
- et par la rigidité des ses structures d'autre part.
Culture à prétention universelle qui pousse
le monopole exacerbé d'une vérité jusqu'à l'infaillibilité encore contemporaine
de l'Eglise en son autorité suprême. Le dernier dogme en date fut promulgué en
1950, en plein vingtième siècle.
Cette proclamation d'un dogme apparaît
d'ailleurs comme une véritable provocation politique de la communauté
catholique, visant à confirmer son privilège de Vérité (jusqu'à
l'infaillibilité) lorsqu'elle s'exprime par la voix de son chef suprême, de la
papauté comme telle.
Dans le cas précis de "l'Immaculée
Conception", ce dogme - qui n'est fondé sur aucune Ecriture - a été imposé
au seul nom d'une éventuelle Tradition, mais surtout d'une "logique"
de type juridique !!! Cette proclamation est purement formelle, puisqu'elle
n'apporte aucune vérité essentielle.
Elle vise uniquement à justifier la forme
logique d'un raisonnement .
[16] [[12]]
Le Canon 3 du Concile de Trente, (1546)
affirme:
... ce péché d'Adam qui, un par son
origine et transmis par propagation héréditaire et non par imitation, est
propre à chacun.
Il fallait interrompre la chaîne infinie de
la propagation héréditaire pour arriver à l'exception de Jésus, homme et Fils
de Dieu.
64
Pour mieux
illustrer le ghetto dans lequel évoluent nos catégories mentales, mais pour
souligner également les limites jusqu'à l'absurde de notre système logique
exclusivement binaire (c'est ou ce n'est pas - le ou ayant
ici une valeur d'exclusivité), je voudrais en appeler au concept du divin tel
que nous le découvrons dans les Ecritures, mais tel aussi qu'il sera interprété
par la Tradition. L'exemple me paraît exhaustif dans la cohérence de sa
structure.
Le Dieu-créateur du ciel et de la terre
nous est présenté dans le premier livre de la Genèse, à travers un terme
pluriel: les Elohim (pluriel de Eloha). Le Dieu de l'Alliance avec Abraham
quant à lui, est d'autre part un évident singulier. La querelle est mauvaise et
deux mille cinq cents ans de sophismes et de méandres théologiques n'ont pas
réussi à concilier les érudits de tous poils sur ce pluriel initial contradictoire
avec le Dieu singulier d'Israël.
Il est pourtant facile de lire le texte
tout simplement, tel qu'il est écrit, à savoir:
- Au début, les
éléments donnèrent le ciel et la terre.
La gnose sera peut-être tentée d'actualiser
le texte par:
- Dans une première
phase, les éléments se structurèrent en ciel et en terre (en espace et
en matière)... Il s'agit bien évidemment ici d'un pluriel.
Et plus tard, lors de l'alliance entre
YHWH-Dieu et Abraham, ce sera le Dieu (singulier cette fois) qui
formulera la promesse. Cette histoire naïve et tragique nous raconte en effet -
à travers l'image d'un père - la prise de conscience progressive de l'harmonie
qui doit régir l'Univers.
Nous sommes issus d'un seul tout, non-définissable
puisque infini, mais qui est en cohérence - et non en contradiction - avec
nous-mêmes. C'est l'Alliance.
65
Il est bien
évident que l'accent sera alors mis sur l'unicité de ce YHWH-Dieu, le
non-défini singulier dans la cohérence de l'Univers. Il n'y a dès lors plus
aucune contradiction entre le pluriel des Elohim et le singulier de YHWH; si ce
n'est dans nos catégories mentales d'Occidentaux, enfermés dans nos concepts
exclusifs. C'est notre limite.
Les Ecritures - l'Histoire Sainte, comme on
disait encore voici peu - nous racontent, avec l'épisode d'Abraham, un subtile
mélange de bon sens certes, mais également (et il faut nous en rendre compte)
une première ébauche de racisme avant - et peut-être même après - la
lettre.
C'est l'alliance avec un peuple élu - donc
privilégié.
[le schisme]
Il est un jour apparu évident à un homme venu d'Ur, nous dit-on, que le
sacrifice rituel d'un enfant était monstrueusement contre-nature. Cette
histoire nous démontre que, dans la mesure où il est lui aussi un élément de
l'Univers, l'homme ne peut vivre qu'en harmonie avec ce Grand-Tout dont il est
né. Et que jamais les lois de cet Univers ne lui imposeront des actes
arbitraires, iniques ou de disharmonie. C'est toute l'histoire d'Abraham:
première conscience de l'harmonie universelle qui préside à notre Cosmos.
Et puis plus tard, cette révélation
d'harmonie - il serait sans doute plus exact de parler ici d'illumination - se
transformera en alliance. Pour devenir rapidement Privilège réservé à un Peuple
élu.
C'est la déviation mentale, avec
récupération politique. [l'Alliance]
Tout cela est tellement évident sur le fil
de la conscience qui enchaîne les concepts entre eux! Mais également tellement
tragique, si nous gardons en mémoire les événements récents de notre histoire
contemporaine. Les génocides de '40-'45 et toute l'histoire subséquente
d'Israël d'aujourd'hui s'inscrivent encore en filigrane d'un Peuple élu
et d'une Terre promise.
Cette inimaginable réalité irrationnelle
marque pourtant dans toute son horreur, la majeure partie de l'histoire
politique de notre début de troisième millénaire. Remarquons également qu'une
part importante de l'histoire de l'Eglise - et je pense ici plus précisément à
l'Inquisition - s'inscrit dans la récupération d'un même contexte d'Alliance,
et de Parole absolue de Vérité, promise à un Peuple élu.
66
Ce seront les
déviations:
- d'abord d'un Moïse, au
profit des seuls Juifs parmi les Sémites;
- puis de Saint-Paul, qui
a transformé la parole juive d'un Jésus,
dans le concept hellénisant de Christ,
- puis d'un
Grégoire-le-Grand par rapport au simple épiscopat de la ville de Rome.
Ces récupérations successives justifieront
historiquement les intransigeances d'une Eglise devenue (par voie de
conséquences économico-politiques) détentrice du monopole absolu du Savoir.
Si nous acceptons de lire la Révélation
comme une prise progressive de conscience, nous trouverons une véritable
évolution logique, et presque inéluctable du concept de cohérence, vers celui
plus appuyé de Dieu-Maître, édulcoré en Dieu-Père. C'est ici qu'il
conviendrait, je pense, de situer en Jésus la notion de Fils de Dieu.
Pendant plusieurs années, sa prédication s'est axée sur l'harmonie (l'amour)
qui doit nécessairement présider à la relation des hommes entre eux.
Je suis le chemin, la Vérité et la Vie, nous traduisent les versions grecques de sa
prédication. Il serait sans doute plus exact de nous souvenir, avec l'Evangile
de Luc et avec la Tradition, du séjour en Egypte de Jésus, séjour au retour
duquel il était plein de sagesse.
[Lc II,47]
Le terme égyptien Ma'at est très souvent -
et erronément - traduit par Vérité. Il traduit le concept d'Harmonie qui
préside à la cohérence du Monde. Le mot Ankh est lui souvent traduit par Vie.
Il exprime le "Principe de Vie". Ma'at et Ankh apparaissent souvent
dans les titulatures des pharaons, pour exprimer leur responsabilité de
souverain.
La parole de Jésus qui affirme "Je
suis Ma'at et Ankh" ne peut dès lors pas
[[13]]
se comprendre comme une affirmation de son
pouvoir et de sa mission divine. Au contraire: la parole de Jésus doit se
comprendre comme une totale soumission de sa part à l'Harmonie générale, et aux
règles du bon déroulement de la Vie. La même prédication proclame que c'est
cette harmonie qui unit l'Indéfinissable-Dieu-Père à l'homme issu de cet
indéfinissable.
67
C'est une
manière d'approcher ce que Paul DIEL appelle "Le Mystère".
[[14]]
Et c'est cette union entre le Mystère et
l'homme qui fait dire à Jésus qu'il est le fils de Dieu. C'est en somme
affirmer qu'il faut chercher la réponse dans l'homme lui-même.
Et quand on lui demandera de préciser s'il
est réellement le fils privilégié de Dieu (au sens, dirions-nous, génétique du
terme), il se récriera bien au contraire, qu'il est le fils de l'homme,
affirmant ainsi qu'il est simplement un homme, comme tout le monde.
Une fois de plus, nous voici pris au piège
de nos catégories limitativement binaires qui se montrent incapables de
surmonter la moindre apparence de contradiction. La dialectique ira même
jusqu'à affirmer que, dans son contexte, l'affirmation du Christ "Je suis
le fils de l'homme" signifie en réalité "Je suis le fils de
Dieu". (!)
Déviations mentales, sophismes, réductions
à des propositions contradictoires: "Je suis ou je ne suis
pas". Ce sera évidemment l'impasse, tant que nous ne changerons pas les
termes de notre proposition. La seule issue au paradoxe occidental - d'une
culture qui, si elle se veut universelle, n'en est pas moins incommunicable, -
serait de rompre définitivement avec une logique trop exclusivement binaire,
pour nous ouvrir enfin à la notion de relativité dans nos affirmations.
Il serait grand temps pour nous, compte
tenu de nos moyens de communication de plus en plus efficaces et performants,
d'abandonner la rigidité de nos structures mentales, pour enfin accepter - et
ne serait-ce encore qu'à titre d'hypothèse - des vérités et des évidences qui
s'inscrivent mal dans le cadre de l'unique processus logique de notre pensée
occidentale. Notre culture doit absolument s'ouvrir au doute. Et ce serait déjà
un très grand progrès si, outre le Vrai et le Faux, nous laissions une toute
petite place au "Je ne sais pas".
68
L'Occident au
présent: la Relativité
Compte tenu de la loi d'accélération
historique - et j'aimerais analyser jusqu'où il serait permis d'étendre cette
loi à l'échelle universelle - nous retrouverons au plan scientifique, les deux
phases de l'étape morale franchie par le truchement du Christ et de Mahomet.
Il sera sans doute plus difficile de
résumer cette fois en un seul mot, la nouvelle démarche de notre conscience.
Nous manquons de recul puisqu'elle conditionne encore tout notre mode actuel de
penser. Pour une plus grande facilité d'expression, j'adopterai le terme de positive
pour qualifier cette zone nouvelle d'exploration de nos sciences
contemporaines.
Ici également, se dessine une première
phase, que j'aimerais qualifier de "personnelle", ou plus exactement
de "centrée sur les individus". Et nous voyons ainsi naître, se
développer et se propager l'essor industriel dans les capitalismes.
Une deuxième phase de cette même démarche
positive lui donnera ensuite sa dimension sociale.
Et nous voici devant les diverses options
des socialismes contemporains. [La longue parenthèse des communismes du
vingtième siècle trouve sans doute son analyse dans le phénomène brutal - et
imparfaitement contrôlé - du retour de balancier, suite à des inégalités
sociales trop flagrantes durant la seconde moitié du XIX siècle].
Je suis frappé, dans les deux cas de la
Morale et de la Science, de la similitude du processus d'évolution. Une
première phase - que j'ai qualifiée de "personnelle" - élabore une
doctrine sur un état de fait, dans une société toute préparée par sa situation
historique. La deuxième phase succède alors en explosion, dans un prosélytisme
souvent exacerbé, pour s'imposer au plus vite par une situation acquise qui ne
sera plus contestée.
69
Il semble enfin
- ultime seuil de notre évolution dans son état présent - que nous venions de
franchir un cercle nouveau dans la spirale de nos consciences. Il s'agit cette
fois de la sphère de Relativité de toutes choses (et de nous-mêmes) par
rapport à notre horizon cérébral. La sphère de relativité que j'évoque
rapidement ici, marque certainement un pas supplémentaire dans la réflexion de
notre conscience sur elle-même.
L'étape que j'ai qualifiée (un peu
légèrement sans doute) de "positive", et qui centre notre recherche
objective sur l'établissement de connaissances démontrables et mathématiquement
décrites, avec des vérités quasi-axiomatiques, est maintenant peut-être déjà
dépassée. Un courant de plus en plus répandu parmi les scientifiques, parmi
certains penseurs et philosophes, les invite à envisager que telle réalité
puisse être vraie pour l'un, mais sans référence à la vérité pour un autre. Exactitudes
et vérités seraient ainsi des valeurs relatives.
