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Compostelle
Etienne PETIT
fa037267@skynet.be
D'un été pour Compostelle
Ecrire,
c'est se reposer de vivre
...
qu'elle a dit, Clod'Aria.
PROLOGUE
A
l'heure de serrer ma besace; au verre de l'amitié, de l'au revoir; à ce premier
pincement de l'âme de celui qui s'en va vers son là-bas: John!
Tu es
peut-être le souvenir qui me retient à mon départ. Tu es sans doute l'Ouest où
s'abîme chaque jour ma lumière, mon soleil. mes nuits et leurs myriades
d'étoiles.
Ma "Voie lactée", qu'avant moi a chanté Buñuel.
T'en
souvient-il encore?
Il y
a seize ans déjà: de cette heure douce du soir? Entre le sable encore vibrant
du jour et le ciel blanc des fins d'été du Sud.
Le
Sahara commençait là, où nous finissions.
Des
enfants basanés, dépenaillés et presque nus, aux yeux profonds et sombres. Et
ton regard bleu, clair comme un matin de France.
Les
minutes s'égrenaient au rythme de leurs jeux stridents. Et toi, tu t'efforçais
de retenir ce premier soir. Le temps venait de s'arrêter pour marquer
"ton" éternité.
John!
Francine,
Myriam ou Djamilla? Je ne sais plus son nom. Quatre ans, cinq peut-être. Sa
menotte frémissait dans ta main rassurante. La vie s'écoulait, précieuse, entre
ses petits doigts métisses et ta grande main aristocrate et souple de jeune
médecin, presque encore étudiant.
Derrière
nos dernières heures, les longues vagues sans fin, - sans fin - du sable et du
vent conjugués. Le Sirocco, la fièvre et la piste poudreuse qui, de chouette en
chouette, longe l'horizon violet dessiné par l'Atlas. Nous étions maintenant à
l'étape. le premier jardin d'Eden, l'impossible, le puits, l'oasis.
L'ombre
enfin. Visages encore brûlés. C'était l'instant des regards amis, complices,
que ponctuait le silence. Mais toi, John, je me souviens de ton silence.
Ta
tourmente hypnotique. Elle te fascinait. Compagne de voyage depuis une huitaine
de jours, tu l'avais entraînée dans ton tourbillon de jeunesse.
Elle,
et sa belle enfant noire qui portait son nom.
Peut-être
la connaissais-tu depuis le commencement des mondes. Mais vous vous étiez
seulement reconnus lorsqu'elle s'était présentée:
-
"Je suis mademoiselle... et voici ma fille."
Exilée
là, aux confins des hommes et des pierres. La pécheresse.
L'oasis
se nichait à croupetons, blotti au creux de son oued. A ras du sable, à ras du
vent. Il formait une combe, comme une île en creux. Un paradis de couleurs, de
fleurs, de fruits chauds, et d'une eau bleue vivante de mille petites tortues
vertes.
Des
dattes et des oranges au milieu de murs de pierres sèches. Quelques sauterelles
rouge-carmin sous leurs élytres gris et émeraude.
Leur
cri-cri se répercutait de roche en roc, assourdissant, sur les flans poreux
entre lesquels se ramassait notre éden.
Pourquoi,
John? Pourquoi?
Puis tu
l'as prise doucement
cette petite - dont au vrai tu aimais seulement la mère.
Et tu es remonté avec elle, vers le sable, vers la lumière.
Et tu riais, John,
tu riais.
Jusqu'à
cette roche en surplomb, vers où convergeaient tous les cri-cris du monde.
Je me
souviens de ton regard germain, clair-azur, unique en ce pays du bout du monde
qui vous démasque d'un oeil toujours sombre. L'œil des ténèbres.
Et de
la-haut, John, de cette Roche-Colombe, de cette Roche-Bissonne, tu t'es mis à
appeler, à crier, à incanter l'écho. Et la petite fille, cette métisse dont tu
tenais la main, elle aussi a crié l'écho. Elle réfléchissait l'écho.
- "Cheval:...cheval".
Et
l'écho répondait "cheval" avec sa voix d'enfant.
La création du
monde.
Puis
cette enfant du bout du monde a subitement crié:
-
"Papa! "
Et la
Roche-Colombe a réfléchi.
Je
crois, John, je crois que toutes les sauterelles se sont alors tues. Le vent
s'est tapi dans le silence.
Le sable s'est figé dans ce grand désert qu'on
nomme "Sahara".
Et
toi, tu as regardé ton grand regard bleu-germain.
Plus
de Roche-Colombe. L'écho avait trahi.
Tu es
depuis rentré dans ta lointaine Europe. Mais moi, John, moi, j'ai traversé
"ton" Sahara. Ton désert sans écho. Là où les oasis ne sont que
leurres.
A la
recherche du Père, je me suis mis en voyage.
A Compostelle. Sur le chemin des
Voies lactées.
O
John!
LE
VAL
Juste
au dessous. Le Tombeau-du-Géant: une lourde bâtisse médiévale à flanc de
coteau. tour vertigineuse d'orgueil.
Là où la légende se mélange à la réalité,
et le présent à l'Histoire.
Sous
la voûte en berceau qui cadrait l'unique horizon, le rire énorme - par delà le
Moyen-Age - de ce colosse qui hante encore ici toutes les mémoires.
Dans
la ruelle d'ombre et de soleil qui descend du val, le vaste chevet de l'église
aux niches cintrées et ésotériques, avec son petit diable grimaçant.
Derrière:
le cloître dont, - comme le puits caché dans le désert grince sous la poulie, -
les cloches tintent au cœur de ceux qui savent. Le saint des initiés.
Nous
l'attendions depuis de longues minutes déjà. Etrange compagnon. Un premier
étonnement nous avait d'abord doucement glissé sur la peau, comme un premier
frisson du soir.
Comme un début de soif.
Comme ce presque rien qui vire le ciel
au vert et moutonne la quiétude.
L'heure
était chaude. Et les cigales crissaient l'été d'une grande torpeur, dans un
silence assourdissant. Jamais, il ne nous avait laissés l'attendre ainsi.
Jean
regardait par dessus mon épaule. L'arbre était immense et couvrait toute la
place. Quelques enfants et des touristes restaient assis sur la margelle de la
fontaine.
Un
groupe d'Allemands s'interpellaient à voix haute, sonore sous les arcades. La
fille était belle, un peu trop plantureuse peut-être: à la flamande. Avec ses
longs cheveux blonds si rares en pays d'Oc.
Guy
l'aurait certainement appréciée ainsi: la jupe courte, la cuisse ferme et
large, la gorge généreuse. Mais les vieilles pierres ne l'intéressaient pas,
nous avait-il déclaré, et il s'en était resté au bas du val, près des viviers
aux écrevisses.
La
serveuse revint. Etait-elle vraiment seule à travailler encore, dans la chaleur
de notre après-midi?
-
" Que reprends-tu, Jean?"
Ma
question sembla le surprendre et il eut peine à sortir de sa contemplation.
-
" Bah! La même chose: il le faut bien."
Il
faut dire que dans la ruelle qui servait de terrasse à l'unique bistrot, on
nous avait, une demi heure plus tôt, refusé ce vieux Calva que nous nous étions
promis depuis le début du voyage. La table et les deux chaises se trouvaient
être en effet, à moins de cinquante mètres de l'enceinte du cimetière.
Le
cimetière du village d'abord: celui des vivants. Mais à moins de cinquante
mètres également des tombes de l'ancienne abbaye. On ne boit pas à l'ombre de
la Camarde.
La
bière était fraîche.
-
" Penses-tu, me dit-il,
et les yeux d'aigle de Jean devinrent
apocalypse,
- penses-tu que nous
ayons eu raison de l'amener ici?
S'il s'attarde ainsi, c'est que le Val,
peut-être, ne lui convient pas.
Et
c'était vrai que ce Prince, notre royal ami, ne nous avait jamais laissé
attendre. Jean venait de traduire ma propre pensée.
Comte
de Toulouse, Guillaume d'Orange: son pair en somme. N'était-ce pas ici-même que
le Géant avait été terrassé et déchu de sa superbe?
Le
tombeau du Géant marquait certes la victoire d'un ami.
Tandis que le monastère:
sa retraite.
Et
Charles tardait.
Notre
complicité autour de cette chope de bière ne venait-elle pas de recréer un
univers? Une cigale unique strida alors brutalement tout le village assoupi
autour de sa place.
Jean
perdit un peu de son étrange gravité et, dans une dernière gorgée, dit
simplement:
-
" Et si c'était vrai, dis, tout ça! "
A
travers la fine toile de nylon orange de notre sac à dos, mes doigts se
nouèrent fébrilement sur la figurine de bois. Elle était bien là, rassurante
dans sa fragilité dérisoire. Elle habitait notre havresac sur toute sa hauteur,
ses bras articulés de marionnette en saillie, comme des nœuds mal faits.
