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 Etienne PETIT
 
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Cette page Web est LA PENSEE VECTORIELLE
 




  1

LA PENSEE VECTORIELLE

 
 
AVANT-PROPOS
 
 
 
C'est en été 1964, qu'au cours d'une lecture de vacances, j'ai découvert Pierre TEILHARD de CHARDIN, à travers  le plus populaire de ses écrits: Le phénomène humain.           [1]
Je découvrais en même temps sa tentative de synthèse et son intention de toujours tout re-situer par rapport à l'ensemble dont il émane. Je venais de m'ouvrir à la sphère de Relativité.
 
Les événements de la vie - certains parleront peut-être de hasard - ont fait que quelques années plus tard, je me voyais chargé de la publication scientifique des quelque quatre-vingts sites paléontologiques identifiés en Afrique Centrale (et principalement au Katanga, encore parfois appelé Shaba). 
Ce long travail d'identification avait été entrepris par un moine bénédictin,                    [[1]]
Dom Adalbert ANCIAUX de FAVEAUX qui, outre les charges de son sacerdoce, avait consacré quarante années de sa vie africaine à découvrir et classer une collection insoupçonnée d'os et d'outils paléolithiques.  
 
C'est ainsi que s'ébauchait lentement devant lui, le vaste mouvement des peuples qui, durant plus de deux mille millénaires, (deux millions d'années) ont sillonné l'ensemble de l'Afrique, du Sud au Nord, et puis retour.
 
J'avais pour moi, ma jeunesse. Et lui, son expérience de savant et d'octogénaire. Nous nous étions liés d'une très grande amitié. Et c'est ainsi que j'ai pu percevoir, en témoin sans doute privilégié, ce que j'appellerai un acte de foi scientifique. Mais également l'acte de foi théologique d'un homme qui m'a plusieurs fois avoué ne pas tenter de concilier la pensée du religieux qui célébrait la messe conventuelle du matin, et celle du scientifique qui dessinait notre aventure humaine dans l'histoire du monde.
   

  2 

Souvenons-nous que dans les années soixante, il était communément admis que l'homme était apparu sur terre, voici environ 500.000 ans. Or, nous avions dans les mains des vestiges, dont certains étaient incontestablement humains (grattoirs, kwés, nucléi, vertèbres peut-être), que les techniques les plus sophistiquées de l'époque (datation par potassium-argon) situaient aux environs de deux millions d'années.
 
Du coup, l'animal humain attrapait un sérieux coup de vieux puisqu'il devenait brutalement quatre fois plus âgé que nous ne l'avions imaginé. L'enjeu était d'importance! Quelle devenait dès lors la véritable Place de l'homme dans la nature ?                                                  [4]
 
Depuis lors, d'autres découvertes ont confirmé, et même sensiblement élargi, les deux millions d'années d'âge de notre humanité. Le patrimoine paléontologique - aujourd'hui perdu - de l'ex‑Katanga s'inscrit désormais dans une chaîne de plus en plus continue; mais à l'époque, ces vestiges faisaient figure de documents isolés.
 
Pour mieux situer le personnage de Dom Anciaux, (le Père-Cailloux comme il était surnommé à l'époque) je préciserai qu'il était théologien et Docteur ès sciences. Elève de Marie Curie, il avait été le condisciple de sa fille Eve. Entré très tard dans les ordres, à l'abbaye de Saint‑André lez Bruges, il avait été envoyé vers les années 1936 dans la "province bénédictine" du Katanga. Il y avait ainsi, à l'occasion de ses travaux, souvent rencontré l'abbé BREUIL.
 
Si je raconte cet épisode de mes pérégrinations et ma rencontre avec Dom Anciaux, c'est qu'il était aussi un ami personnel de P. Teilhard de Chardin.
J'étais, se plaisait-il à me répéter, un des rares intimes que Teilhard recevait dans son appartement de Paris, à l'heure du thé.
 
D'autre part, et sur un plan plus strictement scientifique cette fois, une réelle collaboration s'était établie entre les deux savants; collaboration qui avait rapidement débordé du cadre fort étroit de l'analyse des "collections d'os de l'Age ancien et moyen de la Pierre", comme me le décrivait
l'éminent E.BONE (S.J.), le 21 mai 1968.
   

  3

Cette complicité entre des deux religieux est encore attestée par George B. BARBOUR lorsque la même année, il m'écrivit:
I know that my late friend R.P. Teilhard de Chardin with whom I visited Africa had a high opinion of his brother in the Society of Jesus.
 
Son frère en la Société de Jésus! (?)
 
Anciaux de Faveaux n'était pas Jésuite. Et pourtant, je pense que le vieux Barbour, dans son image équivoque, désirait ici volontairement toucher du doigt la clef qui permet de saisir toute la portée de la rencontre exceptionnelle entre les deux religieux, à travers des pensées si proches et pourtant si divergentes. Pensées toutes deux bien chrétiennes; comme l'ensemble de notre Occident, en somme.
 
Et il se fait qu'en dépit de mon jeune âge - j'avais trente ans - je fus à l'époque le témoin bien involontaire de ces deux recherches parallèles, passionnées l'une comme l'autre, en quête de la synthèse totale qui aurait expliqué le Monde. Et ce sera Oméga pour Teilhard; peut-être un autre Alpha pour Anciaux. Tous deux, sur base de la même observation d'une réalité identique.
 
Voila mon point de départ.
 
Je présenterai dans ces pages, un itinéraire de réflexions qui, à première vue, pourrait laisser croire à un labyrinthe: essai philosophique égaré dans les domaines les plus divers de la Science et d'une spéculation contradictoire.
 
Je voudrais reprendre ici la remarque de Jacques MONOD,                                             [7]
dans sa page de couverture:
Il est imprudent aujourd'hui, de la part d'un homme de science, d'employer le mot de "philosophie", fût-elle "naturelle" dans le titre (ou même le sous-titre) d'un ouvrage. C'est l'assurance de le voir accueilli avec méfiance ...
   

  4

Il me faudra donc, avant d'entamer notre voyage, dévider le fil d'Ariane qui, - bien au delà de l'apparente diversité de mes démarches, - aura tracé une route définie et cohérente. L'objet unique de mes préoccupations reste uniformément l'Homme. C'est à dire: pris dans son individualité et compris dans sa personne. Mais, l'Homme aussi, lorsqu'il se structure en groupes, en sociétés; lorsqu'il se fait humanité et s'inscrit dans l'Univers.
 
Je m'intéresse ainsi à moi. Je m'intéresse à vous, dans notre "progression vers".
 
Presque un journal de bord. Etapes fortuites d'une réflexion en quête d'elle-même. Ces pages ne sont pas une somme. Elles n'apportent aucune réponse. Les questions qu'elles réveillent ont plus de trois mille ans d'âge.
 
Itinéraire incomplet; survol trop rapide.
Quelle censure m'aura interdit:
- le Vietnam, l'Afghanistan, l'Iran l'Irak, les génocides,
- la violence - les violences,
- la faim, les pollutions,
- le tiers-monde, les quart-mondes,
- les fondements politiques et ceux de la propriété,
- nos démissions devant les révoltes,
- ...
 
Investigation de méthode, la lumière de nos technologies contemporaines aura-t-elle la propriété de nous souligner un relief jusqu'à présent insoupçonné, pour situer désormais notre humanité, par rapport à notre profondeur nouvelle?
 
 
 
   

  5

                                                       LA NOOSPHERE
 
Le miracle humain
 
On évoque couramment le terme de "décadence" pour qualifier notre époque. Et l'on se souvient volontiers du temps, bien proche encore, où au niveau des études - pour ne prendre qu'un exemple facile - toutes nos connaissances s'inscrivaient dans des structures strictement pré-déterminées, et pratiquement immuables.
 
A l'exception de quelques rares intelligences vraies, la caractéristique intellectuelle de notre début de vingtième siècle, était évidemment la référence à ces structures. Notons au passage qu'il ne nous aura nullement fallu attendre mai '68 pour contester cette rigidité de l'enseignement encore appelé "classique".
 
Mais la loi du balancier a joué et, de réforme en réforme, c'est à une véritable entreprise de dé‑structuration que nous nous sommes attelés. Jusqu'à l'enseignement dit "rénové" - excellent dans son principe mais qui, s'il se veut être efficace, transforme le corps professoral en véritable sacerdoce (ce qui n'est pas très réaliste!) - avec sa multitude de passerelles qui doivent autoriser les élèves à glisser d'une orientation scolaire vers une autre; permettant ainsi de corriger en cours de route des éventuelles erreurs d'orientation.
 
Il est bien évident que les études ainsi comprises ouvrent les portes à pratiquement toutes les disciplines. L'accès par ordinateur aux bases de données, a encore amplifié l'éventail des possibilités qui en sont devenues presque infinies. Mais les connaissances scientifiques éparses ont alors souvent perdu le fil logique qui les reliait entre elles.
 
Nombreux sont aujourd'hui les jeunes qui ont terminé leurs études avec succès, mais qui se retrouvent pourtant fort désorientés devant la vie. Ils ont eu le loisir d'aborder presque toutes les matières scientifiques. Ils s'y sont intéressés. Mais ils ont reçu toutes ces connaissances "en vrac", comme une masse informe et sans squelette.
   

  6

C'est dès lors un désarroi souvent très grand qu'ils expriment, face à un univers dont ils ne perçoivent pas directement la cohérence. Désarroi qu'ils dénoncent à travers la "consommation" dont ils accusent notre société.
 
Et désarroi surtout devant ce qui devrait être leur attitude d'homme, mais qu'aucune morale scientifique ne parvient à dégager. De là leur inquiétude.
 
Cette inquiétude est parfois dénoncée comme étant le propre de notre temps, alors qu'une autre caractéristique de notre époque serait, paradoxalement, notre refus de regarder bien en face les vrais problèmes dans leur réalité?
 
La pratique des méthodes exactes et la rigueur du raisonnement concret donnent la routine d'aborder les problèmes dans l'optique d'une solution démontrable. De nombreux sociologues suggèrent ainsi que notre siècle est plutôt caractérisé par la recherche du vrai dans ce qu'il nous propose de plus authentique: un vrai dépouillé à l'extrême de tout masque destiné à nous proposer la vérité sous son jour socialement le plus acceptable.
 
Et voila! Les grands mots sont lâchés: inquiétude, recherche du vrai, dépouillement des masques. Le tout, dans notre contexte social.
 
Et c'est ainsi que nous nous trouvons devant la contradiction:
-    d'un doute, d'une part, issu d'un manque de structure;
-    d'une confiance aveugle, d'autre part, en tout ce qui peut être qualifié de scientifique.
 
Il serait peut-être intéressant de souligner dès maintenant la valeur provisoire de nos connaissances scientifiques qui, proposées aujourd'hui comme des vérités, seront peut-être contestées demain.
 
Il semble en effet qu'un mouvement de retour, inverse dans une nouvelle rigueur - dans une nouvelle structuration - se dessine dans l'enseignement depuis les années '80. C'est sans doute un progrès par rapport au début du siècle; la nouvelle structuration étant appelée à se construire dans un cadre maintenant élargi au delà des savoirs trop limitativement scientifiques.
   

  7

L'expérience de la mathématique est exhaustive à cet égard. La déstructuration de la géométrie, de l'algèbre et des autres sciences des nombres, a mis en évidence l'unité qui se dégageait de ces diverses disciplines.
 
Comme beaucoup de parents des années 1970, je me suis senti l'obligation de m'initier à la théorie des ensembles qu'une mathématique moderne enseignait unanimement dans les écoles. Et je me souviens de mon étonnement lorsque, à l'occasion d'un exercice d'implication, je me suis surpris à décrire deux parallèles. Il était dès lors évident que la science des nombres, celle des rapports et la géométrie ne formaient qu'une seule mathématique.
 
On en revient cependant à un enseignement plus traditionnel "des" mathématiques, (plurielles cette fois) avec chacune leurs structures propres (comme la géométrie euclidienne), avec leurs fonctions, etc... Ce nouvel enseignement est pourtant moins rigide qu'il y a cinquante ans, car il reste ouvert à une construction orientée vers les autres sciences des nombres, mais néanmoins élaborée dans une pleine rigueur mathématique.
   
Le double mouvement est ici très net:
- un premier élargissement, au prix d'une déstructuration.
- et puis retour à la structure dans une science élargie.
C'est une véritable évolution qui se trace ainsi sous nos yeux.
 
Et nous pouvons très facilement imaginer que la prochaine génération ne connaîtra plus - ou alors infiniment moins - le désarroi d'inquiétude que je viens de déplorer. 
     

  8

Il y a quarante ans, l'évolution des espèces était considérée comme une évidence; un postulat, partagé par l'ensemble - ou presque - des scientifiques. Ce n'est plus le cas aujourd'hui. Les années 1980 ont été l'occasion de nombreux colloques où le principe-même de l'évolutionnisme a été remis en question.
 
Il nous faut désormais compter avec ces franges vraiment non-négligeables          [2]]   

de savants qui nient toute "Evolution". Il serait toutefois erroné de prétendre que nous en sommes revenus au fixisme du siècle dernier. Mais il faut reconnaître que les arguments ne manquent pas aux créationnistes contemporains. De là à leur donner raison ...
 
Rares en effet sont ceux qui contestent encore aujourd'hui, une ligne générale d'évolution. Dans la vie courante, nous parlerons de progrès. Mais ce progrès peut rapidement s'interpréter comme la manifestation épidermique d'un mouvement de fond qui se mesure lui, aux dimensions d'une grande pulsation cosmique; semblable ainsi à une avalanche ou un séisme qui ne peuvent scientifiquement s'interpréter et se comprendre qu'au paramètre des grands synclinaux terrestres.
 
Dans sa "Vision du Passé", Teilhard précise:                                                                       [9]
 
Le système des plis alpins ne s'est pas formé brusquement. Semblable aux rides que nous voyons se propager sur la surface d'un liquide en voie de solidification, il est apparu graduellement en plusieurs phases. Les Pyrénées, ... puis ce fut le tour des Alpes.
L'Himalaya est notablement plus jeune. Enfin, certaines régions des Andes ou de l'Alaska n'ont peut-être pas fini de se plisser et de s'élever. Toutes ces chaînes forment bien un système. Elles marquent les instants successifs d'un même mouvement.
 
Chaque jour nous révèle le progrès matériel dans ses nouveautés et le mieux-être qu'il nous apporte. L'étude des grandes civilisations nous découvre également le plus-être progressif de chacune des couches d'histoire, par rapport aux ères antérieures.
   

  9

Un même mouvement se dessine très distinctement - malgré les lacunes inévitables et souvent fort importantes de nos échantillonnages - lorsque nous nous penchons sur l'évolution biologique.
 
Pierre Teilhard de Chardin a mis en évidence la continuité de cette pulsion générale du Monde. On pourrait dire du Cosmos. Il a ressenti avant quiconque notre vertige face à cet irréversible mouvement qui nous conditionne.
 
Je viens de commettre une imprudente simplification dans ma manière d'envisager le plus-être progressif de chacune des couches d'histoire. On pourrait interpréter que je n'aie retenu que les couches successives des civilisations qui naissent et meurent, superposées les unes aux autres.
 
Dans une telle vision simplifiée de l'Histoire, j'écarterais un peu trop radicalement les civilisations "extérieures" qui - par voie d'invasion, par exemple - viennent brusquement s'ajouter et compléter (ou au contraire interrompre) la pyramide des civilisations successives. Bien concrètement et aujourd'hui par exemple, l'Occident est directement influencé par l'Extrême-Orient - et particulièrement par le Japon - alors qu'une telle interpénétration était inconcevable, voici cent ans.
 
Si ceci devient déjà perceptible au niveau individuel de notre vie quotidienne (une répression trop musclée à Pékin mobilise instantanément les foules à Paris ou Washington), quelles répercussions ne devons-nous pas attendre au niveau social? C'est vraisemblablement dans la sphère des découvertes scientifiques - par la voie des communications - que l'échange horizontal et planétaire sera le plus actif.
 
Il n'en reste toutefois pas moins vrai que toute l'histoire des hommes s'inscrit suivant une réelle continuité. Il y a bel et bien un authentique courant de l'Histoire. Et c'est justement cette continuité dans la pulsion générale du monde, que Teilhard a dénoncée.
  
Une conscience supérieure, dit-il, née des lois-mêmes de l'évolution de la Conscience primitive - qui permettait aux hommes de percevoir le monde extérieur - serait à l'origine de notre malaise actuel.
   

  10

L'homme nouveau serait occupé à découvrir maintenant en lui, outre ses facultés, l'univers de ses potentialités. Potentialités et réflexion d'une activité sur elle-même revêtent ici un caractère évident de relativité.
 
L'homme d'aujourd'hui est ainsi occupé à franchir le seuil totalement neuf de la Noosphère.
Et dans "Le phénomène humain", nous lisons:                                                                     [1]

    
En ce moment même, pour quelque Martien capable d'analyser aussi bien psychiquement que physiquement, les radiations sidérales, la première caractéristique de notre planète serait certainement de lui apparaître, non pas bleue de ses mers ou verte de ses forêts, - mais phosphorescente de Pensée. Ce qu'il y a de plus révélateur pour notre Science moderne c'est d'apercevoir que tout le précieux, tout l'actif, tout le progressif contenu originellement dans le lambeau cosmique d'où notre monde est sorti, se trouvent maintenant concentrés dans la "couronne" d'une Noosphère.
 
Comparable à celui qui viendrait de se réveiller d'un état second, l'homme d'aujourd'hui serait pris de vertige devant la réalité qui l'entoure certes depuis toujours, mais dont il vient seulement de prendre conscience par son éveil. Dans cette ligne de pensée, nous pouvons imaginer qu'il se produit actuellement un changement radical dans notre manière de percevoir.
 
Jusqu'à présent - jusqu'à ces derniers millénaires - notre conscience était principalement orientée vers l'extérieur. L'homme s'attachait à découvrir son environnement. Or depuis quelques temps (et quelques milliers d'années ne sont qu'un instant au regard de l'Histoire) l'homme se tourne vers lui-même. Il se découvre ainsi tel qu'en lui-même, mais aussi telles qu'en lui ses potentialités.
 
Et là, nous nous trouvons devant un phénomène entièrement nouveau; et nous pouvons prétendre avoir franchi un seuil totalement neuf dans notre conscience collective. C'est au delà de ce seuil que Teilhard situe la Noosphère. Il ne s'agit plus pour nous de nous contenter de regarder autour de nous, mais bien cette fois de plonger à l'intérieur de nous-mêmes, pour sonder ainsi de quoi nous sommes capables.
   

  11

Pour imager ma pensée, je voudrais faire appel à des notions de photographie: champ de profondeur et champ de netteté. Au fur et à mesure que nous tournons la bague de mise au point de l'objectif, notre horizon de vision s'inscrit avec une précision progressive dans le viseur. Outre la seule netteté de vision, chaque objet trouve aussi mieux sa place par rapport à l'ensemble de l'image: avant-plan, arrière-plan, horizon se situent ainsi les uns par rapport aux autres.
 
De même pouvons-nous concevoir que c'est très progressivement que nous nous sommes situés par rapport aux autres objets de notre Univers. Et nous en arrivons maintenant - par un phénomène de réflexion - à un champ tel de netteté que nous apparaissons nous-mêmes dans notre propre viseur. C'est cette vision reflective qui nous permet enfin de nous situer dans l'ensemble de l'Univers.
 
L'homme connaît. Il partage en cela la Connaissance universelle qui prend une forme fort homogène dans l'ensemble du règne animal. Mais la connaissance humaine se réfléchit sur elle-même. Si l'homme sait, il sait aussi qu'il sait. Et c'est là, semble-t-il, une caractéristique exclusivement humaine. C'est la Réflexion de Conscience.
 
En toute logique, cette réflexion devrait également se répercuter au niveau de notre comportement. L'on peut donc s'attendre à ce que l'homme ait également un comportement réfléchi, dans la mesure du moins où il désire différencier son comportement de celui de l'animal; dans la mesure où il décide de dépasser l'instinct.
 
C'est évidemment ici que s'inscrit la Morale.
 
Nous pouvons donc raisonnablement espérer qu'après un premier étourdissement dû à cette lumière nouvelle, l'humanité trouvera dans la Noosphère un champ nouveau de profondeur. Il s'agira cette fois de réfléchir notre propre activité sur elle-même.
 
Le seuil de la Noosphère ainsi compris, on peut évaluer qu'il situe nos valeurs intellectuelles et morales par rapport au relief nouveau qu'il nous donne.
   

  12

Nos préoccupations de conscience couvrent désormais, à l'image de la stéréoscopie, un champ élargi à des dimensions qui ne sont plus exclusivement humaines. Et notre activité réfléchie devient ainsi relative à l'ensemble du contexte cosmique qui nous conditionne. L'humanité entre ainsi dans sa sphère de Relativité.
 
Teilhard termine là l'évolution, mettant ainsi un terme au mouvement général qui, selon lui, est appelé à se confondre dans le Point-Oméga.
 
Dans " La Place de l'Homme dans la nature", il précise:                                                   [4]
 
Par sa percée d'hominisation, l'onde de complexité pensante a pénétré sur terre, suivant le phylum des anthropoïdes, dans un domaine ou compartiment absolument nouveau pour l'Univers: celui du Réfléchi.
Imaginons, à l'intérieur d'un solide comparable au globe terrestre une onde émergeant du pôle Sud et s'élevant en direction du pôle Nord. Sur tout son parcours, l'onde considérée se propage en milieu courbe, et donc "rapprochant". Et cependant, sur la première moitié du trajet (jusqu'à l'équateur), elle se dilate; tandis que plus loin seulement elle commence à se contracter sur elle-même.
Eh bien, suivant un rythme tout pareil, pourrait-on dire, paraît se poursuivre historiquement l'établissement de la Noosphère. Depuis son origine jusqu'à nos jours, l'Humanité tout en se ramassant et s'organisant inchoativement sur soi, a avant tout pour elle de se multiplier et d'occuper la Terre. Et ce n'est que tout dernièrement, "la ligne une fois franchie", que les premiers symptômes sont apparus dans le monde, d'un reploiement définitif et global de la masse pensante à l'intérieur d'une hémisphère supérieure, où elle ne saurait plus aller que se contractant sous l'effet du temps.
 
Socialisation d'expansion, se renversant, pour culminer en une Socialisation de compression.
 
L'auteur voit ensuite la contraction de la noosphère en trois phases:
-   Compression ethnique.
-   Compression économico-technique.
-   Augmentation concomitante de conscience, science et rayon d'action.
   

  13


Cette appréciation générale est sans doute exacte à l'échelle des limites actuelles du monde terrestre. Mais la vie ne serait-elle pas plutôt une des nombreuses manifestations d'une vague de fond bien plus vaste, assimilable aux mouvements des galaxies dont la diversité nous cache peut-être une impulsion unique? Il est sans doute encore fort tôt, dans la rédaction de ces notes, pour commenter dès à présent cette évaluation - qui me paraît très limitée - du Point Oméga.
 
Rapidement cependant, et sans entrer ici dans trop de détails, mais pour autant cependant que nous admettions que l'ensemble de l'Univers (le Cosmos) n'est qu'un simple moyen - nous évoquerons plus tard le concept d'un "vecteur" - qui permet à une conscience cosmique de s'exprimer; nous serons alors presque automatiquement contraints à concevoir que "la réflexion est un processus normal de cette Conscience".
 
Au même titre que la ligne est le prolongement "normal" de la répétition du point (mais lui apporte une dimension nouvelle); que la largeur est le prolongement "normal" de la ligne (mais lui apporte également la dimension nouvelle d'une géométrie plane); que la hauteur apporte également dans cette voie, et toujours de façon "normale", la dimension nouvelle qui crée l'espace tri-dimensionnel.
 
De même pour l'Univers: qui m'apparaît comme une formidable machine à se créer et à penser. Et sur notre petite planète Terre, il semble que cette pensée se soit développée suivant le vecteur spécifique de la Conscience. Et par le canal de l'homme, ce vecteur de conscience a atteint le seuil dimensionnel de la Réflexion.
 
Apparemment la voie est féconde. Et si cette réflexion (se connaître soi-même) donne réellement une profondeur nouvelle à la conscience, nous pouvons nous attendre à ce qu'elle déborde très prochainement des limites très étroites de notre seule humanité, pour s'épanouir - comme tout ce qui est fécond - jusqu'aux limites d'une conscience universelle appelée ainsi à devenir réfléchie dans sa totalité.
   

  14

Je m'écarte ici de la vision teilhardienne du Point Oméga, car le seuil de réflexion, loin de m'apparaître comme un point final, me semble plutôt le point de départ d'une conscience appelée à s'élargir et à prendre ainsi dans son champ de vision, sa propre réalité.
 
Mais pour le religieux Teilhard de Chardin, la seule interprétation cohérente qu'il pouvait donner à ce phénomène de concentration qu'il pressentait, était un monde qui convergeait. Il conclut donc:
 
Sous peine d'être impuissant à former clef de voûte pour la Noosphère, OMEGA ne peut être conçu que comme "point de rencontre" entre l'Univers parvenu à la limite de concentration, et un autre "Centre", encore plus profond; Centre Self-subsistant et Principe absolument ultime, celui-là, d'irréversibilité et de personnalisation: le seul véritable Oméga.
 
Dès lors, tous les problèmes humains, tant aux plans personnel que social, ne devraient-ils pas être formulés en d'autres termes? Et le pas n'est pas tellement grand pour que l'on s'interroge sur les valeurs respectives de toutes les civilisations qui ont précédé la nôtre (qui n'en serait, en somme, qu'une sorte de sommet), et d'examiner si nous n'avons pas élaboré un monde de leurres et de mensonges, un univers d'erreurs avec nos vérités fixes, et considérées comme immuables.
 
Un mouvement - par définition - se veut être un déplacement "vers quelque part". Or, si nous nous dirigeons quelque part, quel sens pouvons-nous accorder aux déplacements cosmiquement si courts, imperceptibles même, que représentent nos petites existences individuelles? Et si les valeurs sur lesquelles nous avons élaboré nos existences personnelles n'étaient pas fixes, mais bien en mouvement au contraire - comme tout ce qui les supporte - dans quelle direction devrions-nous chercher ces valeurs?
 
L'expression populaire "Où allons-nous?" ne prend-elle pas ici une résonance métaphysique saisissante?
   