Cette hypothèse ne pose aucun problème dans
les domaines réputés subjectifs (du beau, par exemple). Mais nous éprouvons une
beaucoup plus grande difficulté à admettre cette relativité dans les connaissances
plus objectives de la réalité décrite par nos sciences; dans les domaines de
l'existence ou de la non-existence; dans les disciplines des lois physiques qui
régissent notre Univers.
Et pourtant...
- Sans la moindre subjectivité,
nous n'éprouvons aucune difficulté à accepter l'existence de telle coutume
étrangère qui serait strictement impensable chez nous. La législation relative
à la limitation des naissances en Chine, par exemple, est strictement hors de
question en Europe occidentale.
- D'une manière plus précise
encore, nous pouvons facilement concevoir qu'un processus de travail puisse
mener au même résultat objectif qu'une autre démarche émanant d'un processus
opposé. C'est l'exemple de la séduction d'une démarche de relation publique qui
peut convaincre (et conclure un contrat), au même titre qu'un exposé
scientifique. Voici pourtant des méthodes, des processus opposés entre eux.
- D'un point de vue plus
strictement pédagogique, le doute systématique pourra conduire à la même
conviction, à la même certitude, qu'un enseignement plus dogmatique - ou ex
cathedra.
70
Par la nouvelle
percée de réflexion de conscience dans la sphère de relativité, il nous est
désormais possible d'admettre que telle réalité, tel phénomène soit considéré
comme exact (donc vrai) dans une sphère déterminée de savoir, alors qu'il ne
représente strictement aucune réalité (donc aucune valeur de vérité) dans un
contexte différent. La problématique ne se pose désormais plus en termes de J'ai
raison et tu as tort (ou inversement!?); mais bien plutôt en termes de Je
détiens une vérité, et tu en détiens une autre.
Cette prise de conscience vectorielle -
vecteur car dessinant une voie de recherche - peut affirmer une réalité dans
une direction; alors qu'une autre conscience - elle aussi dirigée (donc
vectorielle) mais dans une orientation différente - saisira:
- tantôt la même réalité,
mais sous un angle différent;
- tantôt une réalité
autre, parfois incompatible avec la première.
La relativité de conscience élimine les
incompatibilités apparentes entre des propositions contradictoires dans leurs
énoncés. Le principe de relativité de conscience n'en élimine pas pour autant
la proposition fausse, mais il en recule la limite. C'est donc au
principe-même de valeur de vérité que je m'en prends ici. Toute réalité
ne se manifeste que "relativement" à son contexte; mais également
suivant la manière dont chacun l'appréhende par sa réflexion personnelle de
conscience.
La Physique quantique érige en véritable
postulat, cette relativité de conscience, puisque l'observateur est considéré
comme un des paramètres essentiels de l'observation ou de l'expérience.
71
Il ne s'agit
nullement, dans ces notes, d'une simple gymnastique intellectuelle formelle et
gratuite. C'est au contraire une prise de position fondamentale qui suppose une
orientation propre à chaque conscience.
- Accepter l'ensemble de notre
Univers, tel qu'il est, malgré ses multiples contradictions apparentes. Et non pas
le plier aux normes des lois d'une logique qui est limitativement la nôtre.
- Accepter également que la
conscience d'autrui ait le droit d'être "autre", malgré les
contradictions qui peuvent heurter notre propre conscience.
Je viens évidemment de poser ici un axiome
fort étranger à notre conception philosophique occidentale. Et pourtant:
"il n'y a pas de vérité-absolue".
- Le Néolithique a basculé
notre perception du concret au plan de l'abstrait.
- Voici deux mille ans,
l'abstrait des spéculations intellectuelles basculait au plan de l'acte (la
Morale).
- Une tâche nouvelle nous
attend cette fois. Il nous faudra maintenant transposer les valeurs humaines à
l'échelle cosmique, sans plus essayer de percevoir le monde par rapport à nous,
mais en prenant au contraire comme objet de notre conscience l'homme par
rapport au Cosmos.
72
Les vérités contradictoires
Il est évident que les grands mouvements de
pensée exprimés par les théories de l'Evolution, de la Relativité ou de la
Physique quantique, rassemblent une très large majorité de chercheurs. Mais ces
systèmes ne satisfont pas pleinement tous les domaines. Ils recèlent des
contradictions profondes.
Ainsi, aucune vérité fondamentale ne se
dégage des acquis de la science. Il n'y a pas de certitude scientifique. Mais
bien plutôt des descriptions provisoires et plus ou moins fidèles, d'un réel
proposé en l'état actuel des connaissances.
Les théories reposent elles-mêmes sur des
principes toujours affirmés mais rarement démontrés, les postulats. Nos
connaissances objectives sont ainsi souvent construites sur des "dogmes
scientifiques".
Mise à part une relative efficacité de
notre emprise sur la matière qui nous environne, il n'y a pas de réel progrès
dans notre connaissance du domaine de ce que nous avons appelé
"Le Mystère".
Toutefois, au delà de leurs contradictions,
les sciences fondamentales que je viens d'évoquer affirment toutes trois
l'importance primordiale du "mouvement":
- dans son implication de
déplacement par rapport à l'espace(-temps);
- à travers une dynamique de changement qui se traduit dans les deux axes
principaux d'une "transformation", et d'une "interférence".
La dynamique de transformation:
[[15]]
- La relativité généralise
cette dynamique en nous décrivant l'expansion de l'Univers dans l'espace-temps.
- La physique la décrit comme
transformant toutes les énergies jusqu'à leur concrétisation dans la matière
(et l'anti-matière).
- La biologie la découvre dans
l'évolution des espèces.
73
La dynamique
d'interférence:
- La relativité la perçoit dans
la dynamique de gravitation.
- La physique en fait son
fondement-même, en prenant le "quantum" comme unité d'interaction.
- La biologie reconnaît un sens
dans la mutation des espèces, et trace le vecteur qui part d'un plus simple
"vers" un plus complexe.
Nous retrouvons d'ailleurs ces vecteurs
universels de mouvement (transformation et interférence) dans l'évolution
psychique avec la gradation du savoir (au degré élémentaire) vers la
connaissance, et puis vers la conscience jusqu'à son seuil humain de réflexion.
Ces étapes traduisent le mouvement que nous venons de décrire comme un principe
universel fondamental.
La vie émane d'un substrat régi par cette
loi universelle de mouvement. Nous émanons de la vie. En toute cohérence et si
le mouvement est primordial dans l'Univers, il doit l'être également pour nous.
La théorie des transferts d'énergie en
unités mesurables (les quanta) décrit notre réalité de manière très conforme à
nos observations.
- L'apparition des particules
élémentaires,
- leur concrétisation en noyaux
matériels,
- leur complexification en
éléments plus lourds
sont les étapes logiques d'un processus
dynamique assez bien défini dans l'ensemble du Modèle Standard.
Les descriptions du Big-Bang sont certes
périodiquement affinées,
[[16]]
mais elles restent jusqu'à présent
cohérentes - et quasi incontestées - dans leurs principes.
L'astrophysique contemporaine ne s'oppose
pas à l'affirmation d'un Dieu intervenant dans le Grand Chambardement de
l'Univers. Aucun argument cosmologique ne permet d'écarter Dieu. De même
qu'aucun argument de notre observation ne permet de l'affirmer.
74
L'intervention "extérieure"
d'un Dieu pour déclencher ce processus, et le contrôler tout au cours de sa
réalisation, satisfait simplement au principe de causalité auquel la physique
aime de s'accrocher. Mais le postulat d'un Dieu pose en réalité plus de
problèmes qu'il n'en résout.
A quel moment placer l'intervention
créatrice?
Tout acte suppose une dimension
spatio-temporelle pour pouvoir se réaliser. Et pour reprendre la préoccupation
de Saint Augustin, quel sens peut avoir un acte de création en dehors du
temps?
Or le temps est un paramètre de l'espace
devenu volume. L'acte de création doit donc avoir été posé "après" le
processus initial d'expansion de l'espace en son volume. Il n'est dès lors plus
"créateur", puisqu'il devient consécutif d'un événement antérieur. Le
concept de "création" porte ainsi en lui une contradiction
intrinsèque.
Les anciennes cosmogonies affirmaient déjà
un acte authentique de création, mais au départ d'un substrat déjà existant.
Ainsi, à Héliopolis:
Atoum sortit du Noun
par sa propre volonté
et tira de sa propre
substance
le couple divin...
d'où naquirent les
autres dieux.
La réflexion en Egypte ancienne, était
certainement aussi pertinente que nos philosophies occidentales. Elle n'avait
simplement pas été érigée en "doctrine". Elle ne se confinait pas aux
règles d'une école de philosophie. Il serait pourtant erroné de penser que la
contradiction de l'acte créateur avait échappé aux Anciens.
Mais à la différence de notre analyse
scientifique contemporaine, les Egyptiens considéraient le
"Grand-Tout-du-Monde" comme une réalité homogène (et sans doute
unique) se manifestant dans une multitudes de vérités, parfois contradictoires
entre elles.
15
Dans une étude
sur un cryptogramme d'Amon, Bernard VAN RINSVELD
cite: [17]
Amon primordial [Atoum] sort du Noun. Or le dessin montre l'eau émergeant de
l'île, ce qui est précisément l'inversion du scénario de l'émergence de la
butte hors de l'océan [Noun]. En somme, l'extérieur se trouve à l'intérieur.
N'y aurait-il pas correspondance entre l'inversion du nom et l'inversion du
processus créateur de la théologie? ...
Dans une telle conception du Monde, où la
réalité peut se manifester à travers des vérités contradictoires, l'acte
créateur vrai perd sa contradiction fondamentale par rapport au Monde réel.
Ce détour par la théologie égyptienne se justifie si nous nous souvenons que le
yahwisme trouve sa première expression, juste après un séjour (de plusieurs
siècles sans doute) des Enfants d'Israël en Egypte. Et c'est encore la
théologie de Moïse qui caractérise aujourd'hui la pensée philosophique
d'Occident.
Or on peut supposer que le concept de
"création" n'était pas d'origine sémite. Remonter ainsi à un concept
de la vallée du Nil, n'est peut-être qu'un retour à une de nos sources.
Dans les anciennes cosmologies sémites
(Hammourabi), Apsu et Tiamat ne sont pas créateurs. La théologie initiale évite
le problème de la création et pose l'acte divin directement en premier moteur
d'un Univers pré-existant.
Ils régnaient dans le silence, l'immobilité et les ténèbres.
La Bible, affirme pourtant l'acte créateur.
[Gn I,1]
Mais une exégèse élémentaire souligne
combien cet acte est similaire à celui de l'artisan. L'homme en devient l'œuvre
d'un potier. Les premiers rédacteurs des textes bibliques n'ont sans doute pas
imaginé qu'ils susciteraient une telle sémantique autour de concepts aussi
voisins que:
- créer (au sens artistique)
- ou imaginer (dans le sens d'inventer).
L'époque de Moïse se situe au moment où des communautés humaines jusqu'alors
très isolées les unes des autres, (Mésopotamie, Egypte et Indus), tentent de
mieux se connaître afin de former un "front commun" contre un
éventuel envahisseur. Une première incursion d'Indo-Européens – repoussée tant
bien que mal – venait en effet de démontrer que d'autres hommes avaient des
visées impérialistes sur les territoires de la Haute-Antiquité, que les Anciens
croyaient être l'entièreté du monde.
76
Il s'en suivit
une rencontre entre des modes de pensée jusqu'alors totalement indépendants.
C'est ainsi que la vision "théiste" de Mésopotamie et d'Egypte, fut
confrontée à l'organisation d'un Univers (plus vaste que le Monde) émanant d'un
Etre Primordial et d'une Cause Première.