-
" Oui, Jean, si c'était vrai.
Mais elle est ici, tu sais, je la
sens."
Son
visage se détendit.
A ce
moment précis, la lourde porte cloutée de l'église s'ouvrit sur l'ancienne nef
de ténèbres, comme une tache de nuit en pleine lumière.
Un
instant, on eût cru que toute l'attention de notre univers d'été s'était
cristallisée dans le porche béant du monastère. Le temps s'arrêta dans un
silence épais, lourd, total. L'Eternité.
Nous
étions subjugués: Il était là.
Beau.
Merveilleusement beau. Les cheveux abondants, bouclés, coiffés court. Le visage
parfaitement rasé, les yeux germaniques, bleus, immenses.
Noël
en plein été; un jour de sacre.
De
dessous les arcades, près des boutiques d'artisans et de marchands, une grande
fille blonde, - une fille du Rhin, - appela:
- "Karl!"
Il
traversa la place et derrière la fontaine, l'enlaça.
La
porte de l'église était restée ouverte. Un Christ immense, pantocrator,
embrassait la voûte romane d'où émanait maintenant comme une prime lueur
d'aurore. L'aube de midi. La ruelle en arceau, à l'angle du monastère,
bourdonnait de la rumeur confuse des touristes. L'air vibrait bon l'ail et la
pastèque.
C'est
alors qu'il déboucha brusquement au milieu du village. En pleine lumière,
malgré les branches centenaires du platane unique qui couvrait toute la place.
Comme un diablotin sort de sa boîte.
Les
pommettes rougies, le souffle court, mais le sourire généreux par dessus sa
barbe rare. Balourd, presque ridicule dans sa rondouillarde culotte de peau.
Les bras chargés de paquets informes.
Les
yeux lui avaient envahi tout le visage. Il poussa un soupir indescriptible,
puis s'affala sur la première marche d'ombre du porche maintenant désert. Il
regardait amusé, les statues de saints qui le surplombaient de toutes parts. Il
s'essuya alors le front d'un mouchoir aussi vaste que son essoufflement.
Il
fut tout surpris du regard effaré que lui jeta la vieille dentellière quand il
eut murmuré:
-
" Ah merde alors! "
Il
venait en effet d'apercevoir la tête de l'Aigle de Saint Jean qui, de l'endroit
où il s'était effondré, prenait les allures d'une gargouille phallique.
-
" Ce serait marrant, tiens, - pensa-t-il, - si j'accrochais mon couffin à
ce machin.
" Mais nom de Dieu, ils sont fous ces gugusses
... "
Il
venait de se rappeler qu'il avait trop chaud, qu'il mourait de soif, et que ces
vieilles pierres (pas si mal ...) mais que ces vieilles pierres tout de même ne
l'intéressaient pas.
-
" Mais où étaient-ils donc passés, ces deux j'en-foutre, ces
illuminés, ces ... "
Guy
en était arrivé là dans ses réflexions, quand il avisa la blonde serveuse de
l'unique bar d'en face. Un sifflement admiratif et connaisseur s'arrêta au bord
de ses lèvres:
-
" Fichtre! "
Il
allait récupérer ses paquets quand il se rendit compte que Jean et moi, nous
occupions déjà les lieux.
-
" Eh bien mes salauds, on ne perd pas son temps."
Il
s'écroula en face de nous, sur un banc, dans l'ombre du parasol. Il étala
ensuite soigneusement autour de lui, les innombrables bagages qui
l'encombraient, puis commanda à la cantonade:
-
" Et pour moi, un bon pastis bien frais et bien tassé."
Puis,
il enchaîna comme pour lui-même:
-
" Compris, ma chérie? "
Un
garçon, - nœud papillon noir, - s'approcha alors avec précaution de son
nouveau client, et dans un souffle susurra:
-
" Et pour Monsieur, ce sera ?..."
Guy
le regarda ahuri. Il bredouilla à nouveau sa commande, et n'y compris, - mais
alors là plus rien du tout, - quand le serveur tenta de lui expliquer qu'à
cause du cimetière, on ne pouvait consommer d'alcool ici.
Il
nous implora d'un regard désespéré. Notre hilarité franche l'acheva. Et il
reçut une bière, comme tout le monde.
Il
faisait plaisir à voir, notre Guy. Avec ses yeux égrillards qui ne cessaient de
suivre, - par-dessous la ceinture, - les allées et venues de la jeune échansonne.
Avec son air un peu rougeaud et pas méchant, nous l'aimions bien, lui et sa
bonhomie. Avec son subtil art du bien-vivre, du bien-boire, et sans doute du
bien-baiser. Bon enfant trop vite grandi, entièrement occupé à avoir trop
chaud.
Il
vida une première canette, et reprit un peu vie. Sa joie devint
irrésistiblement communicative quand il réussit - enfin - à passer commande
d'une deuxième bière; mais cette fois à la belle en jupon.
-
" Bande de cons! "
Et
il ne nous en dit pas plus.
Il
saisit alors un de ses mystérieux paquets épars autour de lui. Il le plaça avec
mille précautions sur la table et, mine de rien, nous en laissa
entre-apercevoir le contenu: un litron de rouge et ce qui nous apparut être un
saucisson pur-porc. Du fromage de chèvre, du pain, un melon.
Oh
Guy! En cet instant, nous avions pour toi toute l'amitié du monde.
-
" C'est-y pas meilleur ça, que des marionnettes inutiles? "
Ce
soir là, après les grillades d'agneau et le vin généreux, la terre nous
semblait douce. Des myriades d'étoiles nous dessinaient la Voie lactée, en
direction de Compostelle.
Parfois
un satellite lumineux, régulier comme une juste mathématique, traversait notre
ciel en travers.
Un
orchestre d'amateurs animait maintenant la place du village.
Petit bal
improvisé sous des lampions de toutes les couleurs.
Le val répercutait au loin
les rythmes de sa réjouissance populaire.
Et
Guy nous avait subrepticement abandonnés, pour ce tango ma foi fort langoureux,
dans la ruelle en arceau, là-bas, près du monastère.
La
lune encore oblique dessinait des ombres étranges sur les coteaux de la combe.
Les sommets opposés se réfléchissaient d'écho sur le versant d'en face. Le
froissement de l'eau et l'éclatement en étincelles de la cendre encore chaude.
Couché
sur le dos, les mains sous la nuque, je m'abîmais dans la transparence du
firmament. Le ciel s'était allumé de son million d'étoiles, chacune dans sa
propre distance. Par delà les chants de la terre - une guitare puis une flûte
en amont du val - j'écoutais en moi la résonance des mondes. Onde lente, basse
et vibrante, pulsion sourde du rythme de la planète.
A
quelques coudées de moi, et dans la même contemplation: Jean. Je le devinais
plus que je ne le percevais. J'eus, durant quelques instants, l'impression de
le recevoir, comme un de ces grands réflecteurs paraboliques qui captent les
univers lointains.
Pa
faite
notre concordance, à l'écoute du monde. Un satellite de première brillance
transperça notre ciel, de l'Ourse au Sud, dessinant dans sa courbe ponctuelle,
notre mouvement immobile. Son sifflement muet frôla notre silence. Tout n'était
qu'Univers.
Les
astres se fuyaient et ponctuaient l'espace, lui donnant chaque fois une
dimension nouvelle. Et je projetai soudain, tangible, évident dans notre
zénith, le sillon de notre propre voyage. Je me fuyais avec toute ma planète,
dans cet univers transparent cristallisé de toutes parts, d'astres infinis dans
leurs mouvements. Et mon propre sillage sembla me créer une dimension nouvelle.
La
lune avait gravi chaque rocher du val et envahissait lentement toute la voûte
céleste. Son auréole laiteuse nous éclaboussait un vaste pan d'étoiles. Le ciel
avait perdu sa profondeur. Le creux du torrent se peuplait de fantômes. La
terre de la nuit devenait translucide.
Il
ne prononça pas un mot. Le bras tendu, l'index pointé vers la roche en éperon
qui étravait notre campement, il se dressa brusquement et resta un long moment
immobile. Puis il avança de quelques pas. Me fit signe d'approcher et traça un
grand signe.
D'abord,
de bas en haut. Mais il le recommença, de haut en bas cette fois. Son geste
était précis, tranchant comme une lame.
- "Là: exactement. "
La
lune maintenant haute dessinait très distinctement un trait vertical,
rectiligne, immobile; mais étrangement présent dans ce désert chaotique. A
notre gauche, un peu en retrait, la silhouette grotesque du vieux château sur
son pic. A droite, la tache d'ombre que voûtaient les Fénestrels. Et puis là,
juste au dessus de nous, raide comme un coup de taille, tranché comme une
coupure, le trait sombre que nous soulignait la clarté de la nuit.