  15

Ces notes ont traîné pendant plus de trente cinq ans, sous forme de brouillon sans cesse remanié, avant que je ne me rende compte que nous touchions ici du doigt, un point essentiel dans une vision synthétique de l'Univers. Plus simplement: d'une philosophie.
 
Je pose la question "Où allons-nous ?" et je donne à cette interrogation son sens le plus strictement métaphysique. Il serait peut-être plus précis de poser autrement la question, en demandant plus simplement "Que devenons-nous ?"  Car c'est dans cette optique de devenir - ou de mouvement vers - que je tiens délibérément à consigner toutes mes présentes réflexions.
 
J'ai défini le mot "vecteur" comme étant la synthèse, dans une ligne imaginaire de forces, de plusieurs mouvements conjugués. C'est dans cette acception du terme que j'ai osé décrire mes recherches comme une ébauche de philosophie vectorielle. Par opposition ainsi avec notre habitude occidentale de toujours définir tout, suivant ce que les choses sont, ou en fonction de la manière dont elles se manifestent (Essence et l'Existence).
 
Je me propose quant à moi de toujours obstinément rechercher les choses dans ce qu'elles deviennent. C'est une option fondamentale. Il me semble que le devenir est le mode par lequel nous vivons le moment présent. Vivre maintenant, c'est devenir soi.
 
Cette démarche prend de la distance par rapport à la philosophie de l'essence, et même à celle de l'existence. Chercher mon être - dans ce que je suis ou dans la manière dont j'existe - c'est me complaire en ce qu'il y a de plus statique en moi. A la limite, me chercher dans ce que je suis équivaut à accepter de me trouver dans ma mort, puisque c'est elle seule qui me permettra de franchir la porte par laquelle je quitterai la durée, pour ainsi arrêter mon mouvement.
 
Loin de moi la prétention d'apporter réponse à toutes ces questions.
 
Je me propose simplement de confronter dans cette optique, ce que nous indiquent les sciences dites "positives", et nos manières de penser à travers nos philosophies ou nos religions.
 
   

  16

L'optique noosphérique
 
 
Ainsi posées les normes de notre étude, essayons de saisir le "miracle humain" dans son ensemble analytique.
 
Au premier chef, nous nous heurtons inéluctablement à l'anthropométrie de toutes les activités humaines, tant cérébrales que simplement matérielles; à l'image des petits enfants qui définissent instinctivement l'ensemble du petit monde qui les environne, à l'échelle et en fonction des problèmes qui les touchent personnellement et au moment présent.
 
C'est d'ailleurs cette vision uniforme de toutes choses, à travers une optique toujours trop exclusivement humaine, qui nous incite à attribuer de véritables personnalités (avec les caractéristiques humaines de déception ou d'espoir) à nos animaux domestiques ou aux objets familiers de notre vie quotidienne, voire à certains paysages.
 
Ensuite, et le jeu de la tradition s'ajoutant cette fois, il fallut composer la perception anthropométrique de la nature, avec les lois encore occultes qui se manifestent concrètement, mais au delà de l'échelle humaine. On accommoda ainsi notre perception intuitive avec le "Mystère". Les puissances des quatre éléments (eau, terre, air, feu) dans leurs manifestations les plus spectaculaires; les secrets de la vie et de ses rythmes; les possibilités pressenties aux niveaux de la connaissance et du pouvoir.
 
Dans une étude précédente, je me suis intéressé à la naissance                                  [[3]]
et à l'évolution des concepts divins. J'y ai souligné qu'une première démarche a doté les divers éléments d'une âme, d'une intention. C'était l'ère des Esprits. Mais les esprits restaient insaisissables dans l'énigme de l'élément qui les incarnait.                    [10]
   

  17

Puis l'intention s'est personnalisée et muée en action. C'est la naissance des dieux, que l'on peut sans doute placer vers le septième millénaire avant notre ère. A l'inverse de l'Esprit, l'éventuelle élimination de l'élément matériel à travers lequel les dieux s'expriment ne modifie en rien leur identité. Le dieu n'habite pas son élément. Il lui est transcendant. Et par rapport à l'esprit, il est aussi beaucoup plus "permanent".
 
Esprits et dieux relèvent ainsi de perceptions très anthropométriques, mais de réalités bien concrètes, à mettre en accord avec les lois d'une dynamique supérieure supposée. D'où cette impérieuse nécessité d'embrayer très rapidement sur une philosophie.
 
Cette gymnastique d'équilibre entre le divin et sa réalité-objet, a fatalement abouti au scientifisme du siècle dernier, pour devenir athéisme dans sa forme contemporaine.
 
Face à cette sphère pensante de l'humanité, nous devons encore compter avec la masse beaucoup plus nombreuse des indifférents; et le noyau désespérément combatif de ceux qui ont la foi du charbonnier (eux-mêmes dirigés par quelques intelligences qui s'accrochent malgré tout à concilier des impossibles).
 
Notre société contemporaine est ainsi compartimentée en cellules étanches: églises, loges, sectes, etc... Comment en sommes nous arrivés là?
 
C'est une question que je désire aborder d'emblée. Intuitivement d'abord, puis de manière progressivement plus consciente, il m'est apparu, au fur et à mesure de la rédaction de ces notes, que nous nous trouvions actuellement prisonniers d'une société philosophique occidentale à tout jamais clivée, opposée en camps retranchés chacun sur ses positions et qui, me semble-t-il, ne sont nullement disposés à chercher un terrain d'entente. C'est la guerre des concepts
.
 
Les uns représentent la Tradition dans sa ligne de continuité. Ils sont l'aboutissement actuel d'une réflexion qui n'aura pas dévié d'un iota depuis l'instant de sa percée dans la conscience; depuis, oserais-je dire, le Néolithique.
   

  18

Cette tradition bien pensante (l'orthodoxie), sur base d'un vocabulaire pourtant très rudimentaire, répète indéfiniment les éternels problèmes élémentaires de  l'homme  "perceptif" - j'utilise ici le terme en opposition à celui de l'homme réfléchi - et se contente de véhiculer une pensée consciente et réfléchie qui aura évolué sans la moindre déviation jusqu'à nos jours. Elle en est ainsi tout naturellement arrivée à avoir évidemment raison.
 
Quiconque aura l'audace d'aborder une voie de recherche en dehors de cette ligne pré-établie, tombera automatiquement dans l'erreur. Et le chemin ne sera plus très long pour que l'on nous présente ces ennemis de la tradition comme les suppôts-mêmes du Mal. Et ce sera tout de suite l'opposition ouverte du Vrai contre le Faux; et le Faux deviendra synonyme de Mal.
 
Je m'occupais encore à décrypter les documents paléontologiques du Katanga et le Professeur VANDEBROEK de l'Université de Louvain prenait souvent le temps de me recevoir pour me communiquer les premiers rudiments de sa science. Il était à l'époque "le" spécialiste de l'identification des dents. Or les documents ostéologiques de Jadotville (l'actuelle Likasi) comportaient justement un grand nombre de dents que nous éprouvions d'insurmontables difficultés à identifier. Aucun document historique ne pouvant à l'époque quitter, même provisoirement, le sol du Zaïre (Congo).
 
En ce qui concerne mon propos présent, je me souviens de cet après midi où je priai le Professeur VANDEBROEK de bien vouloir m'excuser de le quitter ce jour là, plus tôt que d'habitude. J'avais un rendez-vous à l'Institut des Sciences Naturelles de Bruxelles, chez le Professeur CAPART.
 
VANDEBROEK était la courtoisie incarnée. Mais il changea brutalement d'attitude et devint d'une agressivité surprenante, compte tenu de son habituelle affabilité. Comment, me dit-il, - et c'est ici le point que je tiens à souligner - vous fréquentez ces gens-là! (sic) Vous n'ignorez cependant pas que Capart signe avec les trois points (me signifiant par là que Capart était membre de la franc-maçonnerie).
   

  19

Je lui répondis que dans le cadre des fouilles, je m'intéressais très peu à l'opinion philosophique ou religieuse personnelle des scientifiques auxquels j'étais appelé à m'adresser. Notre entretien se termina néanmoins sur je ne sais plus quelle remarque acerbe. Et les choses en restèrent là.
 
Et par la suite, je ne parvins plus jamais à revoir le Professeur VANDEBROEK.
 
L'attitude de ce vieux savant - investi de la catholicité de son université de Louvain - est un exemple à mon sens caractéristique (quoique caricatural, je l'espère) de ce sectarisme qui tente de faire pièce aux membres de "l'église d'en face".
 
Et puis, dans l'autre camp, il y a la pensée libre, recherche d'investigation dans les sentiers jusque là ignorés par la tradition. Pensée libre, en quête peut-être de concepts nouveaux pour traduire plus correctement les réalités nouvellement apparues dans notre champ de perception; traductions donc plus précises et mieux adaptées à notre époque.
 
Mais la lutte est désormais ouverte. Anticléricalisme d'un côté, et sectarisme de l'autre. Très rapidement, des problèmes pourtant essentiels deviennent des polémiques d'écoles, déformés en fonctions de dialectiques opposées.
 
On commence à comprendre alors, l'aversion d'un nombre sans cesse croissant de gens qui se détournent de ces questions qualifiées de "philosophiques", alors qu'elles recouvrent tout simplement nos problèmes humains de base. Cette méfiance envers les "spéculations" se retrouve jusque dans l'enseignement des sciences humaines. Les éminents professeurs Anne MORELLI (histoire des religions) et Claude VANDERSLEYEN (égyptologie) ont plusieurs fois mis en opposition, mes "spéculations philosophiques subjectives" avec leurs "méthodes scientifiques objectives".
   

  20

Quoi qu'il en soit, et avant même de pousser plus avant mes investigations dans une voie plus logique, - mais pour autant que nous ayons la réelle intention de sortir de l'impasse où se complaît notre Occident depuis quatre millénaires - il me paraît fécond de situer l'homme:
     - dans son propre mouvement tout d'abord (évidemment),
     - mais encore et surtout dans le mouvement d'amplitude cosmique dont il émane.
 
Je crois opportun de souligner ici que si la vie s'inscrit dans une très longue durée (à calculer en millions d'années), son mouvement ne doit pas pour autant tracer une courbe nécessairement uniforme, ni en vitesse, ni en amplitude. Il serait sans doute plus exact - et plus conforme aux réalités observées, tant dans le micro que dans le macrocosme - de nous l'imaginer en forme d'un mobile gravitant en ellipse autour de ses axes. Il tracerait ainsi un déplacement constant si nous le mesurons en degrés d'angle, mais à des vitesses constamment changeantes en mesure linéaire.
 
Trop longtemps, nous nous sommes contentés de chercher à savoir ce qu'était l'homme, au sens de son être, et par rapport à son existence. Qui était-il? Que faisait-il? Que pensait-il?
 
Prenant comme limites
:
-   d'une part, sa petite vie personnelle (ou individuelle)
-   et d'autre part (mais plus rarement) la société dans laquelle il était né, où il vivait, et qu'il                    était appelé à quitter à travers sa mort.
 
Je pense quant à moi que c'est plutôt l'humanité tout entière qui est ici en cause. C'est au sein de cette humanité que nous prenons notre place et que nous accomplissons notre rôle. La question n'est désormais plus de savoir ce que "je" deviens ou ce que "je" suis. Le véritable problème sera de situer le devenir de toute l'humanité dans le vaste mouvement que représente l'ensemble de la vie. Et nous verrons alors, dans un chapitre prochain, que la vie est une dimension universelle. La matière, c'est la vie.
   

  21

Quoi qu'il en soit, nous ne pourrons concevoir ce mouvement vital qu'en fonction de son accélération (ou de sa décélération), faute de quoi il deviendrait rapidement un mouvement "d'inertie", à l'instar d'un satellite séparé du moteur qui l'aura mis sur orbite. Il n'a dès lors plus aucune possibilité créatrice, si ce n'est de poursuivre un mouvement devenu inéluctable dans sa continuité.
 
En opposition, un mouvement que je qualifierai de "dynamique" se veut riche en potentialités; ce qui suppose une accélération interne permanente. Or, le mouvement vital d'amplitude cosmique est créateur. Il est donc accélération. J'évoque ici une accélération interne, qui recouvre vraisemblablement le concept de téléonomie évoqué par Jacques MONOD.  [7]
 
D'autre part, en abordant les réalités de mouvement, je suis immédiatement amené à évoquer les thèmes d'accélération: accélération réelle et accélération impression. Ce qui importe à mon avis, c'est cette approche de moi dans mon environnement et dans mon mouvement. Et je ne peux concevoir mon mouvement que dans la seule mesure où il est novateur. Donc où il est accélération.
 
C'est ainsi que mon humanité ne m'intéresse que pour autant qu'elle soit créatrice. Et elle ne sera créatrice que si elle s'inscrit dans un mouvement moteur, et non pas seulement dans un simple mouvement à la traîne de tout ce qui bouge.
 
C'est cette distinction que je me permets d'établir entre un mouvement "d'inertie" et un mouvement "dynamique" (ou moteur).
 
Souvenons-nous également que les dimensions astronomiques nous paraissent incommensurables au paramètre de notre nature humaine. Il est donc dans l'ordre des choses que le mouvement de la vie ne nous parvienne qu'à travers la déformation d'une extrême lenteur, puisqu'il s'inscrit certainement dans une pulsion d'amplitude cosmique. Notre durée de vie se résume en somme, à la durée nécessaire à un certain nombre de révolutions de notre terre autour de ses axes. Ainsi comprise, une fraction de seconde représente une somme astronomique de siècles pour le moindre électron.
   

  22

Il nous faut donc raisonnablement renoncer à jamais observer d'éventuelles mutations dans l'univers sidéral. Or...
 
La voie est néanmoins ouverte. Et la recherche scientifique semble s'orienter dans cette direction. Dès 1972, l'astrophysicien Trinh Xuan THUAN poussait ses investigations dans le sens d'une évolution génétique des galaxies.
 
Dix ans plus tard,  ce même Tr. X. THUAN n'hésitait pas à affirmer:                              [[4]
Les galaxies subissent une évolution dynamique inéluctable, au sein de leur environnement... Les propriétés observées dans les galaxies sont le résultat de propriétés "gé-né-tiques" déterminées au moment de la formation de la galaxie, mais modifiées inévitablement par l'environnement.
 
Nous ne pouvons évidemment tirer aucune conclusion même provisoire, de telles affirmations. Il est cependant intéressant de remarquer qu'une science dite "positive" s'oriente dans la direction qu'une démarche spéculative avait déjà pressentie.
 
L'indice de valeur de vérité d'une hypothèse augmente dans une progression géométrique, chaque fois qu'une discipline indépendante et étrangère (et par des voies radicalement différentes), aboutit à des conclusions analogues qui confirment l'hypothèse de départ. C'est, me semble-t-il, le cas en ce qui concerne l'évolution biologique, mais étendue cette fois bien au delà des limites classiques de la biosphère, et alors que nous lui donnons une dimension littéralement cosmique.
 
De récentes observations comparatives entre galaxies elliptiques dans des amas qualifiés tantôt de "denses", ou au contraire dans des zones plus éparpillées, suggèrent de véritables phénomènes de phagocytose (plus familièrement qualifiés de cannibalisme). On évalue à un milliard d'années la durée nécessaire pour qu'une galaxie puisse en absorber une autre. Il est bien évident que l'absorption de tels "repas" augmente l'énergie disponible (et plus particulièrement la luminosité) de la galaxie cannibale. Sur base donc de la luminosité que nous observons, nous pouvons estimer que certaines galaxies "gourmandes" ont déjà ingéré quatre de leurs semblables
.
   

  23

Un rapide calcul nous renseignera de l'extraordinaire activité de tels phénomènes. Si nous plaçons le Big-Bang à quelque treize ou quinze milliards d'années en recul par rapport à nous, il aura fallu près d'un tiers de cette durée pour que certaines galaxies se structurent (durée de leur jeunesse et de leur adolescence); tandis que les deux autres tiers de leur vie se seront consacrés à digérer les ensembles galactiques voisins. Et à ainsi jouer un rôle actif dans l'organisme de notre Univers.
 
Pour autant que l'élément déterminant de la Vie soit la rapidité des processus de croissance et l'importance des dépenses énergétiques, il ne me semble pas fou de prétendre que notre observation directe nous met bel et bien en face d'un processus de vie - au sens premier et élémentaire - tel que nous le rencontrons dans notre biosphère terrestre
.
 
L'accélération apparente du progrès depuis deux siècles s'explique sans doute par le seuil contemporain de conscience réfléchie. Cette nouvelle phase de notre faculté de perception nous donne un champ de profondeur plus étendu, puisque l'évolution elle-même de notre humanité se trouve maintenant comprise dans les limites de notre nouvelle vision. Et par là même, fût-il cosmique, le processus de notre propre évolution se trouve ainsi ramené à des proportions plus humaines.
 
L'homme perçoit donc son propre progrès avec une acuité de conscience plus grande que par le passé. Ceci nous donne une impression prononcée d'accélération. Nous compléterons cette accélération-impression par une accélération réelle, due à la combinaison des grands nombres entre eux.
 
Jamais l'humanité ne fut quantitativement aussi développée. Les chances se trouvent ainsi actuellement d'autant multipliées pour que, par le jeu des combinaisons potentielles, le genre humain marque des points vers un mieux-être (voire un plus-être) qui devrait s'allumer d'abord à l'échelon individuel, pour ensuite rayonner à travers toute la couche humaine des générations futures.
   

  24

Il est saisissant d'observer que les moyens de communication de plus en plus nombreux, précis, performants et rapides que l'homme contemporain ne cesse d'inventer, trouvent justement leur florescence à cette époque critique où la naissance d'une conscience nouvelle détermine un des facteurs les plus importants et les plus marquants de notre humanité contemporaine.
 
N'observons-nous pas ici la traduction bien concrète de ce besoin nouveau de ne laisser échapper aucune parcelle d'illumination, source justement de tout progrès? La seule somme des énergies dépensées dans cet unique secteur des communications ne prouverait-elle pas à suffisance, le seuil nouveau dans la conscience que l'homme vient d'acquérir à travers son humanité? Et sa foi dans un "plus-être" personnel, grâce à cette humanité.
 
Dans sa critique du Traité du Vivant de J. RUFFIE,   [6]  Ch. DEVILLERS  écrit:  [[5]]  

Des insectes aussi vivent en société sous stricte détermination génétique, rigide contrôle sélectif. L'individu-insecte n'apprend rien de sa société. Et, de l'étude de celle-ci, l'homme ne peut tirer aucune conclusion concernant la sienne propre, contrairement aux affirmations de certains sociobiologistes. L'individu-homme, au contraire, apprend de la société, et ce savoir se transmet, s'amplifie, dans les générations successives.
Déterminisme génétique, contrôle génétique jouent toujours dans la société humaine, mais ont perdu leur pouvoir exclusif. Apprentissage et transmission de la connaissance permettent à l'homme de contrôler, d'infléchir l'évolution. La société humaine n'est plus du type darwinien, contrairement aux dires des sociodarwiniens, une fois encore.

 
  
  
   

  25

Première question préliminaire
 
La somme sans cesse croissante de nos connaissances historiques nous permet maintenant d'apprécier les grandes lignes de l'organisation originelle des premiers groupements humains, en dépit de lacunes souvent importantes dans notre information.
 
Certaines sociétés anciennes nous sont mieux connues que d'autres. Quelques unes ne nous apparaissent qu'à travers un secteur bien déterminé de leur économie. D'autres enfin transparaissent dans un halo de mystères, à commencer par la réalité-même de leur existence.
 
La paléontologie recherche avec autant de patience que d'obstination, les origines du genre humain. Elle note et apprécie avec la plus extrême minutie, les divers symptômes physiologiques qui jalonnent notre évolution. Il est ainsi maintenant très généralement admis que le rameau humain se greffe sur la branche beaucoup plus importante des vertébrés supérieurs, dont nous ne serions en somme qu'un bourgeon actuellement - et provisoirement - en florescence.
 
Teilhard a mis en évidence la difficulté - pour ne pas dire l'impossibilité - d'atteindre le chaînon de transition sur l'Arbre de la Vie, entre le bourgeon déjà formé et la branche qui le supporte. Il interprète même ce "blanc" comme une véritable preuve de l'évolution. Pour justifier sa thèse, il évoque le petit nombre des intermédiaires mutants, leur fragilité, et la chance infime pour nous d'un jour les retrouver.
 
Pour peu satisfaisante qu'elle soit, nous accepterons provisoirement cette explication. Et, brûlant toutes les étapes, nous poserons immédiatement la définition de l'homme, tel que nous acceptons ce terme aujourd'hui.
 
Dans ce contexte, un des problèmes essentiels sera de déterminer si l'homme est mono, ou au contraire poly-phylétique. La réponse nous renseignerait s'il nous faut considérer une seule humanité de base; ou bien si au contraire, le phénomène humain est la résultante d'un ensemble composite.
   

  26

Le problème sera de préciser si les hommes qui composent notre humanité d'aujourd'hui, descendent tous d'une souche initiale unique, pour s'être ensuite diversifiés suivant leurs ethnies propres. 
L'humanité serait alors monophylétique.                                                      [[6]]
 
Ou bien, au contraire, devrions-nous envisager les six milliards d'individus humains comme étant issus de souches diverses? L'humanité serait alors la résultante de plusieurs phyla distincts qui, chacun ayant franchi un premier seuil de réflexion, se seraient trouvés réunis par un dénominateur commun: la Conscience Réfléchie.
C'est la thèse du polyphylétisme.
 
Remarquons encore que la question que je soulève dans ces pages, n'est pas tellement celle des "races" humaines (et du racisme), mais bien plutôt celle du moment où des individus, dans une contrée donnée de la terre, ont définitivement franchi leur seuil d'hominisation, prenant ainsi leur distance par rapport au règne animal dont ils émanaient.
 
Après un premier processus de prise de possession de l'espace par occupation de la surface disponible sur la terre, chaque population, suivant son origine géographique propre, s'est légèrement différenciée, acquérant ainsi ses caractéristiques ethniques. Mais nous savons - et l'histoire contemporaine nous le confirme - que jamais ces ethnies ne sont restées hermétiques entre elles. De tout temps, il y eut des métissages qui créèrent à leur tour, des ethnies nouvelles.
 
C'est ainsi qu'avec Th. DOBZHANZKY                                                                        ,     [17]
nous remarquerons que les races naissent, vivent et meurent. Il nous est dès lors impossible d'en dresser un catalogue fixe, immuable et définitif.
 
La controverse du polyphylétisme pose, en réalité, la grande question:
"Tous les hommes sont-ils frères?"
   

  27

A propos du clivage de notre humanité actuelle en véritables "races"                       [[7]
(au sens biologique du terme) une polémique très vive oppose:
-    certains sociobiologistes convaincus de l'existence de telles races fondées sur des réalités                    génétiques;   
-    et d'autre part ceux qui prétendent que la notion-même de races dans l'espèce humaine n'a                    pas grand sens biologique (comme affirmé dans une déclaration de l'UNESCO                             connue sous le titre d'Appel d'Athènes).
 
Cette discussion prend malheureusement une coloration très polémique et il est clair qu'en filigrane à ces prises de position très solennelles mais contradictoires, se dessinent tantôt la thèse du bien fondé du racisme au sens politique et philosophique, et tantôt au contraire, celle de son inanité. Le débat est des plus passionnels.
 
Des techniques très sophistiquées nous permettent cependant à l'heure actuelle, de mesurer suivant la fréquence de leurs gènes (Ia, Ib, Io) les distances génétiques qui séparent les différentes ethnies. Ces distances génétiques sont infimes, quelles que soient les populations humaines envisagées. Et la gamme des variances génétiques ne semble pas plus étendue si nous cherchons à établir la concordance des groupes sanguins (A, B, O, Rh, etc...)
 
Les sciences de la génétique, en contradiction ainsi avec nos paléontologues, semblent mettre en évidence que tous les individus réunis dans notre humanité, ont quelque part un point commun dans leur histoire: soit un ancêtre commun. En outre l'interfécondité entre n'importe quelles races humaines, semble confirmer ce moment commun de leur histoire.
 
A l'encontre des sciences de la génétique, l'étude interprétative de la paléontologie semble mettre en lumière plusieurs points géographiques d'éclosion d'humanité. Je ne citerai, à titre d'exemple, que les trois berceaux distincts de Chou-kou-Tien, celui d'Afrique du Sud, et celui (avorté peut-être) d'Amérique Centrale. Il semble quasiment impossible d'établir des liens généalogiques entre ces trois foyers, trop distants dans leurs espaces et dans les époques de leurs éclosions. 
   

  28

En termes bibliques, c'est l'interprétation à accorder au mythe d'Adam et Eve. La réponse des sciences conjuguées dans les études préhistoriques nous donnera peut-être un jour le sens à donner à cette interprétation, et au Phénomène Humain.
 
-   Ou bien, nous sommes le rameau privilégié qui, par le jeu des multiples combinaisons potentielles de la vie, a percé dans le domaine de la conscience, à travers son vecteur réflectif, en vertu de la loi du moins probable.
     Cas unique donc, et inscrit en dehors de l'Histoire.
 
-   Ou bien, nous représentons la première percée dans la conscience, d'une réflexion qui se prépare depuis les origines.
    Cas appelé cette fois à se renouveler chaque fois que les conditions suffisantes se trouveront réunies. L'homme ne représenterait plus ici le sommet de l'Arbre de la Vie, mais bien plutôt un simple rameau momentanément éclairé.
 
Le choix se pose donc entre la thèse - que je qualifierai de "classique" - de l'homme "sommet et aboutissement" de la création; ou bien l'homme qui ne représente qu'un simple moment de l'Histoire.
 
Je crois utile d'insister une fois encore, sur l'aspect religieux du problème. Il est bien évident que le Dieu de l'Occident ne peut se concevoir qu'en terme d'une humanité monophylétique. Avec la répercussion directe que si cet homme unique a, dès son origine, commis la désobéissance, ce sera évidemment une alliance unique qui apportera le salut à cet homme-un rassemblé dans le Peuple élu de Dieu. L'ensemble de la construction théologique de l'Occident repose sur cet axiome.
 
Pour les besoins des fouilles Katangaises, j'ai été amené à rencontrer Dom Théodore GHESQUIERES, Abbé à l'époque en l'abbaye Saint-André à Loppem-lez-Bruges dont dépendait Dom ANCIAUX de FAVEAUX. La chrétienté était encore fortement secouée - presque traumatisée - par les remous très récents du concile Vatican II.
   