Certains milieux religieux – dont Moïse est
sans doute un représentant – assimilèrent alors leurs anciens concepts de dieux
à l'Etre Primordial. J'ai développé cet "amalgame" dans un chapitre
de mon étude sur Moïse: MOSAÏQUES.
[18]
Dans cette assimilation de concepts fondamentalement opposés, les dieux
devinrent "Un seul".
Dans le système cosmologique d'Indus (le Rg
Véda) les objets de l'Univers émanaient – par définition – de l'Etre Primordial
et devenaient, par leur concrétisation, causes ponctuelles de conséquences
infinies (l'effet papillon de nos physiciens contemporains), à l'image de la
Cause Première. Les objets de l'Univers émanaient ainsi de l'Etre Primordial
(imagé dans la représentation populaire, sous forme d'un noyau d'énergie à
l'image du soleil), et concrétisaient également – concept imparfaitement perçu
– la Cause Première.
Le transfert de cette cosmologie à un Divin
devenu unique donna alors à Dieu l'attribut de "créateur", et lui
conféra le pouvoir discrétionnaire de décider de tout ce qui adviendra. C'est
la suppression de la cause naturelle, et son remplacement par la volonté de
Dieu. "In shā'a'llāh (si Dieu le veut)"; encore très
régulièrement ponctué par "Lā ilāh illā'llah" (et il n'y a pas
d'autre Dieu que Dieu). Le vecteur d'influence
s'inversa de la sorte, à partir du Dieu vers sa créature; alors que le
Rg Véda reconnaissait en chaque objet (donc aussi en chaque homme) le rôle
de structurer l'Etre Primordial dont il était la concrétisation.
77
Les canons
officiels contemporains de l'Eglise sont devenus plus circonspects. Ils
proposent un Dieu qui a fait (factor) les cieux et la terre. Mais ils
compensent cette prudence en affirmant qu'Il a fait "tout ce qui est
visible, et tout ce qui est invisible". C'est une façon détournée
d'affirmer que Dieu ne s'est appuyé sur rien de pré-existant à son œuvre. Quant
à l'avant-dernier concile (Vatican I), il affirme de manière plus tranchée que
Dieu est bien Créateur.
Outre le début de la création impossible à
placer en dehors du temps, donc après son propre début, il y a encore une
seconde contradiction dans l'affirmation d'un acte de création.
Il nous faut ici définir ce que nous
appelons "Univers".
[[17]]
- Ou bien c'est Tout, et il n'y
a rien en dehors de lui. Dieu, dès lors serait une part de cet Univers et sa
création se répercuterait sur Lui-même.
- Ou bien l'Univers n'est
qu'une partie du Tout, entrant ainsi en contradiction avec sa propre
définition.
Certains astrophysiciens (REEVES, THUAN)
[19] [20]
se réfèrent au principe anthropique qui
postule un "Père". L'auteur de l'Univers ne justifie plus, dans leur
réflexion, un quelque chose sorti de rien qui définit l'acte de création ex
nihilo. Leur Dieu affirme simplement une intention primordiale, et préserve le
principe (non directement affirmé) de causalité.
De la sorte, Ils évitent de se confondre
eux-mêmes dans la précipitation d'un désordre croissant (l'entropie). A une
évolution dans l'absurde, ils opposent l'intention première d'un dessein divin.
78
Ainsi:
- Affirmer un Dieu créateur
entre en contradiction avec un principe de la Relativité restreinte qui postule
que le temps est inséparable de l'espace expansé. Or aucun acte ne peut se
concevoir en dehors du temps. La création ne peut dès lors se réaliser que dans
les limites d'un espace déjà expansé. Donc après le début.
- Affirmer Dieu dans son
immanence n'entre pas en contradiction directe avec la physique. Mais Dieu ne
justifie pas la présence de la matière primitive - qui s'explique dans des
modèles mathématiques écrits en dehors Lui.
- L'affirmation anthropique de
Dieu trouve sa seule justification dans le refus d'inscrire la finalité humaine
dans le désordre universel de l'entropie.
C'est affirmer un principe
[[18]]
d'anti-désordre
applicable à la seule exception humaine. Ce qui entre en contradiction avec les
affirmations (et les observations) évolutionnistes de la biologie.
D'autre part, l'astrophysique et la
biologie telles qu'observées sur Terre, se conjuguent pour nous confirmer que
"ce n'est pas fini". C'est encore le mouvement qui justifie l'Univers
d'aujourd'hui.
Mais les vérités sont provisoires
lorsqu'elles sont affirmées par les sciences. Il serait donc incohérent de
décréter que ceci est "faux" puisque telle science affirme le
contraire. Pourquoi remplacer un dogme religieux (ou philosophique) par un
autre dogme tout aussi irrationnel?
79
UNIVERS
PENSANT
Définition - Contradiction - Méthode
Je voudrais signaler l'absence de toute
documentation relative à la "pensée". Il est vrai que le terme de pensée
peut sembler tantôt trop précis (puisqu'il n'est souvent appliqué qu'à une
activité spécifiquement humaine); mais également parfois équivoque (puisqu'on
parlera de pensée abstraite ou de pensée mathématique).
Certains auteurs, préoccupés des voies
évolutionnistes qui s'ouvrent à la réflexion contemporaine, ont préféré
suggérer un certain psychisme. Ils étendent ainsi le terme par delà
d'une activité trop exclusivement humaine. Cette deuxième terminologie offre
l'avantage d'inclure quelque comportement dans la démarche purement intérieure
généralement traduite par le terme "pensée". Par contre, tout
psychisme, aussi élémentaire soit-il, suppose toujours une complexité de
structure et d'expression qui élimine a priori la sphère d'une pensée simple.
La terminologie de conscience
recouvre, quant à elle, une interaction de deux mouvements inverses par le sens
de leur démarche. L'un part du noyau conscient vers la périphérie; et l'autre
converge de l'extérieur vers le centre. La conscience suppose des dimensions
préalables pour concrétiser son espace.
Schopenhauer - ayant compris la nécessité
d'une dynamique pour expliquer ses généalogies - avait supposé une volonté
primaire. C'est d'ailleurs avec un élargissement analogue de sens qu'il nous
faut accepter les concepts "conscience" de Teilhard, ou
"téléonomie" de Monod.
On a encore parlé de cérébration. Il
s'agit cette fois d'un postulat généralement admis. Mais si ce terme recouvre
une réalité à mon sens évidente, il saisit le phénomène pensant sous son jour
le plus dynamique - appliqué habituellement aux grands nombres successifs des
générations. C'est le processus par lequel un savoir élémentaire se structure
en connaissance, puis en conscience. La cérébration serait alors
l'aboutissement de ce que je m'efforce d'établir ici.
80
L'utilisation
d'un terme supplémentaire dans cette analyse, n'apporterait certainement aucune
clarté car il se résumerait en somme à recouvrir simplement la réalité initiale
et commune que nous avons supposée, tant dans la pensée ou le psychisme, que
dans la conscience, la volonté ou la cérébration. Contentons-nous donc de
chercher un dénominateur commun à tous ces concepts.
Une apparente contradiction oppose ici la
thèse des créationnistes aux résultats négatifs des sciences. Les démarches
psycho-physiologiques sont unanimes à reconnaître les centres nerveux
cérébralisés, comme les sièges évidents de toute activité psychique. Elles n'en
contestent cependant pas moins la possibilité d'expliquer entièrement - et de
déterminer le caractère proprement psychique - par le seul jeu des connexions
physiques et les inter-réactions chimiques.
Il nous faut compter quelque neuf milliards
de cellules nerveuses (neurones) pour construire le système cérébral humain. Et
il semble que l'activité psychique - au même titre que l'activité vitale -
emprunte ce gigantesque circuit miniaturisé de nos neurones; de la même manière
que le courant d'une centrale électrique emprunte les innombrables réseaux publics
et privés d'une agglomération urbaine. Sectionnons un circuit, et la coupure de
courant sera d'autant plus importante que la ligne déconnectée sera principale.
Les neurophysiologistes s'attachent à
démêler le plan de notre circuit neuronal de neuf milliards de dérivations. Et
si nos praticiens découvrent aujourd'hui les conducteurs de la vie psychique,
ils n'en demeurent cependant pas moins interdits devant "la chose"
transportée et devenue ainsi dynamique. Ils agissent un peu à la manière d'un archéologue
du futur qui s'attaquerait à débrouiller l'écheveau des circuits électriques
d'une de nos grandes villes, mais qui s'interrogerait sur la nature de la
"chose" qui était transportée par ces fils.
Les créationnistes spiritualistes ont ici
beau jeu de prétendre à l'immatérialité de la pensée - qui serait le reflet de
la vie divine, et par là donc: immatérielle. Un point sombre au tableau
cependant: c'est que la vie psychique doit nécessairement emprunter
certains circuits déterminés.
81
A tel point que
l'ablation d'un seul de ces circuits peut entraîner la disparition de certaines
manifestations psychiques. D'autre part, la connexion artificielle (des
courts-circuits) de neurones entre eux peut entraîner des troubles allant de la
réaction non-contrôlée jusqu'à l'inhibition ou, au contraire, l'hallucination.
La thèse de l'âme humaine à l'image de la
vie divine, - pour autant que nous nous référions à un Dieu personnel
transcendant l'Univers matériel dont nous émanons - cette thèse concilie
évidemment à merveille l'élément matériel des neurones observés, et
l'impuissance actuelle de nos savants à déterminer avec précision la nature
proprement psychique de notre activité cérébrale.
Toutefois, la relation est trop étroite
entre d'une part les connexions de notre cerveau (avec l'énergie chimique
dépensée) et d'autre part l'activité psychique proprement dite. Ceci nous
invite à postuler que l'activité cérébrale dépend de sources exclusivement
matérielles; même si l'état actuel de nos connaissances ne nous permet pas
encore de définir la nature spécifique de la "chose" pensante
matérialisée, et de la pensée elle-même.
J'ai évoqué la carence totale de
documentation relative aux recherches scientifiques sur les origines de la
pensée. On peut expliquer cette lacune en faisant appel:
- et à l'optique
anthropocentrique des recherches psychologiques;
- et aux méthodes employées pour établir des critères
d'objectivité
dans les sciences
psychologiques.
Certains estiment que la pensée est
l'apanage de l'homme. Ils écartent à ce titre, toute possibilité de pensée
extra-humaine (qualifiée aussi d'infra-humaine). Cette attitude conjugue et le
postulat anthropique, et la confusion entre moteur pensant et mode
de pensée. Soulignons au passage que l'homme semble avoir un mode de pensée qui
lui est propre. Il est ainsi très peu probable que nous découvrions jamais de
mode d'expression psychique strictement identique à celui du genre humain.
82
D'autres
objecteront que, conditionnés par le processus de pensée qui nous est propre,
il nous sera toujours très difficile (voire impossible) de reconnaître une
fonction pensante en dehors des expressions spécifiques de la cérébration
humaine. Ce sont d'ailleurs ces exigences d'expression (langage, création et
abstraction) que nous avons postulées lorsqu'il s'est agi de déterminer la date
d'apparition sur terre de l'homme, tel que nous acceptons ce terme aujourd'hui.
Ajoutons cependant que je n'ai jamais nié
une pensée aux hominiens. J'ai simplement déterminé que cette pensée ne
méritait pas encore sa qualification de spécifiquement humaine, au plein sens
du terme. La psychologie contemporaine se réclame de critères objectifs. Elle
élabore ainsi sa science sur des faits d'observation. Il est bien évident que
la seule expérience que nous puissions comparer, se situe dans la psyché
humaine. Toutes les études scientifiques actuelles se réfèrent de ce chef à
l'organisation cérébrale humaine - tantôt retrouvée dans la cérébration comparativement
inférieure des animaux, et tantôt élaborée à partir d'un psychisme animal jugé
rudimentaire.
Les diverses écoles de psychologie tentent
ainsi d'établir une jonction que je crois impossible. Le cercle est en effet
vicieux puisque nous voulons établir une psyché humaine comme unique critère
d'expérience et de référence dans ce domaine.
Il nous faudra donc - et en dehors de toute
référence de puissance ou de complexité - déterminer la nature spécifique du
psychisme; indépendamment de sa traduction concrète, et dégagée de la
complexité des circuits qu'elle emprunte.