Avant
de nous mettre en route, je redressai notre havresac et sa marionnette. Je
m'entendis murmurer:
-
" Reste bien tranquille, toi, et protège le camp."
Non
loin de là, entre le village et nous, montait un sentier muletier qui, à
travers la montagne, et par delà les Fénestrels, franchissait le Bout-du-Monde.
Il
conduisait au pied de la roche maintenant lumineuse sous la lune.
Nos
pas irréguliers trébuchaient sur les cailloux, comme s'ils gravissaient un
chemin de croix lunaire. Nous progressions en silence, nous attendant
simplement à chaque détour du sentier.
Après
quelques temps, le chemin devint moins abrupt. Un faux-plat. Nous marchions sur
une plate-forme en surplomb du val. Devant nous, la masse énorme et puissante
de la roche éclairée à contre-jour, à contre-nuit. La sente longeait à notre
droite un vide hallucinant. Jean passa devant moi pour effacer ma peur, de son
pas assuré et de sa main amicale et ferme.
La
roche en étrave était maintenant derrière nous, en pleine clarté, insolente et
superbe. A nos pieds, une croix fraîchement fleurie, avec deux noms que la trop
faible clarté de la nuit ne nous permit pas de déchiffrer.
Et
juste au dessus, balancée par un vent imperceptible, une corde de nylon rouge,
verticale, entre le sommet, le ciel et nous.
A
notre retour au camp, nous trouvâmes un écriteau à l'entrée de la tente:
"
Do not disturb / Ne pas déranger."
Sacré
Guy!
Un
effet de lune sans doute: mais quand j'ouvris mon sac à dos, on eût dit que la
marionnette me faisait un clin d'œil.
L'aube
nous avait précédés dans son cruissement de couleurs. Il fit crisser la tirette
de son sac de couchage, s'assit lentement, m'adressa un sourire plein de
sommeil encore, et disparut dans la lumière déjà haute. La journée s'annonçait
belle. Les yeux bouffis, aveugles du ruissellement matinal, je le suivis en
automate.
A
quelques pas de là, le sourire en plénitude, les yeux vibrants d'amitié: Guy.
Accroupi autour de sa petite flamme à gaz, il sentait bon le café chaud au
goutte à goutte. Un grand pain boule et du beurre frais.
Il
ne nous dit d'abord rien, mais son sourire nous en racontait plus que toutes
les paroles des hommes. Il prit alors la miche encore cassante sous ses gros
doigts, la brisa en quignons grossiers, et étala un large pot de miel au centre
du cercle formé par nos genoux.
Il
se leva, coula du lait bouilli fumant dans nos gobelets, puis le café plus
chaud encore. Il rayonnait de notre surprise, et son bonheur embaumait toute la
vallée.
-
" Dites, y en a
des drôles de zozos dans la casbah.
Des longs boubous qu'ils ont, les mecs.
Des curés en couleurs, quoi! "
-
" Et les nanas ... mazette!
Elles dansent avec leur âne. "
-
" A moins que ce ne soit une mule ...
J'ai pas eu le temps de voir.
A cause de vous, bande de fainéants,
qui attendiez béatement votre bouillie
matinale. "
-
" Ecœurant de pioncer ainsi. Tandis que les autres,
- c'était lui "les autres" –
se crèvent à vous chercher votre pain quotidien. "
- " Et la gonzesse qui tourniquait dans la rue
en bêlant ses Alléluias. Un péché, je
vous dis, d'entrer au couvent avec un
châssis pareil!
- " Et
même que dans
leur champ, ils vous
préparent un de ces déjeuners sur l'herbe! "
Il
commençait à nous agacer avec son monologue sans fin. Les prunelles de Guy
pétillaient de malice goguenarde. Il venait de nous lever un lièvre et
attendait notre réaction. Mais le sommeil encore trop proche nous laissait
toujours gourds.
-
" Et même qu'ils nous invitent à boire moi et vous-autres. "
Là,
il venait de faire mouche. J'achevai mon premier café. Puis, entraîné sans
doute par sa gouaille, je lui demandai:
-
" Dis, Guy, de quoi tu causes? "
Il
arrêta son geste, les yeux ronds, le menton hirsute dans sa barbe trop rare,
comme une auréole trop basse portée. La bouche presque ouverte, il rit
franchement avec de petits cris aigus, puis parvint à articuler:
-
" Ben, n'avez qu'à y aller voir! "
Et
il se refusa à tout autre commentaire.
Dès
l'entrée du village, par la voie haute qui longe le torrent, nous fûmes saisis
- mais littéralement pris à bras le corps, - par la transparence limpide qui
submergeait le bourg. Et de fait, tout ce que nous avait raconté Guy dans son
langage imagé, se déroulait réellement sous nos yeux.
D'abord
le petit âne gris, mené par la bride, en rond dans la ruelle étroite. Une jeune
femme en longue robe d'été sortit d'un porche surmonté de la croix. Elle
embrassa une compagne qui montait l'allée à sa rencontre et pénétra dans
l'habitation d'en face en chantant: "Alléluia".
Un
jeune homme barbu s'arrêta sur notre chemin et nous serra la main. A Guy
d'abord, puis à moi, puis à Jean. Et il nous souhaita une journée vraiment
bonne.
-
" On vous verra, j'espère, après l'office de trois heures? "
Même
l'épicière, (pas la toute vieille: l'autre) nous adressa un "Bonjour
Messieurs" qui n'était certes pas dans ses habitudes. Il se passait
quelque chose ici.
Petit
à petit, nous apprenions tous les détails. Du boulanger, du boucher, par
l'épicière, puis le peintre. De bribes en morceaux, vers midi, nous étions au
courant.
Et
tout d'abord, que ce serait bien Monseigneur qui présiderait l'office.
Et
puis, qu'on en attendait de partout: des communautés de Montpellier, de Lyon,
et même du Nord. Qu'ils étaient trois couples d'ici, (quelle noce!) et que les
touristes seraient aussi invités.
La
place sous les platanes frémissait comme une ruche. Il en venait de partout.
Ils se reconnaissaient, s'embrassaient; ils se retrouvaient et riaient. Avec
leurs longues robes ou la barbe jeune ... et moins jeune.
Tous
portaient la croix de bois, en collier. La fête commençait. Puis soudain, les
cigales reprirent le centre du village brusquement vide. La cloche du monastère
tinta trois coups, suivie des trois coups de celle de la mairie.
L'été
suspendait sa torpeur.
Du
porche resté entrouvert, montait une infinie rumeur. Jean et moi, nous entrâmes
dans l'église, suivis par Guy, mal à l'aise de se retrouver là.
La
pénombre nous aveugla tout d'abord, puis les lourds piliers de pierre grise,
sous la voûte en berceau.
Ils
étaient tous là.
Assis
par groupes. Certains se tenaient la main. Un autre, à genoux, le front appuyé
sur les cuisses, les avant-bras posés sur le sol frais.
Un
jeune homme entonna une phrase d'amour, d'une voix ferme et claire. Et la foule
répondit: "Amen". Un autre se leva et chanta. Et la foule dit:
"Amen". Puis une femme: et "Amen".
Cette
sourde mélopée nous soulevait de toutes parts, comme une incantation magique. A
voix basse, comme pour moi-même, je murmurai à Jean:
" Des profondeurs de l'abîme,
Ps 129
J'ai crié vers toi. Ô Adonaï ... "
Un
homme jeune et mince, tout de blanc vêtu, imposa alors le silence.
-
" Vous me connaissez tous, dit-il. "
Et
le rire secoua la foule.
- " Et moi, je suis venu me
réjouir avec vous. " 3Jn,3
Tout
le monde applaudit. Son vêtement immaculé contrastait étrangement avec l'ombre
romane. Et la foule riait, en réponse à son homélie. Ses gestes étaient simples
et sereins, ponctué parfois du reflet violet de l'améthyste qu'il portait au
doigt.
Après
une dernière réponse en tumulte et en rire, l'instant se fit plus grave.
L'évêque revêtit son étole et appela:
-
" Nathalie et Jean.
Julie et Etienne.
Anne-Marie et Henri. "
Le
silence portait les trois couples dans son recueillement. Trois proclamations
d'amour et la bénédiction des anneaux. Dans sa liesse qu'elle ne contenait
plus, la foule éclata dans un tonnerre d'applaudissements. Tout le monde
s'embrassait, chacun pleurait de joie.
Et
le fête déborda de l'église sur la place.
Moseigneur prit
sa guitare et, dans une folle farandole, rythma la danse. Et les
touristes, et les badauds, et les vieux, les enfants, les femmes , -
beaucoup de jeunes femmes avec leur bébé - se mirent à danser et à
jouer.
Dans le pré
décoré de guuirlandes et de lampions, leau coulait vive. des fruits et
de rafraîchissement. N'était-ce ici qu'une femme avait dit, en ce temps
là:
- "Faites
tout ce qu'il vous dira."