  29

Lorsque je lui fis part de mon intention de reprendre à mon compte les fouilles de Likasi, quelle ne fut pas ma stupeur - et j'en suis toujours sidéré - d'entendre ce Révérend Abbé me répondre qu'il avait déjà suffisamment de soucis ainsi, avec toutes ces nouvelles directives de Rome. Il lui semblait très malvenu et parfaitement inopportun de publier maintenant, des recherches sur l'origine mono ou poly-phylétique de l'humanité (!) Et il me soulignait à quel point les états de nos connaissances pouvaient être ponctuels et transitoires. (Ce en quoi, du reste, il avait parfaitement raison.)
 
Envisageons, me disait-il, que "vos" fouilles Katangaises puissent laisser supposer un berceau humain différent du berceau des Européens; imaginez la répercussion au niveau religieux, en cette période où c'est l'autorité de Rome qui est remise en question. Et puis, comment alors justifier dans nos provinces extérieures, le Dieu que nous y présentons?
 
J'ai vécu cette rencontre, et j'en porte témoignage. Quarante ans plus tard, je la relate encore avec souffrance. Je laisse au lecteur, le soin d'apprécier.
 
Don Anciaux de Faveaux avait quatre vingt deux ans à l'époque, et "son" abbé, celui envers qui il avait promis obéissance, s'impatientait de sa mort. Dans l'intention de détruire à tout jamais les archives malvenues qui représentaient pourtant toute une vie de savant, mais qui risquaient - également et surtout - de troubler la douillette tranquillité de ce qui devait rester une apaisante réflexion religieuse. Comment ne pas, ici, penser à l'Inquisition?
 
Remarquons que, sous des formes plus nuancées peut-être, mais tout aussi virulentes, Teilhard de Chardin a rencontré exactement les mêmes oppositions, tant de la part de Rome que de ses supérieurs directs. Et pour la même raison évidemment.
   

  30

Ne nous y trompons pas. C'est bel et bien cette communion dans l'incompréhension que le vieux BARBOUR soulignait lorsqu'il m'écrivait, à propos de Dom Adalbert Anciaux:
 
"my late friend R.P. Teilhard de Chardin... had a high opinion of his brother in the Society of Jesus."
 
Je ne me sens, quant à moi, lié par aucun dogme, ni attaché par obéissance à aucun supérieur. C'est ce qui explique que je me sois senti l'obligation impérative de réfléchir librement, mais aussi à haute voix. Il est bien naturel que, dans cet itinéraire de réflexion (ma Voie Lactée, comme je l'ai parfois appelée) je n'aie pas été appuyé par grand monde.
 
Retournons le problème, et envisageons le cette fois sous l'angle moins anthropocentrique d'un Univers en perpétuelle mobilité et en constant équilibre dans ses mouvements, aux plans du macro et du microcosme.
 
Si nous admettons que la vie est le résultat d'une combinaison d'éléments interférant entre eux, nous devons également admettre que toute parcelle de réalité doit aussi être porteuse de multiples potentialités de cette vie, pourvu simplement qu'elle se combine favorablement avec d'autres.
 
Et si le mouvement cosmique tend vers plus de conscience, ne nous apparaît-il dès lors pas comme évident que chaque parcelle unitaire du Cosmos doit également tendre vers une plus‑conscience, et ce tant individuellement qu'à l'échelle de son ensemble, en vertu simplement du mouvement cosmique lui-même.
 
Ceci nous amène à considérer que, depuis les origines, chaque particule est en marche vers une plus-conscience pour elle-même d'abord (au regard de ce qui l'aura précédée), mais également pour tout le genre dont elle fait partie.
 
Cette conception étend la loi d'évolution à l'ensemble de l'Univers, en tous ses niveaux, fussent-ils inertes. Je n'en affirme pas pour autant que toute évolution doive nécessairement se réaliser suivant le processus unique décrit dans l'évolution des espèces.
     

  31

C'est ici que je m'écarte radicalement des postulats du Principe Anthropique             [[8]qui affirment qu'il n'y a qu'un seul processus d'évolution passant nécessairement par la Conscience Réfléchie humaine.

Il faut évidemment cesser de situer l'Homme à une place d'exception dans l'Univers. Nous y occupons au contraire notre place spécifique, en harmonie avec les autres processus de connaissance qui se réalisent autour de nous. Je prétends que seul cet évolutionnisme universel peut rendre compte de l'Histoire. La loi-même des combinaisons qui donnèrent naissance à la vie - pour prendre un exemple qui répond à notre intuition - suppose un mouvement fondamental, puissant et novateur.
 
Le vivant ne nous apparaît d'ailleurs qu'au delà d'une certaine complexité en deçà de laquelle il nous est difficile de reconnaître d'emblée un phénomène de vie. D'autre part, nous limitons notre reconnaissance du vivant à une combinaison déjà très complexe des micro-organismes. C'est peut-être une vision trop limitative de la vie telle qu'elle est partagée par l'homme.
 
La physique postule en effet une dynamique primaire qui aura permis aux particules de parfois se constituer en atomes, pour ensuite se combiner avec d'autres et ainsi évoluer vers des unités plus importantes, viables d'abord et vivantes ensuite.
 
Il semble que la Vie s'inscrive dans le sens de l'Histoire puisqu'elle a son commencement avant lequel, semble-t-il, rien ne vivait sur Terre. (Notre observation de la Vie se limite actuellement à notre planète.) Nous voyons ainsi se dessiner une transformation qui part de l'inerte vers le vivant. Ceci suppose une loi de la mutation.
   

  32

L'homme semble, à première vue, un rameau privilégié dans l'ordre de ce qui a évolué dans le sens de la vie. Mais rien ne nous autorise à estimer que la vie soit la seule forme d'évolution susceptible de franchir un seuil de Conscience (prise ici au sens général du terme).
 
La physique nous apprend en effet que de tous les rayons lumineux, notre oeil n'en distingue que quelques uns. Rien ne nous autorise pour autant à ne qualifier de lumineux, que ces seuls rayonnements, puisque nos appareils en détectent d'autres.
 
Si nous nous replaçons dans un Univers moins centré sur l'homme, nous sommes contraints d'admettre que - si l'humanité a certes bien passé un certain seuil de conscience dans son secteur très déterminé de la Réflexion - rien ne nous autorise pour autant à décréter que cette même conscience (sous d'autres formes peut-être) ne puisse percer en d'autres secteurs, sous des angles auxquels nous sommes moins perceptifs.
 
Il nous dérange relativement peu que l'humanité soit amenée à évoluer vers une mieux-conscience, et à nous donner ainsi plus tard - mais dans un avenir que nous imaginons cependant volontiers très proche - de nombreux petits Einstein. C'est dans une ligne qui nous agrée et nous réconforte. Mais nous admettons beaucoup plus difficilement qu'une forme de conscience, non plus nécessairement réfléchie mais bien plutôt "sociale" par exemple (analogue à celle de certains insectes comme les termites ou les abeilles) vienne progressivement s'imposer sur terre.
 
Et pour reprendre l'image de Teilhard, nous éprouvons quelque difficulté à imaginer que:
Pour quelque Martien capable d'observer tant psychiquement que physiquement la Terre, elle ne lui apparaisse non pas bleue de ses mers, etc... mais bien plutôt phosphorescente de socialité.
 
Une planète Terre sociale de pensée ! Ceci nous dépasse évidemment.
   

  33

Or la seule observation objective de la pellicule reconnue vivante sur terre nous démontre que les insectes dits "sociaux" ont déjà envahi la totalité des terres émergées, par leur nombre tout au moins. Au même titre en cela que l'homme qui, au seuil de son humanité, a véritablement envahi l'ensemble de toutes les terres habitables, éliminant de la sorte - par sa seule présence - la presque-totalité de ses cousins primates, rivaux potentiels sur l'Arbre de la Vie. Il s'agit là bel et bien d'un premier processus qui se déroule actuellement sous nos yeux; mais cette fois parmi des animaux "autres" (dans la ligne) que nous. Le seuil de dimension nouvelle de cette conscience sociale (équivalent au seuil de réflexion dans la conscience humaine) n'a sans doute pas encore été franchi; ce qui pourrait expliquer que l'individu-insecte n'apprend encore rien de sa société.
 
Mais ne détectons-nous pas, dès à présent, les premières étapes d'un processus peut-être irréversible? Cette remarque ne comporte évidemment aucune affirmation de ma part. J'observe et je décris; et cette description pourrait peut-être nous déranger quelque peu.
 
Dans ce type d'observations, l'humanité ne se présente plus, ni comme un sommet, ni même comme un rameau privilégié; mais bien plutôt comme une étape normale d'une évolution beaucoup plus large et qui aurait revêtu notre caractère propre de Conscience, par sa forme de Réflexion. Ainsi toute science historique - dans les deux sens: vers l'origine et vers l'aboutissement - me semble avoir été faussée initialement, par une interprétation erronée et exagérée que nous avons accordée à notre importance dans le Cosmos.
 
On peut se demander si les premiers hommes à avoir franchi une certaine percée dans la conscience réfléchie, n'ont pas été tellement éblouis par cet horizon nouveau qu'ils en auraient oublié leur propre mission évolutive. Ne se sont-ils pas installés dans ce qu'ils ont cru être leur privilège: le monopole d'appartenir à l'univers de la Connaissance? Puisque par la Réflexion, ils venaient de goûter au fruit de l'arbre de la connaissance du bien et du mal
   

  34

D'où la nécessité, subitement devenue impérieuse, d'inventer "des" dieux d'abord ("un seul" plus tard) régisseurs de cette réalité qui échappait partiellement à leurs sens, puisqu'ils n'en percevaient que l'angle très aigu où s'ouvre la fenêtre de la conscience réfléchie.
 
Or les réalités ainsi perçues foisonnaient de phénomènes non-directement perceptibles ou compréhensibles. La réflexion crée la conscience du Mystère. Et nous voyons très rapidement se développer les divers courants religieux qui caractérisent les époques dites historiques de notre aventure humaine. C'est aux scientifiques de nos derniers siècles qu'il faut attribuer le mérite d'avoir dénoncé le mirage théiste qui leur est apparu comme superflu - voire en contradiction avec leurs observations. Certains s'y sont attaqués avec acharnement, poussés par une nécessité quasi-mystique de dénoncer un non-vrai. D'autres, plus nombreux, se sont contentés d'un haussement d'épaule, sous prétexte que cela ne les intéressait plus. Oeuvres négatives en somme, puisque ni les uns ni les autres ne pouvaient remplacer ce qu'ils venaient de dénoncer.
 
L'attitude la plus pleinement scientifique qu'il m'ait été donné de rencontrer est celle de savants qui, en toute humilité, acceptaient de renoncer à concilier:
 
-    d'une part, les données de leur science qui leur révélait un Univers en mouvement, mais               dans une amplitude tellement au delà de l'angle aigu de notre perception consciente.

Cette amplitude cosmique est en effet en flagrante contradiction avec la place prétendument privilégiée de l'Homme dans la nature.
 
-     et d'autre part, leur croyance aveugle (la foi du charbonnier) mais néanmoins réellement         et  vitalement engagée envers ce Dieu que, malgré tout, ils continuaient à reconnaître et         à adorer; parce que pour eux, les lois mathématiques ne décrivent que partiellement l            'Univers.
Le Monde leur apparaît également comme infiniment beau. Et la seule science ne suffit pas à rendre compte de la beauté, tandis qu'un Dieu nous permet de la percevoir.
 
   

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Il m'est très difficile de comprendre cette position, non seulement double, mais encore, me semble-t-il, contradictoire, de ceux qui à travers leur science sont amenés à constater "Je ne vois pas Dieu dans cette nature que j'observe et étudie.", mais qui par contre affirment ce même Dieu, parce que la nature leur semble aussi belle.
 
C'est une attitude d'humilité que je n'arrive pas encore à partager, mais qui force mon admiration. C'est même sans doute la seule attitude que je qualifierai de "réellement scientifique" dans la mesure où la science elle-même arrive ainsi à se concevoir dans sa propre relativité.
 
La sève cosmique pourtant n'est-elle pas plus exaltante encore qu'un Dieu (indéfinissable, et donc jamais nommé) puisqu'elle hausse non seulement nos individus, mais encore nos personnes au niveau d'un Univers, qui ne connaît que les limites du Cosmos?
 
   

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Conséquences éventuelles d'un polyphylétisme
 
Le problème du mono ou du polyphylétisme peut paraître théorique lorsqu'il est posé dans les termes où je l'expose ici. La question aurait cependant pu - aurait même dû - avoir des conséquences bien plus importantes au niveau social sans doute, mais aussi et surtout au niveau politique, pour autant que la problématique de nos origines ait été abordée dans une optique réfléchie.
 
Je pense plus précisément à toute cette folle épopée du dix-neuvième siècle et de la première moitié de notre vingtième siècle: toute l'histoire des colonisations. Et plus concrètement encore, je voudrais évoquer les colonies en Afrique, car je les ai abordées de plus près (y ayant moi-même concrètement participé).
 
Est-il vraiment caricatural de clicher les attitudes coloniales en deux portraits opposés:
-  une colonisation de profit;
-  une colonisation humanifiante.
 
Dans ce contexte de colonisation, qu'il me soit permis de raconter l'anecdote suivante.
 
Mon voisin était pilote de port, et recevait à ce titre de très nombreux cadeaux (dont certains étaient même parfois somptueux). En bon musulman pratiquant, il ne buvait pas d'alcool; ce qui, compte tenu des circonstances, ne l'empêchait pas d'en avoir une armoire pleine. Il amassait les meilleures bouteilles, comme des trophées ou des coupes de championnat.
 
Je me souviens du jour où il m'invita chez lui pour me montrer sa dernière acquisition: une splendide caméra Paillard 16 mm. Cette machine valait une petite fortune et aurait comblé d'aise n'importe quel touriste, dans ce pays de lumière et de contrastes. Mon admiration lui donnait la preuve évidente qu'il possédait un objet de réelle valeur. On ne l'avait donc pas trompé. Mais après quelques minutes, il me demanda tout de go:
- "Mais dis moi, Monsieur, à quoi ça sert, cette machine?"
   

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Cette histoire - que j'atteste authentique - me paraît exemplaire. Il s'agissait en fait ici de néo-colonialisme. Mais l'attitude coloniale était restée inchangée.
Comment, dès lors, s'étonner de notre faillite?
 
Le sentiment du colonisateur humanifiant étant que tous les hommes sont strictement égaux, c'était un niveau identique que nous avions le devoir d'apporter dans les pays nouveaux, en confort et en civilisation. (Etant bien entendu qu'il n'y avait qu'une seule civilisation: la nôtre.)
 
C'était  une  attitude  colonisatrice  que  je  qualifierai de généreuse - mais assez rare, faut-il le dire - et qui eut pour résultat le plus évident d'apporter la bicyclette, la machine à coudre et le vêtement "décent" (évidemment!); puis, plus récemment, le transistor et la télévision, même dans les endroits les plus reculés (parfois dépourvus de distribution d'électricité), hors de portée des zones d'émission.
 
Plus grave - et plus troublant sans doute - ce même a priori d'égalité stricte entre tous les hommes (quels que soient leurs groupes ethniques), est aussi à l'origine des missions dans le chef du moins, des missionnaires eux-mêmes.
 
Des études récentes mettent l'accent sur la préoccupation avant tout politique qui incita un Léopold II par exemple, à s'adresser à la congrégation de Scheut pour envoyer des missionnaires dans ce qui était devenu le Congo Belge. Et son but principal - derrière une couverture d'évangélisation - était certainement de former un contingent de fonctionnaires capables de gérer, dans les tâches subalternes et journalières tout au moins, cet immense empire colonial qui venait de s'édifier en Afrique Centrale.
 
Les missionnaires donc, outre les hôpitaux et les écoles conçues à travers une conscience typiquement occidentale, ont aussi apporté une religion et une morale, souvent totalement déphasées par rapport aux populations auxquelles elles s'adressaient. Ici encore, comment nous étonner de notre faillite?
   

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Souvenons-nous, par exemple, que les grands principes de toute morale sexuelle varient en fonction de la répartition géographique des ethnies envisagées:
-   soit la virginité de l'épouse qui garantira la lignée paternelle de la descendance. L'épouse                      deviendra partie du patrimoine et se soumettra au pouvoir de son mari.
-   soit la fécondité de la mère qui garantira la prospérité de la famille ou du clan.
 
Ce sont là des données ethnologiques de base. Comment dès lors dégager le caractère moral que nous attribuons à la virginité de Marie, alors que dans une tradition Sud-Saharienne, elle aurait dû au contraire enrichir le clan d'une innombrable descendance?
 
Dans le domaine de l'égalité entre tous les hommes, j'hésite à faire appel à un exemple pourtant bien familier: celui des différentes races de chiens. Comparer l'homme au chien prend souvent une teinte péjorative que je tiens à radicalement écarter dans ma comparaison. Je me cantonne au strict plan biologique.
 
Il tombe sous le sens commun qu'un petit chihuahua n'aura pas les mêmes besoins qu'un chien-berger, et que ce dernier aura des besoins encore totalement différents qu'un lévrier ou qu'un gros chien sédentaire. Il ont tous cependant cette même dignité de chien. Ils tombent tous sous les mêmes lois de protection des animaux. Ils sont ainsi égaux dans leur "caninité". Mais leurs besoins sont néanmoins à chacun bien différents.
 
Il nous faut, dans la toute grande majorité des cas, saluer l'immense bonne volonté des religieux dans leurs missions. Mais cette bonne volonté était aussi souvent à la dimension de leur incompétence.
 
En opposition à l'attitude généreuse d'égalité absolue entre tous les hommes, une autre forme de colonialisme (plus cynique sans doute, mais également plus fréquente) visait uniquement au profit maximum par l'exploitation des ressources dans les pays envahis. Cette fois, plus le moindre scrupule. Les populations indigènes ne sont plus que des sous-hommes, avec qui il fallait malgré tout bien composer.
   

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Il y eut certes quelques nuances entre ces deux attitudes trop nettement clichées dans la description succincte que je viens d'en faire. Mais l'Histoire nous a-t-elle jamais rapporté de véritable réflexion politique coloniale ?
 
Une étude rigoureuse des thèses mono ou poly-phylétiques de l'humanité aurait peut-être évité quelques erreurs politiques dans notre aventure des colonies.
  
 
   

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Deuxième question préliminaire
 
 
Il nous reste encore à préciser cette notion d'homme tel que nous acceptons ce terme aujourd'hui.
 
Les débuts de notre histoire doivent se situer à quelque trois millions et demi d'années par rapport à nous. Nos études historiques jonglent avec leurs durées en siècles, en millénaires, voire en millions d'années. Et nous éprouvons parfois grand peine à différencier ces concepts si proches et pourtant si différents, puisqu'il ne s'agit en fait pour nous, que d'ajouter quelques zéros ...
 
Or trois millions et demi d'années (date probable d'affirmation des premiers anthropoïdes), représentent près de deux mille fois la durée de notre ère chrétienne. Et c'est pourtant à cette échelle qu'il nous faut contempler l'évolution.
 
Des vertébrés supérieurs s'apprêtent depuis bientôt trois mille cinq cents millénaires (oui!), à franchir un seuil d'hominisation, en se dirigeant vers une réflexion de conscience.
 
Une conscience déjà très éveillée est certes leur caractéristique, quoique probablement encore très fruste comparativement à la nôtre.
 
Et comme toute espèce à la tête d'un vecteur, ce sera d'abord la multiplication des individus qui composent ce phylum de pointe - par rapport aux progrès de la vie en cours dans les secteurs les plus voisins - qui caractérisera la première phase évolutive. C'est alors que se situe l'élimination, au profit des seuls hominiens, des autres primates, "cousins concurrents" sur l'Arbre de la Vie.
 
Il semble établi que le cap définitif d'hominisation ait été franchi dans une autre phase, beaucoup plus tardive, de l'histoire humaine: le Néolithique. Il apparaît toutefois clairement que le seuil néolithique a été abordé presque simultanément partout sur notre planète Terre. Un des phénomènes très répandus du Néolithique - et dans certains cas indispensable - est la fixation de l'individu à un territoire qui devient sa propriété.
   

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Avant de devenir hommes, les hominiens ne sont pas propriétaires. Ils nous apparaissent comme des animaux migrateurs, vivant - comme le disent si bien nos premiers manuels d'histoire - de cueillette, de chasse et de pêche.
 
Mais c'est une simplification. Certains hommes ont franchi la conscience néolithique sans jamais se fixer à un territoire. Ils ont alors adapté les techniques sédentaires - élevage, poterie, métallurgie - à leur mode de vie resté migrateur.
 
Quand la phase de peuplement des populations devenues sédentaires eut investi la plus grande part des terres disponibles, il y eut inévitablement concurrence entre ceux qui s'étaient approprié de vastes ensembles de territoires, et ceux restés nomades qui, sans revendication de propriété, usaient de biens réputés appartenir à autrui.
 
Ce conflit est primordial. Il intéresse le processus primaire par lequel les hommes ont franchi leur seuil critique de Réflexion; le processus qui aura conduit l'Homme à son humanité.
 
Nous voyons ainsi se dessiner deux voies qui mènent de la conscience à la réflexion. L'avantage du nombre semble revenir aux "sédentaires" mais les "nomades" ne semblent pas prêts à assimiler une conscience inscrite dans une réflexion étrangère à leur processus de pensée.
 
Vers les années 1950, on estimait à quelques générations la durée nécessaire à un peuple pour se fixer à son territoire. La rapidité de cette sédentarisation - au regard des quarante mille ans de tradition du paléolithique supérieur - ont fait parler de révolution du Néolithique, en opposition à une simple évolution.
 
La sédentarisation n'est plus considérée aujourd'hui comme le critère majeur du passage de l'homme archaïque à l'homme moderne. Et l'on considère actuellement que l'accession à une conscience nouvelle s'est réalisée en un temps plus long qu'on ne l'avait originellement pensé.
     

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Entre l'âge ancien (Paléolithique) et l'ère nouvelle, se situe donc une époque intermédiaire, d'environ deux mille ans, malencontreusement appelée "Mésolithique", qui couvre:
- la préparation à une conscience nouvelle,
- et le franchissement néolithique dans la Réflexion.
 
C'est au Mésolithique - comme je l'ai détaillé dans un précédent  essai -                   [13]
que s'estompe le culte des Esprits, et que naissent les dieux. Une première figurine de déesse se généralisera dans tout le Proche-Orient, vers les années ~6600. C'est la première trace tangible - le premier document - que nous laisse l'Histoire, du changement fondamental de la perception humaine de l'Univers.
 
La conception d'un dieu suppose la connaissance (la conscience) d'un Univers tout à fait réel, mais qui échappe à nos perceptions directes. Pour concevoir un dieu, l'homme doit tenter de situer son monde physique "par rapport à quelque chose" de plus fondamental que sa simple manifestation naturelle.
 
Le concept d'un dieu traduit une perception "relative" à autre chose. Et comme les dieux des hommes ont une répercussion sur les hommes eux-mêmes, la sphère de "relativité" doit ainsi s'étendre à l'homme lui-même qui tente de s'évaluer par rapport aussi à cette autre chose.
 
Nous venons de décrire le phénomène de miroir qui réfléchit la pensée consciente dès son seuil de réflexion. L'homme ne se contente plus de percevoir; il situe ses perceptions dans un imaginaire qu'il suppose cohérent.
 
Les philosophes ont vainement tenté, au cours des âges, de nous donner diverses définitions de l'homme; définitions partielles s'il en est: de l'animal raisonnable à celui qui rit.
 
Je me contenterai pour ma part, de mettre en garde contre ce qui me paraît être un abus de langage. Rappelons une fois encore, combien il est difficile d'atteindre le pied d'un phylum biologique, dès qu'on parle en termes d'évolution. 
   

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Il nous est donc actuellement impossible de déterminer avec précision le moment décisif et précis où l'homme a définitivement conquis son titre et sa spécificité.
 
Chacun sait que la station verticale (évoluée vers la verticalité), l'usage des outils et la maîtrise du feu sont les critères qui déterminent la présence humaine dans la préhistoire. Mais dans mon analyse, je ne peux considérer la présence de l'homo sapiens (homme pensant) que dans la seule mesure où il présente une pensée suffisante pour prendre au moins une forme et une traduction.
 
Je considérerai donc l'humanité comme telle quand elle nous proposera une ébauche d'organisation sociale ou de manifestation artistique, un premier début d'économie tant soit peu structurée, ou une quelconque manifestation intellectuelle dans les domaines religieux ou philosophiques.
 
Certes, l'animal vertical (avec tout ce que cette station suppose), celui qui utilise le feu, la masse de pierre ou le tranchant des os, potentialise en lui notre humanité actuelle. Mais le pas est souvent très grand entre la potentialité et sa réalisation.
 
Le plus élémentaire des cours d'histoire nous fera mention de l'événement méso-néolithique, à situer entre ~8000 et ~6000 dans notre Proche-Orient. Ce même événement finira par bouleverser toute l'enveloppe humaine. On insiste à mon sens beaucoup trop peu sur les conséquences irréversibles de cette "révolution" qui porte, erronément d'ailleurs, le titre général de Néolithique. La rapidité de cette transformation radicale démontre pourtant à suffisance la maturité de tout le substrat humain qu'elle aura transformé.
 
Les Européens ont débarqué en masse en Afrique Centrale, dès la fin du XVè siècle. Cette intrusion brutale dans la vie nomade des Africains eut une conséquence vraiment considérable, puisqu'elle aura artificiellement, et de manière accélérée dans les territoires ainsi conquis, figé des populations Sud-Sahariennes alors en pleine migration.
   

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Notre paléontologie moderne nous permet de suivre les grands mouvements de ces migrations du Sud au Nord du continent africain; et puis contraire, du Lac Tchad (en assèchement) retour vers l'Afrique du Sud. Mais l'intrusion européenne a fixé ces populations, alors en plein mouvement migratoire, accélérant ainsi un processus de sédentarisation.
 
Il est délicat, dans ce domaine, de se cantonner à la seule description des faits, sans aussitôt susciter de violentes polémiques et réveiller passions, susceptibilités ou vexations. Objectivement cependant, nous pouvons affirmer que les Européens ont découvert une Afrique Centrale (Terra incognita) en pleine mutation; et justement cette mutation-clef qui figeait le passage à la Réflexion de Conscience.
 