83
Induction et
déduction
Je viens d'évoquer les méthodes inductives
des recherches actuelles en psychologie. Elles s'inscrivent dans un courant
double.
- Une première démarche
scientifique prend son point d'appui dans le psychisme humain. Elle tente de
débrouiller l'écheveau d'une telle complexité en la comparant aux systèmes plus
simples de la cérébration animale.
Les éléments apparus
comme permanents
[[19]]
dans cette équation
comparative, sont alors "hypothétiquement" considérés, puis admis
comme étant des "lois" psychiques.
Les résultats de ce premier type de
recherche nous ont permis d'établir un premier atlas topographique d'une
physiologie neuronale complexe du cerveau. Il nous aura même été possible de
décrire avec une relative précision, les phénomènes transportés à travers
certains ensembles cellulaires.
- Une seconde démarche - parallèle à la première, mais de sens
inverse - recherche les mécanismes psychiques élémentaires dans les organismes
les moins évolués, et donc les moins complexes. Elle tente ensuite, à partir de
la structuration progressive du réseau transporteur, d'élaborer le mode de
complexification vers la pensée (d'abord sensitive, et puis consciente, enfin
réfléchie: anthropocentrisme de la recherche), à partir du réflexe simple.
Cette deuxième méthode éclaire
particulièrement un mouvement vers une complexité toujours accrue et suppose
une généalogie évolutive. Toutefois, il nous faut admettre que c'est un relatif
échec qui couronne jusqu'à présent, cet effort de généalogie psychique partant
d'un plus simple vers un plus complexe.
E-->chec relatif: car la
psychophysiologie, si elle a pu ainsi clicher certains paliers de la
cérébration (résultats positifs), ne s'en trouve pas moins devant
l'insurmontable lacune des blancs qui semblent compromettre la pure
matérialité de la pensée.
84
Notons que ces
blancs sont une constante de toute évolution. Teilhard de Chardin les
considérait même comme inévitables, et avait tendance à les évaluer comme des
preuves supplémentaires du bien fondé de l'évolutionnisme.
Un des blancs les plus remarqués - sinon le
plus remarquable - dans la sphère du psychisme supérieur, est le passage de
l'image concrète (généralement reconnue chez l'animal) au plan des concepts
abstraits que nous ne détectons de manière évidente qu'à l'échelon reconnu
humain de la biosphère.
Pour mettre en évidence combien le concept
concret est généralement reconnu chez l'animal, alors que la pensée abstraite
semble lui faire totalement défaut, je voudrais en appeler à l'expérience tout
à fait journalière de la chatte et de ses petits. Nous avons la faculté
"abstraite" de compter, la chatte ne l'a pas.
Que l'on vienne à retirer un chaton de la
nichée, elle ne s'en rendra sans doute même pas compte. De cinq à quatre, il
n'y aura pour elle pratiquement pas de différence.
Que l'on réduise la nichée à un seul petit, et nous verrons la chatte commencer
à chercher, mais sans grande conviction. La différence entre plusieurs et un
seul est en effet à la limite entre la perception concrète et la représentation
abstraite de "beaucoup". Notre chat domestique semble avoir
actuellement atteint ce seuil limite de conscience.
Que l'on vienne maintenant à supprimer tous
les chatons, et nous verrons notre chatte chercher désespérément partout sa
nichée, jusque dans les endroits les plus impossibles. Entre quelque chose ou
rien, la notion s'inscrit cette fois dans un univers qui reste concret.
D'aucuns n'ont pas hésité à voir dans le
concept abstrait, une authentique mutation, une innovation totale de la pensée;
se refusant à admettre un lien, aussi ténu soit-il, qui conduirait de la
perception concrète vers l'abstraction.
Je crois pour ma part, qu'il existe un fil
conducteur qui, à partir du concret, mène à l'abstrait.
85
C'est pourquoi
je me propose de consacrer une place toute spéciale au langage qui, dans
ce contexte, tient une place de toute première importance.
Si nous admettions un blanc total entre les
concepts concrets et les concepts abstraits, nous devrions concevoir la pensée
humaine comme éclatée de la couche biologique animale qu'elle transcenderait
par la même occasion. (Attention à l'écueil anthropique!) Il ne serait dès lors
pas insensé de considérer la discontinuité évidente qui consacre la rupture; et
ce serait au point précis de cette rupture que nous devrions placer le seuil
d'hominisation.
Je crois qu'il n'y a pas de rupture entre
l'abstrait et le concret. La "topologie synaptique" suggère au
contraire une continuité qui, sur base du concret, engendre l'abstrait. La
transition se traduit par des catégories mentales que nous pouvons très
difficilement classer de façon définitive.
Pour illustrer cette gradation, j'aimerais
me souvenir de cet incident qui fit l'objet d'un fait divers local, dans les
années 1962-63, lorsque je séjournais en Tunisie. A travers ce presque désert
qui relie Tunis au Sud-Tunisien, il y avait une ligne de chemin de fer qui, sur
des dizaines de kilomètres, traverse une région très plate de cailloux avec
quelques résineux. Des troupeaux de moutons (et de chèvres à l'époque) parcouraient
cette région aride (tellement aride que l'on racontait que, pour se nourrir,
les moutons suçaient les cailloux du chemin de fer !..)
Toujours est-il qu'un jour, à la sortie
d'El Djem, il y eut un accident. Le train n'avait pu éviter une bédouine et
peut-être même quelques moutons. Si je me plais à raconter cette histoire
dramatique (mais banale en soi), c'est que la suite, elle, me paraît
extraordinaire. Quelques heures plus tard, alors que le train remontait vers le
Nord, les bédouins extrêmement irrités par la mort d'une de leurs bergères,
avaient érigé un barrage sur les rails. Ils obligèrent le train à s'arrêter et
forcèrent aussi tous les voyageurs et le machiniste à descendre sur la voie. On
était en plein Sahel, loin de toute police; et manifestement, les choses
allaient mal tourner.
86
Quand tout le
monde fut descendu, ils prirent alors de grosses pierres et avec sauvagerie, se
mirent à lapider ... le train. La machine fut entièrement détruite. Cette
histoire vraie illustre à mon sens, une logique parfaitement circonscrite dans
des concepts concrets. C'est le train qui avait tué; c'est le train qui fut
détruit.
C'est dans ce contexte concret que nous
devrions replacer la loi du Talion qui ne met pratiquement jamais en cause des
notions abstraites de responsabilité ou d'intention. Et sur un plan plus
politique, si les Américains - qui se veulent volontiers être les gendarmes du
monde - voulaient se donner la peine de situer le concert des concepts mentaux
au sein desquels se déroulent les conflits du Proche et du Moyen-Orient, ils
deviendraient sans doute beaucoup plus crédibles auprès de leurs
interlocuteurs. Et leurs missions de bons offices en deviendraient certainement
beaucoup plus efficaces.
Comment intervenir dans le conflit
Israélo-Palestinien par exemple, avec nos concepts purement abstraits de
liberté, de droit au sol, de responsabilité; alors que plus prosaïquement il
s'agit le plus souvent de quelques maisons (concrètes), d'un village, d'un
point d'eau, de la langue parlée et enseignée à l'école?
Il me paraît encore intéressant de
remarquer que cette seule rupture psychologique qui aurait engendré les
concepts abstraits, ne satisfait pas entièrement les tenants de l'âme humaine,
au sens religieux du terme. Pour expliquer une âme, il ne suffit en effet pas
d'élever le psychisme animal au plan de l'abstrait. Il faut encore lui accorder
le libre arbitre.
Il déborde du cadre de ces notes,
d'expliciter longuement cette notion de libre arbitre. Le problème se pose
grosso modo de la manière suivante.
Si le déterminisme occupe une place
prépondérante dans notre vie psychique, nous jouissons néanmoins d'une certaine
liberté relative qui nous permettra parfois (souvent ou rarement, selon les
écoles) d'user personnellement et volontairement de nos concepts abstraits.
87
C'est ainsi, sur
base de cette liberté (aussi restreinte soit-elle) que s'élaborera une des
distinctions entre individu et personne. La personnalisation
prend alors l'avantage dans l'ordre des valeurs, sur la simple
individualisation qui ne suppose, elle, aucune libération de soi par rapport au
déterminisme.
L'être personnel suppose également la
"réflexion" grâce à laquelle la personne peut se connaître, et
connaître ainsi son potentiel de savoir, son intelligence.
Elle peut en outre se prendre elle-même
comme objet de son attention. La réflectivité de l'acte d'intelligence sur
lui-même est une condition indispensable à la volonté. Je ne peux vouloir que
dans la seule mesure où je sais ce que je veux. C'est ici que la réflexion
prend réellement tout son sens. En extrême résumé, la personnalité se définit
dans les trois mots de "Savoir, Vouloir et Pouvoir".
Les voies qui conduisent de l'individu à la
personne sont multiples. J'ai d'une part signalé le passage du concret à
l'abstrait; mais d'autre part également l'acte de volonté qui suppose
nécessairement la réflexion.
Les méthodes inductives et déductives de
nos psychologies modernes se contentent, quant à elles, de constater les blancs
pour souligner les seuils qui conduisent de l'individu à la personne; tandis
que c'est sans doute à la démarche philosophique qu'il appartiendra d'accorder
une valeur vectorielle à l'apparente discontinuité de l'évolution qui mène à la
cérébration humaine.
L'âme humaine a la prétention d'être personnelle,
et non pas seulement individuelle. Elle apparaît ainsi comme étant le
siège d'une qualité (supérieure) d'une part – puisque accessible aux concepts
abstraits - mais également de la disposition de cette même qualité par le libre
arbitre.
La plaidoirie anthropocentrique reprend ici
tous ses droits. La thèse personnaliste, si elle sauve la transcendance de
l'anima humaine, n'en repose pas moins sur la prémisse unique d'une qualité
supérieure supposée dans l'ordre de la pensée abstraite.
88
Certes, le stade
abstractif est précédé d'un blanc apparent par rapport à l'ordre des
perceptions concrètes. Mais une seule mutation, un seuil unique
suffit-il à établir une transcendance?
De ce qui précède, nous pouvons retenir que
les méthodes de la psychologie contemporaine ont abouti à l'impasse. Ici
encore, l'homme étant la référence unique, la science s'est refermée sur
elle-même.
Devant l'inefficacité des sciences à
re-situer le psychisme humain dans son contexte cosmique, il nous faudra
repenser le problème par d'autres voies. Interrogeons cette fois les méthodes
déductives.
Cherchons en premier les caractéristiques
de notre pensée, en veillant soigneusement à définir le contenu que nous
accordons à ce terme. Tachons ensuite de préciser les centres originels de
cette pensée, mais également les diverses potentialités psychiques au stade
supposé primitif.
Continuité et discontinuité prendront alors
un relief en profondeur, sur le substrat chimico-physique qui les supporte. Et
il nous restera enfin à délimiter le mode pensant proprement humain, dans
l'impulsion psychique du Cosmos.
89
Les traumatismes
de mémoire
Au point de départ de ma recherche, se
trouvait le problème de la définition de la pensée. A priori, le concept de
pensée s'oppose à celui de matière. Une première acception du terme nous
conduit donc à la définition très négative de la pensée qui serait une
réalité qui n'est pas exclusivement matérielle.
-->
Je me refuse à ouvrir ici la discussion qui
me paraît stérile, de la réalité (voire de la matérialité) de la pensée. Les
observations - tant courantes que scientifiques - nous indiquent un objet
d'étude: le psychisme. Il existe donc une réalité. Les normes toutefois pour la
mesurer semblent s'inscrire partiellement en dehors des lois purement physiques
ou chimiques.
D'autre part, la réalité de la pensée, si
elle semble en marge des lois purement matérielles, suppose néanmoins toujours
au niveau de notre observation, un substrat physique et chimique, au même titre
en cela que la Vie.
Nous pouvons donc définir la pensée comme
un mode d'expression de la matière (à définir ultérieurement si possible). Plus
simplement, nous dirons que la pensée est le caractère d'une certaine
matière.