Jn 2,5
(Cana)
Entre
Jean et moi passa alors une des jeunes mariées qui, en parfaite maîtresse de
maison, s'occupait avec attention de chacun de ses hôtes. Elle resplendissait
de bonheur sous sa fine couronne de lauriers blancs.
Elle
s'arrêta; fixa longuement Guy, comme pour lui communiquer la braise de son
regard. Et elle l'embrassa.
Il
avait quitté le sentier et ses pas trébuchaient malhabiles de galets en
cailloux, de pierre en mur, le long de la gouttière d'irrigation qui doublait
le torrent. Guy ne pensait plus, il marchait.
L'eau
lui coulait doucement à contre-pas. Il remontait le courant dans l'ombre drue
et encore fraîche, dans la tiédeur. Le crissement continu des cigales
emplissait le val et le début du soir. Sa joue lui brûlait la peau, comme la
brûlure d'un trop grand soleil. L'ouest rougissait, vespéral.
Il
traversa ce qui jadis avait été un champ: labouré ou en friche. Il eut
l'impression de se fouler l'âme.
-
" Cette femme est folle, - pensa-t-il – ou bien j'ai rêvé.
En tout cas: rien à comprendre ici."
Une
nuée électrique de papillons bleus lui ponctua un faux pas. Il se courba et
pénétra dans la douceur propice d'un massif de petits chênes-nains. Quelques
genêts étincelaient l'eau fraîche: cristal et or.
De
grandes marguerites royales en profusion végétale. Guy en cueillit une pleine
brassée, débordé de mille corolles neige et ocre; gerbe démesurée et généreuse.
Il
enjamba le canal d'irrigation enserré dans ses pierres grises, traversa le
chemin du fond du val. Il coucha alors le bouquet sur les cendres du feu de la
veille, s'épongea le front d'un geste aussi ample que las, et s'affala dans un
soupir infini.
Les
fleurs étaient éparses au milieu de notre camp, comme un tapis de multiple mosaïque.
Il inspecta alors soigneusement la combe et ses coteaux d'alentour. Puis, quand
il se fut bien assuré de sa complète solitude, il s'empara du sac à dos en
nylon orange et en dénoua le cordon. Il l'ouvrit lentement: comme on commet un
sacrilège.
Il
posa la main sur la marionnette qu'il agrippa par la tête, et la tira tout
doucement. Les bras d'abord. Puis tout le corps articulé, presque frêle dans sa
fragilité précieuse. La lourde tête polychrome était incrustée de perles: yeux
immenses au dessus de la barbe fleurie.
Il
coucha l'empereur au milieu des marguerites et des genêts, le couvrit de mille
pétales et murmura tout bas:
-
" Tiens, toi aussi tu l'auras, ta noce."
Autour
des grandes tables à tréteaux, de petits groupes s'étaient maintenant formés.
Le pré s'abritait douillet derrière sa haie de pins pointus. Et les rires en
murmures avaient peu à peu succédé à l'exubérance du début de la fête.
Après
s'être reconnu, chacun s'échangeait. Les invités de passage se retiraient
discrètement dans leur merci gêné. L'Instant était au bonheur.
Le
jeune homme barbu qui, le matin, nous avait
souhaité une journée vraiment bonne, - Michel, -
s'informa:
-
" Vous vous plaisez, dans le val? "
Il
s'était adossé à l'un des murets qui séparent ici les vergers et les champs. Il
s'étonna de la grande coquille Saint-Jacques dont Jean avait bouclé sa
ceinture. D'un léger pincement des lèvres et d'un hochement de tête, il nous
signifia son étonnement.
-
" Oh, vous savez, c'est une longue histoire."
Je
venais de lui répondre sur un ton d'excuse.
Il me sourit avec indulgence:
-
" Qui n'a point de ceinture autour d'une longue
histoire?"
Il
avait remarqué que nous n'avions dressé notre camp que depuis la veille, et
sembla vraiment déçu d'apprendre que nous avions l'intention de déjà repartir
bientôt.
C'est
Jean cette fois qui lui expliqua. La route serait encore longue.
Et Michel
écoutait.
-
" Ce sera dommage pour moi, - nous dit-il.
Dans la mer, il y a l'eau et le vent.
L'eau qui porte les bateaux,
et le vent qui les pousse. "
Un
murmure confus s'agita soudain autour de nous, comme une houle de silence. Tous
se figèrent, tournés vers les terres d'en haut, brûlées du grand incendie.
Il
descendit alors de la montagne, à travers les vignobles en friche, par l'arceau
d'angle des anciens remparts.
Sa
démarche était déhanchée, avec des pas trop vastes dans sa soutane informe, et
sous son bonnet de laine grise, pointu comme un Joker.
Je
questionnai Michel:
-
" C'est un zozo de chez vous, ce pitre? "
Il
hésita à me répondre dans un premier sourire, mais redevint très vite plus
grave:
-
" Certains, parmi nous, lui vouent un grand respect.
Et pour ce qui est du "pitre", je ne connais que la
Miséricorde de l'Evangile de Jésus-Christ. "
Je
me souvins de John, et de cet infini désert qu'on nomme Sahara.
On
entendait maintenant très distinctement le fer de sa canne, sonore sur les
cailloux du sentier. Il s'arrêta à l'entrée du pré. Quelques uns baissèrent la
tête en signe de respect et de crainte. Les autres se reculaient autour de lui,
et se taisaient.
Il
avait les yeux gris métal et le regard étrange et fascinant des forges.
Il
s'approcha alors des longues tables blanches.
La
fête était finie.
Il prit du pain, et le rompit. Jn
24,30 (la Cène)
Le
lendemain, à l'heure du départ, nous descendîmes une dernière fois le val.
Tentes et bagages déformaient nos silhouettes. Face à notre marche matinale, le
château grimaçait, inaccessible sur son roc.
Derrière
nous, la corde rouge que nous savions frémir au vent.
Notre
petit déjeuner dans l'unique bistrot. Le village était encore assoupi et nous
restions en silence. C'est sans surprise que nous le vîmes s'approcher de notre
groupe: Michel.
Très
à l'aise, et sans fausses manières, il s'assit à notre table et se servit une
tasse de café chaud. Il se présenta alors mieux à Guy, qu'il ne connaissait
encore qu'à peine. Michel éclata de rire quand il s'entendit apostropher:
-
" C'est donc vous, un de ces curés modernes
du coin? "
- " Si vous voulez - répondit-il - mais plus
"curé" pour bien longtemps, car je vais bientôt me marier. Je la ferai venir
de Saint-Gilles, près d'Arles. Et nous resterons ici. "
Le
ciel s'emplissait d'été et de cigales et l'heure montait dans la lumière. Il
nous fallait recommencer la route.
-
" La mer, - nous dit Michel - et vous êtes le vent.
Mais moi, je resterai avec vous.
Ici, comme l'anneau où amarrer votre val. "
Je me
souvins de la Parole:
Lc
22,19 (la Cène)
Chaque fois que vous vous réunirez
en mémoire de moi ...
Il
hésita, puis s'adressa cette fois à Guy:
"Nous ne sommes sans doute pas du même bord.
Mais nous cherchons, je crois, la même voie.
Passereaux d'une même étoile. "
Un
aigle déployé, immobile, la queue en éventail et parfaitement muet, traversa
alors le val, quasi en longitude, de la Roche-Bissonne au Tombeau-du-Géant, en
direction de Compostelle.
IMPRECATION.
La
nuit était offerte.
Par
delà le cirque béant, la première aurore du bout de notre longue étape. Heure
horizontale qui dessine le ciel au trait, à contre-jour.
La
bourgade était maintenant derrière nous. Nos pas saccadés avaient dépassé son
sommeil comme on traverse un présage.
La
terre et son chaos s'ouvrait de toutes parts, comme une plaie au ciel et au
jour à venir. L'instant dévoilait sa clarté et coulait doucement des sommets,
comme dans un sablier.
Que
nous en advint-il encore? La sente avait gravé le roc d'une entaille vive,
comme une cicatrice. Marcheurs en myriades qui se sont écoulés ici, de
moyen-âge en moyen-âge. Pèlerins fantastiques, voilà qu'ils refluaient à
rebours de notre marche, étranges, impossibles. Ils furent soudain tous là,
présents avant même d'avoir été.
Dix,
douze, et parmi eux: une femme.
Mains
en ogive au dessus de la tête, les hommes ployaient sous le trop lourd fardeau
qui leur encoignait les épaules. A chaque nœud du chemin, ils s'arrêtaient afin
de se glisser de l'un à l'autre, le coffre horizontal autour duquel se crispait
leur présence insolite.