N'oublions cependant jamais que nous devons concevoir toute évolution en forme de feuilles d'artichaut (ou de pomme de pin); et qu'une étape franchie antérieurement par un groupe ethnique déterminé ne signifie nullement que ce groupe soit "plus évolué" que l'ethnie voisine qui n'a pas encore franchi cette étape.
 
Au contraire, oserais-je dire. Un seuil plus nouvellement franchi a toujours statistiquement devant lui, une plus longue espérance de vie que la branche qu'il vient d'évincer.
 
Il semble que le seuil de réflexion ait été franchi dans le Proche-Orient puis en Europe, quelques millénaires avant d'autres régions plus lointaines - tels les pays Sud-Sahariens. Notre apophyse n'en sera sans doute que plus rapprochée.
 
On est surpris de constater combien peu la révolution Néolithique est liée à la pierre polie (ou industrie nouvelle de la pierre) dont elle porte cependant le nom.
 
La chronologie de la préhistoire en âge de la pierre taillée (monoface, puis biface), succédé de la période de la pierre polie, suivie à son tour des trois grands âges des métaux, ne recouvre plus ou moins de réalité historique que dans notre seul contexte occidental d'Europe et de son Proche-Orient. Dans cette classification beaucoup trop rigide, le Néolithique devrait se situer entre l'âge de la pierre polie et celui des métaux.
   

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Dans la pratique, et pour peu que nous étendions notre étude au delà des limites de l'Europe, nous constatons que certaines étapes sont régulièrement "oubliées" par l'Histoire.
 
Notons également que l'âge de l'os recouvre tous les temps historiques et se prolonge de nos jours encore dans les pays de l'Extrême Nord, par exemple.
 
Le Néolithique marque la naissance d'un mode de vie entièrement nouveau. C'est la naissance de la culture des céréales, des fruits et des légumes. C'est l'élevage des porcs, des moutons, des chèvres et des volailles.
(Les bovidés sont moins évidents aux VIII et VII millénaires).                                              [14]
 
Avec la sédentarisation qui ponctue souvent la phase néolithique, ce sont aussi les premières industries (poterie, émaux et plus tard métaux).
 
Le Néolithique est surtout le fruit d'une situation "réfléchie", symptôme évident d'un mouvement de pensée (peut-être même le premier mouvement de notre pensée), et marque de ce chef une étape décisive de notre évolution. Il marque aussi le seuil de la prison de notre spécialisation. (Nous n'en sortirons jamais.)
 
Au cours de ces pages, j'ai envisagé l'avortement de certaines tentatives pour franchir des seuils d'hominisation. Je pense ici aux grandes fresques paléolithiques de Lascaux, d'Altamira ou de la Dame-Blanche.
 
André LEROI-GOURHAN a cru pouvoir mettre en évidence                                           [[9]]
un système cohérent d'emplacements réservés à certaines espèces et aux signes géométriques qui leur étaient généralement associés. Il y décrivit tout un Univers, représenté en deux groupes distincts (males et femelles). Une telle cosmologie aurait été le signe évident d'une relativité de pensée, par effet de miroir, qui aurait situé l'homme par rapport à son Univers supposé. Donc le signe d'une Réflexion de conscience. 
   

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Mais Jean CLOTTES et Gilbert MAURY ont vivement contesté cette classification des peintures pariétales en symboles complémentaires et antithétiques.
 
Il semble donc que nous devions considérer les grottes ornées du Paléolithique, non pas comme une tentative avortée vers une plus-conscience, mais bien plutôt comme une étape pré-néolithique de la perception du Mystère à travers chacun de ses éléments. C'est la phase du culte des Esprits, qui précède nécessairement le culte des dieux d'abord, du Dieu unique ensuite.
 
Le cas de "l'Homme de Neandertal" est plus significatif d'une percée dans une conscience très avancée. L'esthétique des manufactures bifaces (outils et bijoux) ne laisse aucun doute sur la perception du beau qui habitait ces artisans. Or la Beauté émane de la Réflexion de conscience.
 
On s'accorde actuellement sur l'élimination totale de cette souche pré-humaine. Le Neandertal a été complètement éradiqué. On peut, je pense, affirmer qu'il n'est pas notre ancêtre. Et son artisanat pourrait alors se proposer comme un premier point de chute d'une prime percée dans la conscience néolithique, mais qui n'aurait pas trouvé de continuation.
 
Il nous faut donc chercher, à l'origine de notre humanité présente, une première percée, définitivement établie, de la Réflexion de notre savoir sur lui-même. Je pense qu'il n'est pas aventureux d'affirmer que c'est à partir de cette phase - et de cette phase seulement - que commence l'humanité au sens où nous l'entendons aujourd'hui. Il est remarquable d'observer combien, à partir de ce moment, la nappe humaine a pris de l'accélération dans son progrès.
 
Presque aussitôt, l'homme découvre le dessin comme moyen d'expression écrite. Puis, c'est la céramique et le tissage. L'écriture ne tardera pas; les métaux suivront. Agriculture et élevage deviennent systématiques, avec déjà une sélection dirigée des graines et du bétail. L'homme domine ainsi son entourage et devient "novateur". L'homme devient Homme.
   

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Dans son Traité du Vivant, Jacques RUFFIE remarque:                                                 [6. 26]
Aujourd'hui, dans les pays industriels, la prédation tient davantage du sport que d'une nécessité ... Seule la pêche industrielle reste encore du domaine de la prédation, avec les résultats que l'on sait. Si l'humanité veut continuer à tirer une partie de sa subsistance des animaux marins, il faudra bien " néolithiser " l'océan et appliquer au moins dans certaines zones côtières et pour certaines espèces, les méthodes d'élevage mises en vigueur depuis des millénaires chez les oiseaux et les mammifères domestiques, sans lesquelles les civilisations n'auraient jamais pu s'épanouir.
 
Référons-nous à l'image d'une maison. A quel moment une construction devient-elle vraiment une maison? La réponse semble évidente: quand elle est habitable. Il en est de même de notre humanité qui n'est devenue telle qu'à partir du moment où les hommes sont devenus Hommes. Donc, à leur passage définitif au seuil de leur spécificité: la Conscience Réfléchie.
 
C'est pourquoi il ne me semble pas absurde de prendre comme point de départ de notre humanité - comme moment zéro - la première manifestation évidente de l'intelligence réfléchie: soit la révolution Néolithique (qui se situe d'ailleurs à des millénaires d'intervalle selon les aires géographiques de l'Histoire).
 
Pour défendre ce point de vue empirique, je voudrais encore préciser qu'il ne me semble pas vraisemblable qu'une intelligence puisse se développer durant des millénaires, sans se traduire tangiblement. Or il nous faudra attendre le Néolithique pour déceler une activité humaine spécifique, par rapport aux autres activités animales. Ceci revient à faire coïncider les débuts de notre humanité avec les débuts de l'Histoire.
   

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L'écriture est communément admise comme critère de différenciation entre la préhistoire et l'histoire. Ce critère peut certainement être considéré comme parfaitement fondé, dans la mesure où l'écriture suppose toujours un substrat humain qui a dépassé la phase révolutionnaire de la pensée réfléchie. Son apparition coïncide d'ailleurs presque toujours avec la céramique et l'industrie des métaux. Et bien souvent, avec la sédentarisation de la population.
 
N'oublions cependant pas que l'écriture est une manifestation évidente du passage à la nouvelle sphère de conscience. On peut supposer des états moins évidents d'une conscience néanmoins déjà réfléchie. Dans ces conditions, il me paraîtrait logique d'inclure, dans l'Histoire proprement dite, l'âge du dessin (que certains peuples n'ont du reste jamais dépassé).
 
Pour autant que cette rectification soit acquise, nous pouvons parfaitement prendre l'Histoire comme point de départ de notre humanité.
 
 

   

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HISTORIQUE DES CONCEPTS

 
Eveil à la réflexion
 
On attache à mon sens, trop peu d'importance au passage de la conscience humaine à son seuil de réflexion. L'histoire nous apprend que cet éveil s'est vraisemblablement réalisé en un laps de temps très court, puisqu'on estime à moins de deux mille ans la durée nécessaire à une population pour s'établir et se fixer.
 
Je crois important d'insister sur la rapidité qui a marqué le cap d'hominisation. Seul ce facteur de vitesse (à la manière de l'éclatement d'une bulle) peut expliquer que la conscience devenue réfléchie, n'ait pas trouvé le moyen d'explorer l'éventail des multiples possibilités qui se présentaient à sa dimension nouvelle.
 
Chaque conscience s'est réfléchie selon son vecteur propre, dans une direction déjà dessinée dès l'origine et qui l'aura obligée, depuis le départ, à prendre une orientation parfaitement définie. Et une fois franchie la sphère de réflexion, celle-ci a simplement continué sans dévier, la trajectoire par laquelle la conscience avait franchi son seuil. D'où l'importance des Cosmogonies. C'est une question que j'ai abordée dès l'abord de la présente étude.    
 
Une orientation de conscience définie depuis son origine me paraît une notion-clef pour qui cherche à comprendre l'éventail vectoriel actuel qui souligne la diversité des cultures humaines.
 
D'autres ethnies, à d'autres moments, ont franchi d'autres caps d'hominisation sous des angles qu'expliquent leurs divergences. Comme le seuil qui mène de la conscience sensitive à la conscience réfléchie se franchit très rapidement, ce seront des orientations extrêmement définies qui marqueront les différentes réflexions.
 
C'est ce qui explique le paradoxe de notre culture occidentale qui, si elle se veut universelle, n'en n'est pas moins hermétiquement incommunicable à une réflexion issue d'Orient ou d'Afrique. C'est toute la problématique de l'échec des colonisations.
   

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Une anecdote, à ce propos, a profondément marqué mon séjour en Afrique, et je ne résiste pas au plaisir de la raconter ici. Il est une superstition très tenace dans les hautes terres du Shaba. Il y est en effet généralement admis que si l'on touche un caméléon, on risque de changer instantanément de sexe.
 
Toujours est-il que je me suis un jour amené en classe (j'y enseignais la "civilisation" et je prenais l'Histoire comme exemple), avec un beau gros caméléon que je tenais ostensiblement en main et avec lequel je m'amusais à jouer tandis que je commençais mon cours. Mes élèves étaient dissipées et ne s'intéressaient manifestement pas à ce que je pouvais leur raconter. L'attention était ailleurs. Pendant un bon quart d'heure, je fis mine de ne rien remarquer, imperturbable dans mon exposé et les résumés au tableau noir. Absolument comme s'il ne se passait rien.
 
Puis brusquement je leur fis face, à mes élèves. 
Il y eut un long moment de silence. Mon caméléon était là et les fascinait.
 
-    Alors, leur dis-je, c'est bien cette bestiole qui vous empêche de travailler aujourd'hui.
     Vous savez pourtant bien que ce n'est pas du tout méchant, un caméléon.
 
Toujours le silence.
-    Mais je crois savoir que peut-être, il y en aurait quelques unes parmi vous qui auraient peur.
     Peur de quoi? ...
 
Toutes les attentions étaient tournées vers moi.
-    Parce que peut-être craignez-vous ... - sait-on jamais - que je ne change de sexe?
 
Stupeur! J'avais osé. J'avais publiquement articulé leur tabou. Cette fois j'avais été trop loin et je sentais mes gosses en plein désarroi. La balle était maintenant dans mon jeu.
   

  51

-   Vous savez pourtant bien que tout cela n'est que légende et que rien ne va m'arriver.
    Et d'ailleurs... Et d'ailleurs, supposons que je devienne subitement une femme, là, devant             vous. Ne me suffirait-il pas de toucher ce caméléon une deuxième fois pour qu'aussitôt je             change à nouveau de sexe, et que je redevienne ainsi un homme?

 
Là, il y eut un long silence méditatif. Ma logique les avait évidemment troublées dans son évidence. Mais elles n'étaient toujours pas convaincues. C'est alors que l'une d'elles a levé le doigt. Elle s'est adressée à moi avec la plus grande déférence, et m'a dit:
 
-    Oui, Monsieur, ce que tu dis est vrai ... pour toi.
 
Je n'oublierai jamais ce "pour toi".
 
Je venais de réagir en Européen. Et dans l'arsenal de ma culture occidentale, je n'avais pas hésité à utiliser justement cette arme absolue contre laquelle les non-occidentaux se sentent sans réplique. Mais à cause de laquelle, sans nul doute, nous leur sommes odieux. J'avais utilisé le raisonnement logique.
 
J'ai depuis compris la monstruosité de mon ironie et la cruauté de ma logique. Je me trouvais tout simplement devant des gamines qui avaient peur. N'aurait-il pas été plus "universellement" humain d'apaiser leur angoisse, de les prendre en charge, de leur montrer avec patience que rien ne pouvait leur arriver.
 
Elles auraient certainement mieux apprécié ce langage du cœur que l'ironie de ma raison. Cette histoire illustre l'incommunicabilité entre deux consciences ayant chacune franchi son seuil de réflexion dans une aire géographique et temporelle différente.
 
L'instant de naissance, puis rapidement l'ensemble du vecteur de toute l'histoire de notre pensée occidentale, est à mon sens un indice suffisant à démontrer la rapidité - à la manière d'une explosion - avec laquelle s'est franchi le seuil de notre conscience par delà la réflexion.
   

 52

- Conscience sensitive qui, par le truchement du langage, deviendra conceptuelle. C'est l'état de pré-hominisation durant lequel les hommes-en-puissance se donneront pour tâche principale de se multiplier et de couvrir toute la surface disponible de la planète; au détriment bien souvent, des autres primates supérieurs de grande taille, rivaux potentiels (parmi lesquels nous compterons le Neandertal). Ceci se situe durant le Paléolithique.
 
- Et puis, c'est la brusque dimension nouvelle qui permet à la conscience déjà conceptuelle, de devenir réfléchie. Au même titre en cela qu'un cube dessiné en plan (donc en deux dimensions seulement) et qui sans transition prend brusquement son relief; soit en hauteur par rapport au papier (vers celui qui le regarde); soit tout aussi brusquement et également sans transition, en profondeur ou en creux par rapport au plan (en s'éloignant de celui qui le regarde).
 
Profondeur et hauteur ne sont ici que de simples directions vectorielles opposées d'une même troisième dimension réfléchie par celui qui la perçoit. Il s'agit d'une brusque dimension nouvelle, mais qui n'existe que dans la seule conscience de celui qui regarde le dessin. C'est bel et bien un phénomène de réflexion qui suggère cette troisième dimension, tantôt en hauteur et tantôt en profondeur, alors que le dessin en est, lui, objectivement dépourvu.
 

 
Si le passage à la réflexion avait été l'aboutissement d'un long processus, la recherche exploratoire qui aurait conduit à cette réflexion aurait certainement pris la peine d'explorer plusieurs voies pour orienter cette réflexion. Or il semble que nous observions strictement le contraire; chaque groupe ethnique ayant atteint sa sphère de réflexion dans une direction qui lui est propre.
 
Et dans le cas de l'Occident, c'est le vecteur "logique" - j'entends ici la logique conceptuelle - qui semble la caractéristique de notre réflexion. J'ai précisé que notre logique est fondamentalement "conceptuelle" en opposition aux tentatives d'établir des logiques "formelles", chargées de vérifier a priori les valeurs de vérité que nous pouvions accorder à la forme de certains raisonnements.
   

  53

Notre logique occidentale est intrinsèquement conceptuelle. Elle représente une authentique explosion de conscience, mais dans une voie déjà étroitement déterminée, et limitée dans une direction unique dont elle ne s'écartera que très difficilement.
 
En d'autres points de la terre, des consciences autres (pourtant également réfléchies), ont emprunté des directions différentes. Je pense ici à l'Orient qui semble s'être épanoui dans sa propre réflexion, non plus par la voie de la logique, mais bien plutôt par le canal de l'intériorisation de l'homme qui se cherche en lui-même, et aboutit finalement à la contemplation. La logique, cette fois, prend une importance assez limitée.
 
Comme la troisième dimension d'un cube dessiné en plan apparaît en explosion dans une seule dimension de son relief; de même pour la réflexion: le sens - nous dirons le vecteur - une fois établi, la voie ainsi tracée dès l'origine restera une caractéristique de la pensée devenue réfléchie.
 
Dans le cas de notre Occident, nous avons certes vu exploser une logique; mais une logique exclusivement binaire. Poussée d'ailleurs jusqu'en son aboutissement actuel, par nos ordinateurs. Elle en reste encore à la stricte binarité du tip et du top, du oui ou du non, du vrai ou du faux.
Il m'a semblé important de souligner cette caractéristique - née d'un phénomène très explosif, - pour traduire notre passage quasi instantané au delà du seuil de réflexion. Seul ce facteur de rapidité peut expliquer cette orientation non-raisonnable qui marque la limite du champ vectoriel des différents points d'explosion de la Réflexion sur notre planète Terre.
 
Qui aujourd'hui - à l'exception peut-être de quelques érudits - veut encore s'intéresser aux Aristote et Platon? C'est d'ailleurs bien souvent avec regret que, sans trop nous l'avouer, nous constatons que ces vénérables précurseurs de notre pensée occidentale ne nous accrochent que très médiocrement.
 
En clair, nous aimerions proclamer que ces respectables penseurs ne nous apparaissent plus tout à fait "dans le vent". Ils ont certes enflammé nos jeunesses ...
   

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Nous venons de toucher ici du doigt un indice évident de l'évolution de notre époque par rapport aux générations qui nous ont précédés. Certains y trouveront peut-être cette recherche de vérité dépouillée à l'extrême dont je faisais mention aux premières lignes de cette étude. Car enfin Socrate a-t-il jamais réellement satisfait une authentique curiosité métaphysique? Et quelle est, en définitive, la réalité profonde que nous pouvons dégager derrière les acrobaties verbales et purement intellectuelles d'un Aristote?
 
Accordons toutefois à ces princes de l'intelligence formelle, le mérite d'avoir structuré nos modes de pensée. Ils nous ont légué - et remercions les - les dangereux mécanismes d'un outil précieux à la recherche scientifique. Mais comme bien souvent hélas, ces habiles artisans de la pensée ont été tentés d'appliquer leur science nouvelle aux seules préoccupations du moment.
 
Nouvelles dans l'arsenal des consciences d'alors, les méthodes syllogistiques d'Aristote ou inquisitoires de Platon ne s'attachèrent qu'aux seuls grands thèmes d'une époque actuellement révolue. Problèmes éternels, s'est-on trop souvent plu à répéter, puisque s'attaquant au sens profond des choses essentielles: la vie, la mort, et les phénomènes envisagés comme des réalités.
 
Replacés dans les contextes de l'époque (et vus sous l'angle d'une évolution dynamique), les grands thèmes de la philosophie nous apparaissent comme la synthèse des inexplicables d'alors - car non encore saisis par nos sens ou par la science -; et comme la synthèse également des explications dogmatiques diverses, selon la diversité-même des centres culturels du monde antique.
 
Nous voyons ainsi que les systématiques sont nées de la tentative de résoudre, et ce par des méthodes nouvelles, le cercle des dogmes contradictoires. Cet effort de renouvellement de la réflexion ne fut pas perdu car, s'il n'apporte finalement que très peu de solutions concrètes aux mystères envisagés, il n'en eut pas moins l'avantage de dégager, outre les normes de la recherche à travers les lois du connaissable, les principes de l'indéfinissable. Il les baptisa du terme équivoque de "Dieu" et les qualifia d'éternels.
   

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De là la classification encore très largement répandue de nos jours, d'un univers matériel fini opposé à cet autre univers, spirituel celui-là, sans limites et donc immortel. Il était inévitable que l'homme se plaçât au point d'intersection de ces deux univers opposés, puisqu'il émergeait physiquement de l'un pour s'épanouir spirituellement dans l'autre, à travers sa neuve faculté d'intelligence logique.
 
Par un mécanisme identique à celui qui l'avait poussé à imaginer des dieux, il devenait impérieux que l'essence-même de l'Eternel revêtît un caractère d'intelligence, au sens réfléchi du terme.
 
De même que quelques millénaires auparavant était apparue la toute-puissance des forces supérieures (de paire avec le neuve faculté novatrice des hommes du Néolithique) apparaissait maintenant le caractère d'Intelligence (de paire avec la découverte des premières lois scientifiques dans leur rigueur) qui devait nécessairement régir le Cosmos.
 
Lorsque je souligne combien le processus de réflexion dans notre Occident s'est toujours poursuivi sans déviation, je me contente de constater la fixité de l'orientation vectorielle de base qui, dès l'origine, a marqué le seuil dimensionnel nouveau de la pensée devenue réfléchie.
 
En ce début de troisième millénaire, nous en sommes toujours au même point. Avec une recherche philosophique occidentale toujours en quête de l'homme, mais toujours de l'homme en dehors de lui-même.
 
   

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La naissance de l'Occident
  
Deux mouvements se dessinent distinctement dans la durée:
-    la représentation de puissances supérieures anthropomorphes,
-    l'attribution à ces puissances des qualités d'éternelles et d'intelligentes.
Vient encore s'ajouter l'intuition progressive de l'organisation interne qui doit structurer tous les éléments de l'Univers.
 
Sous les traits du roi des autres dieux d'abord; puis de manière plus appuyée (selon le mode dictatorial d'un Aménophis IV); sous forme de dogme enfin (avec Moïse), apparaît lentement l'idée de monothéisme.
 
YHWH-Dieu de l'Alliance avec Abraham porte déjà en lui, tous les gènes d'un monothéisme en puissance. Mais il faudra encore un long processus de réflexion avant d'aboutir à la structure mentale du Dieu unique et métaphysique d'un Akhenaton (Aménophis IV), ou du même Dieu unique, mais moulé dans des catégories mentales (et politiques) autres, comme nous les a proposées Moïse.
 
Les théologies - tant juives que chrétiennes (puisqu'il n'y a pas de véritable théologie musulmane) - nous présentent la Parole comme une Révélation. Elles mettent ainsi l'accent sur sa gratuité, mais elles soulignent également la progressivité du message transmis. A la manière d'un procédé photographique qui révèle progressivement l'image sur le papier.
 
S'il nous est encore relativement aisé de reconstituer la démarche intellectuelle qui "raisonnablement" aboutirait à une certaine forme de monothéisme (Dieu des autres dieux), il n'est historiquement pas du tout évident que la notion d'harmonie, de Grand-Tout qui synthétise l'ensemble du Cosmos, soit l'aboutissement raisonnable d'une intelligence logique.
 
On a tenté d'expliquer que la notion de Dieu-Unique n'était pas contraire à la logique, mais aucun raisonnement logique ne nous y conduit. Qu'il nous suffise à ce propos de nous référer au vocable même de YHWH.
 
   

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Dans la deuxième partie des "MOSAÏQUES", LE MALENTENDU: la Parole de YHWH     [13]
et en accord avec des orientalistes réputés, j'ai cru pouvoir montrer qu'en se nommant lui-même YHWH, Dieu n'a pas donné la définition biblique de Je suis celui qui suis (ou qui est).
 
La parole divine "'èhyèh 'àshèr 'èhyèh " peut se comprendre comme un refus de répondre. Moi, c'est moi [un point, c'est tout]. Ce qui rejoint une approche de l'Indéfinissable. Il me semble quant à moi - mais nous entrons ici dans le domaine de l'hypothèse subjective que redoutent tant les historiens - que le concept de monothéisme traduise plutôt un émerveillement devant la cohérence et la beauté du monde. A l'opposé d'une connaissance. Le dieu d'Akhenaton est un concept qui s'inscrit mal dans une logique binaire du vrai ou du faux, (du positif et du négatif), telle que celle qui caractérise notre Occident.
 
Dans une étude précédente MOISE: Où? Quand? Comment?, je relève une série d'incohérences entre le YHWH-Dieu de Moïse, et le peuple nomade auquel il s'adressait. Compte tenu du long séjour des fondateurs d'Israël en Egypte, j'en suis arrivé à suggérer que YHWH avait tous les attributs d'un dieu d'importation. Cette déclaration n'a d'ailleurs pas vraiment créé l'étonnement à l'Institut Martin Buber (Centre laïc d'études juives) à Bruxelles.
 
En simple observateur et d'un point de vue de Sirius, il me semble que l'accident intuitif de l'Histoire qui a défini l'unicité du domaine divin, s'est singulièrement chaque fois produit dans un endroit géographique extrêmement restreint: El Amarna pour les uns, la cour de Pharaon dans les Ecritures.
 
De plus, ce sont des traditions sans doute tout à fait différentes, mais qui nous relatent des événements tellement semblables, et à des époques tellement proches! Et ce sera Aménophis IV (Akhenaton) d'une part; Moïse de l'autre.
 
C'est généralement sur base de seules chronologies relatives que nous remontons, échelon par échelon, - mais sur des échelles différentes - les dynasties pharaoniques d'un côté, et les généalogies bibliques d'autre part. C'est ainsi qu'on a très longtemps assimilé le Pharaon dont se souviennent les Hébreux au Grand Ramsès II (~1279 ~1212).
   

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Le problème provient du fait qu'Aménophis IV régna vers la moitié du siècle précédent. (On peut situer son règne de 17 ans entre -1359 et -1331.) Il y aurait donc un décalage de cinquante à cent ans d'histoire, qui plaide en la défaveur de la coïncidence que je me plais à voir entre Moïse et la prolongation de la période amarnienne.
 
N'oublions cependant pas que Pharaon des Ecritures y est représenté (compte tenu du style épique du texte) dans une magnificence telle qu'il ne pouvait évidemment s'agir que du plus grand des monarques égyptiens de l'époque. C'est ainsi que Ramsès II devint tout naturellement le Pharaon auquel se mesura Moïse. L'Histoire se mélange toujours à la légende, et tend à ne retenir que les chansons de gestes de Géants.
 
Qu'une formule de génie - et le monothéisme en est une, au même titre que le E=mc² de Einstein - soit découverte par des personnages différents, mais à des époques très proches (pour ne pas dire en même temps) et dans un même endroit (presque un même village); il me paraît invraisemblable que la pensée de ces deux génies ne se soit pas rencontrée.
C'est cette coïncidence que je ne peux m'empêcher de relever entre Akhenaton et Moïse.
 
La "fuite" des enfants d'Israël s'expliquerait mieux lors d'une période de "persécution" (à écrire sous réserve) d'un dogme de monothéisme. Placer l'exode sous la "restauration" qui a succédé au pharaon théologien; et nous voici aux environs de ~1335, époque proche de Toutankhamon. J'ai longuement développé les arguments de cette thèse, dans les deux essais déjà cités.
 