Mais en ramenant le concept de pensée à
celui d'un caractère, n'abordons-nous pas une notion très complexe? Tout
caractère en effet, porte en soi une valeur non-matérielle, quoique toujours
inscrite sur un support physique. D'autre part, une valeur qualitative apparaît
toujours nécessairement filtrée à travers un complexe de phénomènes. Et
l'expérience scientifique nous apprend à nous méfier des phénomènes.
L'observation, même la plus élémentaire de
la pensée, nous découvre aussitôt une structure nécessairement complexe de tout
phénomène manifestement pensant.
D'où notre tendance à définir très
volontiers la pensée elle-même en terme de complexité; non comme un élément
déterminant, mais bien plutôt comme un épi-phénomène de la fonction pensante.
90
Diverses raisons
nous suggèrent cette hypothèse, dont les principales sont:
- un plus complexe trouve
généralement son origine, dans un plus simple qui en est la véritable
source.
- une complexité pensante de
base n'explique rien, et nous mène à une impasse logique.
La physique d'aujourd'hui nous dit que
l'Univers est composé d'une multitude de particules. La plupart d'entre elles
sont purement énergétiques et existent sous forme de rayonnement, dans un
déplacement constant, souvent limite (évalué comme étant "c", vitesse
de la lumière).
Exceptionnellement, certaines particules
peuvent emprunter de l'énergie extérieure et se combiner en noyaux atomiques
plus lourds pour former des éléments de matière (ou d'anti-matière). Leur
déplacement dans l'Espace expansé s'inscrit cette fois dans un mouvement
accéléré (ou décéléré) qui s'écarte de la vitesse limite. Elles s'inscrivent
ainsi dans la durée.
Je propose ici une analyse de la pensée à
définir comme étant un caractère; mais un caractère primordial de toute
réalité, tant dans sa forme énergétique que dans sa forme matérielle. La pensée
ainsi définie ne prendrait toutefois sa forme phénoménologique (ne deviendrait
observable) qu'au delà d'un degré déjà avancé de la structure qui la supporte.
Nous rejoignons ainsi le concept
shopenhauerien de la volonté qui anime toute particule de l'Univers. Il
me semble fécond de nous référer à ce caractère primitif de volonté de toute
réalité - pour autant que nous acceptions d'interpréter ce caractère volitif
comme étant une prédisposition de toute réalité à percevoir (ou au moins à
ressentir) les événements qui se produisent dans son espace.
91
Au niveau simple
de l'amibe et des monocellulaires, la mémoire se traduit déjà - ce qui nous
permet de la mesurer - par un certain apprentissage. Nous constatons que la
cellule réagira plus facilement à une excitation déjà vécue qu'à une impulsion,
plus forte peut-être, mais nouvelle sur le plan de l'expérience.
Les traumatismes d'expérience - ou mémoire
- se marquent encore plus nettement au niveau des multicellulaires.
L'observation et l'étude des réflexes conditionnés sont riches d'enseignements
à cet égard car, si une habitude peut finir par s'oublier, elle se ré-inscrira
toujours beaucoup plus rapidement dans le réflexe que le conditionnement d'un
nouvel apprentissage.
Il semble ainsi que les traces laissées
dans la mémoire sensorielle soient indélébiles même si, à la longue, la durée
peut en estomper fortement l'acuité.
C'est en somme le tri dans la connexion des
neurones entre eux qui permet l'abstraction, à la seule condition que cette
sélection élimine les objets matériels concrets qui auront été les suppôts des
impressions reçues par le cerveau.
Or, pour faciliter cette sélection, nous
avons un merveilleux outil, empirique sans doute, mais d'expérience lui aussi,
et qui relève d'un comportement également dirigé, à l'origine, par la mémoire.
C'est le langage.
92
Remarque: SNC
Avant d'aborder le phénomène de langage
proprement dit - qui chez l'homme semble marquer une étape particulière du
processus de cérébration - je voudrais envisager le mode de pensée que l'on
pourrait supposer dans le système neuro-végétatif. J'évoquerai ensuite
l'importance que nous pourrons accorder à la faculté créatrice; et je
soulignerai ici la relation biologique entre cette faculté créatrice et la
liberté.
Il est malheureusement impossible de
traiter en parallèle et par écrit, deux sujets hiérarchiquement de même
importance. Je réserverai donc le mode phénoménal du langage pour un paragraphe
particulier car l'inter-relation (orale ou représentative) entre l'expression
et la réalité ainsi symbolisée, occupera graphiquement une place écrite plus
importante que la simple relation entre la création et la liberté.
Remarquons pour commencer, que le système
végétatif est rarement - et toujours accidentellement - soumis à l'expérience
sensitive. A l'exception de la respiration dont nous sommes partiellement
maîtres, les autres fonctions végétatives échappent quasi-totalement à notre
contrôle volontaire.
Nous nous trouvons donc devant un influx
nerveux agissant, pourrions-nous dire, en circuit fermé. A l'exception des
rares impressions extérieures qui, accidentellement, auront accompagné les
fonctions végétatives, aucune expérience n'est appelée à marquer le système
nerveux central.
La conséquence pratique en est qu'aucune
programmation d'origine végétative n'influencera en profondeur notre
organisation cérébrale à ce niveau. Il n'y a donc pas de "mémoire
végétative consciente".
Il est cependant peut-être intéressant
d'envisager que, ce système restant en perpétuelle activité, il soit à
l'origine de l'influx nerveux pensant qui sera aiguillé dans les autres
zones cérébrales; soit lors d'impressions nouvelles d'origine sensorielle, soit
lors de la réflexion volontaire. C'est peut-être au niveau neuro-végétatif
(aussi appelé Système Nerveux Central, SNC) qu'il nous faudra chercher la
centrale qui met tout le réseau neuronal sous tension, en créant l'influx.
93
Quant à la
faculté créatrice du cerveau humain, il m'est couramment arrivé de rencontrer
des artistes, des savants, des écrivains qui semblaient particulièrement sensibilisés
à ce problème. Certains n'hésitent d'ailleurs pas à voir dans la création
imaginative, une preuve de l'évolution cérébrale en cours - qui se
manifesterait ainsi concrètement dans notre présent.
La faculté créatrice nous fait en effet
accéder à une sphère nouvelle de connaissance. Le sentiment de supériorité de
certains intellectuels et artistes trouverait ici sa justification. Je crois
pour ma part, que c'est méconnaître une des lois fondamentales de l'évolution
qui semble toujours se réaliser en paliers successifs; et non par voie d'une
progression lente, à la manière d'un acheminement.
Nous devons comprendre l'activité cérébrale
du niveau de l'entendement, comme la relation artificielle de neurones
traumatisés par des impressions différentes. Cette connexion s'impose par le
processus-même de la mémorisation, puisque nous voyons la mémoire s'inscrire
physiologiquement dans les neurones.
Elle s'impose également par la topo
physiologie des cellules nerveuses elles-mêmes. Tout en se trouvant chacune en
connexion potentielle avec l'ensemble du circuit cérébral, elles n'en demeurent
pas moins des cellules parfaitement isolées et totalement indépendantes, grâce
au jeu des synapses.
La pensée devient alors la rencontre, sur
un même circuit, entre différents traumatismes inscrits dans les neurones, même
les plus éloignés les uns des autres dans notre espace cérébral. Le jeu
volontairement dirigé des connexions artificielles peut susciter une
juxtaposition (voire une relation ou une concordance) entre concepts qui ne se
sont expérimentalement jamais trouvés réunis. La synapse ainsi établie invente
un concept complexe nouveau. Rechercher la rencontre des concepts les plus
distants de notre espace cérébral, et nous déclenchons le processus de la
faculté créatrice.
94
La liberté elle, deviendra l'acte
volontaire par lequel nous recherchons les points de concordance entre concepts
les plus divers. Vouloir et susciter la recherche créative (ou imaginative), en
user, et s'efforcer de réunir en un même circuit les concepts les plus distants
de notre univers cérébral: c'est ça affirmer notre liberté.
Je suppose une matrice analogue à la
liberté collective.
[[20]]
Mais les relations s'établiront cette fois,
au delà de l'espace individuel. De même parlera-t-on de liberté sociale (dans
l'espace cérébral d'une société donnée), de liberté communautaire ou de liberté
politique. La science nous ouvrira peut-être le champ d'une liberté à l'échelle
planétaire, ou à l'échelle des galaxies ...
95
Langage et
pensée conceptuelle
On a défini l'homme en termes de locutions
les plus diverses, de l'animal raisonnable à celui qui rit. Mais on l'a
également défini comme étant "celui qui parle".
Ici encore, il me paraît très important de
préciser le sens que nous accordons au terme parler. De récentes et
importantes études sur les insectes entre autres, (mais aussi sur les cétacés),
nous apprennent que les abeilles par exemple, communiquent entre elles. Elles
se transmettent des renseignements complexes par la représentation
chorégraphique de leurs messages. Un code conventionnel leur permet de traduire
par la danse, les concepts de Soleil, de pollen, de temps de vol, de quantité,
etc... Ce qui permet à certains de ces insectes de partager leur découverte au
profit de toute la communauté de la ruche.
Or, traduire des données d'expérience en
symboles compréhensibles par l'ensemble d'une communauté; nous nous trouvons
ainsi bel et bien devant des éléments caractérisés de langage.
Il est surprenant de découvrir cette
faculté de communiquer entre soi, tant chez les cétacés que chez les insectes
justement; et qui plus est, chez les insectes sociaux précisément.
Chez les insectes d'abord car il semble que
ce soit justement eux qui, sur l'Arbre de la Vie, présentent - de paire avec
certains primates supérieurs - la cérébration suffisante pour permettre une
percée de conscience vers de nouvelles sphères psychiques extérieures. De plus,
il semble que ce soit les insectes sociaux qui nous proposent la pointe de
l'évolution entomologique.
Le langage humain reprend quant à lui, les
caractéristiques du code des symboles d'expérience, compréhensibles par toute
la communauté. Mais, dépassant son rôle purement fonctionnel de communication,
il suscite des concepts qui, à leur tour, deviendront eux-mêmes des objets
d'expérience.
96
Un objet
concret sollicite une première réaction inscrite dans notre comportement.
Il traumatise à ce titre, les neurones de la mémoire sensorielle qui lui sont
destinés.
Le mot qui reflétera ensuite cet
objet concret, traumatisera à son tour d'autres neurones (de la mémoire
conceptuelle) car, s'il traduit la même expérience, il se fixera par un
traumatisme différent, issu d'un autre canal. A ce seul point de vue donc, le
langage multiplie déjà la mémoire sensorielle d'une expérience, en la
transposant dans une image conceptuelle. Or, les canaux du langage sont
multiples: parole, écriture, mimique, schémas, signes audio-visuels, etc...
Dans la filiation entre la pensée
conceptuelle et le langage, il faudra encore évaluer la relation entre cette
pensée et la langue. Un dictionnaire, à la limite, décrit tous les
concepts du langage. Et à quelques exceptions près, nous pouvons pratiquement
transposer tous les mots d'une première langue pour les traduire littéralement
par un autre mot, dans une autre langue. Mais c'est là un bien mauvais travail
de traducteur.
Chaque langue en effet, possède son génie
propre qui emboîte les concepts les uns dans les autres, selon un schéma de
pensée qui lui est particulier. La langue, de par sa structure, plie les mots
et les concepts qu'ils représentent, pour les imbriquer dans un contexte
sémantique. Il en résulte une forme de pensée spécifique, et même un
enchaînement logique des concepts entre eux, qui seront modelés selon la langue
originale de la pensée.
Des exemples évidents compareront des
articles originellement pensés (conceptualisés) en français ou en
allemand. Dans le premier cas, une langue analytique nous présentera chaque
concept séparé, présenté en petites phrases distinctes; tandis que l'allemand
enchaînera, en de longues périodes, ces différents concepts et les liens qui
les uniront entre eux.
97
Une apparente
clarté émanera de l'article analytique de conceptualisation française, alors
qu'une impression d'étude en profondeur émanera de l'article germanique. Il ne
s'agira plus ici de caractéristiques de "langages", mais bien de génies
propres à travers les langues.