Quelle
arche d'alliance nous descendait ainsi du ciel et de l'aube en extase? Ils
surgirent au détour d'une marge attardée de la nuit. La roche était lumière, en
érection dans son matin d'opale. Et leur lente procession saturait les quelques
pas d'espace qui nous séparaient encore, mais qui bientôt nous réunirent.
Guy
s'empressa de ranger pêle-mêle nos bagages de la nuit qui encombraient l'étroit
passage. Il redressa le précieux havresac de nylon orange. Et les porteurs nous
confondirent dans leur cortège.
Je
touchai à l'épaule, l'homme deuxième dans le rang qui me semblait plus harassé
que les autres. L'effort lui avait buriné le visage en stigmates, sous les yeux
et le long du nez.
Dès
mon geste, il se coula lentement sous mon pas, se déroba en multiples
précautions, et me laissa sa place et sa lourde charge, sans s'arrêter et sans
un mot.
Mes
mains se nouaient maintenant autour du long cercueil clair qui s'incrustait
lentement au bas de ma nuque. Jean prit aussitôt la relève de l'homme qui
conduisait le deuil.
Et
c'est ainsi que nous descendîmes vers le bourg. Notre marche muette suivait son
cours. A notre gauche, le rocher en surplomb de l'ancien mur du château, gris
et rose comme une toile d'épeire, à l'entrée du cirque. Et face à notre troupe
en veille, la ruelle et son escalier d'angle qui menait à l'église, entre ses
cordes de vigne qui sèchent pour le feu, comme des nœuds de bûches.
Les
villageois s'étaient tous assemblés, immobiles dans leur silence en écho au
nôtre. Et nous étions là seuls, Jean et moi, à assumer de par nos bras
douloureux, le trop pesant fardeau que l'aurore et la Mort nous avaient confié.
Deux
tréteaux avaient été dressés devant l'autel, - un lourd pressoir de chêne
massif, comme on en trouve encore ici, dans cet arrière-pays d'olives et de
vin.
Dans
notre unique geste double, nous y déposâmes le cercueil pour nous encore
anonyme, mais que le jour en sa prime heure nous avait jeté sur le dos.
-
" Délibérément débiles, ces mecs!
Non mais, t'as pas vu ça, mon Prince?
Du beau meuble, quoi, et finition locale.
Et hop, je t'embarque, moi, le buffet,
et le macchabée dedans.
-
" Et droit au réfrigérateur que je te mène.
A pisser dru, des processions pareilles;
et de si tôt matin encore.
Et comme cordon du poêle, j'me casse le dos
Cinglés, j'te dis. Des vrais paumés, quoi! "
Guy
s'était brusquement retrouvé tout seul au milieu de nos sacs trop hâtivement
rangés dans leur désordre. Comme désemparé devant notre si subite absence. Bon
gré mal gré, il se décida donc à nous emboîter la marche, et pénétra ainsi bon
dernier dans l'église.
Quelques
hommes étaient restés debout, engoncés les uns contre les autres, sous le
porche trop étroit. A gauche, dans l'ombre, le groupe dévot de quelques femmes.
A
droite, cinq hommes attendaient, voûtés et taciturnes, la fin des obsèques
qu'un vicaire en surplis blafard articulait dans son latin dément. Le temps
commençait à se précipiter et les amen se bousculaient de plus en plus rapides,
discordants et criards.
Rites
fugitifs de secrète magie: la mort en contrebande, la mort en sacrilège.
Au
premier rang des fidèles, en oblique de gauche, une femme pas encore vieille,
mais tannée de soleil et de vent. Droite et raide, comme un ex-voto. Il y eut
soudain comme une césure entre les minutes et les secondes, et le temps craqua.
Jean,
qui se tenait debout au pied de l'autel, se retourna brusquement vers moi, le
visage livide d'impatience et de colère exaspérée. Et sans attendre que le
prêtre eût fini son de profundis, il noua ses bras autour du cercueil dès à
présent livré à tous, et le porta sur nos épaules. Nous faisions maintenant
face à la foule, et lentement nous sortions.
Les
hommes s'étaient écartés et nous ouvraient le porche. Tous s'étaient levés.
Ils
nous suivirent, laissant seul à son autel, le vicaire et ses amen. La lumière à
présent vive, inondait notre dernière étape. Le cimetière était là, devant
nous.
Les
grilles en étaient closes, interdites aux vivants et aux morts. Un très haut
mur séparait les tombes de la fontaine du village. Il longeait un étroit jardin
clôturé, terrasse en contrebas des rocs chaotiques dressés contre le ciel.
Le
cortège unanime nous portait dans sa ferveur ultime. De l'autre côté de
l'enceinte interdite, nous pouvions deviner les imposants tombeaux des riches
familles d'ici. Ils défilaient par dessus les pierres sèches, au rythme lent de
notre marche.
Le
cimetière était maintenant dédaigneusement derrière nous, inaccessible dans sa
superbe. Trois pas plus bas, par l'étroit passage d'un court sentier abrupt,
une corniche et la tombe nouvelle, béante à la terre.
Je
me souvins de Guy, quelques pétales à la main.
Et
de Jean.
Et de cette émotion que nous avons furtivement laissée
là.
- "La pôvre pitchounette" nous confia encore cette villageoise en nous adressant ses regrets éplorés.
Et
c'est ainsi que nous avons imaginé qu'elle avait dû être belle.
La
fin se passa très vite. A la file indienne, ils nous réconfortaient: qui d'une
tape amicale sur l'épaule, qui d'un mot marmonné d'indistinctes condoléances.
Et
je me retrouvai bientôt tout seul, subitement, dans ce petit jardin de la mort,
aux murs bruts qu'escarpaient quelques rares roses trémières pales et mauves.
L'homme
s'affairait à refermer la tombe. Les première pelletées résonnèrent en moi dans
leur crépitement mat. Les bois gémissait sous le battement de la terre. Les
pulsations se firent bientôt plus sourdes: ultime tocsin. Et la sépulture se replia
enfin dans son silence.
Je
ne la vis tout d'abord pas. Elle aussi m'observait fixement, mais nos regards
ne se nouèrent que dans une très lente étreinte. Elle s'était appuyée, dos à
l'angle du muret qui marquait le passage vers le jardin.
Quatre
ans, cinq peut-être. Elle avait de très grands yeux bruns qui contrastaient
gravement avec le visage espiègle et vif de tous les enfants de son âge.
Sans
un mot, la fillette glissa finement sa main dans la mienne. Elle m'entraîna ainsi vers l'étroit passage
qui nous reliait au village encore silencieux, mais déjà frémissant dans la
lumière nouvelle.
Par
delà les ruelles grises et closes, le somptueux chaos des rochers gigantesques,
et leurs petits chênes verts délirants de cigales.
Elle
descendit avec moi les quelques marches en coin devant l'église, et dépassa le
grand mur rose qui nous ouvrait le cirque. Menotte décidée mais confiante
toujours réfugiée dans ma grande main, elle me conduisait ainsi bien au delà de
notre lieu d'étape du matin. A l'embranchement des sentiers des Corniches et de
celui des Charbonniers, elle me désigna nos bagages abandonnés et me demanda:
-
" C'est à toi, tout ça? "
Sa
voix étrangement grave me vibra dans l'âme, comme un trouble, comme une ride de
vent, tandis que ses prunelles insolentes vrillaient mon regard, sans ciller.
Elle
n'attendit pas ma réponse et me désigna le sentier en escarpe gravé au creux
des roches. La taille en était usée; des millions de chemins que le temps
s'acharnait à effacer.
Nous
arrivâmes bientôt sur une terrasse ombragée.
-
" Ici, - m'annonça-t-elle, - Beaumenègre. "
Comme
une tache de fraîcheur, un pardon dans la brûlure de l'été, le chemin s'ouvrait
en cercle et s'éclatait en quatre sentiers. La fillette prolongea son regard
dans la direction face à la nôtre. Elle me dit:
-
" C'est la route la plus longue."
A
notre droite, un deuxième sentier menait au bourg voisin. Elle m'entraîna vers
la gauche. Elle s'était dégagée de ma main et se faufilait agile, d'ombre en
ombre, jusqu'au mur délabré de ce qui m'apparut avoir été un refuge.
Elle
m'annonça:
-
" Le gîte Saint-Martin. "
Elle
contourna alors le gros pilier d'angle sur notre droite, et pénétra à
l'intérieur de la ruine. Elle ouvrit les bras en arc au dessus de la tête. Une
double voûte en plein cintre se découpait juste au dessus de nous.
Elle
me conduisit ensuite dans une seconde salle. Puis, vrillant ses grands yeux sombres
au centre de mon regard:
-
" Voilà, - me dit-elle, - c'est ici. "
Elle
recula d'un pas et s'engloutit dans la pénombre. L'humble gîte vibrait encore
d'une très proche présence. L'eau fraîche et le bois parfumé d'un feu récent.