Le monothéisme contient en effet la contradiction logique d'une immanence conjuguée à la transcendance. Le monothéisme est le fruit d'une illumination intuitive: il s'inscrit en dehors de la logique. Il s'agit, en toute évidence, - donc sans démonstration nécessaire - d'un concept de conscience réfléchie, mais dans une réflexion issue d'un vecteur étranger au mode occidental de déduction logique.
 
Par un canal que nous connaissons sans doute mal, d'intériorisation ou d'intuition, selon une trajectoire sécante (ou déviée) par rapport à l'intelligence logique de l'Occident, le monothéisme au sens large - Grand-Tout de l'Univers, et extérieur à toute représentation anthropomorphe - ce monothéisme-là a brusquement surgi avec une évidence telle que, bien que s'inscrivant au delà de la logique binaire, il n'en a pas moins gardé sa place parmi les vérités évidentes, de par son évidence-même.
   

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L'harmonie, la transcendance et le beau ne trouvent pas leurs places dans les catégories mentales qui ont fait naître nos mathématiques. Il n'en demeure cependant pas moins que nous sommes parfois contraints d'admettre certaines évidences, même en dehors de notre seule logique.
 
Il s'agit en fait pour nous de la récupération, par nos catégories mentales, (distinctes de la pensée d'origine), d'une vérité établie par des voies certes réfléchies, mais suivant un vecteur de réflexion divergent du nôtre.
 
Notons toutefois que le monothéisme, dans sa forme occidentale, prit très rapidement un caractère d'intransigeance et d'intolérance; écueil qu'arrivera à éviter partiellement l'Orient. Historiquement, le monothéisme fut imposé par un véritable plan gouvernemental chez les Hébreux.
 
La notion d'unité organique des diverses forces supérieures récolta ensuite une audience accrue auprès des milieux cultivés, par étapes successives, de la période hellénistique aux premiers siècles de notre ère. Le projecteur d'une prise de conscience progressive souligne particulièrement les grandes figures, tant du Christ d'abord, que de Mahomet ensuite. Les six siècles qui séparent ces deux géants de la pensée occidentale, prennent d'ailleurs leur pleine signification dans notre perspective évolutionniste de la maturation de conscience.
 
Si le premier est le pivot d'une nouvelle conscience "morale" au plan individuel, Mahomet se présente plus particulièrement comme le premier instant d'une conscience morale au stade "collectif". Les deux phases de toute évolution sont ici tellement claires sur le fil de l'Histoire!
   

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Le plus grand génie du Christ est certainement d'avoir basculé le plan d'intérêt de conscience pour le transposer du domaine de l'interrogation intellectuelle et philosophique où il était confiné, vers celui de l'affectif et de la règle de conduite journalière. C'est une définition de la Morale.
 
Si à l'aube de l'ère chrétienne, l'amour d'autrui et les sentiments humanitaires marquaient la plus récente étape de notre conscience en devenir, le plus grand apport du Christ fut certainement de rassembler en une norme cohérente de conduite, les culminences de la conquête philosophique, en harmonie avec les impératifs nouveaux d'une vie centrée sur les rapports des hommes entre eux. 
A l'image, selon Claude VANDERSLEYEN, du concept indo-européen       [15] [[10]]

d'un Dieu-Père, comme décrit par DUMEZIL.
 
Un livre ne suffirait pas à souligner la résonance que l'empire romain, de par son organisation économico-sociale, devait donner à l'enseignement de la jeune chrétienté. Rappelons simplement les écarts formidables, à l'époque, entre les diverses classes sociales. Les citoyens, au sens plein du terme, ne formaient qu'une infime minorité, au regard des innombrables habitants soumis (plébéiens et esclaves) qui composaient la grosse part du Populus Romanus. La centralisation administrative de Rome assura également une diffusion idéale à la nouvelle doctrine.
 
De telles contingences sociales et politiques assuraient d'avance un plein succès à la théorie de fraternité et d'égalité entre tous les hommes. C'est ainsi qu'on a pu dire que l'époque du Christ était historiquement exceptionnelle. Et certains dévots n'ont d'ailleurs pas manqué de remarquer combien "Dieu avait su choisir son moment".
 
La terre d'Israël enfin: carrefour central du Monde romain, et de surcroît peuplée de Sémites qui ont drainé leur civilisation propre des quatre coins du monde. Il faut souligner cet aspect particulier (presque privilégié) de la société juive, pour autant qu'elle véhicule une pensée à prétention universelle.
   

  61

Tributaires tant des Mésopotamiens que des Egyptiens, en relations commerciales étroites avec le lointain Orient, ils parviennent naturellement à élaborer la synthèse philosophico-religieuse des divers éléments du Mystère divin. C'est dans ce brassage de civilisations disparates qu'il nous faut trouver l'audience universelle de l'enseignement de Jésus qui, filtré à travers les concepts de la philosophie grecque, deviendra enseignement chrétien.
 
Remarquons toutefois que la mentalité très provinciale de la Judée Romaine était peu préparée à recevoir un message universel, tel que traduit dans les concepts grecs et chrétiens des Actes des Apôtres. 

Ce dernier argument est parfois avancé pour nier l'historicité                              [[11]

de Jésus qu'il nous faudrait alors considérer comme un personnage inventé par les premiers chrétiens, pour appuyer leur message. 
 
Quoi qu'il en soit, on a, je pense, trop peu souligné le manque d'originalité de la religion chrétienne. Mais à défaut de cette originalité, reconnaissons lui au moins le mérite certain d'offrir une synthèse étonnamment cohérente et presque parfaite des diverses civilisations qui ont engendré la nôtre.
 
Mahomet eut, lui, moins de chance en un sens que son illustre prédécesseur (pour autant qu'on attribue à Jésus seul, l'entièreté de l'enseignement chrétien). Pourtant, le Prophète de l'Islam marque un échelon nettement supplémentaire dans l'escalade de la conscience.
 
Si en Judée, nous avons assisté au glissement de la conscience sur le plan moral, le génie du Prophète fut d'élargir cette morale à l'échelle sociale en allant jusqu'à la transformer en véritable politique. On a beaucoup discuté et contesté les méthodes de Mahomet, mais la démarche essentiellement sociale de son enseignement est évidente et marque un progrès évolutif par rapport au salut personnel annoncé par le christianisme.
 
Il est évidemment hors de propos de traiter ici des liens multiples qui unissent en leurs fondements (bien plus qu'ils ne les séparent), l'Eglise et l'Islam. Qu'il me suffise de souligner la parenté directe entre les deux religions.
 
   

  62

Le paradoxe occidental
 
Observer notre univers mental à travers une optique délibérément évolutive, met particulièrement  en  lumière  combien notre Occident - après qu'il eût isolé, parmi la disparité des autres civilisations, les premiers éléments de sa réflexion - a développé ses concepts au sein d'un paysage intellectuel devenu très rapidement hermétique.
 
Notre philosophie méditerranéenne s'est toujours suffi à elle-même; close à la manière d'une bulle. C'est bien évidemment ce qui fait sa cohérence; mais c'est également ce qui explique qu'elle soit très vite devenue incommunicable à l'étranger et au non-initié.
 
C'est par facilité - presque par paresse - que dans le cadre de ces quelques notes, je me suis le plus souvent contenté de multiplier les exemples religieux. Ils me paraissent simplement très démonstratifs.
 
Mais ce sont malheureusement toutes nos catégories mentales qui sont imprégnées de nos intransigeances. Qu'il nous suffise de nous éloigner quelque peu de notre Europe pour aborder soit les Asiatiques, soit les populations Sud-Sahariennes, et nous réalisons aussitôt que jamais nous n'arriverons à nous débarrasser de nos vérités fixes; et à vraiment communiquer par échange de valeurs, et ainsi nous comprendre.
 
Nous en déduisons bien naturellement que ce sont "eux" (les autres) qui jamais n'accéderont à notre niveau de savoir et de culture. Alors qu'il est probable que c'est notre seule intransigeance et la mesure extrêmement étroite de nos catégories mentales qui pousse les autres consciences - elles aussi réfléchies - à refuser de se limiter à des dimensions aussi restreintes et peu nuancées que les nôtres.
 
Cette autarcie de nos concepts s'est en outre toujours développée suivant le mode limitativement binaire de catégories antagonistes entre elles: vrai ou faux, bien ou mal, simple ou multiple. Sans aucune ouverture à une quelconque modulation de penser. Cette binarité stricte est certes à l'origine de la structure apparemment très rassurante de notre science occidentale.
   

  63

Mais si notre mode de penser est de la sorte devenu une construction intellectuelle satisfaisante, sa structure uniformément binaire n'en marque pas moins sa limite, son infranchissable frontière. Et nous aboutissons, ici encore, à notre incommunicabilité.
 
C'est le grand paradoxe de l'Occident qui, s'il se veut représenter une culture à prétention universelle, n'en a pas moins inventé un langage hermétique et restreint dans son expression;
-    de par sa cohérence intrinsèque d'une part,
-    et par la rigidité des ses structures d'autre part.
 
Culture à prétention universelle qui pousse le monopole exacerbé d'une vérité jusqu'à l'infaillibilité encore contemporaine de l'Eglise en son autorité suprême. Le dernier dogme en date fut promulgué en 1950, en plein vingtième siècle.
 
Cette proclamation d'un dogme apparaît d'ailleurs comme une véritable provocation politique de la communauté catholique, visant à confirmer son privilège de Vérité (jusqu'à l'infaillibilité) lorsqu'elle s'exprime par la voix de son chef suprême, de la papauté comme telle.
 
Dans le cas précis de "l'Immaculée Conception", ce dogme - qui n'est fondé sur aucune Ecriture - a été imposé au seul nom d'une éventuelle Tradition, mais surtout d'une "logique" de type juridique !!! Cette proclamation est purement formelle, puisqu'elle n'apporte aucune vérité essentielle.
Elle vise uniquement à justifier la forme logique d'un raisonnement .                    [16] [[12]]  
Le Canon 3 du Concile de Trente, (1546) affirme:  
... ce péché d'Adam qui, un par son origine et transmis par propagation héréditaire et non par imitation, est propre à chacun.
                                                                           
Il fallait interrompre la chaîne infinie de la propagation héréditaire pour arriver à l'exception de Jésus, homme et Fils de Dieu.
   

  64

Pour mieux illustrer le ghetto dans lequel évoluent nos catégories mentales, mais pour souligner également les limites jusqu'à l'absurde de notre système logique exclusivement binaire  (c'est ou ce n'est pas - le ou ayant ici une valeur d'exclusivité), je voudrais en appeler au concept du divin tel que nous le découvrons dans les Ecritures, mais tel aussi qu'il sera interprété par la Tradition. L'exemple me paraît exhaustif dans la cohérence de sa structure.
 
Le Dieu-créateur du ciel et de la terre nous est présenté dans le premier livre de la Genèse, à travers un terme pluriel: les Elohim (pluriel de Eloha). Le Dieu de l'Alliance avec Abraham quant à lui, est d'autre part un évident singulier. La querelle est mauvaise et deux mille cinq cents ans de sophismes et de méandres théologiques n'ont pas réussi à concilier les érudits de tous poils sur ce pluriel initial contradictoire avec le Dieu singulier d'Israël.
 
Il est pourtant facile de lire le texte tout simplement, tel qu'il est écrit, à savoir:
-    Au début, les éléments donnèrent le ciel et la terre.
 
La gnose sera peut-être tentée d'actualiser le texte par:
-    Dans une première phase, les éléments se structurèrent en ciel et en terre (en espace et             en matière)... Il s'agit bien évidemment ici d'un pluriel.
 
Et plus tard, lors de l'alliance entre YHWH-Dieu et Abraham, ce sera le Dieu (singulier cette fois) qui formulera la promesse. Cette histoire naïve et tragique nous raconte en effet - à travers l'image d'un père - la prise de conscience progressive de l'harmonie qui doit régir l'Univers.
 
Nous sommes issus d'un seul tout, non-définissable puisque infini, mais qui est en cohérence - et non en contradiction - avec nous-mêmes. C'est l'Alliance.
   

  65

Il est bien évident que l'accent sera alors mis sur l'unicité de ce YHWH-Dieu, le non-défini singulier dans la cohérence de l'Univers. Il n'y a dès lors plus aucune contradiction entre le pluriel des Elohim et le singulier de YHWH; si ce n'est dans nos catégories mentales d'Occidentaux, enfermés dans nos concepts exclusifs. C'est notre limite.
 
Les Ecritures - l'Histoire Sainte, comme on disait encore voici peu - nous racontent, avec l'épisode d'Abraham, un subtile mélange de bon sens certes, mais également (et il faut nous en rendre compte) une première ébauche de racisme avant - et peut-être même après - la lettre. 
C'est l'alliance avec un peuple élu - donc privilégié.               [le schisme]
    
Il est un jour apparu évident à un homme venu d'Ur, nous dit-on, que le sacrifice rituel d'un enfant était monstrueusement contre-nature. Cette histoire nous démontre que, dans la mesure où il est lui aussi un élément de l'Univers, l'homme ne peut vivre qu'en harmonie avec ce Grand-Tout dont il est né. Et que jamais les lois de cet Univers ne lui imposeront des actes arbitraires, iniques ou de disharmonie. C'est toute l'histoire d'Abraham: première conscience de l'harmonie universelle qui préside à notre Cosmos.
 
Et puis plus tard, cette révélation d'harmonie - il serait sans doute plus exact de parler ici d'illumination - se transformera en alliance. Pour devenir rapidement Privilège réservé à un Peuple élu.  
C'est la déviation mentale, avec récupération politique.         [l'Alliance]
 
Tout cela est tellement évident sur le fil de la conscience qui enchaîne les concepts entre eux! Mais également tellement tragique, si nous gardons en mémoire les événements récents de notre histoire contemporaine. Les génocides de '40-'45 et toute l'histoire subséquente d'Israël d'aujourd'hui s'inscrivent encore en filigrane d'un Peuple élu et d'une Terre promise.
 
Cette inimaginable réalité irrationnelle marque pourtant dans toute son horreur, la majeure partie de l'histoire politique de notre début de troisième millénaire. Remarquons également qu'une part importante de l'histoire de l'Eglise - et je pense ici plus précisément à l'Inquisition - s'inscrit dans la récupération d'un même contexte d'Alliance, et de Parole absolue de Vérité, promise à un Peuple élu.
   

  66

Ce seront les déviations:
-    d'abord d'un Moïse, au profit des seuls Juifs parmi les Sémites;
-    puis de Saint-Paul, qui a transformé la parole juive d'un Jésus,
            dans le concept hellénisant  de Christ,
-    puis d'un Grégoire-le-Grand par rapport au simple épiscopat de la ville de Rome.
 
Ces récupérations successives justifieront historiquement les intransigeances d'une Eglise devenue (par voie de conséquences économico-politiques) détentrice du monopole absolu du Savoir.
 
Si nous acceptons de lire la Révélation comme une prise progressive de conscience, nous trouverons une véritable évolution logique, et presque inéluctable du concept de cohérence, vers celui plus appuyé de Dieu-Maître, édulcoré en Dieu-Père. C'est ici qu'il conviendrait, je pense, de situer en Jésus la notion de Fils de Dieu. Pendant plusieurs années, sa prédication s'est axée sur l'harmonie (l'amour) qui doit nécessairement présider à la relation des hommes entre eux.
 
Je suis le chemin, la Vérité et la Vie, nous traduisent les versions grecques de sa prédication. Il serait sans doute plus exact de nous souvenir, avec l'Evangile de Luc et avec la Tradition, du séjour en Egypte de Jésus, séjour au retour duquel il était plein de sagesse.                                    
[Lc II,47]
 
Le terme égyptien Ma'at est très souvent - et erronément - traduit par Vérité. Il traduit le concept d'Harmonie qui préside à la cohérence du Monde. Le mot Ankh est lui souvent traduit par Vie. Il exprime le "Principe de Vie". Ma'at et Ankh apparaissent souvent dans les titulatures des pharaons, pour exprimer leur responsabilité de souverain.
 
La parole de Jésus qui affirme "Je suis Ma'at et Ankh" ne peut dès lors pas               [[13]]
se comprendre comme une affirmation de son pouvoir et de sa mission divine. Au contraire: la parole de Jésus doit se comprendre comme une totale soumission de sa part à l'Harmonie générale, et aux règles du bon déroulement de la Vie. La même prédication proclame que c'est cette harmonie qui unit l'Indéfinissable-Dieu-Père à l'homme issu de cet indéfinissable. 
   

  67 

C'est une manière d'approcher ce que Paul DIEL appelle "Le Mystère".                     [[14]]
Et c'est cette union entre le Mystère et l'homme qui fait dire à Jésus qu'il est le fils de Dieu. C'est en somme affirmer qu'il faut chercher la réponse dans l'homme lui-même.
 
Et quand on lui demandera de préciser s'il est réellement le fils privilégié de Dieu (au sens, dirions-nous, génétique du terme), il se récriera bien au contraire, qu'il est le fils de l'homme, affirmant ainsi qu'il est simplement un homme, comme tout le monde.
 
Une fois de plus, nous voici pris au piège de nos catégories limitativement binaires qui se montrent incapables de surmonter la moindre apparence de contradiction. La dialectique ira même jusqu'à affirmer que, dans son contexte, l'affirmation du Christ "Je suis le fils de l'homme" signifie en réalité "Je suis le fils de Dieu". (!)
 
Déviations mentales, sophismes, réductions à des propositions contradictoires: "Je suis ou je ne suis pas". Ce sera évidemment l'impasse, tant que nous ne changerons pas les termes de notre proposition. La seule issue au paradoxe occidental - d'une culture qui, si elle se veut universelle, n'en est pas moins incommunicable, - serait de rompre définitivement avec une logique trop exclusivement binaire, pour nous ouvrir enfin à la notion de relativité dans nos affirmations.
 
Il serait grand temps pour nous, compte tenu de nos moyens de communication de plus en plus efficaces et performants, d'abandonner la rigidité de nos structures mentales, pour enfin accepter - et ne serait-ce encore qu'à titre d'hypothèse - des vérités et des évidences qui s'inscrivent mal dans le cadre de l'unique processus logique de notre pensée occidentale. Notre culture doit absolument s'ouvrir au doute. Et ce serait déjà un très grand progrès si, outre le Vrai et le Faux, nous laissions une toute petite place au "Je ne sais pas".
     
 
   

  68

L'Occident au présent: la Relativité
 
Compte tenu de la loi d'accélération historique - et j'aimerais analyser jusqu'où il serait permis d'étendre cette loi à l'échelle universelle - nous retrouverons au plan scientifique, les deux phases de l'étape morale franchie par le truchement du Christ et de Mahomet.
 
Il sera sans doute plus difficile de résumer cette fois en un seul mot, la nouvelle démarche de notre conscience. Nous manquons de recul puisqu'elle conditionne encore tout notre mode actuel de penser. Pour une plus grande facilité d'expression, j'adopterai le terme de positive pour qualifier cette zone nouvelle d'exploration de nos sciences contemporaines.
 
Ici également, se dessine une première phase, que j'aimerais qualifier de "personnelle", ou plus exactement de "centrée sur les individus". Et nous voyons ainsi naître, se développer et se propager l'essor industriel dans les capitalismes.
 
Une deuxième phase de cette même démarche positive lui donnera ensuite sa dimension sociale.
 
Et nous voici devant les diverses options des socialismes contemporains. [La longue parenthèse des communismes du vingtième siècle trouve sans doute son analyse dans le phénomène brutal - et imparfaitement contrôlé - du retour de balancier, suite à des inégalités sociales trop flagrantes durant la seconde moitié du XIX siècle].
 
Je suis frappé, dans les deux cas de la Morale et de la Science, de la similitude du processus d'évolution. Une première phase - que j'ai qualifiée de "personnelle" - élabore une doctrine sur un état de fait, dans une société toute préparée par sa situation historique. La deuxième phase succède alors en explosion, dans un prosélytisme souvent exacerbé, pour s'imposer au plus vite par une situation acquise qui ne sera plus contestée.
   

  69

Il semble enfin - ultime seuil de notre évolution dans son état présent - que nous venions de franchir un cercle nouveau dans la spirale de nos consciences. Il s'agit cette fois de la sphère de Relativité de toutes choses (et de nous-mêmes) par rapport à notre horizon cérébral. La sphère de relativité que j'évoque rapidement ici, marque certainement un pas supplémentaire dans la réflexion de notre conscience sur elle-même.
 
L'étape que j'ai qualifiée (un peu légèrement sans doute) de "positive", et qui centre notre recherche objective sur l'établissement de connaissances démontrables et mathématiquement décrites, avec des vérités quasi-axiomatiques, est maintenant peut-être déjà dépassée. Un courant de plus en plus répandu parmi les scientifiques, parmi certains penseurs et philosophes, les invite à envisager que telle réalité puisse être vraie pour l'un, mais sans référence à la vérité pour un autre. Exactitudes et vérités seraient ainsi des valeurs relatives.
 
Cette hypothèse ne pose aucun problème dans les domaines réputés subjectifs (du beau, par exemple). Mais nous éprouvons une beaucoup plus grande difficulté à admettre cette relativité dans les connaissances plus objectives de la réalité décrite par nos sciences; dans les domaines de l'existence ou de la non-existence; dans les disciplines des lois physiques qui régissent notre Univers.
 
Et pourtant...
 
-   Sans la moindre subjectivité, nous n'éprouvons aucune difficulté à accepter l'existence de telle coutume étrangère qui serait strictement impensable chez nous. La législation relative à la limitation des naissances en Chine, par exemple, est strictement hors de question en Europe occidentale.
 
-   D'une manière plus précise encore, nous pouvons facilement concevoir qu'un processus de travail puisse mener au même résultat objectif qu'une autre démarche émanant d'un processus opposé. C'est l'exemple de la séduction d'une démarche de relation publique qui peut convaincre (et conclure un contrat), au même titre qu'un exposé scientifique. Voici pourtant des méthodes, des processus opposés entre eux.
 
-   D'un point de vue plus strictement pédagogique, le doute systématique pourra conduire à la même conviction, à la même certitude, qu'un enseignement plus dogmatique - ou ex cathedra.
   

  70

Par la nouvelle percée de réflexion de conscience dans la sphère de relativité, il nous est désormais possible d'admettre que telle réalité, tel phénomène soit considéré comme exact (donc vrai) dans une sphère déterminée de savoir, alors qu'il ne représente strictement aucune réalité (donc aucune valeur de vérité) dans un contexte différent. La problématique ne se pose désormais plus en termes de J'ai raison et tu as tort (ou inversement!?); mais bien plutôt en termes de Je détiens une vérité, et tu en détiens une autre.
 
Cette prise de conscience vectorielle - vecteur car dessinant une voie de recherche - peut affirmer une réalité dans une direction; alors qu'une autre conscience - elle aussi dirigée (donc vectorielle) mais dans une orientation différente - saisira:
-    tantôt la même réalité, mais sous un angle différent;
-    tantôt une réalité autre, parfois incompatible avec la première.
 
La relativité de conscience élimine les incompatibilités apparentes entre des propositions contradictoires dans leurs énoncés. Le principe de relativité de conscience n'en élimine pas pour autant la proposition fausse, mais il en recule la limite. C'est donc au principe-même de valeur de vérité que je m'en prends ici. Toute réalité ne se manifeste que "relativement" à son contexte; mais également suivant la manière dont chacun l'appréhende par sa réflexion personnelle de conscience.
 
La Physique quantique érige en véritable postulat, cette relativité de conscience, puisque l'observateur est considéré comme un des paramètres essentiels de l'observation ou de l'expérience. 
   

  71

Il ne s'agit nullement, dans ces notes, d'une simple gymnastique intellectuelle formelle et gratuite. C'est au contraire une prise de position fondamentale qui suppose une orientation propre à chaque conscience.
 
-   Accepter l'ensemble de notre Univers, tel qu'il est, malgré ses multiples contradictions apparentes. Et non pas le plier aux normes des lois d'une logique qui est limitativement la nôtre.
 
-   Accepter également que la conscience d'autrui ait le droit d'être "autre", malgré les contradictions qui peuvent heurter notre propre conscience.
 
Je viens évidemment de poser ici un axiome fort étranger à notre conception philosophique occidentale. Et pourtant:  "il n'y a pas de vérité-absolue".
 
-   Le Néolithique a basculé notre perception du concret au plan de l'abstrait.
 
-   Voici deux mille ans, l'abstrait des spéculations intellectuelles basculait au plan de l'acte (la Morale).
 
-   Une tâche nouvelle nous attend cette fois. Il nous faudra maintenant transposer les valeurs humaines à l'échelle cosmique, sans plus essayer de percevoir le monde par rapport à nous, mais en prenant au contraire comme objet de notre conscience l'homme par rapport au Cosmos.

 
   

  72

Les vérités contradictoires
 
Il est évident que les grands mouvements de pensée exprimés par les théories de l'Evolution, de la Relativité ou de la Physique quantique, rassemblent une très large majorité de chercheurs. Mais ces systèmes ne satisfont pas pleinement tous les domaines. Ils recèlent des contradictions profondes.
 
Ainsi, aucune vérité fondamentale ne se dégage des acquis de la science. Il n'y a pas de certitude scientifique. Mais bien plutôt des descriptions provisoires et plus ou moins fidèles, d'un réel proposé en l'état actuel des connaissances.
 
Les théories reposent elles-mêmes sur des principes toujours affirmés mais rarement démontrés, les postulats. Nos connaissances objectives sont ainsi souvent construites sur des "dogmes scientifiques".
 
Mise à part une relative efficacité de notre emprise sur la matière qui nous environne, il n'y a pas de réel progrès dans notre connaissance du domaine de ce que nous avons appelé "Le Mystère".
 
Toutefois, au delà de leurs contradictions, les sciences fondamentales que je viens d'évoquer affirment toutes trois l'importance primordiale du "mouvement":
-   dans son implication de déplacement par rapport à l'espace(-temps);
- à travers une dynamique de changement qui se traduit dans les deux axes principaux d'une "transformation", et d'une "interférence".
 
La dynamique de transformation:                                                                                   [[15]]
-   La relativité généralise cette dynamique en nous décrivant l'expansion de l'Univers dans l'espace-temps.
-   La physique la décrit comme transformant toutes les énergies jusqu'à leur concrétisation dans la matière (et l'anti-matière).
-   La biologie la découvre dans l'évolution des espèces.
   

