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Ma revanche sur le passé...

Je suis maman de trois enfants : Maël 8 ans, Konogan 2 ans et demi et Gwennig 2 mois. Lorsque j'étais enceinte de Maël, j'avais choisi de l'allaiter, pour moi il n'était pas question qu'il en soit autrement et quand Maël est né, dès que nous sommes revenus dans notre chambre, je l'ai mis au sein. C'était comme si j'avais fait cela toute ma vie, les bons gestes à faire venaient d'instinct. Les infirmières sont venues me le reprendre pour la nuit. Je n'étais pas très d'accord mais elles disaient que c'était mieux pour le surveiller au cas où ses voies respiratoires seraient bouchées. J'ai laissé partir Maël le plus tard possible, presque à minuit, et on me l'a ramené vers 5 heures car il avait faim.
Pendant tout mon séjour à la maternité, on m'a laissé nourrir Maël à la demande.
Le jour de ma sortie, on m'a remis un échantillon de lait "pour le cas où" ! Je n'en ai pas eu besoin, je faisais confiance à mon instinct, j'écoutais mon cúur.

Vers 3 mois, il me semblait que j'avais moins de lait le soir ; l'infirmière de l'O.N.E. m'a conseillé de remplacer la tétée du soir par un biberon de lait artificiel, et j'ai à nouveau reçu un échantillon. Arrivée à la maison, j'hésitais. J'ai fini par décider de n'en faire qu'à ma tête et je n'ai pas supprimé la tétée du soir, mais comme j'avais des doutes, j'ai complété avec du lait artificiel : Maël a bu 40 gr ! Au bout de trois jours, j'avais compris et Maël n'a plus jamais eu de lait artificiel. Vers 6 mois, j'ai introduit les aliments solides, mais Maël terminait toujours par une tétée. Il s'est sevré lui-même à 13 mois et demi quand il a fait ses premiers pas.

Quand je me suis retrouvée enceinte de Konogan, j'étais vraiment heureuse, je disais à qui voulait l'entendre que personne ne pourrait lui donner le biberon car il n'en aurait jamais. Forte de mon expérience avec Maël, j'avais confiance en moi. Mais le destin et la malchance en ont décidé autrement.

Konogan est né avec une double fente labio-palatine. Pour mon compagnon (entre-temps je ne vivais plus avec le père de Maël et depuis lors j'ai épousé mon compagnon), pour Christophe donc, ce fut un choc énorme car son frère et sa maman avaient eu la même malformation. Il y avait donc un risque dû à l'hérédité et nous en avions parlé au gynécologue : nous voulions être préparés à l'idée au cas où cela devait se produire... mais bien qu'il ait vu la malformation de Konogan à l'échographie, il nous l'a volontairement caché, il nous a menti en nous assurant que tout allait bien.

L'allaitement ne pouvait pas se faire comme je me l'étais imaginé. Je n'étais pas préparée à cela. Mais je voulais donner le meilleur à mon enfant et dans l'heure qui a suivi la naissance, je l'ai mis au sein. Je voyais que Konogan avait de la volonté et j'étais sûre qu'à nous deux nous y arriverions. Mais le soir même j'ai dû me rendre à l'évidence : sans palais, Konogan ne savait pas prendre le sein.
L'infirmière a vraiment été compréhensive et m'a suggéré de tirer mon lait qu'elle a donné à Konogan à l'aide d'un compte-gouttes. Le surlendemain de la naissance, nous avons été transférés aux Cliniques S... pour opérer Konogan. C'est là que j'ai appris l'existence de La Leche League. Konogan a été opéré une première fois à 3 jours pour refermer sa lèvre et une deuxième fois à 3 mois pour refermer son palais. A mon retour à la maison, j'ai contacté une animatrice LLL, Christina qui m'a rendu espoir et courage. Mon mari Christophe m'a aussi beaucoup encouragée. Pendant trois mois, j'ai tiré mon lait, toutes les 3 heures la nuit et toutes les deux heures le jour. J'étais en pleine dépression nerveuse et je faisais beaucoup de chutes de tension, mais je voulais à tout prix donner mon lait à Konogan. Je dois avouer que parfois (même trop souvent à mon goût), il a fallu donner des suppléments car je n'avais pas assez de lait (vu mon état de santé). Je n'ai pas toujours eu le courage de suivre tous les conseils de Christina (elle m'avait recommandé le DAL (dispositif auxiliaire de lactation), mais je ne l'ai jamais commandé). Après son opération du palais, Konogan a pu prendre le sein, mais il n'avait jamais appris. De plus il était un peu "fainéant" de nature. Entre les tétées, je n'osais pas tirer mon lait de peur qu'il n'en ait pas assez lorsqu'il demanderait. Il réclamait toutes les heures, mais il ne prenait pas bien le sein, alors je complétais avec des biberons de lait artificiel. Quinze jours plus tard, je n'avais plus de lait.