Je m'appuyai alors sur ces pierres encore tièdes que la vie venait de
m'abandonner, et je m'abîmai dans la profonde contemplation des mondes.
Ma
jeune guide avait disparu. Elle venait de me révéler le lieu. Elle ne m'avait
pas confié son nom. A quelques pas de là, un horizon nouveau me découvrait son
ouest, par delà le chemin le plus long: celui des gens qui passent; en
direction de Compostelle.
Il
s'était confondu dans la foule. Dilué parmi les gens, dans leur émotion grave
et hostile, derrière leurs masques austères d'indifférence. Mais aussi au sein
de leur présence unanime et solidaire.
Et
il s'éveillait maintenant à leurs occupations besogneuses qui à nouveau
animaient le village dans leurs rythmes journaliers. Il marchait là, étranger
et curieux de la vie qui lentement l'envahissait.
Quelques
tables et leurs parasols débordaient largement sous les platanes, jusqu'au jeu
de boules encore désert en cette heure matinale.
De
l'intérieur du bistrot lui parvenait une discussion apparemment fort animée,
Mais à voix de feutre, sans éclat et presque sans timbre. Assis devant son
grand-crème, Guy n'en percevait qu'un murmure indistinct, Mais ponctué.
Quand
il voulut s'approcher du bar, les mots brusquement se suspendirent. Tous les
regards convergeaient vers lui dans un silence insolite d'attente. L'instant
s'arrêta.
Un
homme se bascula alors en arrière de sa chaise, et dans un moulinet grandiloquent
des bras annonça:
-
" Té non, laissez commé-ça.
Tout le compte est pour moi. "
Leur
regard se croisèrent sans défi, mais aussi sans connivence.
-
" Mon petit,
reprit l'homme toujours assis, mais plus incisif et s'adressant cette fois mieux directement à Guy,
- mon petit, c'est pas tous les jours le jour
d'hui.
Té, laissez doncque.
Vous serez ici mon hôte, puisque vous ne
faites que passer
... comme le vent. "
Son
sourire s'était figé, comme la grimace d'une gargouille, et une seconde vague
d'attente déferla, plus effrayante encore dans son silence. Elle nous
submergeait tous, née cette fois du grand large d'azur dont se baignait l'été.
Par
la porte entrouverte qui découpait le cour. Guy devina, plutôt qu'il
n'entendit, sa présence; comme on perçoit une résonance.
Elle
traversait la place des jeux, tout en son long, de sa démarche raide et
régulière, mais automate et absente.
Longue
dune de taciturne solitude, son Sahara avait envahi l'ombre sous les platanes;
et chacun de ses pas semblait se reculer autour d'elle.
Guy
fit un mouvement vers la porte; et les hommes muets autour de la table firent
mine de le retenir dans un geste commun d'impuissance. D'un bond, il venait de
traverser la lumière et était devenu sable. Il la rattrapa et mélangea sa
course à la sienne.
Ils
s'en vinrent ainsi jusqu'au delà du mur rose en toile d'épeire, au pied de la
sente moyenâgeuse cernée dans le roc. Les bagages étaient tous là, et le
précieux sac de nylon orange. Un peu plus loin, une fillette aux yeux bruns, et
la voix étrangement grave, jouait à la marelle:
-
" Sept, huit, neuf ... Paradis! "
Et
cette femme pas encore vieille gravit alors la montagne, jusqu'au haut du gîte
Saint-Martin.
A la
tiédeur venteuse du cour succédaient les ruelles encore désertes. Le village se
fuyait, témoin à jamais muet des instants de notre été.
Ce
n'est que très progressivement qu'il perçut la main gravement amicale qui lui
étreignait l'épaule, et le guidait ainsi, inexorable.
L'homme
à son côté calquait son pas dans ses pas. Ses doigts étaient noués juste-là où
l'arête du cercueil s'était incrustée, douloureuse.
Il
dut se baisser sous le linteau. La maison était douillette de pénombre, tandis
que les yeux de Jean étaient encore tout éclaboussés de lumière extérieure. Il
s'assit comme on l'y invitait et prit le temps de s'accorder aux choses et aux
gens.
L'homme
qui l'avait mené là cassait à présent le pain, en grosses miches dont il
trempait la mie dans de l'huile, et qu'il dévorait glouton. Quelques gousses
d'ail, des oignons et un cruchon de vin complétaient ce repas frugal.
D'un
geste imprécis du menton, il invita Jean à partager.
En
face, entre l'âtre encore gris de la veille et le mur opposé à la porte, une
vieille femme assise dévorait son visiteur des yeux. Ses mains continuaient,
machinales, à bobiner le fil. Mais les plis de son visage se ramassaient autour
des yeux, comme la cendre sur un feu vif.
Jean
lui prit les mains et les embrassa. Elles gardaient l'âpreté des travaux
calleux de la terre. Il se trouvait tout près d'elle, à la toucher; et d'une
caresse quasi filiale, il déchiffonna son visage et dénoua l'écheveau brouillon
de ses rides septuagénaires. Elle était encore belle. Il se découvrirent ainsi
longtemps et Jean reconnut en elle: l'aïeule.
L'homme
s'écarta alors de son mutisme et dit à Jean:
- " La vieille, c'est la mère de ma femmes.
Vous voyez bien: celle qui se tenait raide dans l'église. "
Jean
revit le cortège tôt-matin, et cette femme pas encore vieille qui nous était
descendue de la montagne avec l'aurore. Les mains de l'aïeule ne filaient plus.
Elles tremblaient. Son regard était raviné de rides, braise chaude et invisible
sous la cendre.
-
" Oui, - répondit Jean, - je me souviens très bien
de cette femme
très belle, et qui menait le deuil. "
La
vieille se rapprocha et posa ses mains vibrantes sur le bras de son visiteur.
Elle se pencha, et Jean sentit la fraîcheur de sa joue. Il lui dit:
- " Elle est certes, Madame, aussi belle que
vous l'avez été.
- " Comprenez Monsieur - ponctua la vieille
-
c'est arrivé voici bien longtemps.
Seize ans déjà ...
Il
revit John; là où la terre devient désert, aux confins des hommes et des
pierres, et quand nos blés deviennent Sahara.
Pourquoi,
ce matin-là?
Pourquoi
venait il une fois encore d'assumer la mort d'une autre? Et pourquoi ce poids
sur lui maintenant, de tant d'autres instants présents?
Jean
se leva, prit congé et s'en alla, lourd des sanglots muets de l'aïeule et de
ses souvenirs.
Il se
souvint de la Parole:
Jn
21,18
Quand tu étais jeune,
tu mettais toi-même ta ceinture
et tu allais où tu voulais.
Mais lorsque tu auras vieilli
tu étendras les mains
et un autre te nouera la ceinture.
Et il t'emmènera où tu ne voudras pas.
Une
fillette jouait dans la ruelle. Au passage de Jean, elle interrompit sa
comptine. elle avait les yeux bruns, profond comme les miroirs d'un
ciel de nuit.
-
" Bonjour, Monsieur " - dit-elle. "
Elle
avait la voix grave et étrange des résonances des mondes.
Afin
de s'en retourner plus vite au village et de mieux me laisser seul en
ma solitude, la fillette escalada le mur grossier de pierres arrondies
qui séparait le gîte Saint-Martin de son humble potager.
D'un
geste rituel et sorcier, elle caressa furtive le gros galet noir et luisant qui
marquait la lourde bâtisse de son vieux signe ésotérique. Puis elle disparut
dans le sentier ombreux du cirque en fournaise à cette heure.
Elle
arriva au croisement des Corniches et des Charbonniers, où nous nous
étions arrêtés le matin, après notre longue nuit de marche. L'heure
était déjà haute. Elle voulut se reposer quelque peu au pied du rocher
au creux duquel nous avions abandonné nos bagages. Une grand tache de
nylon orange vibrait dans la lumière maintenant torride.
Elle
fut d'abord intriguée; puis bientôt curieuse des nœuds en saillies qui
déformaient le sac sur toute sa hauteur. Elle dénoua enfin le cordon qui
scellait la marionnette. Elle resta émerveillée.
Dans
un premier geste maternel, elle voulut d'abord bercer le pantin. Mais elle
déchiffra bientôt le grave visage et la barbe fleurie sous la couronne de
cuivre. Elle toucha le manteau impérial et fut saisie de crainte et de respect.
Elle
posa alors la marionnette, l'assit adossée au havresac resté entrouvert, et
s'agenouilla devant elle, assise sur les talons.
Ils
restèrent ainsi longtemps. Elle, muette d'admiration, en adoration; et Lui,
figurine contemplative de bois, derrière son grand regard hiératique cerné de
blanc.
Les
heures s'égrenèrent, onze, au clocher. La fillette s'éclipsa, brusquement redevenue
présente au temps qui se rappelait ainsi à elle. Elle laissa l'empereur seul,
assis en majesté, face au petit jardin de la mort juste à côte du cimetière.