  73

La dynamique d'interférence:
-   La relativité la perçoit dans la dynamique de gravitation.
-   La physique en fait son fondement-même, en prenant le "quantum" comme unité d'interaction.
-   La biologie reconnaît un sens dans la mutation des espèces, et trace le vecteur qui part d'un plus simple "vers" un plus complexe.
 
Nous retrouvons d'ailleurs ces vecteurs universels de mouvement (transformation et interférence) dans l'évolution psychique avec la gradation du savoir (au degré élémentaire) vers la connaissance, et puis vers la conscience jusqu'à son seuil humain de réflexion. Ces étapes traduisent le mouvement que nous venons de décrire comme un principe universel fondamental.
 
La vie émane d'un substrat régi par cette loi universelle de mouvement. Nous émanons de la vie. En toute cohérence et si le mouvement est primordial dans l'Univers, il doit l'être également pour nous.
 
La théorie des transferts d'énergie en unités mesurables (les quanta) décrit notre réalité de manière très conforme à nos observations.
 
-   L'apparition des particules élémentaires,
-   leur concrétisation en noyaux matériels,
-   leur complexification en éléments plus lourds
sont les étapes logiques d'un processus dynamique assez bien défini dans l'ensemble du Modèle Standard. 
Les descriptions du Big-Bang sont certes périodiquement affinées,                         [[16]]     
mais elles restent jusqu'à présent cohérentes - et quasi incontestées - dans leurs principes.
 
L'astrophysique contemporaine ne s'oppose pas à l'affirmation d'un Dieu intervenant dans le Grand Chambardement de l'Univers. Aucun argument cosmologique ne permet d'écarter Dieu. De même qu'aucun argument de notre observation ne permet de l'affirmer.
   

  74

L'intervention "extérieure" d'un Dieu pour déclencher ce processus, et le contrôler tout au cours de sa réalisation, satisfait simplement au principe de causalité auquel la physique aime de s'accrocher. Mais le postulat d'un Dieu pose en réalité plus de problèmes qu'il n'en résout.
 
A quel moment placer l'intervention créatrice?
 
Tout acte suppose une dimension spatio-temporelle pour pouvoir se réaliser. Et pour reprendre la préoccupation de Saint Augustin, quel sens peut avoir un acte de création en dehors du temps?
 
Or le temps est un paramètre de l'espace devenu volume. L'acte de création doit donc avoir été posé "après" le processus initial d'expansion de l'espace en son volume. Il n'est dès lors plus "créateur", puisqu'il devient consécutif d'un événement antérieur. Le concept de "création" porte ainsi en lui une contradiction intrinsèque.
 
Les anciennes cosmogonies affirmaient déjà un acte authentique de création, mais au départ d'un substrat déjà existant. Ainsi, à Héliopolis:
 
    Atoum sortit du Noun par sa propre volonté
    et tira de sa propre substance
    le couple divin...
    d'où naquirent les autres dieux.
 
La réflexion en Egypte ancienne, était certainement aussi pertinente que nos philosophies occidentales. Elle n'avait simplement pas été érigée en "doctrine". Elle ne se confinait pas aux règles d'une école de philosophie. Il serait pourtant erroné de penser que la contradiction de l'acte créateur avait échappé aux Anciens.
 
Mais à la différence de notre analyse scientifique contemporaine, les Egyptiens considéraient le "Grand-Tout-du-Monde" comme une réalité homogène (et sans doute unique) se manifestant dans une multitudes de vérités, parfois contradictoires entre elles.
   

  15

Dans une étude sur un cryptogramme d'Amon, Bernard VAN RINSVELD cite:            [17]
Amon primordial [Atoum] sort du Noun. Or le dessin montre l'eau émergeant de l'île, ce qui est précisément l'inversion du scénario de l'émergence de la butte hors de l'océan [Noun]. En somme, l'extérieur se trouve à l'intérieur. N'y aurait-il pas correspondance entre l'inversion du nom et l'inversion du processus créateur de la théologie? ...
 
Dans une telle conception du Monde, où la réalité peut se manifester à travers des vérités contradictoires, l'acte créateur vrai perd sa contradiction fondamentale par rapport au Monde réel. Ce détour par la théologie égyptienne se justifie si nous nous souvenons que le yahwisme trouve sa première expression, juste après un séjour (de plusieurs siècles sans doute) des Enfants d'Israël en Egypte. Et c'est encore la théologie de Moïse qui caractérise aujourd'hui la pensée philosophique d'Occident.
 
Or on peut supposer que le concept de "création" n'était pas d'origine sémite. Remonter ainsi à un concept de la vallée du Nil, n'est peut-être qu'un retour à une de nos sources.
 
Dans les anciennes cosmologies sémites (Hammourabi), Apsu et Tiamat ne sont pas créateurs. La théologie initiale évite le problème de la création et pose l'acte divin directement en premier moteur d'un Univers pré-existant.
Ils régnaient dans le silence, l'immobilité et les ténèbres.
 
La Bible, affirme pourtant l'acte créateur.                                                                        
[Gn I,1]
Mais une exégèse élémentaire souligne combien cet acte est similaire à celui de l'artisan. L'homme en devient l'œuvre d'un potier. Les premiers rédacteurs des textes bibliques n'ont sans doute pas imaginé qu'ils susciteraient une telle sémantique autour de concepts aussi voisins que:
- créer (au sens artistique)
- ou imaginer (dans le sens d'inventer).
        
L'époque de Moïse se situe au moment où des communautés humaines jusqu'alors très isolées les unes des autres, (Mésopotamie, Egypte et Indus), tentent de mieux se connaître afin de former un "front commun" contre un éventuel envahisseur. Une première incursion d'Indo-Européens – repoussée tant bien que mal – venait en effet de démontrer que d'autres hommes avaient des visées impérialistes sur les territoires de la Haute-Antiquité, que les Anciens croyaient être l'entièreté du monde
.
   

  76

Il s'en suivit une rencontre entre des modes de pensée jusqu'alors totalement indépendants. C'est ainsi que la vision "théiste" de Mésopotamie et d'Egypte, fut confrontée à l'organisation d'un Univers (plus vaste que le Monde) émanant d'un Etre Primordial et d'une Cause Première.
 
Certains milieux religieux – dont Moïse est sans doute un représentant – assimilèrent alors leurs anciens concepts de dieux à l'Etre Primordial. J'ai développé cet "amalgame" dans un chapitre de mon étude sur Moïse:
MOSAÏQUES.                                                                             [18]

Dans cette assimilation de concepts fondamentalement opposés, les dieux devinrent "Un seul".

 
Dans le système cosmologique d'Indus (le Rg Véda) les objets de l'Univers émanaient – par définition – de l'Etre Primordial et devenaient, par leur concrétisation, causes ponctuelles de conséquences infinies (l'effet papillon de nos physiciens contemporains), à l'image de la Cause Première. Les objets de l'Univers émanaient ainsi de l'Etre Primordial (imagé dans la représentation populaire, sous forme d'un noyau d'énergie à l'image du soleil), et concrétisaient également – concept imparfaitement perçu – la Cause Première.
 
Le transfert de cette cosmologie à un Divin devenu unique donna alors à Dieu l'attribut de "créateur", et lui conféra le pouvoir discrétionnaire de décider de tout ce qui adviendra. C'est la suppression de la cause naturelle, et son remplacement par la volonté de Dieu. "In shā'a'llāh (si Dieu le veut)"; encore très régulièrement ponctué par "Lā ilāh illā'llah"  (et il n'y a pas d'autre Dieu que Dieu). Le vecteur d'influence s'inversa de la sorte, à partir du Dieu vers sa créature; alors que le Rg Véda reconnaissait en chaque objet (donc aussi en chaque homme) le rôle de structurer  l'Etre Primordial dont il était la concrétisation.
   

  77

Les canons officiels contemporains de l'Eglise sont devenus plus circonspects. Ils proposent un Dieu qui a fait (factor) les cieux et la terre. Mais ils compensent cette prudence en affirmant qu'Il a fait "tout ce qui est visible, et tout ce qui est invisible". C'est une façon détournée d'affirmer que Dieu ne s'est appuyé sur rien de pré-existant à son œuvre. Quant à l'avant-dernier concile (Vatican I), il affirme de manière plus tranchée que Dieu est bien Créateur.
 
Outre le début de la création impossible à placer en dehors du temps, donc après son propre début, il y a encore une seconde contradiction dans l'affirmation d'un acte de création.
   
Il nous faut ici définir ce que nous appelons "Univers".                                                [[17]
-   Ou bien c'est Tout, et il n'y a rien en dehors de lui. Dieu, dès lors serait une part de cet Univers et sa création se répercuterait sur Lui-même. 
-   Ou bien l'Univers n'est qu'une partie du Tout, entrant ainsi en contradiction avec sa propre définition.
 
Certains astrophysiciens (REEVES, THUAN)                                                           [19] [20]
se réfèrent au principe anthropique qui postule un "Père". L'auteur de l'Univers ne justifie plus, dans leur réflexion, un quelque chose sorti de rien qui définit l'acte de création ex nihilo. Leur Dieu affirme simplement une intention primordiale, et préserve le principe (non directement affirmé) de causalité.
 
De la sorte, Ils évitent de se confondre eux-mêmes dans la précipitation d'un désordre croissant (l'entropie). A une évolution dans l'absurde, ils opposent l'intention première d'un dessein divin.
   

  78

Ainsi:
-   Affirmer un Dieu créateur entre en contradiction avec un principe de la Relativité restreinte qui postule que le temps est inséparable de l'espace expansé. Or aucun acte ne peut se concevoir en dehors du temps. La création ne peut dès lors se réaliser que dans les limites d'un espace déjà expansé. Donc après le début.
 
-   Affirmer Dieu dans son immanence n'entre pas en contradiction directe avec la physique. Mais Dieu ne justifie pas la présence de la matière primitive - qui s'explique dans des modèles mathématiques écrits en dehors Lui.
 
-   L'affirmation anthropique de Dieu trouve sa seule justification dans le refus d'inscrire la finalité humaine dans le désordre universel de l'entropie. 
C'est affirmer un principe                                                                                                      [[18]]  
    d'anti-désordre applicable à la seule exception humaine. Ce qui entre en contradiction avec les affirmations (et les observations) évolutionnistes de la biologie.
 
D'autre part, l'astrophysique et la biologie telles qu'observées sur Terre, se conjuguent pour nous confirmer que "ce n'est pas fini". C'est encore le mouvement qui justifie l'Univers d'aujourd'hui.
 
Mais les vérités sont provisoires lorsqu'elles sont affirmées par les sciences. Il serait donc incohérent de décréter que ceci est "faux" puisque telle science affirme le contraire. Pourquoi remplacer un dogme religieux (ou philosophique) par un autre dogme tout aussi irrationnel?
 
 
   

  79

UNIVERS PENSANT

 
 
Définition - Contradiction - Méthode
 
 
Je voudrais signaler l'absence de toute documentation relative à la "pensée". Il est vrai que le terme de pensée peut sembler tantôt trop précis (puisqu'il n'est souvent appliqué qu'à une activité spécifiquement humaine); mais également parfois équivoque (puisqu'on parlera de pensée abstraite ou de pensée mathématique).
 
Certains auteurs, préoccupés des voies évolutionnistes qui s'ouvrent à la réflexion contemporaine, ont préféré suggérer un certain psychisme. Ils étendent ainsi le terme par delà d'une activité trop exclusivement humaine. Cette deuxième terminologie offre l'avantage d'inclure quelque comportement dans la démarche purement intérieure généralement traduite par le terme "pensée". Par contre, tout psychisme, aussi élémentaire soit-il, suppose toujours une complexité de structure et d'expression qui élimine a priori la sphère d'une pensée simple.
 
La terminologie de conscience recouvre, quant à elle, une interaction de deux mouvements inverses par le sens de leur démarche. L'un part du noyau conscient vers la périphérie; et l'autre converge de l'extérieur vers le centre. La conscience suppose des dimensions préalables pour concrétiser son espace.
 
Schopenhauer - ayant compris la nécessité d'une dynamique pour expliquer ses généalogies - avait supposé une volonté primaire. C'est d'ailleurs avec un élargissement analogue de sens qu'il nous faut accepter les concepts "conscience" de Teilhard, ou "téléonomie" de Monod.
 
On a encore parlé de cérébration. Il s'agit cette fois d'un postulat généralement admis. Mais si ce terme recouvre une réalité à mon sens évidente, il saisit le phénomène pensant sous son jour le plus dynamique - appliqué habituellement aux grands nombres successifs des générations. C'est le processus par lequel un savoir élémentaire se structure en connaissance, puis en conscience. La cérébration serait alors l'aboutissement de ce que je m'efforce d'établir ici.
   

  80

L'utilisation d'un terme supplémentaire dans cette analyse, n'apporterait certainement aucune clarté car il se résumerait en somme à recouvrir simplement la réalité initiale et commune que nous avons supposée, tant dans la pensée ou le psychisme, que dans la conscience, la volonté ou la cérébration. Contentons-nous donc de chercher un dénominateur commun à tous ces concepts.
 
Une apparente contradiction oppose ici la thèse des créationnistes aux résultats négatifs des sciences. Les démarches psycho-physiologiques sont unanimes à reconnaître les centres nerveux cérébralisés, comme les sièges évidents de toute activité psychique. Elles n'en contestent cependant pas moins la possibilité d'expliquer entièrement - et de déterminer le caractère proprement psychique - par le seul jeu des connexions physiques et les inter-réactions chimiques.
 
Il nous faut compter quelque neuf milliards de cellules nerveuses (neurones) pour construire le système cérébral humain. Et il semble que l'activité psychique - au même titre que l'activité vitale - emprunte ce gigantesque circuit miniaturisé de nos neurones; de la même manière que le courant d'une centrale électrique emprunte les innombrables réseaux publics et privés d'une agglomération urbaine. Sectionnons un circuit, et la coupure de courant sera d'autant plus importante que la ligne déconnectée sera principale.
 
Les neurophysiologistes s'attachent à démêler le plan de notre circuit neuronal de neuf milliards de dérivations. Et si nos praticiens découvrent aujourd'hui les conducteurs de la vie psychique, ils n'en demeurent cependant pas moins interdits devant "la chose" transportée et devenue ainsi dynamique. Ils agissent un peu à la manière d'un archéologue du futur qui s'attaquerait à débrouiller l'écheveau des circuits électriques d'une de nos grandes villes, mais qui s'interrogerait sur la nature de la "chose" qui était transportée par ces fils.
 
Les créationnistes spiritualistes ont ici beau jeu de prétendre à l'immatérialité de la pensée - qui serait le reflet de la vie divine, et par là donc: immatérielle. Un point sombre au tableau cependant: c'est que la vie psychique doit nécessairement emprunter certains circuits déterminés. 
   

  81

A tel point que l'ablation d'un seul de ces circuits peut entraîner la disparition de certaines manifestations psychiques. D'autre part, la connexion artificielle (des courts-circuits) de neurones entre eux peut entraîner des troubles allant de la réaction non-contrôlée jusqu'à l'inhibition ou, au contraire, l'hallucination.
 
La thèse de l'âme humaine à l'image de la vie divine, - pour autant que nous nous référions à un Dieu personnel transcendant l'Univers matériel dont nous émanons - cette thèse concilie évidemment à merveille l'élément matériel des neurones observés, et l'impuissance actuelle de nos savants à déterminer avec précision la nature proprement psychique de notre activité cérébrale.
 
Toutefois, la relation est trop étroite entre d'une part les connexions de notre cerveau (avec l'énergie chimique dépensée) et d'autre part l'activité psychique proprement dite. Ceci nous invite à postuler que l'activité cérébrale dépend de sources exclusivement matérielles; même si l'état actuel de nos connaissances ne nous permet pas encore de définir la nature spécifique de la "chose" pensante matérialisée, et de la pensée elle-même.
 
J'ai évoqué la carence totale de documentation relative aux recherches scientifiques sur les origines de la pensée. On peut expliquer cette lacune en faisant appel:
-   et à l'optique anthropocentrique des recherches psychologiques;
-   et aux méthodes employées pour établir des critères d'objectivité 
            dans les sciences psychologiques.
 
Certains estiment que la pensée est l'apanage de l'homme. Ils écartent à ce titre, toute possibilité de pensée extra-humaine (qualifiée aussi d'infra-humaine). Cette attitude conjugue et le postulat anthropique, et la confusion entre moteur pensant et mode de pensée. Soulignons au passage que l'homme semble avoir un mode de pensée qui lui est propre. Il est ainsi très peu probable que nous découvrions jamais de mode d'expression psychique strictement identique à celui du genre humain.
   

  82

D'autres objecteront que, conditionnés par le processus de pensée qui nous est propre, il nous sera toujours très difficile (voire impossible) de reconnaître une fonction pensante en dehors des expressions spécifiques de la cérébration humaine. Ce sont d'ailleurs ces exigences d'expression (langage, création et abstraction) que nous avons postulées lorsqu'il s'est agi de déterminer la date d'apparition sur terre de l'homme, tel que nous acceptons ce terme aujourd'hui.
 
Ajoutons cependant que je n'ai jamais nié une pensée aux hominiens. J'ai simplement déterminé que cette pensée ne méritait pas encore sa qualification de spécifiquement humaine, au plein sens du terme. La psychologie contemporaine se réclame de critères objectifs. Elle élabore ainsi sa science sur des faits d'observation. Il est bien évident que la seule expérience que nous puissions comparer, se situe dans la psyché humaine. Toutes les études scientifiques actuelles se réfèrent de ce chef à l'organisation cérébrale humaine - tantôt retrouvée dans la cérébration comparativement inférieure des animaux, et tantôt élaborée à partir d'un psychisme animal jugé rudimentaire.
 
Les diverses écoles de psychologie tentent ainsi d'établir une jonction que je crois impossible. Le cercle est en effet vicieux puisque nous voulons établir une psyché humaine comme unique critère d'expérience et de référence dans ce domaine.
 
Il nous faudra donc - et en dehors de toute référence de puissance ou de complexité - déterminer la nature spécifique du psychisme; indépendamment de sa traduction concrète, et dégagée de la complexité des circuits qu'elle emprunte.
 
 
 
 
   

  83

Induction et déduction
 
 
Je viens d'évoquer les méthodes inductives des recherches actuelles en psychologie. Elles s'inscrivent dans un courant double.
 
-   Une première démarche scientifique prend son point d'appui dans le psychisme humain. Elle tente de débrouiller l'écheveau d'une telle complexité en la comparant aux systèmes plus simples de la cérébration animale. 
    Les éléments apparus comme permanents                                                         [[19]]    
   dans cette équation comparative, sont alors "hypothétiquement" considérés, puis admis comme étant des "lois" psychiques. 
 
Les résultats de ce premier type de recherche nous ont permis d'établir un premier atlas topographique d'une physiologie neuronale complexe du cerveau. Il nous aura même été possible de décrire avec une relative précision, les phénomènes transportés à travers certains ensembles cellulaires.
 
-   Une seconde démarche - parallèle à la première, mais de sens inverse - recherche les mécanismes psychiques élémentaires dans les organismes les moins évolués, et donc les moins complexes. Elle tente ensuite, à partir de la structuration progressive du réseau transporteur, d'élaborer le mode de complexification vers la pensée (d'abord sensitive, et puis consciente, enfin réfléchie: anthropocentrisme de la recherche), à partir du réflexe simple.
 
Cette deuxième méthode éclaire particulièrement un mouvement vers une complexité toujours accrue et suppose une généalogie évolutive. Toutefois, il nous faut admettre que c'est un relatif échec qui couronne jusqu'à présent, cet effort de généalogie psychique partant d'un plus simple vers un plus complexe.
 
E-->chec relatif: car la psychophysiologie, si elle a pu ainsi clicher certains paliers de la cérébration (résultats positifs), ne s'en trouve pas moins devant l'insurmontable lacune des blancs qui semblent compromettre la pure matérialité de la pensée.
   

  84

Notons que ces blancs sont une constante de toute évolution. Teilhard de Chardin les considérait même comme inévitables, et avait tendance à les évaluer comme des preuves supplémentaires du bien fondé de l'évolutionnisme.
 
Un des blancs les plus remarqués - sinon le plus remarquable - dans la sphère du psychisme supérieur, est le passage de l'image concrète (généralement reconnue chez l'animal) au plan des concepts abstraits que nous ne détectons de manière évidente qu'à l'échelon reconnu humain de la biosphère.
 
Pour mettre en évidence combien le concept concret est généralement reconnu chez l'animal, alors que la pensée abstraite semble lui faire totalement défaut, je voudrais en appeler à l'expérience tout à fait journalière de la chatte et de ses petits. Nous avons la faculté "abstraite" de compter, la chatte ne l'a pas.
 
Que l'on vienne à retirer un chaton de la nichée, elle ne s'en rendra sans doute même pas compte. De cinq à quatre, il n'y aura pour elle pratiquement pas de différence.
 
Que l'on réduise la nichée à un seul petit, et nous verrons la chatte commencer à chercher, mais sans grande conviction. La différence entre plusieurs et un seul est en effet à la limite entre la perception concrète et la représentation abstraite de "beaucoup". Notre chat domestique semble avoir actuellement atteint ce seuil limite de conscience.
 
Que l'on vienne maintenant à supprimer tous les chatons, et nous verrons notre chatte chercher désespérément partout sa nichée, jusque dans les endroits les plus impossibles. Entre quelque chose ou rien, la notion s'inscrit cette fois dans un univers qui reste concret.
 
D'aucuns n'ont pas hésité à voir dans le concept abstrait, une authentique mutation, une innovation totale de la pensée; se refusant à admettre un lien, aussi ténu soit-il, qui conduirait de la perception concrète vers l'abstraction.
 
Je crois pour ma part, qu'il existe un fil conducteur qui, à partir du concret, mène à l'abstrait. 
   

  85

C'est pourquoi je me propose de consacrer une place toute spéciale au langage qui, dans ce contexte, tient une place de toute première importance.
 
Si nous admettions un blanc total entre les concepts concrets et les concepts abstraits, nous devrions concevoir la pensée humaine comme éclatée de la couche biologique animale qu'elle transcenderait par la même occasion. (Attention à l'écueil anthropique!) Il ne serait dès lors pas insensé de considérer la discontinuité évidente qui consacre la rupture; et ce serait au point précis de cette rupture que nous devrions placer le seuil d'hominisation.
 
Je crois qu'il n'y a pas de rupture entre l'abstrait et le concret. La "topologie synaptique" suggère au contraire une continuité qui, sur base du concret, engendre l'abstrait. La transition se traduit par des catégories mentales que nous pouvons très difficilement classer de façon définitive.
 
Pour illustrer cette gradation, j'aimerais me souvenir de cet incident qui fit l'objet d'un fait divers local, dans les années 1962-63, lorsque je séjournais en Tunisie. A travers ce presque désert qui relie Tunis au Sud-Tunisien, il y avait une ligne de chemin de fer qui, sur des dizaines de kilomètres, traverse une région très plate de cailloux avec quelques résineux. Des troupeaux de moutons (et de chèvres à l'époque) parcouraient cette région aride (tellement aride que l'on racontait que, pour se nourrir, les moutons suçaient les cailloux du chemin de fer !..)
 
Toujours est-il qu'un jour, à la sortie d'El Djem, il y eut un accident. Le train n'avait pu éviter une bédouine et peut-être même quelques moutons. Si je me plais à raconter cette histoire dramatique (mais banale en soi), c'est que la suite, elle, me paraît extraordinaire. Quelques heures plus tard, alors que le train remontait vers le Nord, les bédouins extrêmement irrités par la mort d'une de leurs bergères, avaient érigé un barrage sur les rails. Ils obligèrent le train à s'arrêter et forcèrent aussi tous les voyageurs et le machiniste à descendre sur la voie. On était en plein Sahel, loin de toute police; et manifestement, les choses allaient mal tourner.
   

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Quand tout le monde fut descendu, ils prirent alors de grosses pierres et avec sauvagerie, se mirent à lapider ... le train. La machine fut entièrement détruite. Cette histoire vraie illustre à mon sens, une logique parfaitement circonscrite dans des concepts concrets. C'est le train qui avait tué; c'est le train qui fut détruit.
 
C'est dans ce contexte concret que nous devrions replacer la loi du Talion qui ne met pratiquement jamais en cause des notions abstraites de responsabilité ou d'intention. Et sur un plan plus politique, si les Américains - qui se veulent volontiers être les gendarmes du monde - voulaient se donner la peine de situer le concert des concepts mentaux au sein desquels se déroulent les conflits du Proche et du Moyen-Orient, ils deviendraient sans doute beaucoup plus crédibles auprès de leurs interlocuteurs. Et leurs missions de bons offices en deviendraient certainement beaucoup plus efficaces.
 
Comment intervenir dans le conflit Israélo-Palestinien par exemple, avec nos concepts purement abstraits de liberté, de droit au sol, de responsabilité; alors que plus prosaïquement il s'agit le plus souvent de quelques maisons (concrètes), d'un village, d'un point d'eau, de la langue parlée et enseignée à l'école?
 
Il me paraît encore intéressant de remarquer que cette seule rupture psychologique qui aurait engendré les concepts abstraits, ne satisfait pas entièrement les tenants de l'âme humaine, au sens religieux du terme. Pour expliquer une âme, il ne suffit en effet pas d'élever le psychisme animal au plan de l'abstrait. Il faut encore lui accorder le libre arbitre.
 
Il déborde du cadre de ces notes, d'expliciter longuement cette notion de libre arbitre. Le problème se pose grosso modo de la manière suivante.
 
Si le déterminisme occupe une place prépondérante dans notre vie psychique, nous jouissons néanmoins d'une certaine liberté relative qui nous permettra parfois (souvent ou rarement, selon les écoles) d'user personnellement et volontairement de nos concepts abstraits.
   

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C'est ainsi, sur base de cette liberté (aussi restreinte soit-elle) que s'élaborera une des distinctions entre individu et personne. La personnalisation prend alors l'avantage dans l'ordre des valeurs, sur la simple individualisation qui ne suppose, elle, aucune libération de soi par rapport au déterminisme.
 
L'être personnel suppose également la "réflexion" grâce à laquelle la personne peut se connaître, et connaître ainsi son potentiel de savoir, son intelligence.
 
Elle peut en outre se prendre elle-même comme objet de son attention. La réflectivité de l'acte d'intelligence sur lui-même est une condition indispensable à la volonté. Je ne peux vouloir que dans la seule mesure où je sais ce que je veux. C'est ici que la réflexion prend réellement tout son sens. En extrême résumé, la personnalité se définit dans les trois mots de "Savoir, Vouloir et Pouvoir".
 