Ainsi, au delà même des structures
proprement grammaticales, le seul vocabulaire traduira bien sûr un certain
nombre de concepts; mais c'est la langue qui moulera les concepts et leur
donnera une structure concrète ou abstraite suivant les cas. Mentalement - au
niveau personnel de celui qui pratique la langue - cette structuration des
concepts aboutit à des formes très diversifiées de pensée. Il ne s'agit plus
cette fois de concret ou d'abstrait, mais bien plutôt de moduler la
structure-même des concepts entre eux.
Tous les hommes ont le langage, mais selon
la spécification de leurs langues, les peuples spécialiseront leurs activités
dans telle ou telle discipline.
Afin de dépassionnaliser le débat, prenons
les exemples anciens des Grecs et des Romains. Les uns, de par leur langue,
étant plus aptes à la spéculation intellectuelle et philosophique, les Romains
manipulant plus volontiers les concepts bien concrets avec les réalisations
commerciales et architecturales que nous leur connaissons.
Ne tombons cependant pas dans le travers
d'une vision trop unilatérale de l'influence de la langue. Il est bien évident
qu'au point de départ, un peuple parle suivant le mode de pensée auquel il est
prédisposé.
Et si la langue peut donner une forme
spécifique de pensée, c'est tout de même avant tout la pensée qui aura formé la
langue pour se faire exprimer. Il y a ici interaction.
L'exemple de la francophonie est, à ce
point de vue, remarquable. Du Canada à la Suisse, en passant par la France et
la Belgique, nous jonglons tous avec des concepts les plus abstraits et les
plus analytiques. C'est notre communauté au sein de la langue française qui
nous pousse à ce mode d'expression. Mais selon les régions par contre, les
concepts traduits par les mêmes mots s'inscriront dans des climats totalement
différents. Il n'est que de penser aux chansons d'un Jules VIGNOT, d'un Jacques
BREL ou d'un Georges BRASSENS.
98
Nous avons
convenu précédemment que la pensée naissait de la connexion de divers
traumatismes de mémoire entre eux. Le langage donc, en multipliant ces
traumatismes, augmente considérablement les possibilités de liaisons
inter-neuronales. Des mémoires diverses, issues d'une expérience initiale
unique, se répartissent dans plusieurs régions cérébrales propres aux diverses
formes du langage qui les aura traduites.
Cette multiplication des séquelles
neuronales de nos expériences - par le truchement du langage - donne ainsi
naissance à une forme nouvelle de pensée. C'est la pensée conceptuelle.
Celle-ci se construit à partir de la connexion entre la mémoire de l'expérience
vécue, et celle de l'expérience exprimée.
D'autre part, les canaux de la mémoire
exprimée étant certainement aussi nombreux que ceux de l'expérience concrètement
vécue, le jeu des connexions possibles dans leur analyse et leur synthèse se
trouve de la sorte ramené à sa puissance. (Au même titre qu'une troisième
dimension amène à leur puissance les deux dimensions de la géométrie plane).
Nous pouvons ainsi définir la pensée conceptuelle comme étant une pensée
sensitive (à l'instar de celle des animaux) mais élevée à sa puissance.
Par contre, les symboles du langage sont
beaucoup moins nombreux que les diverses expériences concrètes qui sollicitent
nos sens. La pensée conceptuelle nous oblige donc, par nécessité, à analyser
nos impressions concrètes - les couper en petits morceaux - pour les répartir
suivant les différents symboles qui, réunis ensuite, en traduiront la synthèse.
C'est ainsi que le langage ébranle un
processus entièrement nouveau de pensée, car il oblige à la connexion entre
neurones traumatisés par nos sensations, avec d'autres neurones sensibilisés,
eux, à quelques trop rares symboles qui doivent permettre de traduire ces
sensations, en les transposant en concepts. Nous comprenons ici que, dépassant
son rôle trop simplement social - et son utilité comme instrument d'échange et
de communication entre individus - le langage est en lui-même source d'une
forme entièrement nouvelle de pensée. C'est justement cette forme-là de pensée
que nous définissons comme spécifiquement humaine.
99
Notre cerveau
nous apparaît alors comme étant le siège de la pensée sensitive (au sens
animal du terme) mais amplifiée de sa complexité conceptuelle moulée par
le langage. Cette conceptualisation de la pensée stimule l'interaction des
neurones de la perception et ceux de la représentation.
La représentation spécifique de langage
s'inscrit dans un nombre forcément limité de symboles. Elle nous force à l'analyse
volontaire de toutes nos expériences sensitives, pour en dissocier l'objet
concret de l'expérience et son contenu quantitatif et qualitatif. Il nous
suffira d'une connexion ultérieure pour écarter les objets concrets de nos
expériences réelles (inscrits dans nos mémoires sensorielles) et de ne plus
mettre en circuit que les traumatismes quantitatifs et qualitatifs. Voici
décrit dans son principe, le processus de genèse de nos concepts abstraits.
Dans cette perspective, il apparaît que le
langage est le lien qui établit la jonction entre la pensée concrète et la
véritable réflexion - que nous avons décrite comme étant l'angle
spécifiquement humain de la cérébration. C'est en effet par le truchement du
langage que la perception concrète peut atteindre son seuil de réflexion, par
le canal du concept abstrait. Il y a donc continuité dans l'évolution
psychique. La pensée abstraite garde son entière valeur de seuil dans la
progression de la cérébration. Certains y verront même une véritable mutation.
Mais l'apparition de la fonction du langage lui fait radicalement perdre sa
valeur transcendantale qui plaçait l'homme à part dans la biosphère.
D'autre part, le concept abstrait lui-même nous apparaît comme un simple
échelon supplémentaire vers une nouvelle dimension de la cérébration: la
Réflexion.
Ici encore, nous sommes amenés à convenir
que l'homme, en dépit de sa faculté d'abstraction, en dépit même de sa
spécificité de réflexion, - deux caractéristiques qui semblent à première vue
uniques au sein de la biosphère observée - n'émerge de cette biosphère qu'afin
d'en souligner davantage encore la vecteur de cérébration.
100
UNIVERS VECTORIEL
La transmission vectorielle
Une image nous aidera à mieux comprendre
les processus de propagation des vastes mouvements cosmiques que nous
traduisons par l'évolution des espèces. Evolutions phylétiques, mais
aussi transmissions de dynamiques, de la vie ou de la pensée.
L'exemple nous sera fourni par un mode de
propagation de la lumière. Sans entrer ici dans le détail des diverses
hypothèses, j'aimerais m'attarder aux relais en chaîne des mésons-μ. Il
s'agit de particules subatomiques. Leur étude a retenu l'attention car, leur
vitesse approchant celle de la lumière, elle avait une incidence sur leur durée
de vie. Mais je voudrais surtout souligner ici le mode particulier de relais de
ces particules dans l'espace.
Chaque méson-μ naît du bombardement de la
haute atmosphère par des rayons cosmiques. Chacun, vu sa vitesse, parcourt une
distance d'environ dix mille mètres, pour disparaître ensuite, tout en étant
relayé dans sa course, par d'autres mésons-μ qui, apparus eux-même dans une
naissance analogue à celle des premiers, en continuent la trajectoire. Ils
disparaissent à leur tour, quand ils ont épuisé leur durée de vie. Mais leur
trajectoire est continuée et aussitôt reprise en charge par d'autres mésons-μ.
Le méson-μ permet ainsi la propagation au
delà de lui-même, d'un rayon lumineux né bien avant lui. Il transporte
matériellement, mais dans une trajectoire limitée, une information lumineuse
qui le prolongera. C'est dans ce contexte que j'ai été amené à formuler un
concept de vecteur.
De disparitions en naissances, le rayon
lumineux, tout en gardant sa spécificité - l'information qu'il transporte - et
sa direction vectorielle initiale, va occuper l'ensemble de son espace exploratoire.
C'est un processus de diffusion qui m'a semblé exemplaire dans le contexte de
l'Evolution qui nous occupe ici.
101
Dans le domaine
de la biologie, nous observons un mode fort analogue de transmission, mais de
la vie cette fois. Une chaîne de ADN, détachée de son chromosome d'origine - et
donc inerte (absolument non-vivante) – demeure capable de transférer
l'essentiel
[6]
de ses informations à une souche
initialement différente.
On peut ici parler d'un véritable transfert
d'information - et rien de moins que la personnalité - par voie purement
chimique. Le processus me paraît fort analogue à la transmission d'informaton
lumineuse par mésons-μ.
Jacques RUFFIE de remarquer alors:
[[21]]
La mort apparaît donc comme la dissociation des informations provisoirement
rassemblées en un individu dont l'existence doit prendre fin un jour ou
l'autre; alors que les informations qui passent dans d'autres individus peuvent
se perpétuer indéfiniment.
Nous avons déjà évoqué le contraste
entre la précarité de l'individu impitoyablement condamné au cycle vital
(naissance - reproduction - mort), qui fut longtemps le seul objet connu des
naturalistes, et la pérennité de l'information génétique qui, à certains
égards, peut être considérée comme immortelle.
Il semble en effet que les divers
mouvements que nous décelons dans l'évolution des espèces - et je pense ici
très particulièrement à la croissante complexification biophysique et au
processus de cérébration - s'inscrivent en dehors de la voie unique d'une
filiation directe. Sous nos yeux, se dessine plutôt une trame de relais
successifs.
102
Ainsi
marquons-nous de nos individualités propres, des éléments matériels extérieurs
infiniment plus stables que nous. Nous les combinons, nous les développons,
puis nous les transmettons.
- Dans le domaine de la
vie, ce sera l'ADN.
- Dans celui de la
pensée, ce seront les mémoires.
Dans cette optique, l'ADN peut-il encore
être considéré comme "notre" ADN? N'est-il pas plutôt le patrimoine
génétique dont nous avons momentanément la charge, et que nous sommes appelés à
marquer de notre sceau: individualité (ou personnalité dans le cas de l'homme).
De même pour les mémoires qu'il nous
faudrait peut-être considérer comme un patrimoine universel momentanément
confié à notre conscience.
103
La vision
vectorielle
A un univers concret d'éléments
observables, à ne considérer que comme de simples vecteurs inscrits dans la
durée de manière transitoire et instable, je viens d'opposer des réalités
abstraites que nous percevons comme des caractères universels et qui sont
beaucoup plus permanentes et stables.
N'est-ce pas un retour à la proposition
d'un Univers matériel concret à composer avec les éléments abstraits de l'âme?
Avec cette différence essentielle toutefois que l'âme ici ne fait pas partie du
vecteur qui la transporte.
- L'information lumineuse ne fait pas partie du mésons-μ.
- L'expérience n'appartient à aucune cellule cérébrale, même s'il
doit un jour s'avérer qu'elle est piégée
dans les nodules matériels de mémoire.
- La vie elle-même n'appartient
à aucun système somatique. Le cadavre qui vient de mourir
présente très souvent une mécanique en
parfait état de vie; mais dont la vie est absente.
De telles réflexions amènent naturellement
à quelques questions simples.
La Déclaration Universelle des Droits de
l'Homme (1948) n'est-elle pas en réalité une Proclamation de la Personne, à
laquelle nous portons un intérêt tout particulier?
Or que reste-t-il de la Personne, si nous
la dépouillons de sa vie, et de sa pensée?
Dans l'optique que je tente de développer
ici, je crois que nous sommes les dépositaires momentanés de quelques éléments
de Vie et de Pensée
- qui ont commencé bien avant
nous,
- que nous avons mission de
mouler dans notre individualité propre,
- pour les transmettre ensuite
dans un continuum qui nous survivra.
104
Historiquement,
il n'est pas établi que la Personne ait toujours eu la primauté dans sa
société. C'est d'ailleurs encore le conflit très actuel entre les intérêts
individuels ou personnels, et la raison sociale ou économique.
Il est remarquable que le concept de
"Personnalité" ne soit entré que très tard au panthéon de
l'Histoire.