Je
ne me souviens plus des heures. Le jour vibrait encore dans la stridente
torpeur de l'été. Une première ride immobile et tiède, comme un premier répit
du soir. La terre enfin devint douce.
Nous
nous étions retrouvés là, muets inaccessibles, trop distants chacun dans nos
jardins de solitude.
Ce
fut Guy qui le premier, nous ramena dans "sa" réalité: trois canettes
de bière fraîche - eh oui! - dans ses mains potelées et son presque sourire
blond dans sa barbe rare.
-
" Allons, les potes, faut survivre, quoi! "
Son
bon sens bonhomme nous réconfortait. Il saisit alors longuement une herbe,
qu'il effila soigneusement entre ses doigts. Il la tendit entre les paumes et
ses deux pouces.
Ses
petits yeux tout ronds devinrent comme des lucioles de malice ribaude. Il
gonfla démesurément les joues, souffla et ... fit un pet.
-
" Oh pardon, mon Prince," - s'excusa-t-il en se levant pour renouer les cordons du sac de la
marionnette.
Je
levai mon verre finement nappé de mousse, pour le porter
"tchin-tchin", contre celui de Guy.
Notre
geste se figea.
Insolite
sous son bonnet pointu, il nous tombait du soir à contre-flux de l'ombre qui
embaumait inexorablement le cirque.
Sa
silhouette en gris se dessinait furtive comme une grimace. Et ses pas
démesurés, entravés par sa longue robe de bure, le désarticulaient grotesque,
dans le sentier ombreux des Corniches.
Pizzicato
à trois temps, ponctué du claquement sec des cailloux qui s'éclaboussaient
comme des billes. Il déchira notre silence, agité comme un cauchemar.
Je
me souviens de son souffle court, saccadé par la course. Et je revois encore
ses yeux comme de l'acier vif.
Il
passa juste en dessous de nous, dans la creusure du chemin qui menait au bourg,
par delà le mur ancien gris et rose.
-
" Dis, tu crois, - et la voix de Jean se faisait confidence -
tu crois que ce
serait un de ces ermites d'ici? "
-
" Peut-être celui du champ brûlé? "
Guy se mit à ricaner, avec de petits
cris stridents:
- " Mon cul!
- "
On raconte au village ...
Mais
Jean laissa sa phrase en suspens.
-
" Sköl! ", nous interrompit Guy, en vidant son verre.
- " Tu vois, - ajouta
Jean, - je crois que ce sont des racontars,
tout ça.
La
journée avait été tumultueuse, et la longue marche nocturne de la veille nous
engourdissait les épaules et le dos.
Nous
n'attendîmes pas que le ciel s'allumât de sa première étoile, pour nous
souhaiter la bonne nuit.
J'avais
dû dormir quelques heures, quand Jean me réveilla. Il agitait la main sur mon
sac de couchage et m'appelait à voix basse. Je lisais son ombre précise,
découpée sur la toile de notre tente éclairée à cette heure, par la lune déjà
haute. Il avait posé l'index sur la bouche:
-
" Chut !.."
Les
sens en alerte, nous restions tous trois là, tendus comme des bêtes aux abois.
La nuit se murmurait en froissements de sable et de feuilles. L'air portait
loin. Et le silence nous parut harmonie et musique, souffle et son; et tout
s'éclatait en bulles, comme du cristal.
Nous
percevions maintenant très distinctement chacun de ses pas, marqué en
contrepoint par son bâton ferré sur la roche. Il marchait ainsi à trois temps,
dans un rythme qui nous était déjà familier; présent partout dans notre univers
sonore.
Il
venait certainement de dépasser le mur gris et rose en toile d'épeire.
Il
ne dut pas s'apercevoir de notre présence car il s'engagea comme un automate
dans le chemin au bas de notre camp; et il s'éloigna dans la Corniche.
Nous
le suivîmes encore longtemps ainsi, les sens au vif, attentifs à chacun de ses
pas. Nous ne perçûmes bientôt plus que le cliquetis régulier et métallique du
bâton sur les pierres du sentier.
Et
c'est ainsi qu'il traversa notre sommeil, gravé dans nos mémoires, phantasme
chimérique des ombres, quand les oiseaux marchent la nuit.
La
première heure du jour nous avait trouvés tôt dans le frais matin des nuits
sans sommeil, et l'aube nous était frileuse. L'indigo profond du ciel palissait
lentement vers l'azur et l'été montait maintenant dans sa transparence.
Fleur
irascible de révolte, jamais encore je ne l'avais vu dans une telle
exaspération: Guy et son mutisme insolite, dans la pesanteur d'étranges
inquiétudes.
Il
venait de raviver le feu, comme on ranime un rêve, une prémonition. Et le café
déjà brûlant annonçait notre départ prochain. Nous restions là, sans voix,
tandis que les pas lancinants de la nuit se martelaient encore en nos mémoires.
Jean
venait de replier tout le matériel du camp, avec ses gestes précis et
méthodiques. Nos bagages étaient maintenant là, comme au matin la veille. Et il
nous fallait reprendre le voyage. Je glissai alors la marionnette de bois tout
au long de son havresac de nylon orange, et je contemplai une fois encore notre
royal ami, dans sa majesté polychrome.
-
" Complètement fêlé, ce mec! "
La
colère de Guy venait d'éclater comme en un anathème de révolte et de violence:
-
" Moi, les gugusses, y en a que foutre!
Les popes, les papes et les gourous ...
C'est eux aussi la Peur qui les fait hoqueter,
comme au matin la guillotine..."
-
" C'est con, hein dis! Mais moi aussi, cette nuit, je te l'ai eue,
c'te pétoche, comme une frousse aux tripes."
D'une
impatience du pied, il éparpilla le feu et en écrasa finement les cendres, avec
minutie. Il retrouva alors son imperceptible sourire bonhomme, se baissa dans
un geste trop court pour ramasser son sac, puis ajouta:
-
" Allons, cloportes, et suivez moi.
Et je m'en vais te la dégoter la-haut,
c'te pute de ... "
Et
il nous entraîna ainsi sur le sentier des Charbonniers. Il marchait vite et
d'un pas assuré.
A
l'embranchement des quatre chemins, il déboîta sans hésitation et, vers la
gauche, se dirigea directement vers le gîte Saint-Martin.
Guy
s'arrêta sur le seuil, à l'entrée de la double voûte en pierre. Elle était là,
belle, et pas encore vieille.
Elle
ne nous vit tout d'abord pas, car elle nous tournait le dos, accroupie autour
de la cendre chaude. Elle préparait d'épaisses galettes de sarrasin qui
embaumaient toute sa solitude.
Guy
fit alors mine de brandir son bâton pèlerin et d'en heurter l'huis, à travers
le porche béant de la ruine. Comme sous l'envoûtement de son geste, elle se retourna,
nous dévisagea longuement puis, résignée, nous fit signe d'entrer.
Elle
se figea alors, comme un moment d'angoisse. Elle fixait Jean. Et il s'inscrivit
dans son regard, un je ne sais quoi de brûlure et d'intense douleur. Elle
gémit, comme une bête à l'hallali. Son cri se brisa comme un râle d'agonie.
Son
souffle saccadé craquait à chaque expiration et titubait de pleur en pleur,
dans une infinie convulsion. Elle se lovait dans notre silence.
Elle
avait la beauté du feu.
Je
m'apprêtais à lui adresser la parole quand Guy, d'une autorité que je ne lui
connaissais pas, m'imposa de garder le silence:
- " On ne parle pas ici, -
nous hurla-t-il - on vocifère,
on blasphème
et on pleure. "
Sa
colère devenait violence et nous laissait médusés.
Il
s'avança vers la femme maintenant à genoux et l'écarta d'un revers de la main,
brusque et sans pardon. Elle vacilla. Il passa outre et se baissa pour
disparaître aussitôt sous le linteau bas qui menait à une arrière-salle plus
obscure encore.
Les
minutes furent longues, qui nous suspendirent ainsi, lourdes de leur attente.
Guy
revint enfin. Il portait une besace de cuir vieux. Il la jeta violemment sur le
sol, dans un craquement multiple d'objets qui se brisent.
Et
la femme gémit, rauque et éteinte. Femme de braise et de cendre, elle était
devenue vieille.
La
colère de Guy s'apprivoisa et devint douce violence. Jean s'approcha de la
femme toujours belle, mais devenue vieille, et la releva.
-
" Viens là, - lui dit-il.
Ecarte toi des rites de ta magie,
et je les détruirai. "
- " Il est venu Celui qui t'aura baptisée dans le feu et le sang,
et il t'a dévorée.
Mais de ta peur, t'en aura-t-il délivrée? "
- " Et moi, d'eau, j'ai lavé tes craintes dans tes larmes
et tu as porté la mort sur mes épaules. "
Parmi
nous, se trouvait maintenant cette femme, et qui pleurait doucement un deuil
récent.