Les voies qui conduisent de l'individu à la personne sont multiples. J'ai d'une part signalé le passage du concret à l'abstrait; mais d'autre part également l'acte de volonté qui suppose nécessairement la réflexion.
 
Les méthodes inductives et déductives de nos psychologies modernes se contentent, quant à elles, de constater les blancs pour souligner les seuils qui conduisent de l'individu à la personne; tandis que c'est sans doute à la démarche philosophique qu'il appartiendra d'accorder une valeur vectorielle à l'apparente discontinuité de l'évolution qui mène à la cérébration humaine.
 
L'âme humaine a la prétention d'être personnelle, et non pas seulement individuelle. Elle apparaît ainsi comme étant le siège d'une qualité (supérieure) d'une part – puisque accessible aux concepts abstraits - mais également de la disposition de cette même qualité par le libre arbitre.
 
La plaidoirie anthropocentrique reprend ici tous ses droits. La thèse personnaliste, si elle sauve la transcendance de l'anima humaine, n'en repose pas moins sur la prémisse unique d'une qualité supérieure supposée dans l'ordre de la pensée abstraite.
   

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Certes, le stade abstractif est précédé d'un blanc apparent par rapport à l'ordre des perceptions concrètes. Mais une seule mutation, un seuil unique suffit-il à établir une transcendance?
 
De ce qui précède, nous pouvons retenir que les méthodes de la psychologie contemporaine ont abouti à l'impasse. Ici encore, l'homme étant la référence unique, la science s'est refermée sur elle-même.
 
Devant l'inefficacité des sciences à re-situer le psychisme humain dans son contexte cosmique, il nous faudra repenser le problème par d'autres voies. Interrogeons cette fois les méthodes déductives.
 
Cherchons en premier les caractéristiques de notre pensée, en veillant soigneusement à définir le contenu que nous accordons à ce terme. Tachons ensuite de préciser les centres originels de cette pensée, mais également les diverses potentialités psychiques au stade supposé primitif.
 
Continuité et discontinuité prendront alors un relief en profondeur, sur le substrat chimico-physique qui les supporte. Et il nous restera enfin à délimiter le mode pensant proprement humain, dans l'impulsion psychique du Cosmos.
 
 
   

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Les traumatismes de mémoire
 
 
Au point de départ de ma recherche, se trouvait le problème de la définition de la pensée. A priori, le concept de pensée s'oppose à celui de matière. Une première acception du terme nous conduit donc à la définition très négative de la pensée qui serait une réalité qui n'est pas exclusivement matérielle.
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Je me refuse à ouvrir ici la discussion qui me paraît stérile, de la réalité (voire de la matérialité) de la pensée. Les observations - tant courantes que scientifiques - nous indiquent un objet d'étude: le psychisme. Il existe donc une réalité. Les normes toutefois pour la mesurer semblent s'inscrire partiellement en dehors des lois purement physiques ou chimiques.
 
D'autre part, la réalité de la pensée, si elle semble en marge des lois purement matérielles, suppose néanmoins toujours au niveau de notre observation, un substrat physique et chimique, au même titre en cela que la Vie.
 
Nous pouvons donc définir la pensée comme un mode d'expression de la matière (à définir ultérieurement si possible). Plus simplement, nous dirons que la pensée est le caractère d'une certaine matière.
 
Mais en ramenant le concept de pensée à celui d'un caractère, n'abordons-nous pas une notion très complexe? Tout caractère en effet, porte en soi une valeur non-matérielle, quoique toujours inscrite sur un support physique. D'autre part, une valeur qualitative apparaît toujours nécessairement filtrée à travers un complexe de phénomènes. Et l'expérience scientifique nous apprend à nous méfier des phénomènes.
 
L'observation, même la plus élémentaire de la pensée, nous découvre aussitôt une structure nécessairement complexe de tout phénomène manifestement pensant.
 
D'où notre tendance à définir très volontiers la pensée elle-même en terme de complexité; non comme un élément déterminant, mais bien plutôt comme un épi-phénomène de la fonction pensante.
   

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Diverses raisons nous suggèrent cette hypothèse, dont les principales sont:
-   un plus complexe trouve généralement son origine, dans un plus simple qui en est la véritable             source.
-   une complexité pensante de base n'explique rien, et nous mène à une impasse logique.
 
La physique d'aujourd'hui nous dit que l'Univers est composé d'une multitude de particules. La plupart d'entre elles sont purement énergétiques et existent sous forme de rayonnement, dans un déplacement constant, souvent limite (évalué comme étant "c", vitesse de la lumière).
 
Exceptionnellement, certaines particules peuvent emprunter de l'énergie extérieure et se combiner en noyaux atomiques plus lourds pour former des éléments de matière (ou d'anti-matière). Leur déplacement dans l'Espace expansé s'inscrit cette fois dans un mouvement accéléré (ou décéléré) qui s'écarte de la vitesse limite. Elles s'inscrivent ainsi dans la durée.
 
Je propose ici une analyse de la pensée à définir comme étant un caractère; mais un caractère primordial de toute réalité, tant dans sa forme énergétique que dans sa forme matérielle. La pensée ainsi définie ne prendrait toutefois sa forme phénoménologique (ne deviendrait observable) qu'au delà d'un degré déjà avancé de la structure qui la supporte.
 
Nous rejoignons ainsi le concept shopenhauerien de la volonté qui anime toute particule de l'Univers. Il me semble fécond de nous référer à ce caractère primitif de volonté de toute réalité - pour autant que nous acceptions d'interpréter ce caractère volitif comme étant une prédisposition de toute réalité à percevoir (ou au moins à ressentir) les événements qui se produisent dans son espace.
   

  91

Au niveau simple de l'amibe et des monocellulaires, la mémoire se traduit déjà - ce qui nous permet de la mesurer - par un certain apprentissage. Nous constatons que la cellule réagira plus facilement à une excitation déjà vécue qu'à une impulsion, plus forte peut-être, mais nouvelle sur le plan de l'expérience.
 
Les traumatismes d'expérience - ou mémoire - se marquent encore plus nettement au niveau des multicellulaires. L'observation et l'étude des réflexes conditionnés sont riches d'enseignements à cet égard car, si une habitude peut finir par s'oublier, elle se ré-inscrira toujours beaucoup plus rapidement dans le réflexe que le conditionnement d'un nouvel apprentissage.
 
Il semble ainsi que les traces laissées dans la mémoire sensorielle soient indélébiles même si, à la longue, la durée peut en estomper fortement l'acuité.
 
C'est en somme le tri dans la connexion des neurones entre eux qui permet l'abstraction, à la seule condition que cette sélection élimine les objets matériels concrets qui auront été les suppôts des impressions reçues par le cerveau.
 
Or, pour faciliter cette sélection, nous avons un merveilleux outil, empirique sans doute, mais d'expérience lui aussi, et qui relève d'un comportement également dirigé, à l'origine, par la mémoire. C'est le langage.
  
   

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Remarque: SNC
 
Avant d'aborder le phénomène de langage proprement dit - qui chez l'homme semble marquer une étape particulière du processus de cérébration - je voudrais envisager le mode de pensée que l'on pourrait supposer dans le système neuro-végétatif. J'évoquerai ensuite l'importance que nous pourrons accorder à la faculté créatrice; et je soulignerai ici la relation biologique entre cette faculté créatrice et la liberté.
 
Il est malheureusement impossible de traiter en parallèle et par écrit, deux sujets hiérarchiquement de même importance. Je réserverai donc le mode phénoménal du langage pour un paragraphe particulier car l'inter-relation (orale ou représentative) entre l'expression et la réalité ainsi symbolisée, occupera graphiquement une place écrite plus importante que la simple relation entre la création et la liberté.
 
Remarquons pour commencer, que le système végétatif est rarement - et toujours accidentellement - soumis à l'expérience sensitive. A l'exception de la respiration dont nous sommes partiellement maîtres, les autres fonctions végétatives échappent quasi-totalement à notre contrôle volontaire.
 
Nous nous trouvons donc devant un influx nerveux agissant, pourrions-nous dire, en circuit fermé. A l'exception des rares impressions extérieures qui, accidentellement, auront accompagné les fonctions végétatives, aucune expérience n'est appelée à marquer le système nerveux central.
 
La conséquence pratique en est qu'aucune programmation d'origine végétative n'influencera en profondeur notre organisation cérébrale à ce niveau. Il n'y a donc pas de "mémoire végétative consciente".
 
Il est cependant peut-être intéressant d'envisager que, ce système restant en perpétuelle activité, il soit à l'origine de l'influx nerveux pensant qui sera aiguillé dans les autres zones cérébrales; soit lors d'impressions nouvelles d'origine sensorielle, soit lors de la réflexion volontaire. C'est peut-être au niveau neuro-végétatif (aussi appelé Système Nerveux Central, SNC) qu'il nous faudra chercher la centrale qui met tout le réseau neuronal sous tension, en créant l'influx.
   

  93

Quant à la faculté créatrice du cerveau humain, il m'est couramment arrivé de rencontrer des artistes, des savants, des écrivains qui semblaient particulièrement sensibilisés à ce problème. Certains n'hésitent d'ailleurs pas à voir dans la création imaginative, une preuve de l'évolution cérébrale en cours - qui se manifesterait ainsi concrètement dans notre présent.
 
La faculté créatrice nous fait en effet accéder à une sphère nouvelle de connaissance. Le sentiment de supériorité de certains intellectuels et artistes trouverait ici sa justification. Je crois pour ma part, que c'est méconnaître une des lois fondamentales de l'évolution qui semble toujours se réaliser en paliers successifs; et non par voie d'une progression lente, à la manière d'un acheminement.
 
Nous devons comprendre l'activité cérébrale du niveau de l'entendement, comme la relation artificielle de neurones traumatisés par des impressions différentes. Cette connexion s'impose par le processus-même de la mémorisation, puisque nous voyons la mémoire s'inscrire physiologiquement dans les neurones.
 
Elle s'impose également par la topo physiologie des cellules nerveuses elles-mêmes. Tout en se trouvant chacune en connexion potentielle avec l'ensemble du circuit cérébral, elles n'en demeurent pas moins des cellules parfaitement isolées et totalement indépendantes, grâce au jeu des synapses.
 
La pensée devient alors la rencontre, sur un même circuit, entre différents traumatismes inscrits dans les neurones, même les plus éloignés les uns des autres dans notre espace cérébral. Le jeu volontairement dirigé des connexions artificielles peut susciter une juxtaposition (voire une relation ou une concordance) entre concepts qui ne se sont expérimentalement jamais trouvés réunis. La synapse ainsi établie invente un concept complexe nouveau. Rechercher la rencontre des concepts les plus distants de notre espace cérébral, et nous déclenchons le processus de la faculté créatrice.
   

  94


La liberté elle, deviendra l'acte volontaire par lequel nous recherchons les points de concordance entre concepts les plus divers. Vouloir et susciter la recherche créative (ou imaginative), en user, et s'efforcer de réunir en un même circuit les concepts les plus distants de notre univers cérébral: c'est ça affirmer notre liberté.
Je suppose une matrice analogue à la liberté collective.                                             [[20]
 
Mais les relations s'établiront cette fois, au delà de l'espace individuel. De même parlera-t-on de liberté sociale (dans l'espace cérébral d'une société donnée), de liberté communautaire ou de liberté politique. La science nous ouvrira peut-être le champ d'une liberté à l'échelle planétaire, ou à l'échelle des galaxies ...
 
 
 
   

  95

Langage et pensée conceptuelle
 
On a défini l'homme en termes de locutions les plus diverses, de l'animal raisonnable à celui qui rit. Mais on l'a également défini comme étant "celui qui parle".
 
Ici encore, il me paraît très important de préciser le sens que nous accordons au terme parler. De récentes et importantes études sur les insectes entre autres, (mais aussi sur les cétacés), nous apprennent que les abeilles par exemple, communiquent entre elles. Elles se transmettent des renseignements complexes par la représentation chorégraphique de leurs messages. Un code conventionnel leur permet de traduire par la danse, les concepts de Soleil, de pollen, de temps de vol, de quantité, etc... Ce qui permet à certains de ces insectes de partager leur découverte au profit de toute la communauté de la ruche.
 
Or, traduire des données d'expérience en symboles compréhensibles par l'ensemble d'une communauté; nous nous trouvons ainsi bel et bien devant des éléments caractérisés de langage.
 
Il est surprenant de découvrir cette faculté de communiquer entre soi, tant chez les cétacés que chez les insectes justement; et qui plus est, chez les insectes sociaux précisément.
 
Chez les insectes d'abord car il semble que ce soit justement eux qui, sur l'Arbre de la Vie, présentent - de paire avec certains primates supérieurs - la cérébration suffisante pour permettre une percée de conscience vers de nouvelles sphères psychiques extérieures. De plus, il semble que ce soit les insectes sociaux qui nous proposent la pointe de l'évolution entomologique.
 
Le langage humain reprend quant à lui, les caractéristiques du code des symboles d'expérience, compréhensibles par toute la communauté. Mais, dépassant son rôle purement fonctionnel de communication, il suscite des concepts qui, à leur tour, deviendront eux-mêmes des objets d'expérience.
   

  96

Un objet concret sollicite une première réaction inscrite dans notre comportement. Il traumatise à ce titre, les neurones de la mémoire sensorielle qui lui sont destinés.
 
Le mot qui reflétera ensuite cet objet concret, traumatisera à son tour d'autres neurones (de la mémoire conceptuelle) car, s'il traduit la même expérience, il se fixera par un traumatisme différent, issu d'un autre canal. A ce seul point de vue donc, le langage multiplie déjà la mémoire sensorielle d'une expérience, en la transposant dans une image conceptuelle. Or, les canaux du langage sont multiples: parole, écriture, mimique, schémas, signes audio-visuels, etc...
 
Dans la filiation entre la pensée conceptuelle et le langage, il faudra encore évaluer la relation entre cette pensée et la langue. Un dictionnaire, à la limite, décrit tous les concepts du langage. Et à quelques exceptions près, nous pouvons pratiquement transposer tous les mots d'une première langue pour les traduire littéralement par un autre mot, dans une autre langue. Mais c'est là un bien mauvais travail de traducteur.
 
Chaque langue en effet, possède son génie propre qui emboîte les concepts les uns dans les autres, selon un schéma de pensée qui lui est particulier. La langue, de par sa structure, plie les mots et les concepts qu'ils représentent, pour les imbriquer dans un contexte sémantique. Il en résulte une forme de pensée spécifique, et même un enchaînement logique des concepts entre eux, qui seront modelés selon la langue originale de la pensée.
 
Des exemples évidents compareront des articles originellement pensés (conceptualisés) en français ou en allemand. Dans le premier cas, une langue analytique nous présentera chaque concept séparé, présenté en petites phrases distinctes; tandis que l'allemand enchaînera, en de longues périodes, ces différents concepts et les liens qui les uniront entre eux.
   

  97

Une apparente clarté émanera de l'article analytique de conceptualisation française, alors qu'une impression d'étude en profondeur émanera de l'article germanique. Il ne s'agira plus ici de caractéristiques de "langages", mais bien de génies propres à travers les langues.
 
Ainsi, au delà même des structures proprement grammaticales, le seul vocabulaire traduira bien sûr un certain nombre de concepts; mais c'est la langue qui moulera les concepts et leur donnera une structure concrète ou abstraite suivant les cas. Mentalement - au niveau personnel de celui qui pratique la langue - cette structuration des concepts aboutit à des formes très diversifiées de pensée. Il ne s'agit plus cette fois de concret ou d'abstrait, mais bien plutôt de moduler la structure-même des concepts entre eux.
 
Tous les hommes ont le langage, mais selon la spécification de leurs langues, les peuples spécialiseront leurs activités dans telle ou telle discipline.
 
Afin de dépassionnaliser le débat, prenons les exemples anciens des Grecs et des Romains. Les uns, de par leur langue, étant plus aptes à la spéculation intellectuelle et philosophique, les Romains manipulant plus volontiers les concepts bien concrets avec les réalisations commerciales et architecturales que nous leur connaissons.
 
Ne tombons cependant pas dans le travers d'une vision trop unilatérale de l'influence de la langue. Il est bien évident qu'au point de départ, un peuple parle suivant le mode de pensée auquel il est prédisposé.
 
Et si la langue peut donner une forme spécifique de pensée, c'est tout de même avant tout la pensée qui aura formé la langue pour se faire exprimer. Il y a ici interaction.
 
L'exemple de la francophonie est, à ce point de vue, remarquable. Du Canada à la Suisse, en passant par la France et la Belgique, nous jonglons tous avec des concepts les plus abstraits et les plus analytiques. C'est notre communauté au sein de la langue française qui nous pousse à ce mode d'expression. Mais selon les régions par contre, les concepts traduits par les mêmes mots s'inscriront dans des climats totalement différents. Il n'est que de penser aux chansons d'un Jules VIGNOT, d'un Jacques BREL ou d'un Georges BRASSENS.
   

  98

Nous avons convenu précédemment que la pensée naissait de la connexion de divers traumatismes de mémoire entre eux. Le langage donc, en multipliant ces traumatismes, augmente considérablement les possibilités de liaisons inter-neuronales. Des mémoires diverses, issues d'une expérience initiale unique, se répartissent dans plusieurs régions cérébrales propres aux diverses formes du langage qui les aura traduites.
 
Cette multiplication des séquelles neuronales de nos expériences - par le truchement du langage - donne ainsi naissance à une forme nouvelle de pensée. C'est la pensée conceptuelle. Celle-ci se construit à partir de la connexion entre la mémoire de l'expérience vécue, et celle de l'expérience exprimée.
 
D'autre part, les canaux de la mémoire exprimée étant certainement aussi nombreux que ceux de l'expérience concrètement vécue, le jeu des connexions possibles dans leur analyse et leur synthèse se trouve de la sorte ramené à sa puissance. (Au même titre qu'une troisième dimension amène à leur puissance les deux dimensions de la géométrie plane). Nous pouvons ainsi définir la pensée conceptuelle comme étant une pensée sensitive (à l'instar de celle des animaux) mais élevée à sa puissance.
 
Par contre, les symboles du langage sont beaucoup moins nombreux que les diverses expériences concrètes qui sollicitent nos sens. La pensée conceptuelle nous oblige donc, par nécessité, à analyser nos impressions concrètes - les couper en petits morceaux - pour les répartir suivant les différents symboles qui, réunis ensuite, en traduiront la synthèse.
 
C'est ainsi que le langage ébranle un processus entièrement nouveau de pensée, car il oblige à la connexion entre neurones traumatisés par nos sensations, avec d'autres neurones sensibilisés, eux, à quelques trop rares symboles qui doivent permettre de traduire ces sensations, en les transposant en concepts. Nous comprenons ici que, dépassant son rôle trop simplement social - et son utilité comme instrument d'échange et de communication entre individus - le langage est en lui-même source d'une forme entièrement nouvelle de pensée. C'est justement cette forme-là de pensée que nous définissons comme spécifiquement humaine.
   

  99

Notre cerveau nous apparaît alors comme étant le siège de la pensée sensitive (au sens animal du terme) mais amplifiée de sa complexité conceptuelle moulée par le langage. Cette conceptualisation de la pensée stimule l'interaction des neurones de la perception et ceux de la représentation.
 
La représentation spécifique de langage s'inscrit dans un nombre forcément limité de symboles. Elle nous force à l'analyse volontaire de toutes nos expériences sensitives, pour en dissocier l'objet concret de l'expérience et son contenu quantitatif et qualitatif. Il nous suffira d'une connexion ultérieure pour écarter les objets concrets de nos expériences réelles (inscrits dans nos mémoires sensorielles) et de ne plus mettre en circuit que les traumatismes quantitatifs et qualitatifs. Voici décrit dans son principe, le processus de genèse de nos concepts abstraits.
 
Dans cette perspective, il apparaît que le langage est le lien qui établit la jonction entre la pensée concrète et la véritable réflexion - que nous avons décrite comme étant l'angle spécifiquement humain de la cérébration. C'est en effet par le truchement du langage que la perception concrète peut atteindre son seuil de réflexion, par le canal du concept abstrait. Il y a donc continuité dans l'évolution psychique. La pensée abstraite garde son entière valeur de seuil dans la progression de la cérébration. Certains y verront même une véritable mutation. Mais l'apparition de la fonction du langage lui fait radicalement perdre sa valeur transcendantale qui plaçait l'homme à part dans la biosphère. D'autre part, le concept abstrait lui-même nous apparaît comme un simple échelon supplémentaire vers une nouvelle dimension de la cérébration: la Réflexion.
 
Ici encore, nous sommes amenés à convenir que l'homme, en dépit de sa faculté d'abstraction, en dépit même de sa spécificité de réflexion, - deux caractéristiques qui semblent à première vue uniques au sein de la biosphère observée - n'émerge de cette biosphère qu'afin d'en souligner davantage encore la vecteur de cérébration.
 
 
 
 
   

  100

 UNIVERS VECTORIEL

 
La transmission vectorielle
 
 
Une image nous aidera à mieux comprendre les processus de propagation des vastes mouvements cosmiques que nous traduisons par l'évolution des espèces. Evolutions phylétiques, mais aussi transmissions de dynamiques, de la vie ou de la pensée.
 
L'exemple nous sera fourni par un mode de propagation de la lumière. Sans entrer ici dans le détail des diverses hypothèses, j'aimerais m'attarder aux relais en chaîne des mésons-μ. Il s'agit de particules subatomiques. Leur étude a retenu l'attention car, leur vitesse approchant celle de la lumière, elle avait une incidence sur leur durée de vie. Mais je voudrais surtout souligner ici le mode particulier de relais de ces particules dans l'espace.
 
Chaque méson-μ naît du bombardement de la haute atmosphère par des rayons cosmiques. Chacun, vu sa vitesse, parcourt une distance d'environ dix mille mètres, pour disparaître ensuite, tout en étant relayé dans sa course, par d'autres mésons-μ qui, apparus eux-même dans une naissance analogue à celle des premiers, en continuent la trajectoire. Ils disparaissent à leur tour, quand ils ont épuisé leur durée de vie. Mais leur trajectoire est continuée et aussitôt reprise en charge par d'autres mésons-μ.
 
Le méson-μ permet ainsi la propagation au delà de lui-même, d'un rayon lumineux né bien avant lui. Il transporte matériellement, mais dans une trajectoire limitée, une information lumineuse qui le prolongera. C'est dans ce contexte que j'ai été amené à formuler un concept de vecteur.
 
De disparitions en naissances, le rayon lumineux, tout en gardant sa spécificité - l'information qu'il transporte - et sa direction vectorielle initiale, va occuper l'ensemble de son espace exploratoire. C'est un processus de diffusion qui m'a semblé exemplaire dans le contexte de l'Evolution qui nous occupe ici.
   

  101

Dans le domaine de la biologie, nous observons un mode fort analogue de transmission, mais de la vie cette fois. Une chaîne de ADN, détachée de son chromosome d'origine - et donc inerte (absolument non-vivante) –  demeure capable de transférer l'essentiel                     [6]
de ses informations à une souche initialement différente.
 
On peut ici parler d'un véritable transfert d'information - et rien de moins que la personnalité - par voie purement chimique. Le processus me paraît fort analogue à la transmission d'informaton lumineuse par mésons-μ.
 
Jacques RUFFIE de remarquer alors:                                                                              [[21]]
La mort apparaît donc comme la dissociation des informations provisoirement rassemblées en un individu dont l'existence doit prendre fin un jour ou l'autre; alors que les informations qui passent dans d'autres individus peuvent se perpétuer indéfiniment.
Nous avons déjà évoqué le contraste entre la précarité de l'individu impitoyablement condamné au cycle vital (naissance - reproduction - mort), qui fut longtemps le seul objet connu des naturalistes, et la pérennité de l'information génétique qui, à certains égards, peut être considérée comme immortelle.
   
Il semble en effet que les divers mouvements que nous décelons dans l'évolution des espèces - et je pense ici très particulièrement à la croissante complexification biophysique et au processus de cérébration - s'inscrivent en dehors de la voie unique d'une filiation directe. Sous nos yeux, se dessine plutôt une trame de relais successifs.
   

  102

Ainsi marquons-nous de nos individualités propres, des éléments matériels extérieurs infiniment plus stables que nous. Nous les combinons, nous les développons, puis nous les transmettons.
    - Dans le domaine de la vie, ce sera l'ADN.
    - Dans celui de la pensée, ce seront les mémoires.
 
Dans cette optique, l'ADN peut-il encore être considéré comme "notre" ADN? N'est-il pas plutôt le patrimoine génétique dont nous avons momentanément la charge, et que nous sommes appelés à marquer de notre sceau: individualité (ou personnalité dans le cas de l'homme).
 
De même pour les mémoires qu'il nous faudrait peut-être considérer comme un patrimoine universel momentanément confié à notre conscience.
 
 
 
   

  103

La vision vectorielle
 
A un univers concret d'éléments observables, à ne considérer que comme de simples vecteurs inscrits dans la durée de manière transitoire et instable, je viens d'opposer des réalités abstraites que nous percevons comme des caractères universels et qui sont beaucoup plus permanentes et stables.
 
N'est-ce pas un retour à la proposition d'un Univers matériel concret à composer avec les éléments abstraits de l'âme? Avec cette différence essentielle toutefois que l'âme ici ne fait pas partie du vecteur qui la transporte.
-   L'information lumineuse ne fait pas partie du mésons-μ.
-   L'expérience n'appartient à aucune cellule cérébrale, même s'il doit un jour s'avérer qu'elle         est piégée dans les nodules matériels de mémoire.
-   La vie elle-même n'appartient à aucun système somatique. Le cadavre qui vient de mourir             présente très souvent une mécanique en parfait état de vie; mais dont la vie est absente.
 
De telles réflexions amènent naturellement à quelques questions simples.
 
La Déclaration Universelle des Droits de l'Homme (1948) n'est-elle pas en réalité une Proclamation de la Personne, à laquelle nous portons un intérêt tout particulier?
Or que reste-t-il de la Personne, si nous la dépouillons de sa vie, et de sa pensée?
 
Dans l'optique que je tente de développer ici, je crois que nous sommes les dépositaires momentanés de quelques éléments de Vie et de Pensée
-   qui ont commencé bien avant nous,
-   que nous avons mission de mouler dans notre individualité propre,
-   pour les transmettre ensuite dans un continuum qui nous survivra.
   