DUMEZIL considérait que le concept de
personne
[15] [[22]]
était une caractéristique indo-européenne.
Les migrations de populations au IIè
millénaire avant notre ère ont sans doute amplifié cette conscience de l'ego en
Europe et au Proche-Orient. Toujours est-il que c'est le cartouche de
Ré-Harakhty (le dieu d'Akhenaton) qui est la première proclamation connue d'une
authentique personnalité attribuée à un Dieu.
Auparavant certes, les dieux étaient
imaginés sous forme de personnages (à la manière des acteurs d'une pièce de
théâtre). Mais il faudra attendre une réflexion philosophique beaucoup plus
tardive pour déterminer les caractéristiques d'une véritable
"personnalité" par rapport à la simple individualité. La personnalité
est relativement libérée de la réalité physique qu'elle habite. La couleur des
cheveux ou de la peau, la taille, etc... affectent peu la personnalité. On
exige par contre d'une Personne qu'elle ait des facultés de connaissance, une
force de volonté et l'autorité d'exercer son pouvoir. Contrairement à
l'individu ou au simple personnage, la personne se définit dans ses
caractéristiques psychiques.
Les transformations de graphismes dans les
titulatures d'Aton (Re-Horakhty) sur les stèles-frontières gravées à même la
falaise rocheuse du cirque d'El Amarna, libèrent progressivement la définition
du dieu des attributs figuratifs qui encombraient son nom, et témoignent ainsi
de l'évolution théologique et métaphysique d'Akhenaton. [21]
105
Au cours du
règne, nous assistons à la suppression progressive des éléments physiques
susceptibles de rappeler l'ancienne mythologie. Cet apurement dans la
définition formelle du dieu, - outre une évolution vers une écriture phonétique
(voire alphabétique) que souligne Claude VANDERSLEYEN - démontre surtout une
évolution théologique.
J'ai cru pouvoir établir que la pensée
d'Akhenaton n'avait pas
[[23]]
eu le temps de se mûrir et de se
transmettre correctement. Le Dieu-Personne a ainsi été compris dans le contexte
très réaliste d'un personnage, alors que la méditation du monarque l'orientait
vers une définition de plus en plus abstraite de son dieu.
Des recoupements développés dans une autre
étude mettent
[[24]]
l'accent sur l'étrangeté de YHWH dans le
contexte encore semi-nomade d'Israël. Je crois devoir présenter ce Dieu comme
un concept "étranger" à la mentalité sémite. Il faudrait ainsi
considérer YHWH comme un dieu d'importation.
Il y a une époque historique commune
partagée par Akhenaton et par Moïse - même dans l'hypothèse
"classique" d'un écart de près d'un siècle entre Aménophis IV et
Ramsès II -. Or ce n'est qu'à partir de cette époque que le concept de
"Personne" commence à occuper sa place dans la société des dieux. La
mise par écrit des premiers livres de la Bible (+ 980) a encore accentué
le rôle de la personnalité sur l'individu. Il fallut en effet attendre que
l'homme fût proclamé "à l'image et à la ressemblance de Dieu" pour
qu'apparaisse l'éloge de la Personnalité. Avant cette époque, le titre de
personne était réservé au personnage de Dieu-sur-terre, chargé du bon
gouvernement des hommes.
106
Voila que pour
la deuxième fois dans cette étude, j'en appelle à des sources égyptiennes pour
justifier des concepts occidentaux:
1° notre mythologie de la création;
2° l'importance que nous accordons à la
personne.
Depuis le Yahwisme, toute notre réflexion
s'est développée autour de la Personne, comme si la personnalité faisait partie
intégrante de l'individu qui la représente. Il n'a jamais été envisagé que
l'homme-individu puisse avoir revêtu, par sa personnalité, un caractère
étranger à son individualité. Le problème se pose d'ailleurs de façon identique
quant au bien fondé de la propriété. Il a rarement été envisagé que l'homme
n'était que le dépositaire d'un univers en création.
Et pourtant...
Il semble que l'Univers se construise avec
- et autour - de nous, non pas dans le dessein d'une intention, mais au
contraire selon les opportunités qui se présentent comme les plus favorables.
La réalisation de l'Univers est dictée par la seule efficacité. Dans la mesure
où nous acceptons de considérer cet Univers comme une formidable machine à se
construire, il semble évident qu'il y a des processus de réalisations plus
efficaces que l'acte aléatoire.
Les savoirs, la connaissance, la conscience
(jusque dans sa forme réfléchie) marquent les étapes d'une efficacité qui tente
d'économiser l'aléatoire. Notre pensée serait-elle ainsi appelée à remplacer le
hasard? L'accès contemporain de nos sciences aux manipulations génétiques
semble confirmer ce remplacement du hasard par une économie de
conscience.
La conscience réfléchie ainsi comprise
soulignerait notre rôle
[[25]]
dans le processus de novation de l'Univers.
107
J'ai dénoncé les
dogmes religieux comme étant des défaites de l'intelligence. J'ai dénoncé les
dogmes scientifiques, comme étant souvent contradictoires entre eux. Je ne vais
pas à mon tour imposer mon petit dogme philosophique. Il m'a simplement semblé
fécond d'orienter notre méditation vers des vecteurs abstraits synthétisant les
dynamiques concrètes; et d'accorder à cet abstrait une importance plus grande
qu'au concret qui le conditionne. Comme tout le monde, je me suis interrogé sur
ma petite personne. Et de cette interrogation, j'ai essayé d'écarter justement
ma "Personne".
- J'ai posé le problème de ma naissance, non pas en termes de moi, mais au
paramètre de la dynamique de Vie et de Conscience que je transporte, que je
transforme et que je transmets.- J'ai posé le problème de mon existence au
cours de ma vie. J'ai tenté de le résoudre en termes de novation. Ma conscience
réfléchie permet à l'Univers d'évoluer dans un sens qui m'est spécifique.
- J'ai posé le problème de ma mort en
termes "d'au delà" de mon cadavre.
Les deux principaux processus de la vie
sont:
- la réplication des
cellules,
+ pour la reproduction des organismes les plus
simples,
+ et pour l'entretien de la vie dans les
organismes plus complexes.
- la combinaison
aléatoire des éléments de plusieurs cellules (deux généralement) pour obtenir
un nouveau "montage" organique.
Dans tous les cas, la vie trouve sa source
dans un parent vivant. La vie n'est transmise que par la vie.
108
Ce
qui fait dire
à Raymond
RUYER:
[22]
Je ne suis encore jamais mort, depuis le
commencement du monde. L'individualité biologique d'où émerge mon
"je" remonte sans coupure, de génération en génération, aux cellules
vivantes les plus primitives, et ces cellules elles-mêmes aux molécules
prévitales, aux individualités "physiques" qui subsistent dans le
temps par la continuité sémantique de leur action.
On pourrait dire la même chose de la
mémoire. Les cellules embryonnaires se souviennent d'expériences vitales
remontant à plusieurs dizaines de millions d'années. Elles tentent de les
réaliser à nouveau, mais passent rapidement à l'expérience "suivante"
du cursus de l'évolution. C'est la circulation vitelline (comme s'il y avait
encore un jaune d'œuf) avant d'entamer la circulation placentaire qui elle même
prépare la circulation pulmonaire.
Dans ce processus de vie - qui durant
quelque quatre milliards et demi d'années, a conduit la première molécule
vivante jusqu'à moi - je serai le premier, par ma mort, à prendre l'initiative
d'interrompre la chaîne. Interruption du processus vital; interruption du
processus de mémoire (et donc de pensée).
Une réflexion vectorielle m'oriente à ne
plus m'attarder à l'individu concret prisonnier de sa contingence d'espace avec
sa dimension temps. L'objet vivant n'est qu'un emballage momentané. Il
en découle un positionnement devant la mort qui marque dès lors simplement le
relais définitif vers une vie et dans une pensée devenues "autres".
Dans une telle réflexion, la Personne n'a
plus l'importance que lui accorde très généralement l'Occident, tant dans ses
options philosophiques ou religieuses que dans ses organisations politiques ou
sociales.
L'acte de conscience qui transpose
l'expérience de mémoire sur papier ou sur support audio-visuel ne se
substitue-t-il pas également au hasard pour assurer la pérennité de la mémoire?
La question est identique à celle de la pensée qui serait appelée à se
substituer au hasard.
109
Convergences
Mes réflexions ne sont pas folles. Je
rejoins ici, mais par un itinéraire totalement différent, quelques concepts fondamentaux
du bouddhisme. - Je précise immédiatement que je ne me suis jamais
spécifiquement intéressé à la pensée orientale.
Dans un dialogue avec son fils, le
philosophe J.-Fr. REVEL
[23]
expose le bouddhisme à travers des concepts
familiers à la conscience occidentale. Et comme principes fondamentaux, nous
trouvons:
- La conscience universelle
- La souffrance
- Les Karma et le Samsara.
Selon le bouddhisme, il y a interaction
entre une conscience
[[26]]
immatérielle et un corps auquel elle est
momentanément associée.
Le courant de conscience se poursuit
après la mort, indépendamment du corps. [[27]]
La seule chose qui prouverait de façon définitive la réalité d'une
conscience immatérielle serait l'existence de la réincarnation.
Le "samsara" décrit ainsi une
chaîne de vies successives
[[28]]
qui incarneront la conscience de chaque
individu, chargée de son karma, dans une série de durées ultérieures.
110
C'est sur ce
point de réincarnation que ma réflexion occidentale s'écarte de la conception
bouddhiste tibétaine. La réflexion bouddhiste plus extrême-orientale semble,
elle, accorder une moindre importance à la réincarnation physique. Il y a en
effet, me semble-t-il, contradiction entre la négation de la réalité de la
Personne et la réaffirmation de son identité dans une réincarnation.
La chaîne des vies successives m'apparaît comme une tentative d'affirmer une
manière d' "Eternité"; une façon détournée d'apaiser notre inquiétude
en justifiant notre permanence après la mort. Une telle résurgence des
individus matériels ne me semble pas indispensable. Le modèle philosophique que
je propose s'en dispense entièrement.
J'opposerai que le méson-μ (structure
énergétique concrète) ne réapparaît pas une deuxième et troisième fois, pour
continuer individuellement la trajectoire du rayon lumineux qu'il a très
temporairement véhiculé. L'information lumineuse continuera sa trajectoire,
complétée peut-être par d'autres informations, mais en empruntant d'autres
particules énergétiques (bosons, photons, etc...).
Des particules d'hydrogène et d'oxygène
peuvent exceptionnellement se combiner et former des molécules d'eau. Des
conditions aléatoires de température peuvent condenser cette vapeur, en
cristaux de glace ou en gouttes. Des rayons lumineux peuvent se diffracter à
travers ces condensations, et donner un arc en ciel.
La molécule d'eau, dans cette circonstance
exceptionnelle, devient alors le vecteur qui reçoit, transforme et transmet le
rayon lumineux devenu arc en ciel.
Un philosophe bouddhiste dira qu'elle est
chargée de son karma. Un arc en ciel ultérieur nécessitera également une
molécule d'eau de même type. Mais il ne sera nullement nécessaire qu'il y ait
un lien de parenté (ou de réincarnation) entre la goutte du premier arc en ciel
et celle du second.
De même la vie, transmise de génération en
génération, ne suppose pas la réapparition des ancêtres. A noter toutefois,
dans le cas de la vie, une mémoire génétique qui se souvient, mais passe
immédiatement au stade évolutif suivant.
111
L'enseignement
du Bouddha affirme encore que l'attachement à l'existence du moi est l'une
des manifestations principales de l'ignorance. C'est dans la mouvance du
Dalaï-Lama que la Personne, en tant que réalité intrinsèque, est le plus
farouchement niée.
Deux processus logiques conduisent la
réflexion bouddhique à cette affirmation que la personnalité est un leurre.
- La première de ces logiques constate
qu'amputer la personne d'une partie de son individualité, ne modifie que très
superficiellement le moi de sa conscience. La perte d'un membre ou d'un organe
n'atteint l'individu dans sa conscience que si l'amputation touche un élément
somatique vital. Ce n'est dès lors plus la conscience qui est directement
atteinte, mais le substrat biologique qui permet le bon fonctionnement de cette
conscience.