J'ai beaucoup regretté, j'ai été terriblement frustrée. J'en voulais énormément... à qui ? D'abord au gynécologue, car s'il m'avait prévenue, j'aurais essayé de me renseigner pour pouvoir mieux allaiter. Ensuite, j'en voulais à Konogan (du moins au début) car il avait sa nature paresseuse, et puis moi, je m'en suis aussi voulue, j'aurais dû être plus persévérante, mieux écouter les conseils de Christina, surtout mieux les appliquer.
Les mois ont passé, j'ai toujours gardé cette frustration au fond de moi-même. Pourtant Konogan grandit bien, il est éveillé, souriant, c'est un petit garçon épanoui, il ne souffre pas d'otites ce qui est pourtant très courant chez les enfants porteurs d'une fente. Je suis persuadée qu'il doit cette résistance aux anticorps de mon lait. J'ai essayé de me documenter un maximum, et cela n'a fait que renforcer mon idée : si j'avais su tout ce que je sais aujourd'hui, j'aurais pu allaiter Konogan dans des conditions presque normales. Cela augmente ma colère contre le gynécologue. Mais maintenant je peux aider d'autres mamans qui traversent la même épreuve. Je me suis investie dans l'association de parents d'enfants nés avec une fente (AFLAPA), j'aimerais aussi devenir animatrice de La Leche League.

Et puis l'année passée, Christophe et moi avons voulu un autre enfant. Christophe m'a alors demandé si je voulais un enfant pour pouvoir allaiter, ou simplement pour avoir un enfant. Je voulais un enfant par amour, mais je l'allaiterais quoi qu'il arrive.

Je me suis retrouvée enceinte en décembre dernier. Le début de la grossesse fut angoissant : j'avais un risque sur quatre d'avoir un nouvel enfant avec une fente, mais cette fois-ci, j'étais préparée. Mon (nouveau) gynécologue a fait tous les dépistages nécessaires et m'a rassurée : mon bébé n'avait rien.

Le 12 septembre à 16h55, Gwennig est né : un beau bébé tout rose, même pas fripé. Il n'a pas crié, pas pleuré, on l'a posé sur mon ventre et quand je lui ai parlé, il m'a regardée et écoutée. Il était serein jusqu'à ce qu'on me l'enlève pour le laver et l'habiller. Christophe l'a suivi et il n'a cessé de pleurer que lorsqu'il s'est retrouvé dans les bras de son papa et qu'il a entendu sa voix. J'ai mis Gwennig au sein dans l'heure qui a suivi naissance et je me suis sentie incroyablement en paix avec moi-même, heureuse d'avoir un tel contact, je savourais chaque seconde avec mon enfant.

Gwennig a aujourd'hui deux mois. Depuis Maël, beaucoup de choses ont changé en moi, mes idées sur l'éducation, le maternage. Le livre "L'Art de l'Allaitement Maternel" est devenu mon livre de chevet, ma "bible" sur l'allaitement et je le consulte régulièrement, par plaisir ou pour me rassurer. Le lit de Gwennig est collé au mien, en "side-car".
La nuit, je glisse mon bébé tout contre moi pour le nourrir et il n'est pas rare que nous nous endormions ensemble. Bien que ce soit mon troisième enfant, j'ai l'impression d'être moins fatiguée que pour les deux premier. Je n'ai aucun problème d'allaitement, d'ailleurs je ne m'imagine pas en avoir ! Avant la naissance, certaines personnes dites bien intentionnées me disaient de ne pas me faire trop d'illusions, qu'un troisième enfant ne savait pas être allaité longtemps, que cela était trop fatigant... C'est le genre de réflexions qui m'exaspèrent. Mais je n'ai jamais douté de moi, je sais que j'ai cela en moi et Gwennig n'aura rien d'autre que mon lait jusqu'à six moi, et j'espère du fond de mon coeur que l'allaitement continuera au-delà de ses premiers pas, mais ça, c'est Gwennig qui décidera !

En attendant, chaque fois que je nourris Gwennig, c'est un moment de bonheur partagé par toute la famille : Maël est le gand frère responsable, il est fier de pouvoir câliner son petit frère et de me l'apporter pour le mettre au sein; Konogan "m'aide" à présenter le sein et fait plein de bisous à son petit frère. Quant à Christophe, il aime voir son fils manger si paisiblement au creux des bras de sa maman.

Il y a un mois, Gwennig a été malade, il a fallu l'hospitaliser, je l'ai bien sûr suivi. Depuis mon retour, il doit poursuivre un traitement antibiotique : tous les soirs je tire un peu de mon lait pour lui donner son médicament. C'est le moment qu'attend Konogan, pas tous les jours mais souvent quand même, pour demander un peu de lait. Parfois il le prend dans une tasse, parfois il vient le boire "directement à la source".
J'ai ma revanche sur le passé et je perds à chaque fois un peu de frustration. Quand à Maël, lui c'est un "grand", mais parfois, timidement, il aime quand même avoir aussi un peu de lait, juste pour "goûter".

Je suis heureuse, entourée de mon mari et de mes trois enfants. J'exerce le plus beau et plus vieux métier du monde : être maman ! Et je voudrais en profiter pour remercier les 4 hommes de ma vie pour toutes les joies qu'ils m'apportent !



Yolande, novembre 1997