  104

Historiquement, il n'est pas établi que la Personne ait toujours eu la primauté dans sa société. C'est d'ailleurs encore le conflit très actuel entre les intérêts individuels ou personnels, et la raison sociale ou économique.
 
Il est remarquable que le concept de "Personnalité" ne soit entré que très tard au panthéon de l'Histoire. 
 
DUMEZIL  considérait que le concept de personne                                              [15] [[22]]
était une caractéristique indo-européenne.     
 
Les migrations de populations au IIè millénaire avant notre ère ont sans doute amplifié cette conscience de l'ego en Europe et au Proche-Orient. Toujours est-il que c'est le cartouche de Ré-Harakhty (le dieu d'Akhenaton) qui est la première proclamation connue d'une authentique personnalité attribuée à un Dieu.
 
Auparavant certes, les dieux étaient imaginés sous forme de personnages (à la manière des acteurs d'une pièce de théâtre). Mais il faudra attendre une réflexion philosophique beaucoup plus tardive pour déterminer les caractéristiques d'une véritable "personnalité" par rapport à la simple individualité. La personnalité est relativement libérée de la réalité physique qu'elle habite. La couleur des cheveux ou de la peau, la taille, etc... affectent peu la personnalité. On exige par contre d'une Personne qu'elle ait des facultés de connaissance, une force de volonté et l'autorité d'exercer son pouvoir. Contrairement à l'individu ou au simple personnage, la personne se définit dans ses caractéristiques psychiques.
 
Les transformations de graphismes dans les titulatures d'Aton (Re-Horakhty) sur les stèles-frontières gravées à même la falaise rocheuse du cirque d'El Amarna, libèrent progressivement la définition du dieu des attributs figuratifs qui encombraient son nom, et témoignent ainsi de l'évolution théologique et métaphysique d'Akhenaton.                    [21]
   

  105

Au cours du règne, nous assistons à la suppression progressive des éléments physiques susceptibles de rappeler l'ancienne mythologie. Cet apurement dans la définition formelle du dieu, - outre une évolution vers une écriture phonétique (voire alphabétique) que souligne Claude VANDERSLEYEN - démontre surtout une évolution théologique.
 
J'ai cru pouvoir établir que la pensée d'Akhenaton n'avait pas                                     [[23]]
eu le temps de se mûrir et de se transmettre correctement. Le Dieu-Personne a ainsi été compris dans le contexte très réaliste d'un personnage, alors que la méditation du monarque l'orientait vers une définition de plus en plus abstraite de son dieu.
   
Des recoupements développés dans une autre étude mettent                                  [[24]
l'accent sur l'étrangeté de YHWH dans le contexte encore semi-nomade d'Israël. Je crois devoir présenter ce Dieu comme un concept "étranger" à la mentalité sémite. Il faudrait ainsi considérer YHWH comme un dieu d'importation.
 
Il y a une époque historique commune partagée par Akhenaton et par Moïse - même dans l'hypothèse "classique" d'un écart de près d'un siècle entre Aménophis IV et Ramsès II -. Or ce n'est qu'à partir de cette époque que le concept de "Personne" commence à occuper sa place dans la société des dieux. La mise par écrit des premiers livres de la Bible (+ 980) a encore accentué le rôle de la personnalité sur l'individu. Il fallut en effet attendre que l'homme fût proclamé "à l'image et à la ressemblance de Dieu" pour qu'apparaisse l'éloge de la Personnalité. Avant cette époque, le titre de personne était réservé au personnage de Dieu-sur-terre, chargé du bon gouvernement des hommes.
   

  106

Voila que pour la deuxième fois dans cette étude, j'en appelle à des sources égyptiennes pour justifier des concepts occidentaux:
1° notre mythologie de la création;
2° l'importance que nous accordons à la personne.
 
Depuis le Yahwisme, toute notre réflexion s'est développée autour de la Personne, comme si la personnalité faisait partie intégrante de l'individu qui la représente. Il n'a jamais été envisagé que l'homme-individu puisse avoir revêtu, par sa personnalité, un caractère étranger à son individualité. Le problème se pose d'ailleurs de façon identique quant au bien fondé de la propriété. Il a rarement été envisagé que l'homme n'était que le dépositaire d'un univers en création.
 
Et pourtant...
 
Il semble que l'Univers se construise avec - et autour - de nous, non pas dans le dessein d'une intention, mais au contraire selon les opportunités qui se présentent comme les plus favorables. La réalisation de l'Univers est dictée par la seule efficacité. Dans la mesure où nous acceptons de considérer cet Univers comme une formidable machine à se construire, il semble évident qu'il y a des processus de réalisations plus efficaces que l'acte aléatoire.
 
Les savoirs, la connaissance, la conscience (jusque dans sa forme réfléchie) marquent les étapes d'une efficacité qui tente d'économiser l'aléatoire. Notre pensée serait-elle ainsi appelée à remplacer le hasard? L'accès contemporain de nos sciences aux manipulations génétiques semble confirmer ce remplacement du hasard par une économie de conscience. 
 
La conscience réfléchie ainsi comprise soulignerait notre rôle                                  [[25]
dans le processus de novation de l'Univers. 
   

  107

J'ai dénoncé les dogmes religieux comme étant des défaites de l'intelligence. J'ai dénoncé les dogmes scientifiques, comme étant souvent contradictoires entre eux. Je ne vais pas à mon tour imposer mon petit dogme philosophique. Il m'a simplement semblé fécond d'orienter notre méditation vers des vecteurs abstraits synthétisant les dynamiques concrètes; et d'accorder à cet abstrait une importance plus grande qu'au concret qui le conditionne. Comme tout le monde, je me suis interrogé sur ma petite personne. Et de cette interrogation, j'ai essayé d'écarter justement ma "Personne".
 
- J'ai posé le problème de ma naissance, non pas en termes de moi, mais au paramètre de la dynamique de Vie et de Conscience que je transporte, que je transforme et que je transmets.- J'ai posé le problème de mon existence au cours de ma vie. J'ai tenté de le résoudre en termes de novation. Ma conscience réfléchie permet à l'Univers d'évoluer dans un sens qui m'est spécifique.
 
- J'ai posé le problème de ma mort en termes "d'au delà" de mon cadavre.
 
Les deux principaux processus de la vie sont:
-   la réplication des cellules,
     +     pour la reproduction des organismes les plus simples,
     +     et pour l'entretien de la vie dans les organismes plus complexes.
-   la combinaison aléatoire des éléments de plusieurs cellules (deux généralement) pour obtenir un nouveau "montage" organique.
 
Dans tous les cas, la vie trouve sa source dans un parent vivant. La vie n'est transmise que par la vie. 
   

  108

Ce qui fait dire à Raymond RUYER:                                                                                  [22]
 
Je ne suis encore jamais mort, depuis le commencement du monde. L'individualité biologique d'où émerge mon "je" remonte sans coupure, de génération en génération, aux cellules vivantes les plus primitives, et ces cellules elles-mêmes aux molécules prévitales, aux individualités "physiques" qui subsistent dans le temps par la continuité sémantique de leur action.
 
On pourrait dire la même chose de la mémoire. Les cellules embryonnaires se souviennent d'expériences vitales remontant à plusieurs dizaines de millions d'années. Elles tentent de les réaliser à nouveau, mais passent rapidement à l'expérience "suivante" du cursus de l'évolution. C'est la circulation vitelline (comme s'il y avait encore un jaune d'œuf) avant d'entamer la circulation placentaire qui elle même prépare la circulation pulmonaire.
 
Dans ce processus de vie - qui durant quelque quatre milliards et demi d'années, a conduit la première molécule vivante jusqu'à moi - je serai le premier, par ma mort, à prendre l'initiative d'interrompre la chaîne. Interruption du processus vital; interruption du processus de mémoire (et donc de pensée).
 
Une réflexion vectorielle m'oriente à ne plus m'attarder à l'individu concret prisonnier de sa contingence d'espace avec sa dimension temps. L'objet vivant n'est qu'un emballage momentané. Il en découle un positionnement devant la mort qui marque dès lors simplement le relais définitif vers une vie et dans une pensée devenues "autres".
 
Dans une telle réflexion, la Personne n'a plus l'importance que lui accorde très généralement l'Occident, tant dans ses options philosophiques ou religieuses que dans ses organisations politiques ou sociales.
 
L'acte de conscience qui transpose l'expérience de mémoire sur papier ou sur support audio-visuel ne se substitue-t-il pas également au hasard pour assurer la pérennité de la mémoire? La question est identique à celle de la pensée qui serait appelée à se substituer au hasard.
 
 
 
   

  109

Convergences
 
Mes réflexions ne sont pas folles. Je rejoins ici, mais par un itinéraire totalement différent, quelques concepts fondamentaux du bouddhisme. - Je précise immédiatement que je ne me suis jamais spécifiquement intéressé à la pensée orientale.
 
Dans un dialogue avec son fils, le philosophe J.-Fr. REVEL                                               [23]
expose le bouddhisme à travers des concepts familiers à la conscience occidentale. Et comme principes fondamentaux, nous trouvons:
- La conscience universelle
- La souffrance
- Les Karma et le Samsara.
 
Selon le bouddhisme, il y a interaction entre une conscience                                    [[26]]  
immatérielle et un corps auquel elle est momentanément associée.
 
Le courant de conscience se poursuit après la mort, indépendamment du corps.  [[27]]
La seule chose qui prouverait de façon définitive la réalité d'une conscience immatérielle serait l'existence de la réincarnation.
 
Le "samsara" décrit ainsi une chaîne de vies successives                                             [[28]]
qui incarneront la conscience de chaque individu, chargée de son karma,  dans une série de durées ultérieures. 
   

  110

C'est sur ce point de réincarnation que ma réflexion occidentale s'écarte de la conception bouddhiste tibétaine. La réflexion bouddhiste plus extrême-orientale semble, elle, accorder une moindre importance à la réincarnation physique. Il y a en effet, me semble-t-il, contradiction entre la négation de la réalité de la Personne et la réaffirmation de son identité dans une réincarnation.
 
La chaîne des vies successives m'apparaît comme une tentative d'affirmer une manière d' "Eternité"; une façon détournée d'apaiser notre inquiétude en justifiant notre permanence après la mort. Une telle résurgence des individus matériels ne me semble pas indispensable. Le modèle philosophique que je propose s'en dispense entièrement.
 
J'opposerai que le méson-μ (structure énergétique concrète) ne réapparaît pas une deuxième et troisième fois, pour continuer individuellement la trajectoire du rayon lumineux qu'il a très temporairement véhiculé. L'information lumineuse continuera sa trajectoire, complétée peut-être par d'autres informations, mais en empruntant d'autres particules énergétiques (bosons, photons, etc...).
 
Des particules d'hydrogène et d'oxygène peuvent exceptionnellement se combiner et former des molécules d'eau. Des conditions aléatoires de température peuvent condenser cette vapeur, en cristaux de glace ou en gouttes. Des rayons lumineux peuvent se diffracter à travers ces condensations, et donner un arc en ciel.
 
La molécule d'eau, dans cette circonstance exceptionnelle, devient alors le vecteur qui reçoit, transforme et transmet le rayon lumineux devenu arc en ciel.
 
Un philosophe bouddhiste dira qu'elle est chargée de son karma. Un arc en ciel ultérieur nécessitera également une molécule d'eau de même type. Mais il ne sera nullement nécessaire qu'il y ait un lien de parenté (ou de réincarnation) entre la goutte du premier arc en ciel et celle du second.
 
De même la vie, transmise de génération en génération, ne suppose pas la réapparition des ancêtres. A noter toutefois, dans le cas de la vie, une mémoire génétique qui se souvient, mais passe immédiatement au stade évolutif suivant.
   

  111

L'enseignement du Bouddha affirme encore que l'attachement à l'existence du moi est l'une des manifestations principales de l'ignorance. C'est dans la mouvance du Dalaï-Lama que la Personne, en tant que réalité intrinsèque, est le plus farouchement niée.
 
Deux processus logiques conduisent la réflexion bouddhique à cette affirmation que la personnalité est un leurre.
 
- La première de ces logiques constate qu'amputer la personne d'une partie de son individualité, ne modifie que très superficiellement le moi de sa conscience. La perte d'un membre ou d'un organe n'atteint l'individu dans sa conscience que si l'amputation touche un élément somatique vital. Ce n'est dès lors plus la conscience qui est directement atteinte, mais le substrat biologique qui permet le bon fonctionnement de cette conscience.
 
La chirurgie contemporaine tend à rendre les organes, au compte desquels les plus primordiaux, de plus en plus interchangeables; sans grandes répercussions au niveau de la personnalité.
 
-   Une deuxième dialectique s'appuie sur la physique quantique qui affirme que c'est sur base d'énergie que se structure toute matière, et qu'il n'existe donc pas d' "objet" matériel. Dans cette logique, nous devons considérer la partie matérielle de l'Univers à la manière d'un hologramme; une impression donnée par une conjugaison d'énergies. Comment, dès lors, la combinaison d'objets non-matériels pourrait-elle donner naissance à des objets réels?
 
La physique moderne considère la masse comme de l'énergie.                              [[29]]  
Si les atomes ne sont pas des choses, pour reprendre la formule d'Heisenberg, comment un grand nombre d'entre eux - les phénomènes visibles - deviendraient-ils des "choses"?
 
Il me semble que nous ne pouvons pas prendre en considération ce second type de raisonnement. 
   

  112

C'est le même type de logique - à mon sens erronée - qui aboutit à affirmer que le bloc de pierre porte intrinsèquement en lui la potentialité de devenir une cathédrale.  (???)
 
Dans son entretien avec Stéphanie Ruphy, Horst STÖRMER                                     [[30]]
(Prix Nobel de Physique 1998) confirme du reste:
 
Il faut en réalité tenir compte du fait que, lorsque vous prenez un grand nombre de particules, vous obtenez quelque chose qui ne peut pas s'expliquer seulement à partir de leurs propriétés individuelles.
 
La conjugaison de structures et de dynamiques extérieures à l'objet peut associer cet objet à une réalité autre qui lui reste extérieure. Ainsi, des dynamiques externes peuvent intégrer un véhicule à un bouchon automobile; peuvent intégrer un bloc de pierre à la réalité d'une cathédrale.
 
Par contre, le concept d'une "Conscience métaphysique" chargée du "karma" de chaque individu ayant partagé cette conscience rejoint parfaitement le raisonnement occidental qui nous a suggéré un flux cosmique de conscience véhiculé, transformé puis transmis par chaque entité matérielle.
 
Il m'a également semblé remarquable que la réflexion orientale, par des voies ici encore radicalement différentes de nos raisonnements occidentaux, en vienne elle aussi à nier l'importance de la Personne. Nous n'en arrivons pas, en Occident, à nier la réalité intrinsèque de l'ego; mais nous constatons que la personnalité est éphémère au regard de la conscience qu'elle affirme dans sa spécificité.
   

  113

Quant au renforcement de la personnalité, tel qu'on l'encourage en Occident, il va à l'opposé de la volonté du bouddhisme de démasquer l' "imposture de l'ego"...                      [23,183]
Tout en Occident converge vers deux buts précis:                                                        [23,
188]
-   d'une part, la valorisation du moi en tant que tel, ...
-   Et deuxièmement, l'utilisation des découvertes de cette originalité inventive, dans l'ordre             de l'action politique, économique, artistique ou cognitive, l'application de ces                             découvertes à la réalité.
 
C'est enfin par un raisonnement philosophique que le bouddhisme en arrive à nier l'acte de création.
 
Une entité permanente, toute puissante et autonome,                           [[31]]
ne pourrait créer quoi que ce soit sans perdre ses qualités de permanence et de toute-puissance.       
 
 
   

  114

Et pour en terminer ...
 
Jean-François REVEL vient de me tracer la ligne logique évidente où inscrire la suite du présent essai. Je devrais systématiquement aborder la "personne vectorielle" dans les divers secteurs où nous la rencontrons. Avec: la politique vectorielle, l'économie, les arts et la science. La technologie dans l'idéologie vectorielle. etc...
 
Je pourrais ainsi reprendre à mon compte, mais à la sauce vectorielle, les grands thèmes à la mode: l'écologie, l'énergie nucléaire (la bombe et les déchets), les problèmes éthiques, le progrès, la psychiatrie. Mais je me refuse à sacrifier à ce que je considère être des poncifs.
 
Il est possible que je m'intéresse un jour à la légitimité de la propriété privée. A considérer, de toute évidence, comme un dépôt en bonne gestion. Mais le débat est autre.
 
-   Si l'inquiétude est réellement la caractéristique de notre siècle, inquiétude née d'un besoin de vrai plus authentique;
-   Si vous aussi, Madame ou Monsieur, êtes en quête de cette vérité profonde, traduite par votre société, par votre personnalité, et par l'Univers (qu'il soit celui des atomes ou celui des galaxies);
-   Si vous avez ressenti cette intuition qu'en quelque endroit de ces pages, se cachait peut-être une clef;
-   Si je vous ai heurtés par certains de mes propos (bien que ce ne fût là mon intention à aucun moment);
-   Si je me suis trompé et que vous détenez une vérité qui efface mon erreur;
-   Si enfin, il y avait encore d'autres "si...";
-   Si dans ces lignes, vous vous êtes sentis concernés, et que votre désir ou votre humeur du moment vous y poussent, puis-je alors vous demander de prendre à votre tour la plume, ce soir ou demain, et de me faire part de votre réflexion?
 
 
 


   

  115

BIBLIOGRAPHIE
 
Pierre TEILHARD de CHARDIN                              Seuil                                         1955-60
[1]        Le Phénomène Humain                                 
[9]        La Vision du Passé                                        
[5]        L'apparition de l'homme                                 
[4]        La Place de l'Homme dans la Nature
             (Le groupe zoologique humain)                     Alb. Michel                                     1966
 
Jacques MONOD
[7]        Le Hasard et la Nécessité                              Seuil                                              1971
 
Mircéa ELIADE
[10]      Histoire des Croyances et des Idées Religieuses (3 vol.)                          
                                                                                    Payot               1976-1983
Jacques RUFFIE
[6]        Traité du Vivant                                               Fayard                                           1982
 
Etienne PETIT
            Mosaïques                                                       Calligraphie                          1992-2005
                        Moïse: Ou? Quand? Comment
[13]                  Moïse: Le malentendu
                        Moïse: Le fleuve d'en face
                        Moïse: Le schisme
[14]                  Moïse: L'Alliance
[18]                  Moïse: L'amalgame
                        D'Abraham à Moïse
                        Moïse; Prophète de l'Occident
 
G. ALBERIGO
[16]      Les Conciles Oecuméniques (3 vol.)                                                                   1994
 
Bernard VAN RINSVELD
[17]      Un Cryptogramme d'Amon                             MRHA (Bxl)                                   1993
 
Hubert REEVES
[19]      L'Heure de s'enivrer                                        Seuil                                              1986
 
Trinh Xuan THUAN
[20]      Le Chaos et l'Harmonie                                  Fayard                                           1998
 
Georges DUMEZIL
[15]      Mythe et épopée (I - III)                                    Paris                                        1968-73
 
Claude VANDERSLEYEN
[21]      L'Egypte et la Vallée du Nil                              PUF                                               1995
 
Raymond RUYER
[22]      La Gnose de Princeton                                   Fayard                                           1974
 
Jean-François REVEL (& Matthieu RICARD)
[23]      Le moine et le philosophe                               Nil                                                  1997
 
 
Paul DIEL                                                                  
[3]      La divinité (symbole et signification)                 Payot                                             1975
 
 
Steven WEINBERG                                                 
[2]      Les trois premières minutes de l'Univers         Seuil (Science ouverte)                1978
 
 
Th. DOBZHANSKY
[11]    Genetics and the Origin of Species                                      1937
                        Réed: N.Y. Columbia University Press                                                     1982
 
 
 
A consulter peut-être:
 
 
Centre International d'Etudes Bio-Sociales.
Jacques DARTAN (pseudonyme de 32 chercheurs)
[8]      Franchir le Rubicon
          Le défi Européen                                              Ed. Sociales française (Survivre)
 
Jose LEITE LOPES & Bruno ESCOUBES
    Sources et évolution de la physique quantique
    Textes fondateurs                                                   Masson (Histoire des sciences)   1995
 
Etienne KLEIN
    Le temps                                                                 Flammarion (Dominos N°52)       1995
 
Hubert REEVES                                                                          
    Patience dans l'azur                                               Seuil (Science ouverte)                1981
    Poussières d'étoiles                                               Seuil (Science ouverte)                1984
   
Trinh Xuan THUAN                                                         
    La mélodie secrète                                                 Fayard                                           1988
   
André PICHOT
    La naissance de la science (2 vol)                         Gallimard (Folio-essais)               1991
 
Claude TRAUNECKER
    Les dieux de l'Egypte                                              P.U.F. (QSJ)                                 1992
 
André CHOURAQUI                                                       
    La Bible                                                                   DDB                                              1989
 
Ecole Biblique de Jérusalem  (BJ)                       
    La Sainte Bible                                                        DDB                                              1955
 
 
 
 
 
 
 

 


   

  116

Notes et commentaires
 
 


 




[1] Personnellement, nous sommes à la tête de quelque 18 tonnes de matériel en classement et à l'étude,                               matériel qui réparera en partie un jour les pertes désastreuses du Musée d'Elisabethville.
                            CEPSI N°69         Elisabethville                                      1964

 [2] Cette mise au point m'a paru indispensable, au nom simplement de l'objectivité que j'assigne à la présente étude.

[3] Le Malentendu (la Parole de YHWH)  La naissance des dieux

[4] La Recherche                N°135    juillet-août 1982

 [5] La Recherche N° 135                  juillet-août 1982

[6] Conformément à une recommandation de l'UNESCO (juillet 1950) j'utilise préférentiellement au mot  "races", le            terme de "groupes ethniques", ou encore plus simplement "ethnies".

[7] Comme le défend entre autres Andor THOMA de l'U.C.L. qui, dès 1978, déclarait que l'existence de races humaines était une réalité biologique.

[8] J'ai commenté le principe anthropique qui me semble en flagrante contradiction avec la genèse-même de la science qu'il tente de justifier. L'étude citée se base sur les publications de R.H. DICKE, J.D. BARROW & F. TIPLER, J.A. WHEELER & C.A. PATTON, F. DYSON, H. REEVES et Tr.X. THUAN.


[9]   André LEROI-GOURHAN
         Préhistoire de l'Art Occidental   Ed. Mazenod        1965

[10] Cette thèse est toutefois démentie par Marc GABOLDE qui souligne que dans le contexte, il s'agit toujours, non             pas de Père, mais de Maître de la lumière et de tout ce qui rayonne.

[11] Il me semble utile ici de distinguer l'enseignement de Jésus de celui du Christ …

[12] La seule langue de l'Eglise romaine étant le latin, il n'existe pas de traduction officielle des textes conciliaires. Nos         textes français se réfèrent à la traduction simultanée en trois langues (grec, latin et français) proposée par                         G. ALBERIGO. Cette traduction est devenue un ouvrage de référence.

[13] A rapprocher de la proclamation d'Akhenaton: "Vivant de Ma'at"

[14] Dans ce type d'analyse, Paul DIEL distingue:
                - l'interrogation de l'homme face à son inconnu: c'est le mystère.
                - et la réponse imposée : Dieu.


[15] La dynamique de transformation présente d'importantes similitudes avec ce que Schopenhauer            
             appelait  "la volonté".


[16] A remarquer que, dans un article récent (en 2000 je crois) Fred Hoyle, l'inventeur du sobriquet "Big-Bang",                          persistait à contester l'expansion de l'Univers dans une explosion initiale.

[17] A noter que l'astrophysique s'accommoderait encore bien de cette dernière hypothèse. Mais Dieu, dès lors    en perdrait son statut de transcendance. Il pourrait éventuellement continuer à        justifier son immanence, mais … Il deviendrait la "Loi fondamentale". 


[18] Anthropique et Entropie forment un vilain jeu de mots:
            Anthropie (de anthrôpos = homme) pour désigner la finalité humaine du Cosmos.

            Entropie (entropê = retour) pour désigner le fin inéluctable de tout système.

[19] Comme pour les sciences dites positives, l'hypothèse scientifique dépasse en valeur de vérité, la simple supposition. Elle représente une vérité connue, mais non encore démontrée par l'expérience. Elle définit souvent une loi du réel tangible, d'où découlent d'autres phénomènes observés.

[20] A relire, après plusieurs années, cette première expression spontanée - cette première intuition - de notre faculté             créative ou imaginative, je crois devoir à l'objectivité de souligner que le processus que je décris ne répond                     adéquatement que dans un Univers surréaliste.

          Or, je me sais préférentiellement surréaliste.
         Je dois donc accepter de supposer des vecteurs conceptuels "autres", mais pourtant imaginatifs et créatifs, et qui             s'inscriraient dans un cheminement différent.


[21] Jacques RUFFIE: opus déjà cité   pp 204-206 + remarques.
            Le support biochimique de l'information       

[22] Mais le terme devrait sans doute être précisé en dehors de la coloration aryenne qui alimente les   premières recherches en "Mythologies comparées".

[23] Le Malentendu (Moïse: son enseignement)
        Calligraphie                   1996

[24] Moïse: Où? Quand? Comment?
        Calligraphie                   1996

[25] A noter qu'une des premières activités néolithiques se consacre à la sélection du bétail et des céréales. 
            Les eugénismes sont aussi anciens que l'humanité réfléchie.


[26] Opus cité, p.86 et suiv.

[27] Dans l'ouvrage cité de Fr. REVEL, le moine précise sa position scientifique:
        On ne nie pas que la pensée, même immatérielle, s'actualise dans le cerveau par des réactions chimiques,                     qu'elle se traduise par des processus physiologiques qui agissent sur le corps, et que ces processus aient en             retour une influence sur la conscience. Cette interaction subsiste tant que la conscience est associée au corps.             Mais on ajoute que ce qui guide le fonctionnement du cerveau et ses décisions, c'est la conscience immatérielle.

[28] Le Karma est la charge de distension avec la conscience cosmique, accumulée dans la conscience individuelle au cours de la vie (et de ses vies antérieures). Vladimir GRIGORIEFF (Religions du Monde Entier, Marabout 8537, 1989) définit le karma comme "les actes et les volitions d'un individu, en tant qu'ils produisent un capital d'existences l'obligeant à renaître".

[29] François REVEL: opus cité p.175

[30] La Recherche N° 315, décembre 1998.

[31] J.-Fr. REVEL & M. RICARD               Opus cité              p.168