La chirurgie contemporaine tend à rendre
les organes, au compte desquels les plus primordiaux, de plus en plus
interchangeables; sans grandes répercussions au niveau de la personnalité.
- Une deuxième dialectique
s'appuie sur la physique quantique qui affirme que c'est sur base d'énergie que
se structure toute matière, et qu'il n'existe donc pas d' "objet"
matériel. Dans cette logique, nous devons considérer la partie matérielle de
l'Univers à la manière d'un hologramme; une impression donnée par une
conjugaison d'énergies. Comment, dès lors, la combinaison d'objets
non-matériels pourrait-elle donner naissance à des objets réels?
La physique moderne considère la masse
comme de l'énergie.
[[29]]
Si les atomes ne sont pas des choses,
pour reprendre la formule d'Heisenberg, comment un grand nombre d'entre eux -
les phénomènes visibles - deviendraient-ils des "choses"?
Il me semble que nous ne pouvons pas
prendre en considération ce second type de raisonnement.
112
C'est le même
type de logique - à mon sens erronée - qui aboutit à affirmer que le bloc de
pierre porte intrinsèquement en lui la potentialité de devenir une
cathédrale. (???)
Dans son entretien avec Stéphanie Ruphy,
Horst STÖRMER
[[30]]
(Prix Nobel de Physique 1998) confirme du
reste:
Il faut en réalité tenir compte du fait que, lorsque vous prenez un grand
nombre de particules, vous obtenez quelque chose qui ne peut pas s'expliquer
seulement à partir de leurs propriétés individuelles.
La conjugaison de structures et de
dynamiques extérieures à l'objet peut associer cet objet à une réalité autre
qui lui reste extérieure. Ainsi, des dynamiques externes peuvent intégrer un
véhicule à un bouchon automobile; peuvent intégrer un bloc de pierre à la
réalité d'une cathédrale.
Par contre, le concept d'une
"Conscience métaphysique" chargée du "karma" de chaque
individu ayant partagé cette conscience rejoint parfaitement le raisonnement
occidental qui nous a suggéré un flux cosmique de conscience véhiculé, transformé
puis transmis par chaque entité matérielle.
Il m'a également semblé remarquable que la
réflexion orientale, par des voies ici encore radicalement différentes de nos
raisonnements occidentaux, en vienne elle aussi à nier l'importance de la Personne.
Nous n'en arrivons pas, en Occident, à nier la réalité intrinsèque de l'ego;
mais nous constatons que la personnalité est éphémère au regard de la
conscience qu'elle affirme dans sa spécificité.
113
Quant au
renforcement de la personnalité, tel qu'on l'encourage en Occident, il va à
l'opposé de la volonté du bouddhisme de démasquer l' "imposture de
l'ego"...
[23,183]
Tout en Occident converge vers deux buts
précis:
[23,188]
- d'une part, la
valorisation du moi en tant que tel, ...
- Et deuxièmement,
l'utilisation des découvertes de cette originalité inventive, dans l'ordre
de l'action politique,
économique, artistique ou cognitive, l'application de ces
découvertes à la réalité.
C'est enfin par un raisonnement
philosophique que le bouddhisme en arrive à nier l'acte de création.
Une entité permanente, toute puissante
et autonome,
[[31]]
ne pourrait créer quoi que ce soit sans
perdre ses qualités de permanence et de toute-puissance.
114
Et pour en
terminer ...
Jean-François REVEL vient de me tracer la
ligne logique évidente où inscrire la suite du présent essai. Je devrais
systématiquement aborder la "personne vectorielle" dans les divers
secteurs où nous la rencontrons. Avec: la politique vectorielle, l'économie,
les arts et la science. La technologie dans l'idéologie vectorielle. etc...
Je pourrais ainsi reprendre à mon compte,
mais à la sauce vectorielle, les grands thèmes à la mode: l'écologie, l'énergie
nucléaire (la bombe et les déchets), les problèmes éthiques, le progrès, la
psychiatrie. Mais je me refuse à sacrifier à ce que je considère être des
poncifs.
Il est possible que je m'intéresse un jour
à la légitimité de la propriété privée. A considérer, de toute évidence, comme
un dépôt en bonne gestion. Mais le débat est autre.
- Si l'inquiétude est
réellement la caractéristique de notre siècle, inquiétude née d'un besoin de
vrai plus authentique;
- Si vous aussi, Madame ou
Monsieur, êtes en quête de cette vérité profonde, traduite par votre société,
par votre personnalité, et par l'Univers (qu'il soit celui des atomes ou celui
des galaxies);
- Si vous avez ressenti cette
intuition qu'en quelque endroit de ces pages, se cachait peut-être une clef;
- Si je vous ai heurtés par
certains de mes propos (bien que ce ne fût là mon intention à aucun moment);
- Si je me suis trompé et que
vous détenez une vérité qui efface mon erreur;
- Si enfin, il y avait encore
d'autres "si...";
- Si dans ces lignes, vous vous
êtes sentis concernés, et que votre désir ou votre humeur du moment vous y
poussent, puis-je alors vous demander de prendre à votre tour la plume, ce soir
ou demain, et de me faire part de votre réflexion?
115
BIBLIOGRAPHIE
Pierre TEILHARD de
CHARDIN
Seuil
1955-60
[1]
Le Phénomène
Humain
[9]
La Vision du
Passé
[5] L'apparition de
l'homme
[4] La Place de l'Homme dans la
Nature
(Le groupe zoologique
humain)
Alb.
Michel
1966
Jacques MONOD
[7]
Le Hasard et la
Nécessité
Seuil
1971
Mircéa ELIADE
[10]
Histoire des Croyances et des Idées
Religieuses (3
vol.)
Payot
1976-1983
Jacques RUFFIE
[6]
Traité du
Vivant
Fayard
1982
Etienne PETIT
Mosaïques
Calligraphie
1992-2005
Moïse: Ou? Quand? Comment
[13]
Moïse: Le malentendu
Moïse: Le fleuve d'en face
Moïse: Le schisme
[14]
Moïse: L'Alliance
[18]
Moïse: L'amalgame
D'Abraham à Moïse
Moïse; Prophète de l'Occident
G. ALBERIGO
[16]
Les Conciles Oecuméniques (3 vol.)
1994
Bernard VAN RINSVELD
[17]
Un Cryptogramme
d'Amon
MRHA
(Bxl)
1993
Hubert REEVES
[19]
L'Heure de
s'enivrer
Seuil
1986
Trinh Xuan THUAN
[20]
Le Chaos et
l'Harmonie
Fayard
1998
Georges
DUMEZIL
[15]
Mythe et épopée (I -
III)
Paris
1968-73
Claude VANDERSLEYEN
[21]
L'Egypte et la Vallée du Nil
PUF
1995
Raymond
RUYER
[22]
La Gnose de
Princeton
Fayard
1974
Jean-François REVEL (& Matthieu RICARD)
[23]
Le moine et le
philosophe
Nil
1997
Paul DIEL
[3] La
divinité (symbole et
signification)
Payot
1975
Steven WEINBERG
[2] Les trois premières minutes de l'Univers Seuil
(Science
ouverte)
1978
Th. DOBZHANSKY
[11] Genetics
and the Origin of
Species
1937
Réed: N.Y. Columbia University
Press
1982
A
consulter peut-être:
Centre International d'Etudes Bio-Sociales.
Jacques
DARTAN (pseudonyme de 32 chercheurs)
[8] Franchir le Rubicon
Le défi Européen
Ed. Sociales française (Survivre)
Jose LEITE LOPES & Bruno ESCOUBES
Sources et évolution de
la physique quantique
Textes fondateurs
Masson (Histoire des sciences) 1995
Etienne KLEIN
Le temps
Flammarion (Dominos N°52) 1995
Hubert
REEVES
Patience dans l'azur
Seuil (Science
ouverte)
1981
Poussières d'étoiles
Seuil (Science
ouverte)
1984
Trinh Xuan
THUAN
La mélodie secrète
Fayard
1988
André PICHOT
La naissance de la
science (2 vol)
Gallimard (Folio-essais)
1991
Claude TRAUNECKER
Les dieux de l'Egypte
P.U.F.
(QSJ)
1992
André CHOURAQUI
La Bible
DDB
1989
Ecole Biblique de Jérusalem
(BJ)
La Sainte Bible
DDB
1955
116
Notes et commentaires
[1] Personnellement,
nous sommes à la tête de quelque 18 tonnes de matériel en classement et à
l'étude,
matériel qui réparera en partie un jour les pertes désastreuses du Musée
d'Elisabethville.
CEPSI
N°69
Elisabethville
1964
[3] Le Malentendu (la Parole de YHWH) La naissance des dieux
[4] La
Recherche
N°135 juillet-août 1982
[7] Comme le défend entre autres Andor THOMA de l'U.C.L. qui, dès 1978, déclarait que l'existence de races humaines était une réalité biologique.
[8] J'ai commenté le principe anthropique qui me semble en flagrante contradiction avec la genèse-même de la science qu'il tente de justifier. L'étude citée se base sur les publications de R.H. DICKE, J.D. BARROW & F. TIPLER, J.A. WHEELER & C.A. PATTON, F. DYSON, H. REEVES et Tr.X. THUAN.
[10] Cette thèse est toutefois démentie par Marc GABOLDE qui souligne que dans le contexte, il s'agit toujours, non pas de Père, mais de Maître de la lumière et de tout ce qui rayonne.
[11] Il me semble utile ici de distinguer l'enseignement de Jésus de celui du Christ …
[12] La seule langue de l'Eglise romaine étant le latin, il n'existe pas de traduction officielle des textes conciliaires. Nos textes français se réfèrent à la traduction simultanée en trois langues (grec, latin et français) proposée par G. ALBERIGO. Cette traduction est devenue un ouvrage de référence.
[13] A rapprocher de la proclamation d'Akhenaton: "Vivant de Ma'at"
[14] Dans
ce type d'analyse, Paul DIEL distingue:
- l'interrogation de l'homme face à son inconnu: c'est le mystère.
- et la réponse imposée : Dieu.
[15] La
dynamique de transformation présente d'importantes similitudes avec ce que
Schopenhauer
appelait "la volonté".
[16] A remarquer que, dans un article récent (en 2000 je crois) Fred Hoyle, l'inventeur du sobriquet "Big-Bang", persistait à contester l'expansion de l'Univers dans une explosion initiale.
[17] A noter que l'astrophysique s'accommoderait encore bien de cette dernière hypothèse. Mais Dieu, dès lors en perdrait son statut de transcendance. Il pourrait éventuellement continuer à justifier son immanence, mais … Il deviendrait la "Loi fondamentale".
Or, je me sais préférentiellement surréaliste.
Je dois donc accepter de supposer des vecteurs
conceptuels "autres", mais pourtant imaginatifs et créatifs, et qui
s'inscriraient dans un cheminement différent.
[24] Moïse:
Où? Quand? Comment?
Calligraphie
1996
[25] A
noter qu'une des premières activités néolithiques se consacre à la sélection du
bétail et des céréales.
Les eugénismes sont aussi anciens que l'humanité réfléchie.
[27] Dans
l'ouvrage cité de Fr. REVEL, le moine précise sa position scientifique:
On ne nie pas
que la pensée, même immatérielle, s'actualise dans le cerveau par des
réactions
chimiques,
qu'elle se traduise par des
processus physiologiques qui agissent
sur le corps, et que ces processus aient en
retour une influence sur la
conscience. Cette interaction subsiste tant que la conscience est
associée au
corps. Mais on
ajoute que ce qui guide le fonctionnement du cerveau et ses
décisions, c'est la conscience immatérielle.
[28] Le Karma est la charge de distension avec la conscience cosmique, accumulée dans la conscience individuelle au cours de la vie (et de ses vies antérieures). Vladimir GRIGORIEFF (Religions du Monde Entier, Marabout 8537, 1989) définit le karma comme "les actes et les volitions d'un individu, en tant qu'ils produisent un capital d'existences l'obligeant à renaître".