Elle
se mit alors à nous conter sa longue histoire qu'elle nous déroulait comme une
ceinture: vie recluse et solitaire, depuis seize ans déjà.
Et
moi je la revis:
"
aux confins des hommes et des pierres.
La pécheresse. "
Comme
se coule un orvet, la fillette se faufila alors à travers les ombres tièdes du
gîte, appuyée raide, près de la femme maintenant vieille mais belle encore, qui
nous racontait son histoire.
L'enfant
nous dévisageait, sévère, de ses grands yeux bruns, dans un silence grave et
profond plus éloquent que les dires des hommes.
Sans
décroiser son regard d'ombre, elle étendit la main vers le sac de nylon orange,
et l'ouvrit avec émerveillement. Elle se contempla ainsi infiniment, dans
l'impassible majesté de la marionnette impériale.
Il y
eut alors un léger bruissement de pas et de rire blond, comme d'outre-Rhin. Ils
s'encadrèrent ainsi soudain, enlacés amoureux dans l'embrasure en double arceau
de la ruine, et animèrent pour un instant, l'heure chaude de notre été, dans
leur bonsoir sonore et germanique:
-
" Karl! "
Je
ne sais plus le temps ni le soir où nous reprîmes la route. Mais cette fois
retour, à contre-étape. Guy nous traçait le chemin, et son pas pèlerin nous
imposait la cadence.
Jean
marchait près de moi et me racontait sa rencontre de la veille: l'homme et la
vieille qui tremblait.
Je
me souvins du Verbe et de la Lumière.
Je
me souvins du val, de l'enterrement et de notre exorcisme.
Le
ciel de notre nuit se déchirait de vent et de brume, au travers les longs
lambeaux déchiquetés de la lune. Etranges tourbillons des ombres, quand se
propagent les orages.
Guy
marchait vite. Il se fuyait; et nous tracions avec lui, sa course à reculons,
comme un grand cercle à l'envers, dans la nuit de notre étape.
Et je
me souvins de Loth:
Gn
19,17
Ne regarde pas en arrière
Ne t'arrête nulle part dans la plaine
Fuis vers la montagne.
La
sente était abrupte et tordait nos pas douloureux. Le sac et la fatigue des
dernières heures me pesaient lourd au creux de la nuque, là où la mort avait
pesé sur mes épaules. La haute marionnette en saillie tout au long de mon dos
martelait mes pas malhabiles.
Une
impatience fébrile hâtait notre longue course et nous poussait dans le dos,
comme un frisson de peur. Derrière nous, cette femme devenue vieille et qui:
"ayant regardé en arrière, était devenue sel."
Gn
19,26
Il
est une heure où tout frissonne et où la nuit devient espérance. Nous nous
étions assis tous trois. La terre ici se confondait avec le ciel, ombre et
pénombre d'un jour nouveau et à venir.
Nous
venions de traverser le temps et l'heure, et un double vallon se dessinait
devant nous.
Sur
notre droite, les terres enfin, calcinées dans leurs racines tordues: le grand
incendie que traversait notre sentier. Et c'est ainsi que nous découvrîmes le
tôt-matin frileux, près de la fontaine de l'ermitage.
Tout
ce qu'il advint ensuite se déroula presque en dehors de notre temps d'été.
Quand Guy voulut s'approcher du filet d'eau qui coulait vif d'entre les pierres
du muret, il était là, méconnaissable, comme un touriste.
Ce
fut Jean qui, le premier, le reconnût:
-
" Regarde, - me dit-il, - son regard gris des forges. "
Je
crus d'abord qu'il s'esquiverait, comme se glisse une couleuvre, dans un
froissement et sans un cri. Il achevait de ficeler un baluchon d'épaisse toile,
comme en portent parfois les marins. Il s'apprêtait à se le porter sur l'épaule
quand il se ravisa.
Il
se retourna et toisa Jean; respira profondément, se détendit lentement et
soupira:
-
" Enfin! "
Il
nous faisait face. Seuls, ses longs doigts aristocrates s'accrochaient encore
entre les interstices de pierres sèches, dans l'épais mur blond qui enserrait
son antre. Ses doigts et ses reins.
La
fièvre lui crispait les paupières. Il était devenu crotale dans l'imperceptible
balancement de son corps légèrement penché vers l'avant. Son regard était métal
et fusion. Un masque impassible de cinglante ironie lui marquait une ride au
travers des yeux; médiane et horizontale, qui lui barrait le visage, comme un
pli.
Guy
nous avait précédés. Il traversait le jardin cloîtré qui menait au logis, en
diagonale de la grille d'entrée, et dont la porte était restée ouverte.
De
longues secondes d'incertitude se bous-culaient maintenant, comme si le temps
avait renversé sa cadence. Jean et moi, nous restions fascinés. Lui, incrusté
et immobile dans la pierre, bercé par le tangage du rythme de sa peur.
Comme
une corde de nylon rouge, balance imperceptible du vent, entre le sommet, le
ciel et nous.
Et
Guy arpentait fébrile, le cloître et le jardin, la source et le logis. Il
s'immobilisa brusquement à l'entrée restée bée de l'unique pièce de l'ermitage.
Il se pencha alors dans un cliquetis métallique, et se releva dans la lumière
grise.
Il
marqua ensuite un temps de silence, comme une goutte muette d'éternité.
Il
rassembla alors ses gestes et se détendit dans un grand pas trop large, de son
pied gauche, écarté et grotesque. Il marqua un deuxième temps, mais droit cette
fois, et du talon.
Puis
il mima, précis comme un point de ponctuation, le troisième temps métallique du
bâton ferré qu'il tenait par son milieu, comme une crosse d'évêque.
Il
avançait ainsi, godiche, trop court et désarticulé, caricature difforme. Il
marquait chaque temps de ses pas, comme un film visionné image par image. Et le
claquement sec, infirme à contre-temps.
Il
passa de la sorte une première fois devant l'homme pétrifié, mais continua sa
marche monstrueuse, comme s'il n'avait pas existé.
Un
large sourire en demi-teinte dessinait lentement une grimace sur son visage
fatigué, quand Guy se retourna tout de go:
-
" Tiens!" - lui dit-il.
Il
lui tendit alors le bâton ferré, mais fit aussitôt mine de le lui reprendre. Le
chat et la souris.
Il
se baissa alors dans un geste courtaud, et ramassa le sac marin:
-
" Tiens!" - lui dit-il encore.
Ils
se toisèrent une fraction d'éternité; mais il baissa son regard gris des
forges. Guy s'éloigna et se recula vers la grille d'entrée de l'ermitage. Sans
un mot, mais dans un geste aussi vaste que l'horizon, il étendit impérativement
le bras.
Jean
murmura:
Ap
20,08
Il s'en ira séduire la nations des
quatre coins de la terre,
Gog et
Magog, aussi nombreuses que le sable de
la mer.
Le
sentier traversait les terres brûlées du grand incendie. L'homme sortit sans
une parole, sans un geste, sans un regard. Il boitait à trois temps.
Et je
me souvins de la Parole:
Ap
20,10
Il fut jeté dans l'étang de feu et de
soufre,
là où se trouve aussi la Bête.
Notre
été finissait dans la moiteur d'un jour terne. Par delà les terres calcinées où
se perdait notre chemin, nous devinions, retour, notre val. Il s'ouvrit
brutalement à nous, au détour de notre sentier, plaie béante à la terre offerte
au ciel.
Ce
fut alors à notre tour de descendre les coteaux de la combe, à travers les
vignobles en friches, par l'arceau d'angle des anciens remparts.
Les
Fénestrels devant nous se voûtaient déjà au Bout-du-Monde. Mais à nos pieds,
les ruelles du village nous apparurent soudain complètement désertes. Un
sentiment de crainte comme une prémonition, une étreinte d'angoisse arrêta net
notre course.
Le
passage étroit, par la voie haute, était encombré de chantiers: enchevêtrement
de fer et de béton. Entre les champs et les vergers, se dressaient d'étranges
miradors, clôtures rituelles de méfiance et de haine.
" Interdit ... Défense de ..."
comme certains souvenirs de guerre.
Les
porches des maisons restaient inexorablement clos, sous les croix blanches qui
n'en finissaient pas de s'effacer. Où s'en était-il donc brisé, l'anneau où
amarrer notre val?
Une
annonce attira notre attention:
GLOIRE A DIEU
Notre communauté a grandi.
Nous sommes maintenant installés
à trente kilomètres de Carcassonne (Aude).
MAISONS A VENDRE.
Il
arrive que certains s'étonnent qu'une marionnette encombre ma table de travail.
Moi,
je renonce à leur expliquer.
© CALLIGRAPHIE
D/1994/6678/02
juin 1994